Le tome III du même ouvrage, que nous regrettons d'avoir lu trop

tard, présente, au détriment de Corneille, d'autres injustices

qui, ajoutées aux précédentes, feraient croire, tant elles

marquent d'inattention et d'arbitraire, à une aveugle prévention,

indigne d'un tel critique. L'une de ces erreurs (p. 373) consiste

à supposer que _le Cid_ est une imitation combinée ou

_compilation_ des _deux_ modèles fournis concurremment à Corneille

par Castro et par Diamante, erreur d'autant plus étrange qu'elle

est avancée à titre de rectification d'un jugement tout contraire

exprimé au tome II. En se rétractant ainsi, sur la foi d'un

certain sentiment de l'originalité espagnole, singulièrement déçu

cette fois, M. de Schack oublie de réfuter la preuve péremptoire,

la preuve chronologique, qu'il avait si justement invoquée

lui-même. Il se laisse prendre au piége d'un petit article inséré

par Voltaire au tome II de la _Gazette littéraire_ de l'abbé

Arnaud, et montrant très-peu de confiance envers la critique de

Voltaire, il se donne pour convaincu par celle de l'abbé Arnaud,

qui n'est autre que Voltaire lui-même dans l'article en question.

Mais, pour en finir avec Diamante, nous avons nous-même à

rectifier la supposition que nous avons faite au tome III, p. 238,

que sa pièce n'avait été imprimée qu'une fois au dix-septième

siècle, en 1658-1659. Il faut joindre à cette édition celle qui

est comprise dans ses deux volumes de _Comédies_, Madrid, 1670 et

1674.

L'autre procédé, non moins arbitraire, regarde l'_Héraclius_. Pour

maintenir en possession de la priorité l'Espagnol Calderon, qui a

traité le même sujet dans son drame intitulé: _En esta vida todo

es verdad y todo mentira_, M. de Schack (p. 177) antidate de

vingt-sept ans la première publication de cette pièce, et la fait

remonter à l'an 1637. Il est vrai qu'il se rétracte encore sur

cette nouvelle erreur, et dans le même volume, p. 289; mais

l'absence de toute date en sa faveur ne lui suffit pas pour

renoncer à l'imputation de plagiat contre Corneille, et c'est ce

dont nous aurons à parler au prochain volume.

V.

[564] _Le Menteur_, _le Hâbleur_, représenté à Mantoue au

printemps de 1750.

LA SUITE DU MENTEUR

COMÉDIE

1643

NOTICE.

Nous avons peu de chose à dire de _la Suite du Menteur_. La

comparaison entre cet ouvrage et la comédie de Lope de Vega intitulée

_Amar sin saber á quien_, «Aimer sans savoir qui,» sera faite avec

toute la compétence désirable dans l'_Appendice_ que nous devons à

l'inépuisable obligeance de M. Viguier (voyez p. 391-395); et quant à

l'histoire de la représentation, nous l'avons presque racontée

d'avance en parlant du _Menteur_ lui-même. La scène III du premier

acte, citée par nous dans la _Notice_ précédente, prouve que les

personnages de Dorante et de Cléon furent remplis par les acteurs qui

les avaient déjà représentés dans le premier ouvrage, et donne sur ces

deux comédiens de curieux détails, auxquels nous nous contentons de

renvoyer[565].

Cette pièce fut jouée vers la fin de 1643, et il est permis de

conjecturer qu'elle fut lue par Corneille au chancelier Seguier, au

commencement d'aôut de la même année. Voici sur quoi se fonde cette

opinion. On lit à la suite d'un passage de la _Bibliothèque françoise_

de Gouget[566] où il vient d'être question de la correspondance

manuscrite de Chapelain: «Ces lettres.... de même que quelques autres,

montrent aussi que Corneille fréquentait souvent M. le chancelier

Seguier et l'hôtel de Rambouillet, et qu'il lisoit ses pièces

dramatiques avant de les livrer au théâtre.» L'indication marginale

qui accompagne ce passage porte: «Lettres du 16 août 1643 et du 8

novembre 1652.» De ces deux dates la première ne peut se rapporter

qu'à _la Suite du Menteur_ et la seconde qu'à _Pertharite_, joué en

1653. Par malheur, il est impossible de recourir au texte même: car,

bien que M. Sainte-Beuve possède la plus grande partie des lettres

inédites de Chapelain, «cette précieuse copie autographe est, comme le

fait remarquer M. Taschereau[567], incomplète d'un volume (1641 à

1658).» Ce que nous venons de dire prouve que Gouget avait

probablement parcouru ce volume aujourd'hui perdu, et, faute de mieux,

son témoignage nous fournira encore d'utiles renseignements en

d'autres circonstances.

