Quoi? je ferois un roi pour être son époux, 485

Et m'exposer aux traits de son juste courroux!

N'apprendras-tu jamais, âme basse et grossière,

A voir par d'autres yeux que les yeux du vulgaire?

Toi qui connois ce peuple, et sais qu'aux champs de Mars

Lâchement d'une femme il suit les étendards; 490

Que sans Antiochus Tryphon m'eût dépouillée;

Que sous lui son ardeur fut soudain réveillée;

Ne saurois-tu juger que si je nomme un roi,

C'est pour le commander, et combattre pour moi?

J'en ai le choix en main avec le droit d'aînesse; 495

Et puisqu'il en faut faire une aide à ma foiblesse,

Que la guerre sans lui ne peut se rallumer[936],

J'userai bien du droit que j'ai de le nommer.

On ne montera point au rang dont je dévale[937],

Qu'en épousant ma haine au lieu de ma rivale: 500

Ce n'est qu'en me vengeant qu'on me le peut ravir,

Et je ferai régner qui me voudra servir.

LAONICE.

Je vous connoissois mal.

CLÉOPATRE.

Connois-moi toute entière.

Quand je mis Rodogune en tes mains prisonnière,

Ce ne fut ni pitié ni respect de son rang 505

Qui m'arrêta le bras et conserva son sang.

La mort d'Antiochus me laissoit sans armée,

Et d'une troupe en hâte à me suivre animée

Beaucoup dans ma vengeance ayant fini leurs jours

M'exposoient à son frère et foible et sans secours. 510

Je me voyois perdue, à moins d'un tel otage:

Il vint, et sa fureur craignit pour ce cher gage;

Il m'imposa des lois, exigea des serments,

Et moi, j'accordai tout pour obtenir du temps.

Le temps est un trésor plus grand qu'on ne peut croire:

J'en obtins, et je crus obtenir la victoire.

J'ai pu reprendre haleine, et sous de faux apprêts....

Mais voici mes deux fils, que j'ai mandés exprès:

Écoute, et tu verras quel est cet hyménée

Où se doit terminer cette illustre journée. 520

SCÈNE III.

CLÉOPATRE, ANTIOCHUS, SÉLEUCUS, LAONICE.

CLÉOPATRE.

Mes enfants, prenez place[938]. Enfin voici le jour

Si doux à mes souhaits, si cher à mon amour[939],

Où je puis voir briller sur une de vos têtes

Ce que j'ai conservé parmi tant de tempêtes,

Et vous remettre un bien, après tant de malheurs, 525

Qui m'a coûté pour vous tant de soins et de pleurs.

Il peut vous souvenir quelles furent mes larmes[940]

Quand Tryphon me donna de si rudes alarmes,

Que pour ne vous pas voir exposés à ses coups[941],

Il fallut me résoudre à me priver de vous. 530

Quelles peines depuis, grands Dieux, n'ai-je souffertes!

Chaque jour redoubla mes douleurs et mes pertes.

Je vis votre royaume entre ces murs réduit;

Je crus mort votre père; et sur un si faux bruit

Le peuple mutiné voulut avoir un maître. 535

J'eus beau le nommer lâche, ingrat, parjure, traître,

Il fallut satisfaire à son brutal désir,

Et de peur qu'il en prît, il m'en fallut choisir[942].

Pour vous sauver l'État que n'eussé-je pu faire?

Je choisis un époux avec des yeux de mère, 540

Votre oncle Antiochus, et j'espérai qu'en lui

Votre trône tombant trouveroit un appui;

Mais à peine son bras en relève la chute[943],

Que par lui de nouveau le sort me persécute:

Maître de votre État par sa valeur sauvé, 545

Il s'obstine à remplir ce trône relevé;

Qui lui parle de vous attire sa menace.

Il n'a défait Tryphon que pour prendre sa place;

Et de dépositaire et de libérateur,

Il s'érige en tyran et lâche usurpateur. 550

Sa main l'en a puni: pardonnons à son ombre;

Aussi bien en un seul voici des maux sans nombre.

