Tu dis vrai, mais écoute. Après une querelle 95

Qu'à Florence un jaloux me fit pour quelque belle,

J'eus avis que ma vie y couroit du danger:

Ainsi donc sans trompette il fallut déloger.

Je pars seul et de nuit, et prends ma route en France,

Où, sitôt que je suis en pays d'assurance, 100

Comme d'avoir couru je me sens un peu las,

J'abandonne la poste, et viens au petit pas.

Approchant de Lyon, je vois dans la campagne....

CLITON, bas.

N'aurons-nous point ici de guerres d'Allemagne[607]?

DORANTE.

Que dis-tu?

CLITON.

Rien, Monsieur, je gronde entre mes dents

Du malheur qui suivra ces rares incidents;

J'en ai l'âme déjà toute préoccupée.

DORANTE.

Donc à deux cavaliers je vois tirer l'épée;

Et pour en empêcher l'événement fatal,

J'y cours la mienne au poing, et descends de cheval. 110

L'un et l'autre, voyant à quoi je me prépare,

Se hâte d'achever avant qu'on les sépare,

Presse sans perdre temps, si bien qu'à mon abord

D'un coup que l'un allonge, il blesse l'autre à mort.

Je me jette au blessé, je l'embrasse, et j'essaie 115

Pour arrêter son sang de lui bander sa plaie;

L'autre, sans perdre temps en cet événement[608],

Saute sur mon cheval, le presse vivement,

Disparoît, et mettant à couvert le coupable,

Me laisse auprès du mort faire le charitable. 120

Ce fut en cet état, les doigts de sang souillés,

Qu'au bruit de ce duel trois sergents éveillés,

Tous gonflés de l'espoir d'une bonne lippée,

Me découvrirent seul, et la main à l'épée.

Lors, suivant du métier le serment solennel, 125

Mon argent fut pour eux le premier criminel;

Et s'en étant saisis aux premières approches,

Ces Messieurs pour prison lui donnèrent leurs poches,

Et moi, non sans couleur, encor qu'injustement,

Je fus conduit par eux en cet appartement. 130

Qui te fait ainsi rire, et qu'est-ce que tu penses?

CLITON.

Je trouve ici, Monsieur, beaucoup de circonstances:

Vous en avez sans doute un trésor infini?

Votre hymen de Poitiers n'en fut pas mieux fourni;

Et le cheval surtout vaut, en cette rencontre[609], 135

Le pistolet ensemble, et l'épée, et la montre[610].

DORANTE.

Je me suis bien défait de ces traits d'écolier

Dont l'usage autrefois m'étoit si familier;

Et maintenant, Cliton, je vis en honnête homme.

CLITON.

Vous êtes amendé du voyage de Rome; 140

Et votre âme en ce lieu, réduite au repentir,

Fait mentir le proverbe en cessant de mentir.

Ah! j'aurois plutôt cru....

DORANTE.

Le temps m'a fait connoître

Quelle indignité c'est, et quel mal en peut naître.

CLITON.

Quoi! ce duel, ces coups si justement portés, 145

Ce cheval, ces sergents....

DORANTE.

Autant de vérités.

CLITON.

J'en suis fâché pour vous, Monsieur, et surtout d'une,

Que je ne compte pas à petite infortune:

Vous êtes prisonnier, et n'avez point d'argent;

Vous serez criminel.

DORANTE.

Je suis trop innocent. 150

CLITON.

Ah! Monsieur, sans argent est-il de l'innocence?

DORANTE.

Fort peu; mais dans ces murs Philiste a pris naissance,

Et comme il est parent des premiers magistrats,

Soit d'argent, soit d'amis, nous n'en manquerons pas.

J'ai su qu'il est en ville, et lui venois d'écrire 155

Lorsqu'ici le concierge est venu t'introduire.

Va lui porter ma lettre.

CLITON.

Avec un tel secours

Vous serez innocent avant qu'il soit deux jours[611].

Mais je ne comprends rien à ces nouveaux mystères:

Les filles doivent être ici fort volontaires; 160

Jusque dans la prison elles cherchent les gens.

SCÈNE II.

DORANTE, CLITON, LYSE.

CLITON, à Lyse.

