Ne vous offensez pas, Princesse, de nous voir

De vos yeux à vous-même expliquer le pouvoir.

Ce n'est pas d'aujourd'hui que nos cœurs en soupirent:

A vos premiers regards tous deux ils se rendirent; 900

Mais un profond respect nous fit taire et brûler,

Et ce même respect nous force de parler.

L'heureux moment approche où votre destinée

Semble être aucunement à la nôtre enchaînée,

Puisque d'un droit d'aînesse incertain parmi nous 905

La nôtre attend un sceptre et la vôtre un époux.

C'est trop d'indignité que notre souveraine

De l'un de ses captifs tienne le nom de reine:

Notre amour s'en offense, et changeant cette loi,

Remet à notre reine à nous choisir un roi. 910

Ne vous abaissez plus à suivre la couronne:

Donnez-la, sans souffrir qu'avec elle on vous donne;

Réglez notre destin, qu'ont mal réglé les Dieux:

Notre seul droit d'aînesse est de plaire à vos yeux;

L'ardeur qu'allume en nous une flamme si pure 915

Préfère votre choix au choix de la nature,

Et vient sacrifier à votre élection

Toute notre espérance et notre ambition.

Prononcez donc, Madame, et faites un monarque:

Nous céderons sans honte à cette illustre marque; 920

Et celui qui perdra votre divin objet

Demeurera du moins votre premier sujet:

Son amour immortel saura toujours lui dire

Que ce rang près de vous vaut ailleurs un empire;

Il y mettra sa gloire, et dans un tel malheur, 925

L'heur de vous obéir flattera sa douleur.

RODOGUNE.

Prince, je dois beaucoup à cette déférence

De votre ambition et de votre espérance;

Et j'en recevrois l'offre avec quelque plaisir,

Si celles de mon rang avoient droit de choisir. 930

Comme sans leur avis les rois disposent d'elles

Pour affermir leur trône ou finir leurs querelles,

Le destin des États est arbitre du leur,

Et l'ordre des traités règle tout dans leur cœur.

C'est lui que suit le mien, et non pas la couronne: 935

J'aimerai l'un de vous, parce qu'il me l'ordonne;

Du secret révélé j'en prendrai le pouvoir,

Et mon amour pour naître attendra mon devoir.

N'attendez rien de plus, ou votre attente est vaine.

Le choix que vous m'offrez appartient à la Reine; 940

J'entreprendrois sur elle à l'accepter de vous.

Peut-être on vous a tu jusqu'où va son courroux;

Mais je dois par épreuve assez bien le connoître

Pour fuir l'occasion de le faire renaître.

Que n'en ai-je souffert, et que n'a-t-elle osé? 945

Je veux croire avec vous que tout est apaisé;

Mais craignez avec moi que ce choix ne ranime

Cette haine mourante à quelque nouveau crime:

Pardonnez-moi ce mot qui viole un oubli

Que la paix entre nous doit avoir établi. 950

Le feu qui semble éteint souvent dort sous la cendre:

Qui l'ose réveiller peut s'en laisser surprendre;

Et je mériterois qu'il me pût consumer,

Si je lui fournissois de quoi se rallumer.

SÉLEUCUS.

Pouvez-vous redouter sa haine renaissante, 955

S'il est en votre main de la rendre impuissante?

Faites un roi, Madame, et régnez avec lui:

Son courroux désarmé demeure sans appui,

Et toutes ses fureurs sans effet rallumées

Ne pousseront en l'air que de vaines fumées[968]. 960

Mais a-t-elle intérêt au choix que vous ferez,

Pour en craindre les maux que vous vous figurez?

La couronne est à nous; et sans lui faire injure,

Sans manquer de respect aux droits de la nature,

Chacun de nous à l'autre en peut céder sa part, 965

Et rendre à votre choix ce qu'il doit au hasard.