Corneille reconnaît en plus d'un endroit[568] que la pièce qui nous

occupe a beaucoup moins réussi que la précédente; mais il nous apprend

que, «quatre ou cinq ans après, la troupe du Marais la remit au

théâtre avec un succès plus heureux[569].» C'est sans doute cette

phrase qui a fait supposer fort gratuitement que _le Menteur_ et _la

Suite_ n'avaient pas d'abord été donnés au Marais, mais qu'ils y

avaient seulement été repris[570].

Voltaire affectionnait cet ouvrage; il s'exprime ainsi dans la préface

du commentaire qu'il lui a consacré: «_La Suite du Menteur_ ne réussit

point. Serait-il permis de dire qu'avec quelques changements elle

ferait au théâtre plus d'effet que _le Menteur_ même?»

Andrieux voulut tenter l'aventure; il mit la pièce en quatre actes, et

la fit ainsi représenter, le 26 germinal an xi (1803), sur le théâtre

Louvois. Puis, mécontent de son essai, qui avait pourtant été

accueilli d'une manière assez favorable, il crut pouvoir trouver des

modifications plus heureuses, remit l'ouvrage en cinq actes, et le fit

jouer en 1810, avec de nouveaux changements, sur le théâtre de

l'Impératrice (aujourd'hui l'Odéon). Toutefois, cette comédie n'a pu

se maintenir au répertoire; mais aucune peut-être ne mériterait

davantage de devenir l'objet, au moins passager, d'une de ces

intéressantes reprises que, depuis quelque temps, le Théâtre-Français

a si à propos multipliées. En effet, si le plan et l'ordonnance

laissent quelque chose à désirer, _la Suite du Menteur_ n'en offre pas

moins des rôles excellents, des scènes charmantes et des situations

fort gaies.

L'édition originale a pour titre: LA SVITE DU MENTEUR, COMEDIE.

_Imprimé à Roüen, et se vend à Paris, chez Antoine de Sommauille....

et Augustin Courbé...._ M.DC.XLV, in-4º de 6 feuillets et 136 pages.

On lit à la fin du privilége: «Acheué d'imprimer pour la premiere fois

à Rouen, par Laurens Maurry, ce dernier septembre 1645.»

NOTES:

[565] Voyez la Notice du _Menteur_, p. 122 et suivantes.

[566] Tome XVII, p. 163.

[567] _Histoire de la vie et des ouvrages de P. Corneille_, 2e

édition, p. VII.

[568] Voyez p. 279 et 285.

[569] Voyez p. 286.

[570] On lit dans le _Journal du Théâtre françois_ (tome II, fol.

853 verso): «La troupe royale mit au théâtre au commencement du

mois suivant (décembre 1643) une comédie nouvelle de Corneille

intitulée _la Suite du Menteur_.... Cette pièce.... n'eut que

trois représentations; mais les comédiens du Marais l'ayant

remise quatre ans après à leur théâtre, elle en eut dix, et elle

y fut très-applaudie.»

ÉPÎTRE[571].