Il ne fait que sortir des mains de trois sergents;

Je t'en veux avertir: un fol espoir te trouble;

Il cajole des mieux, mais il n'a pas le double[612].

LYSE.

J'en apporte pour lui.

CLITON.

Pour lui! tu m'as dupé; 165

Et je doute sans toi si nous aurions soupé[613].

LYSE, montrant une bourse.

Avec ce passe-port suis-je la bienvenue?

CLITON.

Tu nous vas à tous deux donner dedans la vue.

LYSE.

Ai-je bien pris mon temps?

CLITON.

Le mieux qu'il se pouvoit.

C'est une honnête fille, et Dieu nous la devoit: 170

Monsieur, écoutez-la.

DORANTE.

Que veut-elle?

LYSE.

Une dame

Vous offre en cette lettre un cœur tout plein de flamme.

DORANTE.

Une dame?

CLITON.

Lisez sans faire de façons:

Dieu nous aime, Monsieur, comme nous sommes bons;

Et ce n'est pas là tout, l'amour ouvre son coffre, 175

Et l'argent qu'elle tient vaut bien le cœur qu'elle offre.

DORANTE lit.

_Au bruit du monde qui vous conduisoit prisonnier, j'ai

mis les yeux à la fenêtre et vous ai trouvé de si bonne

mine, que mon cœur est allé dans la même prison que

vous, et n'en veut point sortir tant que vous y serez. Je

ferai mon possible pour vous en tirer au plus tôt. Cependant

obligez-moi de vous servir de ces cent pistoles que

je vous envoie: vous en pouvez avoir besoin en l'état où

vous êtes, et il m'en demeure assez d'autres à votre

service._

(Dorante continue.)

Cette lettre est sans nom.

CLITON.

Les mots en sont françois.

(A Lyse[614].)

Dis-moi, sont-ce louis, ou pistoles de poids[615]?

DORANTE.

Tais-toi.

LYSE, à Dorante.

Pour ma maîtresse il est de conséquence

De vous taire deux jours son nom et sa naissance; 180

Ce secret trop tôt su peut la perdre d'honneur.

DORANTE.

Je serai cependant aveugle en mon bonheur?

Et d'un si grand bienfait j'ignorerai la source?

CLITON, à Dorante.

Curiosité bas, prenons toujours la bourse:

Souvent c'est perdre tout que vouloir tout savoir[616]. 185

LYSE, à Dorante.

Puis-je la lui donner?

CLITON, à Lyse.

Donne, j'ai tout pouvoir,

Quand même ce seroit le trésor de Venise.

DORANTE.

Tout beau, tout beau, Cliton, il nous faut....

CLITON.

Lâcher prise?

Quoi? c'est ainsi, Monsieur....

DORANTE.

Parleras-tu toujours?

CLITON.

Et voulez-vous du ciel renvoyer le secours? 190

DORANTE.

Accepter de l'argent porte en soi quelque honte.

CLITON.

Je m'en charge pour vous, et la prends pour mon conte[617].

DORANTE, à Lyse.

Écoute un mot.

CLITON.

Je tremble, il va la refuser[618].

DORANTE.

Ta maîtresse m'oblige.

CLITON.

Il en veut mieux user.

Oyons.

DORANTE.

Sa courtoisie est extrême et m'étonne; 195

Mais....

CLITON.

Le diable de mais!

DORANTE.

Mais qu'elle me pardonne[619]....

CLITON.

Je me meurs, je suis mort.

DORANTE.

Si j'en change l'effet,

Et reçois comme un prêt le don qu'elle me fait.

CLITON.

Je suis ressuscité; prêt ou don, ne m'importe.

DORANTE, à Cliton, et puis[620] à Lyse.

Prends. Je le lui rendrai même avant que je sorte. 200

CLITON, à Lyse.

Écoute un mot: tu peux t'en aller à l'instant,

Et revenir demain avec encore autant;

Et vous, Monsieur, songez à changer de demeure:

Vous serez innocent avant qu'il soit une heure.

DORANTE, à Cliton, et puis à Lyse.

Ne me romps plus la tête; et toi, tarde un moment: 205

J'écris à ta maîtresse un mot de compliment.

(Dorante va écrire sur la table.)

CLITON.

Dirons-nous cependant deux mots de guerre ensemble?

LYSE.

Disons.

CLITON.