Nicanor votre père et mon premier époux....

Mais pourquoi lui donner encor des noms si doux,

Puisque l'ayant cru mort, il sembla ne revivre 555

Que pour s'en dépouiller afin de nous poursuivre[944]?

Passons; je ne me puis souvenir sans trembler

Du coup dont j'empêchai qu'il nous pût accabler:

Je ne sais s'il est digne ou d'horreur ou d'estime,

S'il plut aux Dieux ou non, s'il fut justice ou crime; 560

Mais soit crime ou justice, il est certain, mes fils,

Que mon amour pour vous fit tout ce que je fis:

Ni celui des grandeurs ni celui de la vie

Ne jeta dans mon cœur cette aveugle furie.

J'étois lasse d'un trône où d'éternels malheurs 565

Me combloient chaque jour de nouvelles douleurs.

Ma vie est presque usée, et ce reste inutile

Chez mon frère avec vous trouvoit un sûr asile;

Mais voir, après douze ans et de soins et de maux,

Un père vous ôter le fruit de mes travaux; 570

Mais voir votre couronne après lui destinée

Aux enfants qui naîtroient d'un second hyménée!

A cette indignité je ne connus plus rien:

Je me crus tout permis pour garder votre bien[945].

Recevez donc, mes fils[946], de la main d'une mère 575

Un trône racheté par le malheur d'un père.

Je crus qu'il fit lui-même un crime en vous l'ôtant,

Et si j'en ai fait un en vous le rachetant,

Daigne du juste ciel la bonté souveraine,

Vous en laissant le fruit, m'en réserver la peine, 580

Ne lancer que sur moi les foudres mérités[947],

Et n'épandre sur vous que des prospérités!

ANTIOCHUS.

Jusques ici, Madame, aucun ne met en doute

Les longs et grands travaux que notre amour vous coûte,

Et nous croyons tenir des soins de cette amour[948] 585

Ce doux espoir du trône aussi bien que le jour:

Le récit nous en charme, et nous fait mieux comprendre

Quelles grâces tous deux nous vous en devons rendre[949];

Mais afin qu'à jamais nous les puissions bénir,

Épargnez le dernier à notre souvenir: 590

Ce sont fatalités dont l'âme embarrassée

A plus qu'elle ne veut se voit souvent forcée.

Sur les noires couleurs d'un si triste tableau

Il faut passer l'éponge ou tirer le rideau:

Un fils est criminel quand il les examine; 595

Et quelque suite enfin que le ciel y destine,

J'en rejette l'idée, et crois qu'en ces malheurs

Le silence ou l'oubli nous sied mieux que les pleurs.

Nous attendons le sceptre avec même espérance;

Mais si nous l'attendons, c'est sans impatience. 600

Nous pouvons sans régner vivre tous deux contents:

C'est le fruit de vos soins, jouissez-en longtemps;

Il tombera sur nous quand vous en serez lasse:

Nous le recevrons lors de bien meilleure grâce[950];

Et l'accepter sitôt semble nous reprocher 605

De n'être revenus que pour vous l'arracher.

SÉLEUCUS.

J'ajouterai, Madame, à ce qu'a dit mon frère,

Que bien qu'avec plaisir et l'un et l'autre espère,

L'ambition n'est pas notre plus grand desir.

Régnez, nous le verrons tous deux avec plaisir[951]; 610

Et c'est bien la raison que pour tant de puissance

Nous vous rendions du moins un peu d'obéissance,

Et que celui de nous dont le ciel a fait choix

Sous votre illustre exemple apprenne l'art des rois.

CLÉOPATRE.

Dites tout, mes enfants: vous fuyez la couronne, 615

Non que son trop d'éclat ou son poids vous étonne:

L'unique fondement de cette aversion,

C'est la honte attachée à sa possession.

Elle passe à vos yeux pour la même infamie,

S'il faut la partager avec notre ennemie[952], 620

Et qu'un indigne hymen la fasse retomber

Sur celle qui venoit pour vous la dérober.

