Cette coupe est suspecte, elle vient de la Reine[1022];
Craignez de toutes deux quelque secrète haine.
CLÉOPATRE.
Qui m'épargnoit tantôt ose enfin m'accuser! 1785
RODOGUNE.
De toutes deux, Madame, il doit tout refuser.
Je n'accuse personne, et vous tiens innocente;
Mais il en faut sur l'heure une preuve évidente:
Je veux bien à mon tour subir les mêmes lois.
On ne peut craindre trop pour le salut des rois. 1790
Donnez donc cette preuve; et pour toute réplique,
Faites faire un essai par quelque domestique.
CLÉOPATRE, prenant la coupe.
Je le ferai moi-même. Eh bien! redoutez-vous
Quelque sinistre effet encor de mon courroux?
J'ai souffert cet outrage avecque patience. 1795
ANTIOCHUS, prenant la coupe de la main de Cléopatre,
après qu'elle a bu.
Pardonnez-lui, Madame, un peu de défiance:
Comme vous l'accusez, elle fait son effort,
A rejeter sur vous l'horreur de cette mort;
Et soit amour pour moi, soit adresse pour elle,
Ce soin la fait paroître un peu moins criminelle. 1800
Pour moi, qui ne vois rien, dans le trouble où je suis,
Qu'un gouffre de malheurs, qu'un abîme d'ennuis,
Attendant qu'en plein jour ces vérités paroissent,
J'en laisse la vengeance aux Dieux qui les connoissent,
Et vais sans plus tarder....
RODOGUNE.
Seigneur, voyez ses yeux
Déjà tous égarés[1023], troubles et furieux,
Cette affreuse sueur qui court sur son visage,
Cette gorge qui s'enfle. Ah, bons Dieux! quelle rage!
Pour vous perdre après elle, elle a voulu périr.
ANTIOCHUS, rendant la coupe à Laonice ou à
quelque autre[1024].
N'importe: elle est ma mère, il faut la secourir. 1810
CLÉOPATRE.
Va, tu me veux en vain rappeler à la vie;
Ma haine est trop fidèle, et m'a trop bien servie:
Elle a paru trop tôt pour te perdre avec moi;
C'est le seul déplaisir qu'en mourant je reçoi;
Mais j'ai cette douceur dedans cette disgrâce 1815
De ne voir point régner ma rivale en ma place[1025].
Règne: de crime en crime enfin te voilà roi.
Je t'ai défait d'un père, et d'un frère, et de moi:
Puisse le ciel tous deux vous prendre pour victimes,
Et laisser choir sur vous les peines de mes crimes! 1820
Puissiez-vous ne trouver dedans votre union
Qu'horreur, que jalousie, et que confusion!
Et pour vous souhaiter tous les malheurs ensemble,
Puisse naître de vous un fils qui me ressemble[1026]!
ANTIOCHUS.
Ah! vivez pour changer cette haine en amour. 1825
CLÉOPATRE.
Je maudirois les Dieux s'ils me rendoient le jour.
Qu'on m'emporte d'ici: je me meurs, Laonice.
Si tu veux m'obliger par un dernier service,
Après les vains efforts de mes inimitiés,
Sauve-moi de l'affront de tomber à leurs pieds. 1830
(Elle s'en va, et Laonice lui aide à marcher.)
ORONTE.
Dans les justes rigueurs d'un sort si déplorable[1027],
Seigneur, le juste ciel vous est bien favorable:
Il vous a préservé, sur le point de périr,
Du danger le plus grand que vous puissiez courir;
Et par un digne effet de ses faveurs puissantes, 1835
La coupable est punie et vos mains innocentes.
ANTIOCHUS.
Oronte, je ne sais, dans son funeste sort,
Qui m'afflige le plus, ou sa vie, ou sa mort;
L'une et l'autre a pour moi des malheurs sans exemple:
Plaignez mon infortune. Et vous, allez au temple 1840
Y changer l'allégresse en un deuil sans pareil,
La pompe nuptiale en funèbre appareil;
Et nous verrons après, par d'autres sacrifices,
Si les Dieux voudront être à nos vœux plus propices.
FIN DU CINQUIÈME ET DERNIER ACTE.
NOTES:
[999] _Var._ S'il m'arrache du trône et la met à mon rang.
(1647-56)
[1000] _Var._ [Il faut ou condamner ou couronner sa haine:]
Cette sorte de plaie est trop longue à saigner,
Pour en vivre impunie, à moins que de régner.