Qu'un si foible scrupule en notre faveur cesse:

Votre inclination vaut bien un droit d'aînesse,

Dont vous seriez traitée avec trop de rigueur,

S'il se trouvoit contraire aux vœux de votre cœur. 970

On vous applaudiroit quand vous seriez à plaindre;

Pour vous faire régner ce seroit vous contraindre,

Vous donner la couronne en vous tyrannisant,

Et verser du poison sur ce noble présent.

Au nom de ce beau feu qui tous deux nous consume, 975

Princesse, à notre espoir ôtez cette amertume;

Et permettez que l'heur qui suivra votre époux

Se puisse redoubler à le tenir de vous.

RODOGUNE.

Ce beau feu vous aveugle autant comme il vous brûle;

Et tâchant d'avancer, son effort vous recule. 980

Vous croyez que ce choix que l'un et l'autre attend

Pourra faire un heureux sans faire un mécontent;

Et moi, quelque vertu que votre cœur prépare,

Je crains d'en faire deux si le mien se déclare;

Non que de l'un et l'autre il dédaigne les vœux: 985

Je tiendrois à bonheur d'être à l'un de vous deux;

Mais souffrez que je suive enfin ce qu'on m'ordonne:

Je me mettrai trop haut s'il faut que je me donne;

Quoique aisément je cède aux ordres de mon roi,

Il n'est pas bien aisé de m'obtenir de moi. 990

Savez-vous quels devoirs, quels travaux, quels services

Voudront de mon orgueil exiger les caprices?

Par quels degrés de gloire on me peut mériter?

En quels affreux périls il faudra vous jeter?

Ce cœur vous est acquis après le diadème, 995

Princes; mais gardez-vous de le rendre à lui-même.

Vous y renoncerez peut-être pour jamais,

Quand je vous aurai dit à quel prix je le mets.

SÉLEUCUS.

Quels seront les devoirs, quels travaux, quels services

Dont nous ne vous fassions d'amoureux sacrifices? 1000

Et quels affreux périls pourrons-nous redouter,

Si c'est par ces degrés qu'on peut vous mériter?

ANTIOCHUS.

Princesse, ouvrez ce cœur, et jugez mieux du nôtre;

Jugez mieux du beau feu qui brûle l'un et l'autre[969],

Et dites hautement à quel prix votre choix 1005

Veut faire l'un de nous le plus heureux des rois.

RODOGUNE.

Prince, le voulez-vous?

ANTIOCHUS.

C'est notre unique envie.

RODOGUNE.

Je verrai cette ardeur d'un repentir suivie.

SÉLEUCUS.

Avant ce repentir tous deux nous périrons.

RODOGUNE.

Enfin vous le voulez?

SÉLEUCUS.

Nous vous en conjurons. 1010

RODOGUNE.

Eh bien donc! il est temps de me faire connoître[970].

J'obéis à mon roi, puisqu'un de vous doit l'être;

Mais quand j'aurai parlé, si vous vous en plaignez[971],

J'atteste tous les Dieux que vous m'y contraignez,

Et que c'est malgré moi qu'à moi-même rendue 1015

J'écoute une chaleur qui m'étoit défendue;

Qu'un devoir rappelé me rend un souvenir

Que la foi des traités ne doit plus retenir.

Tremblez, princes, tremblez au nom de votre père:

Il est mort, et pour moi, par les mains d'une mère. 1020

Je l'avois oublié, sujette à d'autres lois;

Mais libre, je lui rends enfin ce que je dois.

C'est à vous de choisir mon amour ou ma haine.

J'aime les fils du Roi, je hais ceux de la Reine:

Réglez-vous là-dessus; et sans plus me presser[972], 1025

Voyez auquel des deux vous voulez renoncer.

Il faut prendre parti, mon choix suivra le vôtre:

Je respecte autant l'un que je déteste l'autre;

Mais ce que j'aime en vous du sang de ce grand roi,

S'il n'est digne de lui, n'est pas digne de moi. 1030

Ce sang que vous portez, ce trône qu'il vous laisse,

Valent bien que pour lui votre cœur s'intéresse:

Votre gloire le veut, l'amour vous le prescrit.

