Heureux Antiochus! heureuse Rodogune!

Oui, Madame, entre nous la joie en est commune

CLÉOPATRE.

Allez donc; ce qu'ici vous perdez de moments

Sont autant de larcins à vos contentements[991];

Et ce soir, destiné pour la cérémonie, 1375

Fera voir pleinement si ma haine est finie.

ANTIOCHUS.

Et nous vous ferons voir tous nos desirs bornés

A vous donner en nous des sujets couronnés.

SCÈNE IV.

CLÉOPATRE, LAONICE.

LAONICE.

Enfin ce grand courage a vaincu sa colère.

CLÉOPATRE.

Que ne peut point un fils sur le cœur d'une mère? 1380

LAONICE.

Vos pleurs coulent encore, et ce cœur adouci....

CLÉOPATRE.

Envoyez-moi son frère, et nous laissez ici.

Sa douleur sera grande, à ce que je présume;

Mais j'en saurai sur l'heure adoucir l'amertume.

Ne lui témoignez rien: il lui sera plus doux 1385

D'apprendre tout de moi, qu'il ne seroit de vous.

SCÈNE V[992].

CLÉOPATRE.

Que tu pénètres mal le fond de mon courage!

Si je verse des pleurs, ce sont des pleurs de rage;

Et ma haine, qu'en vain tu crois s'évanouir,

Ne les a fait couler qu'afin de t'éblouir. 1390

Je ne veux plus que moi dedans ma confidence.

Et toi, crédule amant, que charme l'apparence,

Et dont l'esprit léger s'attache avidement

Aux attraits captieux de mon déguisement,

Va, triomphe en idée avec ta Rodogune, 1395

Au sort des immortels préfère ta fortune,

Tandis que mieux instruite en l'art de me venger,

En de nouveaux malheurs je saurai te plonger.

Ce n'est pas tout d'un coup que tant d'orgueil trébuche:

De qui se rend trop tôt on doit craindre une embûche;

Et c'est mal démêler le cœur d'avec le front,

Que prendre pour sincère un changement si prompt[993].

L'effet te fera voir comme je suis changée.

SCÈNE VI.

CLÉOPATRE, SÉLEUCUS.

CLÉOPATRE.

Savez-vous, Séleucus, que je me suis vengée?

SÉLEUCUS.

Pauvre princesse, hélas!

CLÉOPATRE.

Vous déplorez son sort! 1405

Quoi? l'aimiez-vous?

SÉLEUCUS.

Assez pour regretter sa mort.

CLÉOPATRE.

Vous lui pouvez servir encor d'amant fidèle;

Si j'ai su me venger, ce n'a pas été d'elle.

SÉLEUCUS.

Oh ciel! et de qui donc, Madame?

CLÉOPATRE.

C'est de vous,

Ingrat, qui n'aspirez qu'à vous voir son époux; 1410

De vous, qui l'adorez en dépit d'une mère;

De vous, qui dédaignez de servir ma colère;

De vous, de qui l'amour, rebelle à mes desirs,

S'oppose à ma vengeance, et détruit mes plaisirs.

SÉLEUCUS.

De moi!

CLÉOPATRE.

De toi, perfide! Ignore, dissimule 1415

Le mal que tu dois craindre et le feu qui te brûle;

Et si pour l'ignorer tu crois t'en garantir,

Du moins en l'apprenant commence à le sentir.

Le trône étoit à toi par le droit de naissance;

Rodogune avec lui tomboit en ta puissance; 1420

Tu devois l'épouser, tu devois être roi!

Mais comme ce secret n'est connu que de moi,

Je puis, comme je veux, tourner le droit d'aînesse,

Et donne à ton rival ton sceptre et ta maîtresse.

SÉLEUCUS.

A mon frère?

CLÉOPATRE.

C'est lui que j'ai nommé l'aîné. 1425

SÉLEUCUS.

Vous ne m'affligez point de l'avoir couronné;

Et par une raison qui vous est inconnue,

Mes propres sentiments vous avoient prévenue:

Les biens que vous m'ôtez n'ont point d'attraits si doux

Que mon cœur n'ait donnés à ce frère avant vous[994]; 1430

Et si vous bornez là toute votre vengeance,

Vos desirs et les miens seront d'intelligence.

CLÉOPATRE.