Contemple-moi.

LYSE.

Toi?

CLITON.

Oui, moi. Que t'en semble[621]?

Dis.

LYSE.

Que tout vert et rouge, ainsi qu'un perroquet,

Tu n'es que bien en cage, et n'as que du caquet. 210

CLITON.

Tu ris. Cette action, qu'est-elle?

LYSE.

Ridicule.

CLITON.

Et cette main?

LYSE.

De taille à bien ferrer la mule[622].

CLITON.

Cette jambe, ce pied?

LYSE.

Si tu sors des prisons,

Dignes de t'installer aux Petites-Maisons.

CLITON.

Ce front?

LYSE.

Est un peu creux.

CLITON.

Cette tête?

LYSE.

Un peu folle. 215

CLITON.

Ce ton de voix enfin avec cette parole?

LYSE.

Ah! c'est là que mes sens demeurent étonnés:

Le ton de voix est rare, aussi bien que le nez[623].

CLITON.

Je meure, ton humeur me semble si jolie,

Que tu me vas résoudre à faire une folie. 220

Touche, je veux t'aimer, tu seras mon souci:

Nos maîtres font l'amour, nous le ferons aussi.

J'aurai mille beaux mots tous les jours à te dire;

Je coucherai de feux, de sanglots[624], de martyre;

Je te dirai: «Je meurs, je suis dans les abois, 225

Je brûle....»

LYSE.

Et tout cela de ce beau ton de voix?

Ah! si tu m'entreprends deux jours de cette sorte,

Mon cœur est déconfit, et je me tiens pour morte;

Si tu me veux en vie, affoiblis ces attraits,

Et retiens pour le moins la moitié de leurs traits. 230

CLITON.

Tu sais même charmer alors que tu te moques.

Gouverne doucement l'âme que tu m'excroques[625].

On a traité mon maître avec moins de rigueur:

On n'a pris que sa bourse, et tu prends jusqu'au cœur.

LYSE.

Il est riche, ton maître?

CLITON.

Assez.

LYSE.

Et gentilhomme? 235

CLITON.

Il le dit.

LYSE.

Il demeure?

CLITON.

A Paris.

LYSE.

Et se nomme?

DORANTE, fouillant dans la bourse.

Porte-lui cette lettre, et reçois....

CLITON, lui retenant le bras.

Sans compter?

DORANTE.

Cette part de l'argent que tu viens d'apporter.

CLITON.

Elle n'en prendra pas, Monsieur, je vous proteste.

LYSE.

Celle qui vous l'envoie en a pour moi de reste. 240

CLITON.

Je vous le disois bien, elle a le cœur trop bon.

LYSE.

Lui pourrai-je, Monsieur, apprendre votre nom?

DORANTE.

Il est dans mon billet. Mais prends, je t'en conjure.

CLITON.

Vous faut-il dire encor que c'est lui faire injure?

LYSE.

Vous perdez temps, Monsieur, je sais trop mon devoir. 245

Adieu: dans peu de temps je viendrai vous revoir[626],

Et porte tant de joie à celle qui vous aime,

Qu'elle rapportera la réponse elle-même.

CLITON.

Adieu, belle railleuse.

LYSE.

Adieu, cher babillard[627].

SCÈNE III.

DORANTE, CLITON.

DORANTE.

Cette fille est jolie, elle a l'esprit gaillard. 250

CLITON.

J'en estime l'humeur, j'en aime le visage;

Mais plus que tous les deux j'adore son message.

DORANTE.

C'est celle dont il vient qu'il en faut estimer;

C'est elle qui me charme et que je veux aimer.

CLITON.

Quoi! vous voulez, Monsieur, aimer cette inconnue? 255

DORANTE.

Oui, je la veux aimer, Cliton.

CLITON.

Sans l'avoir vue?

DORANTE.

Un si rare bienfait en un besoin pressant

S'empare puissamment d'un cœur reconnoissant;

Et comme de soi-même il marque un grand mérite,

Dessous cette couleur il parle, il sollicite, 260

Peint l'objet aussi beau qu'on le voit généreux,

Et si l'on n'est ingrat, il faut être amoureux.

CLITON.