O nobles sentiments d'une âme généreuse!

O fils vraiment mes fils! ô mère trop heureuse!

Le sort de votre père enfin est éclairci: 625

Il étoit innocent, et je puis l'être aussi;

Il vous aima toujours, et ne fut mauvais père

Que charmé par la sœur, ou forcé par le frère;

Et dans cette embuscade où son effort fut vain,

Rodogune, mes fils, le tua par ma main. 630

Ainsi de cet amour[953] la fatale puissance

Vous coûte votre père, à moi mon innocence;

Et si ma main pour vous n'avoit tout attenté,

L'effet de cet amour vous auroit tout coûté.

Ainsi vous me rendrez l'innocence et l'estime[954], 635

Lorsque vous punirez la cause de mon crime.

De cette même main qui vous a tout sauvé,

Dans son sang odieux je l'aurois bien lavé;

Mais comme vous aviez votre part aux offenses,

Je vous ai réservé votre part aux vengeances; 640

Et pour ne tenir plus en suspens vos esprits,

Si vous voulez régner, le trône est à ce prix.

Entre deux fils que j'aime avec même tendresse,

Embrasser ma querelle est le seul droit d'aînesse:

La mort de Rodogune en nommera l'aîné. 645

Quoi? vous montrez tous deux un visage étonné!

Redoutez-vous son frère? Après la paix infâme

Que même en la jurant je détestois dans l'âme,

J'ai fait lever des gens par des ordres secrets,

Qu'à vous suivre en tous lieux vous trouverez tous prêts;

Et tandis qu'il fait tête aux princes d'Arménie,

Nous pouvons sans péril briser sa tyrannie.

Qui vous fait donc pâlir à cette juste loi?

Est-ce pitié pour elle? est-ce haine pour moi?

Voulez-vous l'épouser afin qu'elle me brave, 655

Et mettre mon destin aux mains de mon esclave?

Vous ne répondez point! Allez, enfants ingrats,

Pour qui je crus en vain conserver ces États:

J'ai fait votre oncle roi, j'en ferai bien un autre;

Et mon nom peut encore ici plus que le vôtre. 660

SÉLEUCUS.

Mais, Madame, voyez que pour premier exploit[955]....

CLÉOPATRE.

Mais que chacun de vous pense à ce qu'il me doit.

Je sais bien que le sang qu'à vos mains je demande

N'est pas le digne essai d'une valeur bien grande;

Mais si vous me devez et le sceptre et le jour, 665

Ce doit être envers moi le sceau de votre amour:

Sans ce gage ma haine à jamais s'en défie;

Ce n'est qu'en m'imitant que l'on me justifie.

Rien ne vous sert ici de faire les surpris:

Je vous le dis encor, le trône est à ce prix; 670

Je puis en disposer comme de ma conquête:

Point d'aîné, point de roi, qu'en m'apportant sa tête;

Et puisque mon seul choix vous y peut élever,

Pour jouir de mon crime il le faut achever.

SCÈNE IV.

SÉLEUCUS, ANTIOCHUS.

SÉLEUCUS.

Est-il une constance à l'épreuve du foudre 675

Dont ce cruel arrêt met notre espoir en poudre?

ANTIOCHUS.

Est-il un coup de foudre à comparer aux coups

Que ce cruel arrêt vient de lancer sur nous?

SÉLEUCUS.

O haines, ô fureurs dignes d'une Mégère!

O femme, que je n'ose appeler encor mère! 680

Après que tes forfaits ont régné pleinement,

Ne saurois-tu souffrir qu'on règne innocemment?

Quels attraits penses-tu qu'ait pour nous la couronne,

S'il faut qu'un crime égal par ta main nous la donne?

Et de quelles horreurs nous doit-elle combler, 685

Si pour monter au trône il faut te ressembler?

ANTIOCHUS.