C'est ainsi qu'on déguisé un violent dépit;

C'est ainsi qu'une feinte au dehors l'assoupit[995],

Et qu'on croit amuser de fausses patiences 1435

Ceux dont en l'âme on craint les justes défiances.

SÉLEUCUS.

Quoi? je conserverois quelque courroux secret!

CLÉOPATRE.

Quoi? lâche, tu pourrois la perdre sans regret?

Elle de qui les Dieux te donnoient l'hyménée?

Elle dont tu plaignois la perte imaginée? 1440

SÉLEUCUS.

Considérer sa perte avec compassion,

Ce n'est pas aspirer à sa possession.

CLÉOPATRE.

Que la mort la ravisse, ou qu'un rival l'emporte,

La douleur d'un amant est également forte;

Et tel qui se console après l'instant fatal[996], 1445

Ne sauroit voir son bien aux mains de son rival:

Piqué jusques au vif, il tâche à le reprendre;

Il fait de l'insensible, afin de mieux surprendre;

D'autant plus animé, que ce qu'il a perdu

Par rang ou par mérite à sa flamme étoit dû. 1450

SÉLEUCUS.

Peut-être; mais enfin, par quel amour de mère

Pressez-vous tellement ma douleur contre un frère?

Prenez-vous intérêt à la faire éclater?

CLÉOPATRE.

J'en prends à la connoître, et la faire avorter;

J'en prends à conserver malgré toi mon ouvrage 1455

Des jaloux attentats de ta secrète rage.

SÉLEUCUS.

Je le veux croire ainsi; mais quel autre intérêt

Nous fait tous deux aînés quand et comme il vous plaît?

Qui des deux vous doit croire, et par quelle justice

Faut-il que sur moi seul tombe tout le supplice, 1460

Et que du même amour dont nous sommes blessés

Il soit récompensé, quand vous m'en punissez?

CLÉOPATRE.

Comme reine, à mon choix je fais justice ou grâce,

Et je m'étonne fort d'où vous vient cette audace,

D'où vient qu'un, fils, vers moi noirci de trahison, 1465

Ose de mes faveurs me demander raison.

SÉLEUCUS.

Vous pardonnerez donc ces chaleurs indiscrètes:

Je ne suis point jaloux du bien que vous lui faites;

Et je vois quel amour vous avez pour tous deux,

Plus que vous ne pensez et plus que je ne veux: 1470

Le respect me défend d'en dire davantage.

Je n'ai ni faute d'yeux ni faute de courage,

Madame; mais enfin n'espérez voir en moi[997]

Qu'amitié pour mon frère, et zèle pour mon roi.

Adieu.

SCÈNE VII.

CLÉOPATRE.

De quel malheur suis-je encore capable? 1475

Leur amour m'offensoit, leur amitié m'accable;

Et contre mes fureurs je trouve en mes deux fils

Deux enfants révoltés et deux rivaux unis.

Quoi? sans émotion perdre trône et maîtresse!

Quel est ici ton charme, odieuse princesse? 1480

Et par quel privilége, allumant de tels feux,

Peux-tu n'en prendre qu'un et m'ôter tous les deux?

N'espère pas pourtant triompher de ma haine:

Pour régner sur deux cœurs, tu n'es pas encor reine.

Je sais bien qu'en l'état où tous deux je les voi, 1485

Il me les faut percer pour aller jusqu'à toi;

Mais n'importe: mes mains sur le père enhardies

Pour un bras refusé sauront prendre deux vies;

Leurs jours également sont pour moi dangereux:

J'ai commencé par lui, j'achèverai par eux. 1490

Sors de mon cœur, nature, ou fais qu'ils m'obéissent:

Fais-les servir ma haine, ou consens qu'ils périssent.

Mais déjà l'un a vu que je les veux punir:

Souvent qui tarde trop se laisse prévenir.

Allons chercher le temps d'immoler mes victimes[998], 1495

Et de me rendre heureuse à force de grands crimes.

FIN DU QUATRIÈME ACTE.

NOTES:

[978] _Var._ Qui de vous deux encore a la témérité

De se croire.... (1647-56)

[979] «_Espoux_, dit Nicot dans son _Dictionnaire_, à l'article

_Espouser_, est celui qui n'est que fiancé, et ne se peut encore

porter pour mari.» Voyez le _Lexique_.--Voyez aussi plus haut, p.

415 et 425.

[980] _Var._ Il emprunte ma voix pour mieux se faire entendre.