MONSIEUR,

Je vous avois bien dit que _le Menteur_ ne seroit pas le dernier

emprunt ou larcin que je ferois chez les Espagnols[572]: en voici une

_Suite_ qui est encore tirée du même original, et dont Lope a traité

le sujet sous le titre de _Amar sin saber á quien_. Elle n'a pas été

si heureuse au théâtre que l'autre, quoique plus remplie de beaux

sentiments et de beaux vers. Ce n'est pas que j'en veuille accuser ni

le défaut des acteurs, ni le mauvais jugement du peuple: la faute en

est toute à moi, qui devois mieux prendre mes mesures, et choisir des

sujets plus répondants au goût de mon auditoire. Si j'étois de ceux

qui tiennent que la poésie a pour but de profiter aussi bien que de

plaire[573], je tâcherois de vous persuader que celle-ci est beaucoup

meilleure que l'autre, à cause que Dorante y paroît beaucoup plus

honnête homme, et donne des exemples de vertu à suivre; au lieu qu'en

l'autre, il ne donne que des imperfections à éviter; mais pour moi,

qui tiens avec Aristote et Horace[574] que notre art n'a pour but que

le divertissement, j'avoue qu'il est ici bien moins à estimer qu'en la

première comédie, puisque, avec ses mauvaises habitudes, il a perdu

presque toutes ses grâces, et qu'il semble avoir quitté la meilleure

part de ses agréments lorsqu'il a voulu se corriger de ses

défauts[575]. Vous me direz que je suis bien injurieux au métier qui

me fait connoître, d'en ravaler le but si bas que de le réduire à

plaire au peuple, et que je suis bien hardi tout ensemble de prendre

pour garant[576] de mon opinion les deux maîtres dont ceux du parti

contraire se fortifient. A cela, je vous dirai que ceux-là même qui

mettent si haut le but de l'art sont injurieux à l'artisan, dont ils

ravalent d'autant plus le mérite, qu'ils pensent relever la dignité de

sa profession, parce que, s'il est obligé de prendre soin de l'utile,

il évite seulement une faute quand il s'en acquitte, et n'est digne

d'aucune louange. C'est mon Horace qui me l'apprend:

_Vitavi denique culpam,

Non laudem merui_[577].

En effet, Monsieur, vous ne loueriez pas beaucoup un homme pour avoir

réduit un poëme dramatique dans l'unité de jour et de lieu, parce que

les lois du théâtre le lui prescrivent, et que sans cela son ouvrage

ne seroit qu'un monstre. Pour moi, j'estime extrêmement ceux qui

mêlent l'utile au délectable, et d'autant plus qu'ils n'y sont pas

obligés par les règles de la poésie[578]; je suis bien aise de dire

d'eux avec notre docteur[579]:

_Omne tulit punctum, qui miscuit utile dulci_;