Votre amour va toujours d'un étrange caprice:

Dès l'abord autrefois vous aimâtes Clarice;

Celle-ci, sans la voir. Mais, Monsieur, votre nom, 265

Lui deviez-vous l'apprendre, et sitôt?

DORANTE.

Pourquoi non?

J'ai cru le devoir faire, et l'ai fait avec joie.

CLITON.

Il est plus décrié que la fausse monnoie.

DORANTE.

Mon nom?

CLITON.

Oui, dans Paris, en langage commun,

Dorante et le Menteur à présent ce n'est qu'un, 270

Et vous y possédez ce haut degré de gloire

Qu'en une comédie on a mis votre histoire.

DORANTE.

En une comédie?

CLITON.

Et si naïvement,

Que j'ai cru, la voyant, voir un enchantement.

On y voit un Dorante avec votre visage; 275

On le prendroit pour vous: il a votre air, votre âge,

Vos yeux, votre action, votre maigre embonpoint,

Et paroît, comme vous, adroit au dernier point.

Comme à l'événement j'ai part à la peinture:

Après votre portrait on produit ma figure. 280

Le héros de la farce, un certain Jodelet[628],

Fait marcher après vous votre digne valet;

Il a jusqu'à mon nez et jusqu'à ma parole,

Et nous avons tous deux appris en même école:

C'est l'original même, il vaut ce que je vaux; 285

Si quelque autre s'en mêle, on peut s'inscrire en faux;

Et tout autre que lui, dans cette comédie,

N'en fera jamais voir qu'une fausse copie.

Pour Clarice et Lucrèce, elles en ont quelque air;

Philiste avec Alcippe y vient vous accorder; 290

Votre feu père même est joué sous le masque.

DORANTE.

Cette pièce doit être et plaisante et fantasque.

Mais son nom?

CLITON.

Votre nom de guerre, _le Menteur_.

DORANTE.

Les vers en sont-ils bons? fait-on cas de l'auteur?

CLITON.

La pièce a réussi, quoique foible de style, 295

Et d'un nouveau proverbe elle enrichit la ville;

De sorte qu'aujourd'hui presque en tous les quartiers

On dit, quand quelqu'un ment, qu'il revient de Poitiers.

Et pour moi, c'est bien pis, je n'ose plus paroître.

Ce maraud de farceur m'a fait si bien connoître, 300

Que les petits enfants, sitôt qu'on m'aperçoit,

Me courent dans la rue et me montrent au doigt;

Et chacun rit de voir les courtauds de boutique,

Grossissant à l'envi leur chienne de musique,

Se rompre le gosier, dans cette belle humeur, 305

A crier après moi: «Le valet du Menteur!»

Vous en riez vous-même!

DORANTE.

Il faut bien que j'en rie[629].

CLITON.

Je n'y trouve que rire, et cela vous décrie,

Mais si bien, qu'à présent, voulant vous marier,

Vous ne trouveriez pas la fille d'un huissier, 310

Pas celle d'un recors, pas d'un cabaret même.

DORANTE.

Il faut donc avancer près de celle qui m'aime.

Comme Paris est loin, si je ne suis déçu,

Nous pourrons réussir avant qu'elle ait rien su.

Mais quelqu'un vient à nous, et j'entends du murmure.

SCÈNE IV.

LE PRÉVÔT, CLÉANDRE, DORANTE, CLITON.

CLÉANDRE, au Prévôt.

Ah! je suis innocent; vous me faites injure.

LE PRÉVÔT, à Cléandre.

Si vous l'êtes, Monsieur, ne craignez aucun mal;

Mais comme enfin la mort étoit votre rival,

Et que le prisonnier proteste d'innocence,

Je dois sur ce soupçon vous mettre en sa présence. 320

CLÉANDRE, au Prévôt.

Et si pour s'affranchir il ose me charger?

LE PRÉVÔT, à Cléandre.

La justice entre vous en saura bien juger.

Souffrez paisiblement que l'ordre s'exécute.

(A Dorante.)

Vous avez vu, Monsieur, le coup qu'on vous impute[630].

Voyez ce cavalier; en seroit-il l'auteur? 325

CLÉANDRE, bas.

Il va me reconnoître. Ah, Dieu! je meurs de peur.

DORANTE, au Prévôt.

Souffrez que j'examine à loisir son visage.

(Bas.)