Gardons plus de respect aux droits de la nature,

Et n'imputons qu'au sort notre triste aventure:

Nous le nommions cruel, mais il nous étoit doux

Quand il ne nous donnoit à combattre que nous. 690

Confidents tout ensemble et rivaux, l'un de l'autre,

Nous ne concevions point de mal pareil au nôtre;

Cependant à nous voir l'un de l'autre rivaux,

Nous ne concevions pas la moitié de nos maux.

SÉLEUCUS.

Une douleur si sage et si respectueuse, 695

Ou n'est guère sensible ou guère impétueuse;

Et c'est en de tels maux avoir l'esprit bien fort

D'en connoître la cause et l'imputer au sort.

Pour moi, je sens les miens avec plus de foiblesse:

Plus leur cause m'est chère, et plus l'effet m'en blesse;

Non que pour m'en venger j'ose entreprendre rien:

Je donnerois encor tout mon sang pour le sien.

Je sais ce que je dois; mais dans cette contrainte,

Si je retiens mon bras, je laisse aller ma plainte;

Et j'estime qu'au point qu'elle nous a blessés, 705

Qui ne fait que s'en plaindre a du respect assez.

Voyez-vous bien quel est le ministère infâme

Qu'ose exiger de nous la haine d'une femme?

Voyez-vous qu'aspirant à des crimes nouveaux,

De deux princes ses fils elle fait ses bourreaux? 710

Si vous pouvez le voir, pouvez-vous vous en taire?

ANTIOCHUS.

Je vois bien plus encor: je vois qu'elle est ma mère;

Et plus je vois son crime indigne de ce rang,

Plus je lui vois souiller la source de mon sang.

J'en sens de ma douleur croître la violence; 715

Mais ma confusion m'impose le silence,

Lorsque dans ses forfaits sur nos fronts imprimés

Je vois les traits honteux dont nous sommes formés.

Je tâche à cet objet d'être aveugle ou stupide:

J'ose me déguiser jusqu'à son parricide; 720

Je me cache à moi-même un excès de malheur

Où notre ignominie égale ma douleur;

Et détournant les yeux d'une mère cruelle,

J'impute tout au sort qui m'a fait naître d'elle.

Je conserve pourtant encore un peu d'espoir: 725

Elle est mère, et le sang a beaucoup de pouvoir;

Et le sort l'eût-il faite encor plus inhumaine,

Une larme d'un fils[956] peut amollir sa haine.

SÉLEUCUS.

Ah! mon frère, l'amour n'est guère véhément[957]

Pour des fils élevés dans un bannissement, 730

Et qu'ayant fait nourrir presque dans l'esclavage

Elle n'a rappelés que pour servir sa rage.

De ses pleurs tant vantés je découvre le fard:

Nous avons en son cœur vous et moi peu de part;

Elle fait bien sonner ce grand amour de mère, 735

Mais elle seule enfin s'aime et se considère;

Et quoi que nous étale un langage si doux,

Elle a tout fait pour elle, et n'a rien fait pour nous.

Ce n'est qu'un faux amour que la haine domine:

Nous ayant embrassés, elle nous assassine, 740

En veut au cher objet dont nous sommes épris,

Nous demande son sang, met le trône à ce prix.

Ce n'est plus de sa main qu'il nous le faut attendre:

Il est, il est à nous, si nous osons le prendre.

Notre révolte ici n'a rien que d'innocent[958]: 745

Il est à l'un de nous, si l'autre le consent;

Régnons, et son courroux ne sera que foiblesse[959]:

C'est l'unique moyen de sauver la Princesse.

Allons la voir, mon frère, et demeurons unis:

C'est l'unique moyen de voir nos maux finis. 750

Je forme un beau dessein, que son amour m'inspire;

Mais il faut qu'avec lui notre union conspire:

Notre amour, aujourd'hui si digne de pitié,

Ne sauroit triompher que par notre amitié.

ANTIOCHUS.

Cet avertissement marque une défiance 755

Que la mienne pour vous souffre avec patience.

Allons, et soyez sûr que même le trépas

Ne peut rompre des nœuds que l'amour ne rompt pas.

FIN DU SECOND ACTE.