mais je dénie qu'ils faillent contre ces règles, lorsqu'ils ne l'y

mêlent pas, et les blâme seulement de ne s'être pas proposé un objet

assez digne d'eux, ou si vous me permettez de parler un peu

chrétiennement, de n'avoir pas eu assez de charité pour prendre

l'occasion de donner en passant quelque instruction à ceux qui les

écoutent ou qui les lisent. Pourvu qu'ils ayent[580] trouvé le moyen

de plaire, ils sont quittes envers leur art; et s'ils pèchent, ce

n'est pas contre lui, c'est contre les bonnes mœurs et contre leur

auditoire. Pour vous faire voir le sentiment d'Horace là-dessus, je

n'ai qu'à répéter ce que j'en ai déjà pris: puisqu'il ne tient pas

qu'on soit digne de louange quand on n'a fait que s'acquitter de ce

qu'on doit, et qu'il en donne tant à celui qui joint l'utile à

l'agréable, il est aisé de conclure qu'il tient que celui-là fait plus

qu'il n'étoit obligé de faire. Quant à Aristote, je ne crois pas que

ceux du parti contraire ayent d'assez bons yeux pour trouver le mot

d'utilité dans tout son _Art poétique_: quand il recherche la cause de

la poésie, il ne l'attribue qu'au plaisir que les hommes reçoivent de

l'imitation[581]; et comparant l'une à l'autre les parties de la

tragédie, il préfère la fable aux mœurs, seulement pour ce qu'elle

contient tout ce qu'il y a d'agréable dans le poëme[582]; et c'est

pour cela qu'il l'appelle l'âme de la tragédie. Cependant, quand on

y mêle[583] quelque utilité, ce doit être principalement dans cette

partie qui regarde les mœurs, et que ce grand homme toutefois ne

tient point du tout nécessaire, puisqu'il permet de la retrancher

entièrement, et demeure d'accord qu'on peut faire une tragédie sans

mœurs[584]. Or, pour ne vous pas donner mauvaise impression de la

comédie du _Menteur_, qui a donné lieu à cette _Suite_, que vous

pourriez juger être simplement faite pour plaire, et n'avoir pas ce

noble mélange de l'utilité, d'autant qu'elle semble violer une autre

maxime, qu'on veut tenir pour indubitable, touchant la récompense des

bonnes actions et la punition des mauvaises, il ne sera peut-être pas

hors de propos que je vous dise là-dessus ce que je pense. Il est

certain que les actions de Dorante ne sont pas bonnes moralement,

n'étant que fourbes et menteries; et néanmoins il obtient enfin ce

qu'il souhaite, puisque la vraie Lucrèce est en cette pièce sa

dernière inclination. Ainsi, si cette maxime est une véritable règle

de théâtre, j'ai failli; et si c'est en ce point seul que consiste

l'utilité de la poésie, je n'y en ai point mêlé. Pour le premier, je

n'ai qu'à vous dire que cette règle imaginaire est entièrement contre

la pratique des anciens; et sans aller chercher des exemples parmi les

Grecs, Sénèque, qui en a tiré presque tous ses sujets, nous en fournit

assez[585]: Médée brave Jason après avoir brûlé le palais royal, fait

périr le Roi et sa fille et tué ses enfants; dans _la Troade_, Ulysse

précipite Astyanax, et Pyrrhus immole Polyxène, tous deux impunément;

dans _Agamemnon_, il est assassiné par sa femme et par son adultère,

qui s'empare de son trône sans qu'on voie tomber de foudre sur leurs

têtes; Atrée même, dans le _Thyeste_, triomphe de son misérable frère

après lui avoir fait manger ses enfants. Et dans les comédies de

Plaute et de Térence, que voyons-nous autre chose que des jeunes fous

qui, après avoir, par quelque tromperie, tiré de l'argent de leurs

pères, pour dépenser à la suite de leurs amours déréglées, sont enfin

richement mariés; et des esclaves qui, après avoir conduit tout

l'intrigue[586], et servi de ministres à leurs débauches, obtiennent

leur liberté pour récompense? Ce sont des exemples qui ne seroient non

plus propres à imiter que les mauvaises finesses de notre Menteur.

Vous me demanderez en quoi donc consiste cette utilité de la poésie,

qui en doit être un des grands ornements, et qui relève si haut le

mérite du poëte quand il en enrichit son ouvrage. J'en trouve deux à

mon sens: l'une empruntée de la morale, l'autre qui lui est

particulière: celle-là se rencontre aux sentences[587] et réflexions

que l'on peut adroitement semer presque partout; celle-ci en la naïve

peinture des vices et des vertus[588]. Pourvu qu'on les sache mettre

en leur jour, et les faire connoître par leurs véritables caractères,

celles-ci se feront aimer, quoique malheureuses, et ceux-là se feront

détester, quoique triomphants. Et comme le portrait d'une laide femme

ne laisse pas d'être beau, et qu'il n'est pas besoin d'avertir que

l'original n'en est pas aimable pour empêcher qu'on l'aime, il en est

de même dans notre peinture parlante: quand le crime est bien peint

de ses couleurs, quand les imperfections sont bien figurées, il n'est

point besoin d'en faire voir un mauvais succès à la fin pour avertir

qu'il ne les faut pas imiter; et je m'assure que toutes les fois que

_le Menteur_ a été représenté, bien qu'on l'ait vu sortir du théâtre

pour aller épouser l'objet de ses derniers desirs, il n'y a eu

personne qui se soit proposé son exemple pour acquérir une maîtresse,

et qui n'ait pris toutes ses fourbes, quoique heureuses, pour des

friponneries d'écolier, dont il faut qu'on se corrige avec soin, si

l'on veut passer pour honnête homme. Je vous dirois qu'il y a encore

une autre utilité propre à la tragédie, qui est la purgation des

passions; mais ce n'est pas ici le lieu d'en parler, puisque ce n'est

qu'une comédie que je vous présente. Vous y pourrez rencontrer en

quelques endroits ces deux sortes d'utilité dont je vous viens

d'entretenir. Je voudrois que le peuple y eût trouvé autant

d'agréable, afin que je vous pusse présenter quelque chose qui eût

mieux atteint le but de l'art. Telle qu'elle est, je vous la donne,

aussi bien que la première, et demeure de tout mon cœur,

MONSIEUR,

Votre très-humble serviteur,

CORNEILLE.