(1647-64)

[981] _Var._ [Dont la vôtre envers nous daigne être l'interprète:]

Elle s'explique assez à ce cœur qui l'entend,

Et vous lui rendrez plus que son ombre n'attend[981-a];

Mais aussi, par ma mort vers elle dégagée,

Rendez heureux mon frère après l'avoir vengée.

[De deux princes unis à soupirer pour vous.] (1647-56)

[981-a] Et vous lui rendez plus que son ombre n'attend. (1655)

[982] _Var._ Et de reconnoissance et de sévérité. (1647-56)

[983] _Var._ Hélas! ANTIOCH. Sont-ce les morts ou nous que vous

plaignez?

Soupirez-vous pour eux, ou pour notre misère?

RODOG. Allez, Prince, ou du moins rappelez votre frère.

(1647-56)

[984] _Var._ Un rigoureux devoir à cette amour s'oppose.

(1647-56)

[985] _Var._ Ce n'est qu'à ce prix seul que je me puis donner.

(1647-56)

[986] _Var._ Si pour d'autres que vous il m'ordonne de vivre.

(1647-56)

[987] _Var._ Si tu veux triompher dedans notre aventure.

(1647-64)

[988] _Var._ Ne vaut pas à vos yeux la peine d'y penser.

(1647-56)

[989] _Var._ Oh! trop heureuse fin d'un excès de misère!

Je rends grâces aux Dieux qui m'ont rendu ma mère. (1647-56)

[990] _Var._ La nature est trop forte, et ce cœur s'est dompté.

Je ne vous dis plus rien, vous aimez une mère. (1647-56)

[991] _Var._ Sont autant de larcins à ses contentements.

(1647-56)

[992] «On dit qu'au théâtre on n'aime pas les scélérats. Il n'y a

point de criminelle plus odieuse que Cléopatre, et cependant on

se plaît à la voir; du moins le parterre, qui n'est pas toujours

composé de connaisseurs sévères et délicats, s'est laissé

subjuguer quand une actrice imposante a joué ce rôle.»

(_Voltaire._)--Les derniers mots: «du moins le parterre, etc.,»

ne sont pas dans la première édition du commentaire de Voltaire

(1764); il les a ajoutés dans celle de 1774 in-4º, probablement

après avoir vu Mlle Dumesnil dans ce rôle. Voyez la _Notice_, p.

408.

[993] _Var._ De prendre pour sincère un changement si prompt.

(1647-60)

[994] _Var._ Que mon cœur n'ait cédés à ce frère avant vous.

(1647-63)

[995] _Var._ C'est ainsi qu'au dehors il traîne et s'assoupit,

Et qu'il croit amuser de fausses patiences

Ceux dont il veut guérir les justes défiances. (1647-56)

[996] _Var._ Et tel qui se console après un coup fatal. (1647-56)

[997] _Var._ Non, Madame; et jamais vous ne verrez en moi.

(1647-56)

[998] _Var._ Allons chercher le temps d'immoler nos victimes,

Et de nous rendre heureuse à force de grands crimes. (1647-56)

ACTE V.

SCÈNE PREMIÈRE.

CLÉOPATRE.

Enfin, grâces aux Dieux, j'ai moins d'un ennemi:

La mort de Séleucus m'a vengée à demi.

Son ombre, en attendant Rodogune et son frère,

Peut déjà de ma part les promettre à son père: 1500

Ils le suivront de près, et j'ai tout préparé

Pour réunir bientôt ce que j'ai séparé.

O toi, qui n'attends plus que la cérémonie

Pour jeter à mes pieds ma rivale punie,

Et par qui deux amants vont d'un seul coup du sort 1505

Recevoir l'hyménée, et le trône, et la mort,

Poison, me sauras-tu rendre mon diadème?

Le fer m'a bien servie, en feras-tu de même?

Me seras-tu fidèle? Et toi, que me veux-tu,

Ridicule retour d'une sotte vertu, 1510

Tendresse dangereuse autant comme importune?

Je ne veux point pour fils l'époux de Rodogune,

Et ne vois plus en lui les restes de mon sang,

S'il m'arrache du trône et la met en mon rang[999].

Reste du sang ingrat d'un époux infidèle, 1515

Héritier d'une flamme envers moi criminelle,

Aime mon ennemie, et péris comme lui.

Pour la faire tomber j'abattrai son appui:

Aussi bien sous mes pas c'est creuser un abîme,

Que retenir ma main sur la moitié du crime; 1520

Et te faisant mon roi, c'est trop me négliger,

Que te laisser sur moi père et frère à venger.