Régnons donc, aux dépens de l'une et l'antre vie;
Et dût être leur mort de ma perte suivie,
[Dût le peuple en fureur pour ses maîtres nouveaux[1000-a].]
(1647-56)
[1000-a] Dût le peuple en fureur pour ces maîtres nouveaux.
(1655)
[1001] Les éditions antérieures à 1660 donnent toutes _arrouser_.
[1002] _Var._ Mourir est toujours moins que vivre leur sujette.
(1647-56)
[1003] _Var._ Tous ces vieux différends de leur âme exilés.
(1647-56)
[1004] L'édition de 1692 substitue PENDANT à CEPENDANT: voyez
plus haut, p. 137, note 5.
[1005] _Var._ Sujets du Roi son frère, et qui fûtes les miens.
(1647-56)
[1006] _Var._ Voici votre roi, peuple, et voici votre reine.
(1647-63)
[1007] _Var._ Je ne puis: la douleur a tous mes sens troublés.
ANTIOCH. Quoi? qu'est-il arrivé?
[TIMAG. Le Prince votre frère....]
ANTIOCH. Se voudroit-il bien rendre à mon bonheur contraire?
(1647-56)
[1008] _Var._ Il sembloit soupirer ce qu'il avoit perdu.
(1647-56)
[1009] _Var._ [Il est mort? TIM. Oui, Madame.]
ANT. Ah! mon frère! CL. Ah! mon fils!
RODOG. Ah! funeste hyménée! CLÉOP. Ah! destins ennemis!
[Voilà le coup fatal que je craignois dans l'âme.] (1647-56)
[1010] Certains exemplaires de l'édition de 1647 in-4º portent
ici en marge: _à Rodogune_.
[1011] _Var._ Et de sa propre main il s'est privé du jour.
(1647-56)
[1012] Qui cherche à qui se prendre en sa juste colère.
Vous avez vu sa mort, et sans autres témoins. (1647-56)
[1013] _Var._ Puis, arrêtant sur moi ce reste de lumière,
Au lieu de Timagène, il croit voir son cher frère;
Et plein de votre idée, il m'adresse pour vous. (1647-56)
[1014] _Var._ Je te perds, mais je trouve en ma douleur extrême.
(1652-56)
[1015] _Var._ Avant qu'en soupçonner ou Madame ou la Reine.
(1647-56)
[1016] _Var._ Contient, Seigneur, sans plus, ce que le Prince a
dit. (1647-56)
[1017] Après ce vers, l'édition de 1692 ajoute ce jeu de scène,
que Voltaire donne aussi dans la sienne: _Il tire son épée et
veut se tuer_.
[1018] _Var._ Et me montrez la main qu'il faut que je redoute.
(1647-56)
[1019] _Var._ Puis-je vivre et traîner le soupçon qui m'accable,
Confondre l'innocente avecque la coupable. (1647-56)
[1020] L'édition de 1682 porte: «Vous demandez,» pour: «Vous
demandiez.»
[1021] _Var._ Je ne me veux garder ni de vous, ni de vous.
(1647-68)
[1022] _Var._ Cette coupe est suspecte, elle vient de la sienne;
Ne prenez rien, Seigneur, d'elle, ni de la mienne.
CLÉOPATRE, _à Rodogune_. Qui m'épargnoit tantôt m'accuse
à cette fois
RODOGUNE, _à Cléopatre_. On ne peut craindre assez pour
le salut des rois.
Pour ôter tout soupçon d'une noire pratique,
[Faites faire un essai par quelque domestique.] (1647-56)
[1023] Il y a _tous égarés_ dans toutes les éditions publiées du
vivant de Corneille; _tout égarés_ dans celle de 16..
[1024] Les mots: _ou à quelque autre_, ont été supprimés dans
l'édition de 1692.
[1025] _Var._ [De ne voir point régner ma rivale en ma place.]
Je n'aimois que le trône, et de son droit douteux
J'espérois faire un don fatal à tous les deux,
Détruire l'un par l'autre, et régner en Syrie
Plutôt par vos fureurs que par ma barbarie.
Ton frère, avecque toi trop fortement uni[1025-a],
Ne m'a point écoutée, et je l'en ai puni.