NOTES:

[571] Cette épître ne se trouve que dans les éditions antérieures

à 1660.

[572] Voyez l'_Épître_ en tête du _Menteur_, p. 131.

[573] Voyez tome II, p. 119 et note 3.

[574] Voyez la _Poétique_ d'Aristote, chapitre iv, et l'_Art

poétique_ d'Horace, vers 333 et suivants.

[575] Corneille a dit ailleurs: «Il est hors de doute que c'est

une habitude vicieuse que de mentir; mais il débite ses menteries

avec une telle présence d'esprit et tant de vivacité, que cette

imperfection a bonne grâce en sa personne, et fait confesser aux

spectateurs que le talent de mentir ainsi est un vice dont les

sots ne sont point capables.» (_Discours du poëme dramatique_,

tome I, p. 32.)

[576] Il y a _garant_ (_garand_), au singulier, dans toutes les

éditions (1644-1656).

[577] Ce sont les vers 267 et 268 de l'_Art poétique_, mais ils

ne s'appliquent pas à ce que dit ici Corneille.

[578] VAR. (édit. de 1648-1656): par les règles de poésie.

[579] Horace, _Art poétique_, vers 343.

[580] VAR. (édit. de 1648-1656): Mais pourvu qu'ils ayent.

[581] Voyez tome I, p. 17 et note 1.

[582] Voyez tome I, p. 17 et note 2.

[583] VAR. (édit. de 1656): Cependant, quand on mêle.

[584] Voyez tome I, p. 38 et note 4.

[585] VAR. (édit. de 1648-1656): nous en fournira assez.

[586] Voyez tome I, p. 24 et note 1.

[587] Voyez tome I, p. 18.

[588] Voyez tome I, p. 20.

EXAMEN.