NOTES:

[930] _Var._ Avecque ce péril vous devez disparoître. (1647-56)

[931] _Var._ Je l'ai trop acheté pour t'en faire un présent;

Crains tout ce qu'on peut craindre en te désabusant. (1647-56)

[932] _Var._ Oui, Madame, avec joie, et les princes tous deux.

(1647-56)

[933] _Var._ Si content d'en jouir et de me dédaigner,

Il eût vécu chez elle, et m'eût laissé régner. (1647-56)

[934] Voltaire a mis le singulier: _délice_. Le mot est au

pluriel dans toutes les éditions publiées du vivant de Corneille.

[935] _Var._ En recevra tantôt celle qui m'y réduit. (1647-56)

[936] _Var._ Que la guerre sans lui ne se peut rallumer.

(1647-56)

[937] _Dévaler_, descendre. Voyez le _Lexique_.

--_Var._ On n'aura point ce rang, dont la perte me gêne,

Qu'au lieu de ma rivale on n'épouse ma haine. (1660)

[938] «Il semble que Racine ait pris en quelque chose ce discours

pour modèle du grand discours d'Agrippine à Néron, dans

_Britannicus_ (acte IV, scène II).» (_Voltaire._)

[939] _Var._ Si cher à mes souhaits, si doux à mon amour.

(1647-56)

[940] _Var._ Il vous souvient peut-être encore de mes larmes.

(1647-56)

[941] _Var._ Que pour ne vous voir pas exposés à ses coups.

(1647-60)

[942] _Var._ Et de peur qu'il n'en prît, il m'en fallut choisir.

(1647-56)

[943] _Var._ Je n'en fus point trompée, il releva sa chute;

Mais par lui de nouveau mon sort me persécute:

Ce trône relevé lui plaît à retenir;

Il imite Tryphon, qu'il venoit de punir;

Qui lui parle de vous irrite sa colère;

C'est un crime envers lui que les pleurs d'une mère. (1647-56)

[944] _Var._ Que pour les dépouiller afin de nous poursuivre?

(1647-56)

[945] _Var._ Je me crus tout permis pour ravoir votre bien.

(1647-56)

[946] L'édition de 1682 porte _mon fils_, pour _mes fils_.

[947] _Var._ Consumer sur mon chef les foudres mérités. (1647-56)

[948] _Var._ Et nous croyons tenir des soins de cet amour.

(1647-68)

[949] Les éditions de 1647-55 ont toutes ici une faute bien

évidente: «nous nous en devons rendre,» pour: «nous vous en

devons rendre.»

[950] _Var._ Nous le recevrons lors avec meilleure grâce.

(1647-64)

[951] _Var._ Régnez, nous le verrons tous deux sans déplaisir.

(1647-56)

[952] _Var._ S'il faut la partager avec votre ennemie. (1647-63)

[953] Les éditions de 1682 et de 1692 donnent ici _cette amour_,

et trois vers plus loin _cet amour_. Toutes les autres ont _cet

amour_ aux deux endroits.

[954] _Var._ Ainsi vous me rendez l'innocence et l'estime.

(1647-54 et 56)

[955] _Var._ Mais, Madame, pensez que pour premier exploit....

(1647-60)

[956] Les éditions de 1660-82 portent _du fils_. Toutes les

autres, y compris celle de 1692, donnent _d'un fils_.

[957] _Var._ Croyez-moi, que l'amour n'est guère véhément.

(1647-56)

[958] _Var._ Et pour user encor d'un terme plus pressant.

(1647-56)

[959] _Var._ Régnons, tout son effort ne sera que foiblesse.

(1647-56)

ACTE III.

SCÈNE PREMIÈRE.

RODOGUNE, ORONTE, LAONICE.

_RODOGUNE_.

Voilà comme l'amour succède à la colère,

Comme elle ne me voit qu'avec des yeux de mère, 760

Comme elle aime la paix, comme elle fait un roi,

Et comme elle use enfin de ses fils et de moi.

Et tantôt mes soupçons lui faisoient une offense?

Elle n'avoit rien fait qu'en sa juste défense?