Qui se venge à demi court lui-même à sa peine:

Il faut ou condamner ou couronner sa haine[1000].

Dût le peuple en fureur pour ses maîtres nouveaux 1525

De mon sang odieux arroser[1001] leurs tombeaux,

Dût le Parthe vengeur me trouver sans défense,

Dût le ciel égaler le supplice à l'offense,

Trône, à t'abandonner je ne puis consentir:

Par un coup de tonnerre il vaut mieux en sortir; 1530

Il vaut mieux mériter le sort le plus étrange.

Tombe sur moi le ciel, pourvu que je me venge!

J'en recevrai le coup d'un visage remis:

Il est doux de périr après ses ennemis;

Et de quelque rigueur que le destin me traite, 1535

Je perds moins à mourir qu'à vivre leur sujette[1002].

Mais voici Laonice: il faut dissimuler

Ce que le seul effet doit bientôt révéler.

SCÈNE II.

CLÉOPATRE, LAONICE.

CLÉOPATRE.

Viennent-ils, nos amants?

LAONICE.

Ils approchent, Madame:

On lit dessus leur front l'allégresse de l'âme; 1540

L'amour s'y fait paroître avec la majesté;

Et suivant le vieil ordre en Syrie usité,

D'une grâce en tous deux toute auguste et royale

Ils viennent prendre ici la coupe nuptiale,

Pour s'en aller au temple, au sortir du palais, 1545

Par les mains du grand prêtre être unis à jamais:

C'est là qu'il les attend pour bénir l'alliance.

Le peuple tout ravi par ses vœux le devance,

Et pour eux à grands cris demande aux immortels

Tout ce qu'on leur souhaite au pied de leurs autels, 1550

Impatient pour eux que la cérémonie

Ne commence bientôt, ne soit bientôt finie.

Les Parthes à la foule aux Syriens mêlés,

Tous nos vieux différends de leur âme exilés[1003],

Font leur suite assez grosse, et d'une voix commune

Bénissent à l'envi le Prince et Rodogune.

Mais je les vois déjà, Madame: c'est à vous

A commencer ici des spectacles si doux.

SCÈNE III.

CLÉOPATRE, ANTIOCHUS, RODOGUNE, ORONTE, LAONICE, TROUPE DE PARTHES ET

DE SYRIENS.

CLÉOPATRE.

Approchez, mes enfants, car l'amour maternelle,

Madame, dans mon cœur, vous tient déjà pour telle;

Et je crois que ce nom ne vous déplaira pas.

RODOGUNE.

Je le chérirai même au delà du trépas.

Il m'est trop doux, Madame; et tout l'heur que j'espère,

C'est de vous obéir et respecter en mère.

CLÉOPATRE.

Aimez-moi seulement: vous allez être rois, 1565

Et s'il faut du respect, c'est moi qui vous le dois.

ANTIOCHUS.

Ah! si nous recevons la suprême puissance,

Ce n'est pas pour sortir de votre obéissance:

Vous régnerez ici quand nous y régnerons,

Et ce seront vos lois que nous y donnerons. 1570

CLÉOPATRE.

J'ose le croire ainsi; mais prenez votre place:

Il est temps d'avancer ce qu'il faut que je fasse.

(Ici Antiochus s'assied dans un fauteuil, Rodogune à sa gauche,

en même rang, et Cléopatre à sa droite, mais en rang inférieur,

et qui marque quelque inégalité. Oronte s'assied aussi à la

gauche de Rodogune, avec la même différence; et Cléopatre,

cependant[1004] qu'ils prennent leurs places, parle à l'oreille

de Laonice, qui s'en va querir une coupe pleine de vin empoisonné.

Après qu'elle est partie, Cléopatre continue:)

Peuple qui m'écoutez, Parthes et Syriens,

Sujets du Roi son frère, ou qui fûtes les miens[1005],

Voici de mes deux fils celui qu'un droit d'aînesse 1575

Élève dans le trône, et donne à la Princesse.

Je lui rends cet État que j'ai sauvé pour lui:

Je cesse de régner, il commence aujourd'hui.

Qu'on ne me traite plus ici de souveraine:

Voici votre roi, peuple, et voilà votre reine[1006]. 1580

Vivez pour les servir, respectez-les tous deux,

Aimez-les, et mourez, s'il est besoin, pour eux.