L'effet de celle-ci n'a pas été[589] si avantageux que celui de la

précédente, bien qu'elle soit mieux écrite. L'original espagnol est de

Lope de Végue sans contredit[590], et a ce défaut que ce n'est que le

valet qui fait rire, au lieu qu'en l'autre les principaux agréments

sont dans la bouche du maître. L'on a pu voir par les divers succès

quelle différence il y a entre les railleries spirituelles d'un

honnête homme de bonne humeur, et les bouffonneries froides d'un

plaisant à gages. L'obscurité que fait en celle-ci le rapport à

l'autre a pu contribuer quelque chose à sa disgrâce, y ayant beaucoup

de choses qu'on ne peut entendre, si l'on n'a l'idée présente du

_Menteur_. Elle a encore quelques défauts particuliers. Au second

acte[591], Cléandre raconte à sa sœur la générosité de Dorante qu'on

a vue au premier, contre la maxime qu'il ne faut jamais faire raconter

ce que le spectateur a déjà vu. Le cinquième est trop sérieux pour une

pièce si enjouée, et n'a rien de plaisant que la première scène entre

un valet et une servante. Cela plaît si fort en Espagne, qu'ils font

souvent parler bas les amants de condition, pour donner lieu à ces

sortes de gens de s'entre-dire des badinages; mais en France, ce n'est

pas le goût de l'auditoire. Leur entretien est plus supportable au

premier acte, cependant que Dorante écrit[592]; car il ne faut jamais

laisser le théâtre sans qu'on y agisse, et l'on n'y agit qu'en

parlant. Ainsi Dorante qui écrit ne le remplit pas assez; et toutes

les fois que cela arrive, il faut fournir l'action par d'autres gens

qui parlent. Le second débute par une adresse digne d'être remarquée,

et dont on peut former cette règle, que quand on a quelque occasion de

louer une lettre, un billet ou quelque autre pièce éloquente ou

spirituelle, il ne faut jamais la faire voir, parce qu'alors c'est une

propre louange que le poëte se donne à soi-même[593]; et souvent le

mérite de la chose répond si mal aux éloges qu'on en fait, que j'ai vu

des stances présentées à une maîtresse, qu'elle vantoit d'une haute

excellence, bien qu'elles fussent très-médiocres, et cela devenoit

ridicule. Mélisse loue ici la lettre que Dorante lui a écrite; et

comme elle ne la lit point, l'auditeur a lieu de croire qu'elle est

aussi bien faite qu'elle le dit. Bien que d'abord cette pièce n'eût

pas grande approbation, quatre ou cinq ans après la troupe du Marais

la remit sur le théâtre avec un succès plus heureux; mais aucune des

troupes qui courent les provinces ne s'en est chargée. Le contraire

est arrivé de _Théodore_, que les troupes de Paris n'y ont point

rétablie depuis sa disgrâce, mais que celles des provinces y ont fait

assez passablement réussir.

LISTE DES ÉDITIONS QUI ONT ÉTÉ COLLATIONNÉES POUR LES VARIANTES DE _LA

SUITE DU MENTEUR_.

ÉDITION SÉPARÉE.

1645 in-4º.

RECUEILS.

1648 in-12;

1652 in-12;

1654 in-12;

1656 in-12;

1660 in-8º;

1663 in-fol.;

1664 in-8º;

1668 in-12;

1682 in-12.

NOTES:

[589] Dans les éditions publiées du vivant de Corneille, cet

examen suit celui du _Menteur_, qui finit par ces mots: «la

comédie se termine avec pleine tranquillité de tous côtés.»

Thomas Corneille, qui dans l'édition de 1692 a placé les examens

après chaque pièce, a ainsi modifié la première phrase de

celui-ci: «L'effet de cette pièce n'a pas été, etc.» Voyez tome

I, p. 137, note 1.

[590] Voyez l'_Appendice_; et ci-dessus, la Notice du _Menteur_,

p. 119.

[591] Voyez acte II, scène II.

[592] Voyez acte I, scène II, vers 205 et suivants.

[593] VAR. (édit. de 1660 et de 1663): que le poëte se donne à

lui-même.

ACTEURS.

DORANTE.

CLITON, valet de Dorante.

CLÉANDRE, gentilhomme de Lyon.

MÉLISSE, sœur de Cléandre.

PHILISTE, ami de Dorante, et amoureux de Mélisse[594].

LYSE, femme de chambre de Mélisse[595].

UN PRÉVÔT.

La scène est à Lyon[596].

LA SUITE DU MENTEUR.

COMÉDIE.

ACTE I.

SCÈNE PREMIÈRE.

DORANTE, CLITON.

(Dorante paroît écrivant dans une prison, et le geôlier ouvrant

la porte à Cliton, et le lui montrant.)

CLITON.

Ah! Monsieur, c'est donc vous?

DORANTE.

Cliton, je te revoi!

CLITON.

Je vous trouve, Monsieur, dans la maison du Roi!

Quel charme, quel désordre, ou quelle raillerie,

Des prisons de Lyon fait votre hôtellerie?

DORANTE.

Tu le sauras tantôt. Mais qui t'amène ici?

CLITON.

Les soins de vous chercher.

DORANTE.

Tu prends trop de souci;

Et bien qu'après deux ans ton devoir s'en avise[597],

Ta rencontre me plaît, j'en aime la surprise:

Ce devoir, quoique tard, enfin s'est éveillé[598].

CLITON.

Et qui savoit, Monsieur, où vous étiez allé? 10

Vous ne nous témoigniez qu'ardeur et qu'allégresse,

Qu'impatients desirs de posséder Lucrèce;

L'argent étoit touché, les accords publiés,

Le festin commandé, les parents conviés,

Les violons choisis, ainsi que la journée[599]: 15

Rien ne sembloit plus sûr qu'un si proche hyménée;

Et parmi ces apprêts, la nuit d'auparavant,

Vous sûtes faire gille[600], et fendîtes le vent.

Comme il ne fut jamais d'éclipse plus obscure,

Chacun sur ce départ forma sa conjecture: 20

Tous s'entre-regardoient, étonnés, ébahis;

L'un disoit: «Il est jeune, il veut voir le pays;»

L'autre: «Il s'est allé battre, il a quelque querelle;»

L'autre d'une autre idée embrouilloit sa cervelle;

Et tel vous soupçonnoit de quelque guérison 25

D'un mal privilégié dont je tairai le nom.