J'ai cru par ce poison en faire autant du reste;
Mais sa force, trop prompte, à moi seule est funeste[1025-b]
[Règne: de crime en crime enfin te voilà roi.] (1647-60)
[1025-a] Ton rival, avec toi trop fortement uni. (1660)
[1025-b: Voltaire donne ces huit vers dans son édition, et
oubliant, je ne sais comment, qu'ils se trouvent dans les
premières impressions, jusqu'en 1660, il dit dans une note
(1764): «Ces vers ne se trouvent aujourd'hui dans aucune édition
connue. Corneille les supprima avec grande raison. Une femme
empoisonnée et mourante n'a pas le temps d'entrer dans ces
détails; et une femme aussi forcenée que Cléopatre ne rend point
compte ainsi à ses ennemis. Les comédiens de Paris ont rétabli
ces vers, pour avoir le mérite de réciter quelques vers que
personne ne connaissait. La singularité les a plus déterminés que
le goût. Ils se donnent trop la licence de supprimer et
d'allonger des morceaux qu'on doit laisser comme ils étaient.»]
[1026] Corneille paraît se rappeler ici un passage de la _Médée_
de Sénèque dont il n'avait pas profité en traitant ce sujet:
_Quoque non aliud queam
Pejus precari, liberos similes patri
Similesque matri._
(Acte I, scène 1, vers 23-25.)
[1027] _Var._ Encor dans les rigueurs d'un sort si déplorable.
(1647-56)
APPENDICE.
ANALYSE DE LA _RODOGUNE_ DE GILBERT[1028],
PAR LES FRÈRES PARFAIT[1029].
Rodogune, femme d'Hydaspe, roi de Perse, commence la pièce, et raconte
à ses fils, Artaxerce et Darie, qu'Hydaspe, vaincu dans une bataille,
et prisonnier de Tigrane, roi d'Arménie, a fait sa paix avec ce roi,
en épousant la princesse Lydie sa sœur. Ce récit est suivi
d'imprécations contre son infidèle époux, et contre Lydie, qui vient
remplir sa place au trône de Perse. Oronte, que Rodogune a envoyé sur
la route de la princesse Lydie, pour l'enlever, vient apprendre à
cette reine que son ordre a été exécuté, et que Lydie est en sa
puissance; mais il ajoute que parmi les morts il a reconnu Hydaspe,
roi de Perse. Ce dernier événement force Rodogune à feindre quelque
douleur de la perte de son époux; mais la joie de tenir Lydie en sa
possession l'emporte sur sa politique. C'est ce qui termine le premier
acte.
Le second ouvre par Rodogune et Lydie. La première accable d'injures
sa malheureuse rivale. La suite de cet acte ressemble absolument, pour
le fond et la marche, au second de M. Corneille: également dans
celui-ci Rodogune propose à ses fils de la défaire de Lydie, et met la
couronne et le droit d'aînesse, dont elle seule sait le secret, à ce
prix. Les princes refusent de servir sa vengeance: ils restent
ensemble; et comme ils sont tous deux amoureux de Lydie, Artaxerce,
qui tient ici la place de Séleucus dans la tragédie de Corneille,
Artaxerce, dis-je, offre à Darie tout ce qu'il peut espérer de sa
naissance, s'il veut lui céder Lydie.
DARIE.
De cent peuples fameux il faut être vainqueur,
Avant que de prétendre une place en son cœur.
Quoi que vous me disiez et quoi que je vous die,
L'on ne peut séparer l'empire de Lydie;
Cette illustre beauté veut une illustre cour:
Ici l'ambition s'accorde avec l'amour.
En vain nous opposons ces passions diverses,
Il faut que son époux soit monarque des Perses;
Et puisque la couronne appartient à l'aîné,
Il faut qu'un seul l'obtienne et soit seul fortuné,
Et sans que le plus jeune en prenne jalousie,
Qu'il ait seul la Princesse et l'empire d'Asie.
Voici comment M. Corneille fait répondre Antiochus, qui se trouve dans
le même cas de Darie:
ANTIOCHUS.
Un grand cœur cède un trône, et le cède avec gloire, etc.[1030].
Nous abandonnons ici l'extrait de la pièce de Gilbert, qui n'est
qu'une copie très-mal faite de la tragédie de M. Corneille, pour
passer à la scène où Artaxerce et Darie pressent Lydie de déclarer ses
sentiments pour l'un ou pour l'autre. Après quelque refus, enfin elle
dit:
LYDIE.
Entre deux grands héros difficile est le choix.
Puisque vous le voulez, je vous veux satisfaire.
Vous et moi nous pleurons la mort de votre père:
De parricides mains l'ont mis dans le tombeau,
Avant que notre hymen fit luire son flambeau.