Oronte, vous voyez avec quelle franchise

Je leur rends ce pouvoir dont je me suis démise:

Prêtez les yeux au reste, et voyez les effets 1585

Suivre de point en point les traités de la paix.

(Laonice revient avec une coupe à la main.)

ORONTE.

Votre sincérité s'y fait assez paroître,

Madame, et j'en ferai récit au Roi mon maître.

CLÉOPATRE.

L'hymen est maintenant notre plus cher souci.

L'usage veut, mon fils, qu'on le commence ici: 1590

Recevez de ma main la coupe nuptiale,

Pour être après unis sous la foi conjugale;

Puisse-t-elle être un gage, envers votre moitié,

De votre amour ensemble et de mon amitié!

ANTIOCHUS, prenant la coupe.

Ciel! que ne dois-je point aux bontés d'une mère? 1595

CLÉOPATRE.

Le temps presse, et votre heur d'autant plus se diffère.

ANTIOCHUS, à Rodogune.

Madame, hâtons donc ces glorieux moments:

Voici l'heureux essai de nos contentements.

Mais si mon frère étoit le témoin de ma joie....

CLÉOPATRE.

C'est être trop cruel de vouloir qu'il la voie: 1600

Ce sont des déplaisirs qu'il fait bien d'épargner;

Et sa douleur secrète a droit de l'éloigner.

ANTIOCHUS.

Il m'avoit assuré qu'il la verroit sans peine.

Mais n'importe, achevons.

SCÈNE IV.

CLÉOPATRE, ANTIOCHUS, RODOGUNE, ORONTE, TIMAGÈNE, LAONICE, TROUPE.

TIMAGÈNE.

Ah! Seigneur.

CLÉOPATRE.

Timagène,

Quelle est votre insolence?

TIMAGÈNE.

Ah! Madame.

ANTIOCHUS, rendant la coupe à Laonice.

Parlez. 1605

TIMAGÈNE.

Souffrez pour un moment que mes sens rappelés[1007]....

ANTIOCHUS.

Qu'est-il donc arrivé?

TIMAGÈNE.

Le Prince votre frère....

ANTIOCHUS.

Quoi? se voudroit-il rendre à mon bonheur contraire?

TIMAGÈNE.

L'ayant cherché longtemps afin de divertir

L'ennui que de sa perte il pouvoit ressentir, 1610

Je l'ai trouvé, Seigneur, au bout de cette allée,

Où la clarté du ciel semble toujours voilée.

Sur un lit de gazon, de foiblesse étendu,

Il sembloit déplorer ce qu'il avoit perdu[1008]:

Son âme à ce penser paroissoit attachée; 1615

Sa tête sur un bras languissamment penchée,

Immobile et rêveur, en malheureux amant....

ANTIOCHUS.

Enfin, que faisoit-il? achevez promptement.

TIMAGÈNE.

D'une profonde plaie en l'estomac ouverte,

Son sang à gros bouillons sur cette couche verte....

CLÉOPATRE.

Il est mort?

TIMAGÈNE.

Oui, Madame.

CLÉOPATRE.

Ah! destins ennemis[1009],

Qui m'enviez le bien que je m'étois promis,

Voilà le coup fatal que je craignois dans l'âme,

Voilà le désespoir où l'a réduit sa flamme.

Pour vivre en vous perdant il avoit trop d'amour[1010], 1625

Madame, et de sa main il s'est privé du jour[1011].

TIMAGÈNE, à Cléopatre.

Madame, il a parlé: sa main est innocente.

CLÉOPATRE, à Timagène.

La tienne est donc coupable, et ta rage insolente,

Par une lâcheté qu'on ne peut égaler.

L'ayant assassiné, le fait encor parler! 1630

ANTIOCHUS.

Timagène, souffrez la douleur d'une mère,

Et les premiers soupçons d'une aveugle colère[1012].

Comme ce coup fatal n'a point d'autres témoins,

J'en ferois autant qu'elle, à vous connoître moins.

Mais que vous a-t-il dit? achevez, je vous prie. 1635

TIMAGÈNE.

Surpris d'un tel spectacle, à l'instant je m'écrie;

Et soudain, à mes cris, ce prince, en soupirant,

Avec assez de peine entr'ouvre un œil mourant;

Et ce reste égaré de lumière incertaine[1013]

Lui peignant, son cher frère au lieu de Timagène. 1640

Rempli de votre idée, il m'adresse pour vous

Ces mots où l'amitié règne sur le courroux:

«Une main qui nous fut bien chère

Venge ainsi le refus d'un coup trop inhumain.