C'est lui, mais il n'a fait qu'en homme de courage;

Ce seroit lâcheté, quoi qu'il puisse arriver,

De perdre un si grand cœur quand je puis le sauver[631]. 330

Ne le découvrons point.

CLÉANDRE, bas.

Il me connoît, je tremble.

DORANTE, au Prévôt.

Ce cavalier, Monsieur, n'a rien qui lui ressemble;

L'autre est de moindre taille, il a le poil plus blond,

Le teint plus coloré, le visage plus rond,

Et je le connois moins, tant plus je le contemple.

335

CLÉANDRE, bas.

Oh! générosité qui n'eut jamais d'exemple!

DORANTE.

L'habit même est tout autre.

LE PRÉVÔT.

Enfin ce n'est pas lui?

DORANTE.

Non, il n'a point de part au duel d'aujourd'hui.

LE PRÉVÔT, à Cléandre.

Je suis ravi, Monsieur, de voir votre innocence

Assurée à présent par sa reconnoissance; 340

Sortez quand vous voudrez, vous avez tout pouvoir.

Excusez la rigueur qu'a voulu mon devoir.

Adieu.

CLÉANDRE, au Prévôt.

Vous avez fait le dû de votre office.

SCÈNE V.

DORANTE, CLÉANDRE, CLITON.

DORANTE, à Cléandre.

Mon cavalier, pour vous je me fais injustice;

Je vous tiens pour brave homme, et vous reconnois bien[632];

Faites votre devoir comme j'ai fait le mien.

CLÉANDRE.

Monsieur....

DORANTE.

Point de réplique, on pourroit nous entendre.

CLÉANDRE.

Sachez donc seulement qu'on m'appelle Cléandre,

Que je sais mon devoir, que j'en prendrai souci,

Et que je périrai pour vous tirer d'ici. 350

SCÈNE VI.

DORANTE, CLITON.

DORANTE.

N'est-il pas vrai, Cliton, que c'eût été dommage

De livrer au malheur ce généreux courage?

J'avois entre mes mains et sa vie et sa mort,

Et je me viens de voir arbitre de son sort.

CLITON.

Quoi? c'est là donc, Monsieur....

DORANTE.

Oui, c'est là le coupable.

CLITON.

L'homme à votre cheval?

DORANTE.

Rien n'est si véritable.

CLITON.

Je ne sais où j'en suis, et deviens tout confus:

Ne m'aviez-vous pas dit que vous ne mentiez plus?

DORANTE.

J'ai vu sur son visage un noble caractère,

Qui me parlant pour lui, m'a forcé de me taire, 360

Et d'une voix connue entre les gens de cœur

M'a dit qu'en le perdant je me perdrois[633] d'honneur:

J'ai cru devoir mentir pour sauver un brave homme.

CLITON.

Et c'est ainsi, Monsieur, que l'on s'amende à Rome?

Je me tiens au proverbe: oui, courez, voyagez; 365

Je veux être guenon si jamais vous changez:

Vous mentirez toujours, Monsieur, sur ma parole.

Croyez-moi que Poitiers est une bonne école;

Pour le bien du public je veux le publier[634];

Les leçons qu'on y prend ne peuvent s'oublier. 370

DORANTE.

Je ne mens plus, Cliton, je t'en donne assurance;

Mais en un tel sujet l'occasion dispense.

CLITON.

Vous en prendrez autant comme vous en verrez.

Menteur vous voulez vivre, et menteur vous mourrez;

Et l'on dira de vous pour oraison funèbre: 375

«C'étoit en menterie un auteur très-célèbre,

Qui sut y raffiner de si digne façon[635],

Qu'aux maîtres du métier il en eût fait leçon;

Et qui tant qu'il vécut, sans craindre aucune risque,

Aux plus forts d'après lui put[636]

donner quinze et bisque[637].»

DORANTE.

Je n'ai plus qu'à mourir, mon épitaphe est fait[638],

Et tu m'érigeras en cavalier parfait:

Tu ferois violence à l'humeur la plus triste.

Mais sans plus badiner, va-t'en chercher Philiste;

Donne-lui cette lettre; et moi, sans plus mentir, 385

Avec les prisonniers j'irai me divertir.

FIN DU PREMIER ACTE.