Lorsque tu la trompois elle fermoit les yeux? 765

Ah! que ma défiance en jugeoit beaucoup mieux!

Tu le vois, Laonice.

LAONICE.

Et vous voyez, Madame,

Quelle fidélité vous conserve mon âme,

Et qu'ayant reconnu sa haine et mon erreur,

Le cœur gros de soupirs et frémissant d'horreur, 770

Je romps une foi due aux secrets de ma reine,

Et vous viens découvrir mon erreur et sa haine.

RODOGUNE.

Cet avis salutaire est l'unique secours

A qui je crois devoir le reste de mes jours;

Mais ce n'est pas assez de m'avoir avertie: 775

Il faut de ces périls m'aplanir la sortie;

Il faut que tes conseils m'aident à repousser....

LAONICE.

Madame, au nom des Dieux, veuillez m'en dispenser:

C'est assez que pour vous je lui sois infidèle,

Sans m'engager encore à des conseils contre elle. 780

Oronte est avec vous, qui, comme ambassadeur,

Devoit de cet hymen honorer la splendeur;

Comme c'est en ses mains que le Roi votre frère

A déposé le soin d'une tête si chère,

Je vous laisse avec lui pour en délibérer: 785

Quoi que vous résolviez, laissez-moi l'ignorer.

Au reste, assurez-vous de l'amour des deux princes:

Plutôt que de vous perdre ils perdront leurs provinces;

Mais je ne réponds pas que ce cœur inhumain

Ne veuille à leur refus s'armer d'une autre main. 790

Je vous parle en tremblant: si j'étois ici vue,

Votre péril croîtroit, et je serois perdue.

Fuyez, grande princesse, et souffrez cet adieu.

RODOGUNE.

Va, je reconnoîtrai ce service en son lieu.

SCÈNE II.

RODOGUNE, ORONTE.

RODOGUNE.

Que ferons-nous, Oronte, en ce péril extrême, 795

Où l'on fait de mon sang le prix d'un diadème?

Fuirons-nous chez mon frère? attendrons-nous la mort,

Ou ferons-nous contre elle un généreux effort?

ORONTE.

Notre fuite, Madame, est assez difficile:

J'ai vu des gens de guerre épandus par la ville[960]. 800

Si l'on veut votre perte, on vous fait observer;

Ou s'il vous est permis encor de vous sauver,

L'avis de Laonice est sans doute une adresse:

Feignant de vous servir elle sert sa maîtresse.

La Reine, qui surtout craint de vous voir régner, 805

Vous donne ces terreurs pour vous faire éloigner;

Et pour rompre un hymen qu'avec peine elle endure,

Elle en veut à vous-même imputer la rupture.

Elle obtiendra par vous le but de ses souhaits,

Et vous accusera de violer la paix; 810

Et le Roi, plus piqué contre vous que contre elle,

Vous voyant lui porter une guerre nouvelle,

Blâmera vos frayeurs et nos légèretés,

D'avoir osé douter de la foi des traités;

Et peut-être, pressé des guerres d'Arménie, 815

Vous laissera moquée, et la Reine impunie.

A ces honteux moyens gardez de recourir:

C'est ici qu'il vous faut ou régner ou périr.

Le ciel pour vous ailleurs n'a point fait de couronne,

Et l'on s'en rend indigne alors qu'on l'abandonne. 820

RODOGUNE.

Ah! que de vos conseils j'aimerois la vigueur,

Si nous avions la force égale à ce grand cœur[961]!

Mais pourrons-nous braver une reine en colère

Avec ce peu de gens que m'a laissés mon frère?

ORONTE.

J'aurois perdu l'esprit si j'osois me vanter 825

Qu'avec ce peu de gens nous pussions résister:

Nous mourrons à vos pieds; c'est toute l'assistance

Que vous peut en ces lieux offrir notre impuissance;

Mais pouvez-vous trembler quand dans ces mêmes lieux

Vous portez le grand maître et des rois et des Dieux? 830

L'Amour fera lui seul tout ce qu'il vous faut faire.