Je veux de mon amour lui donner une preuve:
Ayant reçu, sa foi, je dois agir en veuve.
Soyez dignes de moi, je veux l'être de vous:
Perdez les assassins d'un père et d'un époux;
Lavez dedans leur sang leur noire perfidie:
C'est par là seulement qu'on peut avoir Lydie;
Elle n'épousera, quoi qu'ordonne le sort,
Que celui de ses fils qui vengera sa mort.
Rodogune de M. Corneille répond aux deux princes qui la conjurent de
prononcer entre eux:
RODOGUNE.
Eh bien donc! il est temps de me faire connoître, etc.[1031].
Passons présentement au cinquième acte de la tragédie de Gilbert, qui
n'a rien emprunté de celui de Corneille; aussi est-il misérable du
commencement à la fin. Rodogune, qui veut faire périr Lydie, a donné
ordre à Oronte de lui amener cette infortunée princesse. Oronte
revient avec Lydie et apprend à la Reine que Darie, ayant voulu
s'opposer à son dessein, s'est précipité sur les gardes avec si peu de
précaution, qu'il est tombé mort d'un coup d'épée, où il s'est
enferré. Rodogune regrette ce fils, qu'elle avait déclaré roi, et veut
venger sa mort sur Lydie. Survient Artaxerce, qui par ses menaces
suspend la fureur de la Reine. Darie, qui n'a reçu qu'une légère
blessure, vient chercher sa chère Lydie. Rodogune, surprise de cet
événement, change de caractère. Elle embrasse Lydie[1032], lui demande
son amitié, l'unit avec Darie, et promet de marier Artaxerce avec la
sœur de Lydie, qui a été faite prisonnière avec cette princesse.
NOTES:
[1028] Voyez le commencement de la _Notice_, p. 399 et suivantes.
[1029] _Histoire du Théâtre françois_, tome VI, p. 298-305.
[1030] Voyez ci-dessus, p. 436 et 437, dans la _Rodogune_ de
Corneille, les vers 151-168.
[1031] Voyez ci-dessus, p. 470 et 471, les vers 1011-1047.
[1032] Il y a ici un peu d'exagération dans l'analyse des frères
Parfait; il faudrait dire simplement que Rodogune, ayant appris
que Lydie avait épousé Hydaspe par contrainte, perd sa haine
contre elle, et consent à tous les arrangements de famille qui
forment ce singulier dénoùment.
TABLE DES MATIÈRES
CONTENUES DANS LE QUATRIÈME VOLUME.
POMPÉE, tragédie 1
Notice 3
A Monseigneur l'Éminentissime cardinal Mazarin 11
Au lecteur 14
_Epitaphium Pompeii Magni_ 15
_Icon Pompeii Magni_ 17
_Icon C. J. Cæsaris_ 18
Examen 19
Liste des éditions qui ont été collationnées pour les
variantes de Pompée 25
POMPÉE 27
APPENDICE:
I. Passages de la _Pharsale_ de Lucain imités par Corneille
et signalés par lui 103
II. Extraits de _la Mort de Pompée_ de Chaulmer 109
LE MENTEUR, comédie 117
Notice 119
Épître 130
Au lecteur 132
_In præstantissimi poetæ gallici Cornelii comœdiam
quæ inscribitur_ Mendax 135
A Monsieur Corneille, sur sa comédie _le Menteur_ 136
Examen 137
Liste des éditions qui ont été collationnées pour les
variantes du _Menteur_ 139
LE MENTEUR 141
APPENDICE:
Parallèle de _la Verdad sospechosa_ d'Alarcon et du _Menteur_
de Corneille 241
LA SUITE DU MENTEUR, comédie 275
Notice 277
Épître 279
Examen 285
Liste des éditions qui ont été collationnées pour les
variantes de _la Suite du Menteur_ 287
LA SUITE DU MENTEUR 289
APPENDICE:
Quelques remarques sur _la Suite du Menteur_, comme
imitation d'une comédie de Lope de Vega 391
RODOGUNE, PRINCESSE DES PARTHES, tragédie 397
Notice 399
A Monseigneur le Prince 411
Extrait d'Appian et Avertissement 414
Examen 418
Liste des éditions qui ont été collationnées pour les
variantes de _Rodogune_ 427
RODOGUNE 429
APPENDICE:
Analyse de la _Rodogune_ de Gilbert, par les frères Parfait 509
FIN DE LA TABLE DES MATIÈRES.
PARIS.--IMPRIMERIE DE CH. LAHURE
Rue de Fleurus, 9