Régnez; et surtout, mon cher frère, 1645

Gardez-vous de la même main.

C'est....» La Parque à ce mot lui coupe la parole;

Sa lumière s'éteint, et son âme s'envole;

Et moi, tout effrayé d'un si tragique sort,

J'accours pour vous en faire un funeste rapport. 1650

ANTIOCHUS.

Rapport vraiment funeste, et sort vraiment tragique,

Qui va changer en pleurs l'allégresse publique.

O frère, plus aimé que la clarté du jour,

O rival, aussi cher que m'étoit mon amour,

Je te perds, et je trouve en ma douleur extrême[1014] 1655

Un malheur dans ta mort plus grand que ta mort même.

Oh! de ses derniers mots fatale obscurité!

En quel gouffre d'horreurs m'as-tu précipité?

Quand j'y pense chercher la main qui l'assassine,

Je m'impute à forfait tout ce que j'imagine; 1660

Mais aux marques enfin que tu m'en viens donner,

Fatale obscurité, qui dois-je en soupçonner?

«Une main, qui nous fut bien, chère!»

Madame, est-ce la vôtre, ou celle de ma mère?

Vous vouliez toutes deux un coup trop inhumain; 1665

Nous vous avons tous deux refusé notre main:

Qui de vous s'est vengé? est-ce l'une, est-ce l'autre

Qui fait agir la sienne au refus de la nôtre?

Est-ce vous qu'en coupable il me faut regarder?

Est-ce vous désormais dont je me dois garder? 1670

CLÉOPATRE.

Quoi? vous me soupçonnez?

RODOGUNE.

Quoi? je vous suis suspecte?

ANTIOCHUS.

Je suis amant et fils, je vous aime et respecte;

Mais quoi que sur mon cœur puissent des noms si doux,

A ces marques enfin je ne connois que vous.

As-tu bien entendu? dis-tu vrai, Timagène? 1675

TIMAGÈNE.

Avant qu'en soupçonner la Princesse ou la Reine[1015],

Je mourrois mille fois; mais enfin mon récit

Contient, sans rien de plus, ce que le Prince a dit[1016].

ANTIOCHUS.

D'un et d'autre côté l'action, est si noire,

Que n'en pouvant douter, je n'ose encor la croire. 1680

O quiconque des deux avez versé son sang,

Ne vous préparez plus à me percer le flanc!

Nous avons mal servi vos haines mutuelles,

Aux jours l'une de l'autre également cruelles;

Mais si j'ai refusé ce détestable emploi, 1685

Je veux bien vous servir toutes deux contre moi:

Qui que vous soyez donc, recevez une vie

Que déjà vos fureurs m'ont à demi ravie[1017].

RODOGUNE.

Ah! Seigneur, arrêtez.

TIMAGÈNE.

Seigneur, que faites-vous?

ANTIOCHUS.

Je sers ou l'une ou l'autre, et je préviens ses coups. 1690

CLÉOPATRE.

Vivez, régnez heureux.

ANTIOCHUS.

Otez-moi donc de doute,

Et montrez-moi la main qu'il faut que je redoute[1018],

Qui pour m'assassiner ose me secourir,

Et me sauve de moi pour me faire périr.

Puis-je vivre et traîner cette gêne éternelle[1019], 1695

Confondre l'innocente avec la criminelle,

Vivre et ne pouvoir plus vous voir sans m'alarmer,

Vous craindre toutes deux, toutes deux vous aimer?

Vivre avec ce tourment, c'est mourir à toute heure

Tirez-moi de ce trouble, ou souffrez que je meure, 1700

Et que mon déplaisir, par un coup généreux,

Épargne un parricide à l'une de vous deux.

CLÉOPATRE.

Puisque le même jour que ma main vous couronne

Je perds un de mes fils, et l'autre me soupçonne;

Qu'au milieu de mes pleurs, qu'il devroit essuyer, 1705

Son peu d'amour me force à me justifier;

Si vous n'en pouvez mieux consoler une mère

Qu'en la traitant d'égal avec une étrangère,

Je vous dirai, Seigneur (car ce n'est plus à moi

A nommer autrement et mon juge et mon roi), 1710

Que vous voyez l'effet de cette vieille haine

Qu'en dépit de la paix me garde l'inhumaine,

Qu'en son cœur du passé soutient le souvenir,

Et que j'avois raison de vouloir prévenir.