Faites-vous un rempart des fils contre la mère;

Ménagez bien leur flamme, ils voudront tout pour vous;

Et ces astres naissants sont adorés de tous.

Quoi que puisse en ces lieux une reine cruelle, 835

Pouvant tout sur ses fils, vous y pouvez plus qu'elle.

Cependant trouvez bon qu'en ces extrémités

Je tâche à rassembler nos Parthes écartés:

Ils sont peu, mais vaillants, et peuvent de sa rage

Empêcher la surprise et le premier outrage. 840

Craignez moins, et surtout, Madame, en ce grand jour,

Si vous voulez régner, faites régner l'Amour.

SCÈNE III.

RODOGUNE.

Quoi? je pourrois descendre à ce lâche artifice

D'aller de mes amants mendier le service,

Et sous l'indigne appas d'un coup d'œil affété, 845

J'irois jusqu'en leurs cœurs chercher ma sûreté!

Celles de ma naissance ont horreur des bassesses:

Leur sang tout généreux hait ces molles adresses.

Quel que soit le secours qu'ils me puissent offrir,

Je croirai faire assez de le daigner souffrir: 850

Je verrai leur amour, j'éprouverai sa force,

Sans flatter leurs desirs, sans leur jeter d'amorce;

Et s'il est assez fort pour me servir d'appui,

Je le ferai régner, mais en régnant sur lui.

Sentiments étouffés de colère et de haine[962], 855

Rallumez vos flambeaux à celles de la Reine,

Et d'un oubli contraint rompez la dure loi[963],

Pour rendre enfin justice aux mânes d'un grand roi;

Rapportez à mes yeux son image sanglante,

D'amour et de fureur encore étincelante[964], 860

Telle que je le vis, quand tout percé de coups

Il me cria: «Vengeance! Adieu: je meurs pour vous!»

Chère ombre, hélas! bien loin de l'avoir poursuivie,

J'allois baiser la main qui t'arracha la vie,

Rendre un respect de fille à qui versa ton sang; 865

Mais pardonne aux devoirs que m'impose mon rang:

Plus la haute naissance approche des couronnes,

Plus cette grandeur même asservit nos personnes;

Nous n'avons point de cœur pour aimer ni haïr:

Toutes nos passions ne savent qu'obéir. 870

Après avoir armé pour venger cet outrage,

D'une paix mal conçue on m'a faite le gage;

Et moi, fermant les yeux sur ce noir attentat,

Je suivois mon destin en victime d'État.

Mais aujourd'hui qu'on voit cette main parricide[965], 875

Des restes de ta vie insolemment avide,

Vouloir encor percer ce sein, infortuné,

Pour y chercher le cœur que tu m'avois donné,

De la paix qu'elle rompt je ne suis plus le gage:

Je brise avec honneur mon illustre esclavage; 880

J'ose reprendre un cœur pour aimer et haïr,

Et ce n'est plus qu'à toi que je veux obéir.

Le consentiras-tu, cet effort sur ma flamme,

Toi, son vivant portrait, que j'adore dans l'âme,

Cher prince, dont je n'ose en mes plus doux souhaits 885

Fier encor le nom aux murs de ce palais[966]?

Je sais quelles seront tes douleurs et tes craintes:

Je vois déjà tes maux, j'entends déjà tes plaintes;

Mais pardonne aux devoirs qu'exige enfin un roi

A qui tu dois le jour qu'il a perdu pour moi. 890

J'aurai mêmes douleurs, j'aurai mêmes alarmes;

S'il t'en coûte un soupir, j'en verserai des larmes.

Mais, Dieux! que je me trouble en les voyant tous deux!

Amour, qui me confonds, cache du moins tes feux;

Et content de mon cœur dont je te fais le maître, 895

Dans mes regards surpris garde-toi de paroître[967].

SCÈNE IV.

ANTIOCHUS, SÉLEUCUS, RODOGUNE.

ANTIOCHUS.

Œuvres de P. Corneille, Tome 04 · 第 27 / 30 段