Qui peut contre elle et lui soulever votre esprit?

Si vous leur préférez une mère cruelle, 1035

Soyez cruels, ingrats, parricides comme elle.

Vous devez la punir, si vous la condamnez;

Vous devez l'imiter, si vous la soutenez.

Quoi? cette ardeur s'éteint! l'un et l'autre soupire!

J'avois su le prévoir, j'avois su le prédire.... 1040

ANTIOCHUS.

Princesse....

RODOGUNE.

Il n'est plus temps, le mot en est lâché.

Quand j'ai voulu me taire, en vain je l'ai tâché.

Appelez ce devoir haine, rigueur, colère:

Pour gagner Rodogune il faut venger un père;

Je me donne à ce prix: osez me mériter, 1045

Et voyez qui de vous daignera m'accepter.

Adieu, princes.

SCÈNE V.

ANTIOCHUS, SÉLEUCUS.

ANTIOCHUS.

Hélas! c'est donc ainsi qu'on traite

Les plus profonds respects d'une amour si parfaite!

SÉLEUCUS.

Elle nous fuit, mon frère, après cette rigueur.

ANTIOCHUS.

Elle fuit, mais en Parthe, en nous perçant le cœur. 1050

SÉLEUCUS.

Que le ciel est injuste! Une âme si cruelle

Méritoit notre mère, et devoit naître d'elle.

ANTIOCHUS.

Plaignons-nous sans blasphème.

SÉLEUCUS.

Ah! que vous me gênez

Par cette retenue où vous vous obstinez!

Faut-il encor régner? faut-il l'aimer encore? 1055

ANTIOCHUS.

Il faut plus de respect pour celle qu'on adore.

SÉLEUCUS.

C'est ou d'elle ou du trône être ardemment épris,

Que vouloir ou l'aimer ou régner à ce prix[973].

ANTIOCHUS.

C'est et d'elle et de lui tenir bien peu de compte,

Que faire une révolte et si pleine et si prompte[974]. 1060

SÉLEUCUS.

Lorsque l'obéissance a tant d'impiété,

La révolte devient une nécessité.

ANTIOCHUS.

La révolte, mon frère, est bien précipitée,

Quand la loi qu'elle rompt peut être rétractée;

Et c'est à nos désirs trop de témérité 1065

De vouloir de tels biens avec facilité:

Le ciel par les travaux veut qu'on monte à la gloire;

Pour gagner un triomphe il faut une victoire.

Mais que je tâche en vain de flatter nos tourments!

Nos malheurs sont plus forts que ces déguisements. 1070

Leur excès à mes yeux paroît un noir abîme

Où la haine s'apprête à couronner le crime,

Où la gloire est sans nom, la vertu sans honneur,

Où sans un parricide il n'est point de bonheur,

Et voyant de ces maux l'épouvantable image, 1075

Je me sens affoiblir quand je vous encourage:

Je frémis, je chancelle, et mon cœur abattu

Suit tantôt sa douleur, et tantôt sa vertu.

Mon frère, pardonnez à des discours sans suite,

Qui font trop voir le trouble où mon âme est réduite[975].

SÉLEUCUS.

J'en ferois comme vous, si mon esprit troublé

Ne secouoit le joug dont il est accablé.

Dans mon ambition, dans l'ardeur de ma flamme,

Je vois ce qu'est un trône, et ce qu'est une femme;

Et jugeant par leur prix de leur possession, 1085

J'éteins enfin ma flamme et mon ambition;

Et je vous céderois l'un et l'autre avec joie,

Si dans la liberté que le ciel me renvoie,

La crainte de vous faire un funeste présent

Ne me jetoit dans l'âme un remords trop cuisant. 1090

Dérobons-nous, mon frère, à ces âmes cruelles,

Et laissons-les sans nous achever leurs querelles.

ANTIOCHUS.