Elle a soif de mon sang, elle a voulu l'épandre: 1715

J'ai prévu d'assez loin ce que j'en viens d'apprendre;

Mais je vous ai laissé désarmer mon courroux.

(A Rodogune.)

Sur la foi de ses pleurs je n'ai rien craint de vous,

Madame; mais, ô Dieux! quelle rage est la vôtre!

Quand je vous donne un fils, vous assassinez l'autre,

Et m'enviez soudain l'unique et foible appui

Qu'une mère opprimée eût pu trouver en lui!

Quand vous m'accablerez, où sera mon refuge?

Si je m'en plains au Roi, vous possédez mon juge;

Et s'il m'ose écouter, peut-être, hélas! en vain 1725

Il voudra se garder de cette même main.

Enfin je suis leur mère, et vous leur ennemie;

J'ai recherché leur gloire, et vous leur infamie;

Et si je n'eusse aimé ces fils que vous m'ôtez,

Votre abord en ces lieux les eût déshérités. 1730

C'est à lui maintenant, en cette concurrence,

A régler ses soupçons sur cette différence,

A voir de qui des deux il doit se défier,

Si vous n'avez un charme à vous justifier.

RODOGUNE, à Cléopatre.

Je me défendrai mal: l'innocence étonnée 1735

Ne peut s'imaginer qu'elle soit soupçonnée;

Et n'ayant rien prévu d'un attentat si grand,

Qui l'en veut accuser sans peine la surprend.

Je ne m'étonne point de voir que votre haine

Pour me faire coupable a quitté Timagène. 1740

Au moindre jour ouvert de tout jeter sur moi,

Son récit s'est trouvé digne de votre foi.

Vous l'accusiez pourtant, quand votre âme alarmée

Craignoit qu'en expirant ce fils vous eût nommée;

Mais de ses derniers mots voyant le sens douteux, 1745

Vous avez pris soudain le crime entre nous deux.

Certes, si vous voulez passer pour véritable

Que l'une de nous deux de sa mort soit coupable,

Je veux bien par respect ne vous imputer rien;

Mais votre bras au crime est plus fait que le mien; 1750

Et qui sur un époux fit son apprentissage

A bien pu sur un fils achever son ouvrage.

Je ne dénierai point, puisque vous les savez,

De justes sentiments dans mon âme élevés:

Vous demandiez[1020] mon sang; j'ai demandé le vôtre: 1755

Le Roi sait quels motifs ont poussé l'une et l'autre;

Comme par sa prudence il a tout adouci,

Il vous connoît peut-être, et me connoît aussi.

(A Antiochus.)

Seigneur, c'est un moyen de vous être bien chère

Que pour don nuptial vous immoler un frère: 1760

On fait plus; on m'impute un coup si plein d'horreur,

Pour me faire un passage à vous percer le cœur.

(A Cléopatre.)

Où fuirois-je de vous après tant de furie,

Madame, et que feroit toute votre Syrie,

Où seule, et sans appui contre mes attentats, 1765

Je verrois...? Mais, Seigneur, vous ne m'écoutez pas.

ANTIOCHUS.

Non, je n'écoute rien; et dans la mort d'un frère

Je ne veux point juger entre vous et ma mère:

Assassinez un fils, massacrez un époux,

Je ne veux me garder ni d'elle, ni de vous[1021]. 1770

Suivons aveuglément ma triste destinée;

Pour m'exposer à tous achevons l'hyménée.

Cher frère, c'est pour moi le chemin du trépas:

La main qui t'a percé ne m'épargnera pas;

Je cherche à te rejoindre, et non à m'en défendre, 1775

Et lui veux bien donner tout lieu de me surprendre:

Heureux si sa fureur, qui me prive de toi,

Se fait bientôt connoître en achevant sur moi,

Et si du ciel, trop lent à la réduire en poudre,

Son crime redoublé peut arracher la foudre! 1780

Donnez-moi....

RODOGUNE, l'empêchant de prendre la coupe.

Quoi? Seigneur.

ANTIOCHUS.

Vous m'arrêtez en vain:

Donnez.

RODOGUNE.

Œuvres de P. Corneille, Tome 04 · 第 29 / 30 段