Pour moi, j'écoutois tout, et mis dans mon caprice

Qu'on ne devinoit rien que par votre artifice.

Ainsi ce qui chez eux prenoit plus de crédit

M'étoit aussi suspect que si vous l'eussiez dit; 30

Et tout simple et doucet, sans chercher de finesse[601],

Attendant le boiteux[602], je consolois Lucrèce.

DORANTE.

Je l'aimois, je te jure; et pour la posséder,

Mon amour mille fois voulut tout hasarder;

Mais quand j'eus bien pensé que j'allois à mon âge[603] 35

Au sortir de Poitiers entrer au mariage,

Que j'eus considéré ses chaînes de plus près,

Son visage à ce prix n'eut plus pour moi d'attraits:

L'horreur d'un tel lien m'en fit de la maîtresse;

Je crus qu'il falloit mieux employer ma jeunesse, 40

Et que quelques appas qui pussent me ravir[604],

C'étoit mal en user que sitôt m'asservir.

Je combats toutefois; mais le temps qui s'avance

Me fait précipiter en cette extravagance;

Et la tentation de tant d'argent touché 45

M'achève de pousser où j'étois trop penché.

Que l'argent est commode à faire une folie!

L'argent me fait résoudre à courir l'Italie.

Je pars de nuit en poste, et d'un soin diligent

Je quitte la maîtresse, et j'emporte l'argent. 50

Mais, dis-moi, que fit-elle, et que dit lors son père?

Le mien, ou je me trompe, étoit fort en colère?

CLITON.

D'abord de part et d'autre on vous attend sans bruit;

Un jour se passe, deux, trois, quatre, cinq, six, huit;

Enfin, n'espérant plus, on éclate, on foudroie. 55

Lucrèce par dépit témoigne de la joie,

Chante, danse, discourt, rit; mais, sur mon honneur!

Elle enrageoit, Monsieur, dans l'âme, et de bon cœur.

Ce grand bruit s'accommode, et pour plâtrer l'affaire,

La pauvre délaissée épouse votre père, 60

Et rongeant dans son cœur son déplaisir secret,

D'un visage content prend le change à regret.

L'éclat d'un tel affront l'ayant trop décriée,

Il n'est à son avis que d'être mariée;

Et comme en un naufrage on se prend où l'on peut, 65

En fille obéissante elle veut ce qu'on veut.

Voilà donc le bonhomme enfin à sa seconde,

C'est-à-dire qu'il prend la poste à l'autre monde;

Un peu moins de deux mois le met dans le cercueil.

DORANTE.

J'ai su sa mort à Rome, où j'en ai pris le deuil. 70

CLITON.

Elle a laissé chez vous un diable de ménage:

Ville prise d'assaut n'est pas mieux au pillage;

La veuve et les cousins, chacun y fait pour soi,

Comme fait un traitant pour les deniers du Roi[605]:

Où qu'ils jettent la main ils font rafles entières; 75

Ils ne pardonnent pas même au plomb des gouttières;

Et ce sera beaucoup si vous trouvez chez vous,

Quand vous y rentrerez, deux gonds et quatre clous.

J'apprends qu'on vous a vu cependant à Florence.

Pour vous donner avis je pars en diligence; 80

Et je suis étonné qu'en entrant dans Lyon

Je vois courir du peuple avec émotion.

Je veux voir ce que c'est; et je vois, ce me semble,

Pousser dans la prison quelqu'un qui vous ressemble,

On m'y permet l'entrée; et vous trouvant ici[606], 85

Je trouve en même temps mon voyage accourci.

Voilà mon aventure, apprenez-moi la vôtre.

DORANTE.

La mienne est bien étrange, on me prend pour un autre.

CLITON.

J'eusse osé le gager. Est-ce meurtre ou larcin?

DORANTE.

Suis-je fait en voleur ou bien en assassin? 90

Traître, en ai-je l'habit, ou la mine, ou la taille?

CLITON.

Connoît-on à l'habit aujourd'hui la canaille,

Et n'est-il point, Monsieur, à Paris de filous

Et de taille et de mine aussi bonnes que vous?

DORANTE.

Œuvres de P. Corneille, Tome 04 · 第 17 / 30 段