Comme j'aime beaucoup, j'espère encore un peu:

L'espoir ne peut s'éteindre où brûle tant de feu;

Et son reste confus me rend quelques lumières 1095

Pour juger mieux que vous de ces âmes si fières.

Croyez-moi, l'une et l'autre a redouté nos pleurs:

Leur fuite à nos soupirs a dérobé leurs cœurs;

Et si tantôt leur haine eût attendu nos larmes.

Leur haine à nos douleurs auroit rendu les armes. 1100

SÉLEUCUS.

Pleurez donc à leurs yeux, gémissez, soupirez,

Et je craindrai pour vous ce que vous espérez.

Quoi qu'en votre faveur vos pleurs obtiennent d'elles,

Il vous faudra parer leurs haines mutuelles;

Sauver l'une de l'autre; et peut-être leurs coups, 1105

Vous trouvant au milieu, ne perceront que vous:

C'est ce qu'il faut pleurer. Ni maîtresse ni mère

N'ont plus de choix ici ni de lois à nous faire[976]:

Quoi que leur rage exige ou de vous ou de moi,

Rodogune est à vous, puisque je vous fais roi. 1110

Épargnez vos soupirs près de l'une et de l'autre[977].

J'ai trouvé mon bonheur, saisissez-vous du vôtre:

Je n'en suis point jaloux; et ma triste amitié

Ne le verra jamais que d'un œil de pitié.

SCÈNE VI.

ANTIOCHUS.

Que je serois heureux si je n'aimois un frère! 1115

Lorsqu'il ne veut pas voir le mal qu'il se veut faire,

Mon amitié s'oppose à son aveuglement:

Elle agira pour vous, mon frère, également,

Et n'abusera point de cette violence

Que l'indignation fait à votre espérance. 1120

La pesanteur du coup souvent nous étourdit:

On le croit repoussé quand il s'approfondit;

Et quoi qu'un juste orgueil sur l'heure persuade,

Qui ne sent point son mal est d'autant plus malade:

Ces ombres de santé cachent mille poisons, 1125

Et la mort suit de près ces fausses guérisons.

Daignent les justes Dieux rendre vain ce présage!

Cependant allons voir si nous vaincrons l'orage,

Et si contre l'effort d'un si puissant courroux

La nature et l'amour voudront parler pour nous. 1130

FIN DU TROISIÈME ACTE.

NOTES:

[960] _Var._ J'ai vu les gens de guerre épandus par la ville.

(1660)

[961] _Var._ Si nous avions autant de forces que de cœur!

Mais que peut de vos gens une foible poignée

Contre tout le pouvoir d'une reine indignée?

ORONTE. Vous promettre que seuls ils puissent résister,

J'aurois perdu le sens si j'osois m'en vanter:

Ils mourront à vos pieds; c'est toute l'assistance

Que peut à leur princesse offrir leur impuissance;

Mais doit-on redouter les hommes en des lieux

Où vous portez le maître et des rois et des Dieux? (1647-56)

[962] _Var._ Sentiments étouffés de vengeance et de haine.

(1647-56)

[963] _Var._ Et d'un honteux oubli rompant l'injuste loi,

Rendez ce que je dois aux mânes d'un grand roi. (1647-56)

[964] _Var._ De colère et d'amour encore étincelante. (1647-56)

[965] _Var._ Aujourd'hui que je vois cette main parricide.

(1647-56)

[966] _Var._ Fier même le nom aux murs de ce palais? (1647-56)

[967] _Var._ Dedans mes yeux surpris garde-toi de paroître.

(1647-56)

[968] Comparer _Pompée_, acte I, scène II, vers 221 et 222.

[969] _Var._ Parlez, et ce beau feu qui brûle l'un et l'autre

D'une si prompte ardeur suivra votre desir,

Que vous-même en perdrez le pouvoir de choisir. (1647-56)

[970] Voyez ci-après l'_Appendice_, p. 510.

[971] _Var._ Mais ayant su mon choix, si vous vous en plaignez.

(1647-56)

[972] _Var._ Vous êtes l'un et l'autre; et sans plus me presser.

(1647-56)

[973] _Var._ De vouloir ou l'aimer ou régner à ce prix. (1647-60)

[974] _Var._ De faire une révolte et si pleine et si prompte.

(1647-60)

[975] _Var._ Et jugez par ce trouble où mon âme est réduite.

(1647-56)

[976] _Var._ Si je ne prétends plus, n'ont plus de choix à faire:

Je leur ôte le droit de vous faire la loi. (1647-56)

[977] _Var._ Épargnez vos soupirs auprès de l'une et l'autre.

(1647-56)

ACTE IV.

SCÈNE PREMIÈRE.

ANTIOCHUS, RODOGUNE.

RODOGUNE.

Prince, qu'ai-je entendu? parce que je soupire,

Vous présumez que j'aime, et vous m'osez le dire!

Est-ce un frère, est-ce vous dont la témérité[978]

S'imagine....

ANTIOCHUS.

Apaisez ce courage irrité,

Princesse; aucun de nous ne seroit téméraire 1135

Jusqu'à s'imaginer qu'il eût l'heur de vous plaire:

Je vois votre mérite et le peu que je vaux,

Et ce rival si cher connoît mieux ses défauts.

Mais si tantôt ce cœur parloit par votre bouche,

Il veut que nous croyions qu'un peu d'amour le touche,

Et qu'il daigne écouter quelques-uns de nos vœux,

Puisqu'il tient à bonheur d'être à l'un de nous deux.

Si c'est présomption de croire ce miracle,

C'est une impiété de douter de l'oracle,

Et mériter les maux où vous nous condamnez, 1145

Qu'éteindre un bel espoir que vous nous ordonnez.

Princesse, au nom des Dieux, au nom de cette flamme....

RODOGUNE.

Un mot ne fait pas voir jusques au fond d'une âme;

Et votre espoir trop prompt prend trop de vanité

Des termes obligeants de ma civilité. 1150

Je l'ai dit, il est vrai; mais quoi qu'il en puisse être,

Méritez cet amour que vous voulez connoître.

Lorsque j'ai soupiré, ce n'étoit pas pour vous;

J'ai donné ces soupires aux mânes d'un époux[979];

Et ce sont les effets du souvenir fidèle 1155

Que sa mort à toute heure en mon âme rappelle.

Princes, soyez ses fils, et prenez son parti.

ANTIOCHUS.

Recevez donc son cœur en nous deux réparti;

Ce cœur qu'un saint amour rangea sous votre empire,

Ce cœur pour qui le vôtre à tous moments soupire, 1160

Ce cœur, en vous aimant indignement percé,

Reprend pour vous aimer le sang qu'il a versé;

Il le reprend en nous, il revit, il vous aime,

Et montre, en vous aimant, qu'il est encor le même.

Ah! Princesse, en l'état où le sort nous a mis, 1165

Pouvons-nous mieux montrer que nous sommes ses fils?

RODOGUNE.

Si c'est son cœur en vous qui revit et qui m'aime,

Faites ce qu'il feroit s'il vivoit en lui-même;

A ce cœur qu'il vous laisse oser prêter un bras:

Pouvez-vous le porter et ne l'écouter pas? 1170

S'il vous explique mal ce qu'il en doit attendre,

Il emprunte ma voix pour se mieux faire entendre[980].

Une seconde fois il vous le dit pas moi:

Princes, il faut le venger.

ANTIOCHUS.

J'accepte cette loi.

Nommez les assassins, et j'y cours.

RODOGUNE.

Quel mystère 1175

Vous fait, en l'acceptant, méconnoître une mère?

ANTIOCHUS.

Ah! si vous ne voulez voir finir nos destins,

Nommez d'autres vengeurs ou d'autres assassins.

RODOGUNE.

Ah! je vois trop régner son parti dans votre âme:

Prince, vous le prenez.

ANTIOCHUS.

Oui, je le prends, Madame;

Et j'apporte à vos pieds le plus pur de son sang,

Que la nature enferme en ce malheureux flanc.

Satisfaites vous-même à cette voix secrète

Dont la vôtre envers nous daigne être l'interprète[981]:

Exécutez son ordre, et hâtez-vous sur moi 1185

De punir une reine et de venger un roi;

Mais quitte par ma mort d'un devoir si sévère,

Écoutez-en un autre en faveur de mon frère.

De deux princes unis à soupirer pour vous

Prenez l'un pour victime et l'autre pour époux; 1190

Punissez un des fils des crimes de la mère,

Mais payez l'autre aussi des services du père,

Et laissez un exemple à la postérité

Et de rigueur entière et d'entière équité[982].

Quoi? n'écouterez-vous ni l'amour ni la haine?

Ne pourrai-je obtenir ni salaire ni peine?

Ce cœur qui vous adore et que vous dédaignez...

RODOGUNE.

Hélas! Prince.

ANTIOCHUS.

Est-ce encor le roi que vous plaignez[983]?

Ce soupir ne va-t-il que vers l'ombre d'un père?

RODOGUNE.

Allez, ou pour le moins rappelez votre frère: 1200

Le combat pour mon âme étoit moins dangereux

Lorsque je vous avois à combattre tous deux:

Vous êtes plus fort seul que vous n'étiez ensemble;

Je vous bravois tantôt, et maintenant je tremble.

J'aime; n'abusez pas, Prince, de mon secret: 1205

Au milieu de ma haine il m'échappe à regret;

Mais enfin il m'échappe, et cette retenue

Ne peut plus soutenir l'effort de votre vue:

Oui, j'aime un de vous deux malgré ce grand courroux,

Et ce dernier soupir dit assez que c'est vous. 1210

Un rigoureux devoir à cet amour s'oppose[984].

Ne m'en accusez point, vous en êtes la cause;

Vous l'avez fait renaître en me pressant d'un choix

Qui rompt de vos traités les favorables lois.

D'un père mort pour moi voyez le sort étrange: 1215

Si vous me laissez libre, il faut que je le venge;

Et mes feux dans mon âme ont beau s'en mutiner,

Ce n'est qu'à ce prix seul que je puis me donner[985];

Mais ce n'est pas de vous qu'il faut que je l'attende;

Votre refus est juste autant que ma demande: 1220

A force de respect votre amour s'est trahi.

Je voudrois vous haïr s'il m'avoit obéi;

Et je n'estime pas l'honneur d'une vengeance

Jusqu'à vouloir d'un crime être la récompense.

Rentrons donc sous les lois que m'impose la paix, 1225

Puisque m'en affranchir c'est vous perdre à jamais.

Prince, en votre faveur je ne puis davantage:

L'orgueil de ma naissance enfle encor mon courage,

Et quelque grand pouvoir que l'amour ait sur moi,

Je n'oublierai jamais que je me dois un roi. 1230

Oui, malgré mon amour, j'attendrai d'une mère

Que le trône me donne ou vous ou votre frère.

Attendant son secret vous aurez mes desirs,

Et s'il le fait régner, vous aurez mes soupirs:

C'est tout ce qu'à mes feux ma gloire peut permettre, 1235

Et tout ce qu'à vos feux les miens osent promettre.

ANTIOCHUS.

Que voudrois-je de plus? son bonheur est le mien.

Rendez heureux ce frère, et je ne perdrai rien:

L'amitié le consent, si l'amour l'appréhende;

Je bénirai le ciel d'une perte si grande; 1240

Et quittant les douceurs de cet espoir flottant,

Je mourrai de douleur, mais je mourrai content.

RODOGUNE.

Et moi, si mon destin entre ses mains me livre,

Pour un autre que vous s'il m'ordonne de vivre[986],

Mon amour.... Mais adieu: mon esprit se confond. 1245

Prince, si votre flamme à la mienne répond,

Si vous n'êtes ingrat à ce cœur qui vous aime,

Ne me revoyez point qu'avec le diadème.

SCÈNE II.

ANTIOCHUS.

Les plus doux de mes vœux enfin sont exaucés:

Tu viens de vaincre, amour; mais ce n'est pas assez. 1250

Si tu veux triompher en cette conjoncture[987],

Après avoir vaincu, fais vaincre la nature;

Et prête-lui pour nous ces tendres sentiments

Que ton ardeur inspire aux cœurs des vrais amants,

Cette pitié qui force, et ces dignes foiblesses 1255

Dont la vigueur détruit les fureurs vengeresses.

Voici la Reine. Amour, nature, justes Dieux,

Faites-la-moi fléchir ou mourir à ses yeux.

SCÈNE III.

CLÉOPATRE, ANTIOCHUS, LAONICE.

CLÉOPATRE.

Eh bien! Antiochus, vous dois-je la couronne?

ANTIOCHUS.

Madame, vous savez si le ciel me la donne. 1260

CLÉOPATRE.

Vous savez mieux que moi si vous la méritez.

ANTIOCHUS.

Je sais que je péris si vous ne m'écoutez.

CLÉOPATRE.

Un peu trop lent peut-être à servir ma colère,

Vous vous êtes laissé prévenir par un frère?

Il a su me venger quand vous délibériez, 1265

Et je dois à son bras ce que vous espériez?

Je vous en plains, mon fils, ce malheur est extrême:

C'est périr en effet que perdre un diadème.

Je n'y sais qu'un remède; encore est-il fâcheux,

Étonnant, incertain, et triste pour tous deux; 1270

Je périrai moi-même avant que de le dire;

Mais enfin on perd tout quand on perd un empire.

ANTIOCHUS.

Le remède à nos maux est tout en votre main,

Et n'a rien de fâcheux, d'étonnant, d'incertain;

Votre seule colère a fait notre infortune. 1275

Nous perdons tout, Madame, en perdant Rodogune:

Nous l'adorons tous deux; jugez en quels tourments

Nous jette la rigueur de vos commandements.

L'aveu de cet amour sans doute vous offense;

Mais enfin nos malheurs croissent par le silence, 1280

Et votre cœur, qu'aveugle un peu d'inimitié,

S'il ignore nos maux, n'en peut prendre pitié:

Au point où je les vois, c'en est le seul remède.

CLÉOPATRE.

Quelle aveugle fureur vous-même vous possède?

Avez-vous oublié que vous parlez à moi? 1285

Ou si vous présumez être déjà mon roi?

ANTIOCHUS.

Je tâche avec respect à vous faire connoître

Les forces d'un amour que vous avez fait naître.

CLÉOPATRE.

Moi, j'aurois allumé cet insolent amour?

ANTIOCHUS.

Et quel autre prétexte a fait notre retour? 1290

Nous avez-vous mandés qu'afin qu'un droit d'aînesse

Donnât à l'un de nous le trône et la Princesse?

Vous avez bien fait plus, vous nous l'avez fait voir,

Et c'étoit par vos mains nous mettre en son pouvoir.

Qui de nous deux, Madame, eût osé s'en défendre, 1295

Quand vous nous ordonniez à tous deux d'y prétendre?

Si sa beauté dès lors n'eût allumé nos feux,

Le devoir auprès d'elle eût attaché nos vœux;

Le desir de régner eût fait la même chose;

Et dans l'ordre des lois que la paix nous impose, 1300

Nous devions aspirer à sa possession

Par amour, par devoir, ou par ambition.

Nous avons donc aimé, nous avons cru vous plaire:

Chacun de nous n'a craint que le bonheur d'un frère;

Et cette crainte enfin cédant à l'amitié, 1305

J'implore pour tous deux un moment de pitié.

Avons-nous dû prévoir cette haine cachée,

Que la foi des traités n'avoit point arrachée?

CLÉOPATRE.

Non; mais vous avez dû garder le souvenir

Des hontes que pour vous j'avois su prévenir, 1310

Et de l'indigne état où votre Rodogune,

Sans moi, sans mon courage, eût mis votre fortune.

Je croyois que vos cœurs, sensibles à ces coups,

En sauroient conserver un généreux courroux;

Et je le retenois avec ma douceur feinte, 1315

Afin que grossissant sous un peu de contrainte,

Ce torrent de colère et de ressentiment

Fût plus impétueux en son débordement.

Je fais plus maintenant: je presse, sollicite,

Je commande, menace, et rien ne vous irrite. 1320

Le sceptre, dont ma main vous doit récompenser,

N'a point de quoi vous faire un moment balancer[988]:

Vous ne considérez ni lui ni mon injure;

L'amour étouffe en vous la voix de la nature:

Et je pourrois aimer des fils dénaturés! 1325

ANTIOCHUS.

La nature et l'amour ont leurs droits séparés;

L'un n'ôte point à l'autre une âme qu'il possède.

CLÉOPATRE.

Non, non, où l'amour règne il faut que l'autre cède.

ANTIOCHUS.

Leurs charmes à nos cœurs sont également doux.

Nous périrons tous deux s'il faut périr pour vous; 1330

Mais aussi....

CLÉOPATRE.

Poursuivez, fils ingrat et rebelle.

ANTIOCHUS.

Nous périrons tous deux s'il faut périr pour elle.

CLÉOPATRE.

Périssez, périssez: votre rébellion

Mérite plus d'horreur que de compassion.

Mes yeux sauront le voir sans verser une larme, 1335

Sans regarder en vous que l'objet qui vous charme;

Et je triompherai, voyant périr mes fils,

De ses adorateurs et de mes ennemis.

ANTIOCHUS.

Eh bien! triomphez-en, que rien ne vous retienne:

Votre main tremble-t-elle? y voulez-vous la mienne?

Madame, commandez, je suis prêt d'obéir:

Je percerai ce cœur qui vous ose trahir;

Heureux si par ma mort je puis vous satisfaire,

Et noyer dans mon sang toute votre colère!

Mais si la dureté de votre aversion 1345

Nomme encor notre amour une rébellion,

Du moins souvenez-vous qu'elle n'a pris pour armes

Que de foibles soupirs et d'impuissantes larmes.

CLÉOPATRE.

Ah! que n'a-t-elle pris et la flamme et le fer!

Que bien plus aisément j'en saurois triompher! 1350

Vos larmes dans mon cœur ont trop d'intelligence;

Elles ont presque éteint cette ardeur de vengeance.

Je ne puis refuser des soupirs à vos pleurs;

Je sens que je suis mère auprès de vos douleurs.

C'en est fait, je me rends, et ma colère expire: 1355

Rodogune est à vous aussi bien que l'empire.

Rendez grâces aux Dieux qui vous ont fait l'aîné:

Possédez-la, régnez.

ANTIOCHUS.

Oh! moment fortuné!

Oh! trop heureuse fin de l'excès de ma peine[989]!

Je rends grâces aux Dieux qui calment votre haine; 1360

Madame, est-il possible?

CLÉOPATRE.

En vain j'ai résisté,

La nature est trop forte, et mon cœur s'est dompté[990].

Je ne vous dis plus rien, vous aimez votre mère,

Et votre amour pour moi taira ce qu'il faut taire.

ANTIOCHUS.

Quoi? je triomphe donc sur le point de périr! 1365

La main qui me blessoit a daigné me guérir!

CLÉOPATRE.

Oui, je veux couronner une flamme si belle.

Allez à la Princesse en porter la nouvelle;

Son cœur, comme le vôtre, en deviendra charmé:

Vous n'aimeriez pas tant si vous n'étiez aimé. 1370

ANTIOCHUS.

Œuvres de P. Corneille, Tome 04 · 第 28 / 30 段