NOTES:

[594] VAR. (édit. de 1645-1656): PHILISTE, amoureux de Mélisse.

[595] VAR. (édit. de 1645-1656): LYSE, servante de Mélisse.

[596] Corneille dit dans le _Discours des trois unités_, tome I,

p. 120, que: «_la Suite_ fait voir la prison et le logis de

Mélisse dans Lyon,» et que «les différentes décorations font

reconnoître cette duplicité de lieu.»

[597] _Var._ Et quoique après deux ans ton souvenir s'avise.

(1645-56)

[598] _Var._ Ton devoir, quoique tard, enfin s'est éveillé.

(1645-56)

[599] _Var._ Tout cet attirail prêt qu'on fait pour l'hyménée,

[Les violons choisis, ainsi que la journée:]

Qui se fût défié que la nuit de devant

Votre propre grandeur dût fendre ainsi le vent? (1645-56)

[600] _Faire gille_, se sauver, s'enfuir. Voyez le _Lexique_.

[601] _Var._ Et tout simple et doucet, sans y chercher finesse.

(1645-64)

[602] Attendant le temps, l'occasion. Voyez le _Lexique_.

[603] _Var._ Mais quand j'eus bien pensé qu'il falloit à mon âge.

(1645-56)

[604] _Var._ Et que quelques appas qui me pussent ravir.

(1645-56)

[605] _Var._ Comme fait un sergent pour les deniers du Roi.

(1645-60)

[606] _Var._ Je demande d'entrer; et vous trouvant ici,

Je trouve avecque vous mon voyage accourci. (1645-56)

[607] _Var._ N'aurons-nous point ici des guerres d'Allemagne?

(1645-56)

[608] _Var._ L'autre, qui voit pour lui le séjour dangereux,

Saute sur mon cheval, et lui donne des deux. (1645-56)

[609] _Var._ Et surtout le cheval, lui seul, en ce rencontre,

Vaut et le pistolet, et l'épée, et la montre. (1645-56)

[610] Voyez ci-dessus, p. 175 et 176.

[611] _Var._ Vous serez innocent avant qu'il soit huit jours.

(1645-60)

[612] Il n'a pas le sou. Voyez le _Lexique_.

[613] _Var._ Et je doute sans toi si nous eussions soupé.

(1645-56)

[614] Cette indication manque dans l'édition de 1645.

[615] «_Pistole_, pièce d'or qui n'est point battue au coin de

France et qui vaut onze livres. _Il y a des pistoles d'Italie et

des pistoles d'Espagne. Une pistole légère, une pistole bonne et

de poids._» (_Dictionnaire de Richelet_, 1680.)

[616] _Var._ Bien souvent on perd tout pour vouloir tout savoir.

(1645-56)

[617] Voyez tome I, p. 150, note 1.

[618] _Var._ Je tremble, il la va refuser. (1645-56)

[619] _Var._ [Mais qu'elle me pardonne]

Si.... CLIT. Je meurs, je suis mort. (1645-56)

[620] Dans l'édition de 1692, on a, pour varier (voyez

l'indication qui précède le vers 205), substitué _ensuite_ à

_puis_.

[621] _Var._ Regarde-moi. LYSE. Je le veux. CLIT. Que t'en

semble? (1645-56)

[622] Tromper sur un achat, supposer des déboursés imaginaires.

Voyez le _Lexique_.

[623] Voyez la Notice du _Menteur_, p. 123, et même page, note 3.

[624] C'est-à-dire j'étalerai mes feux, mes sanglots, etc. Voyez

le _Lexique_, et ci-dessus, p. 196, note 1.

[625] Telle est l'orthographe de ce mot dans toutes les éditions,

même dans celle de 1692 et dans la première de Voltaire (1764).

[626] _Var._ Adieu: je serai peu sans vous venir revoir.

(1645-56)

[627] _Var._ Adieu, beau Nazillard. (1645-56)

[628] Voyez ci-dessus la Notice du _Menteur_, p. 123-125.

[629] _Var._ Vous en riez aussi! DOR. Veux-tu point que j'en rie?

(1645-56)

[630] _Var._Vous dites avoir le coup qu'on vous impute.

Voyez ce cavalier; en seroit-ce l'auteur? (1645-56)

[631] _Var._ De perdre un si grand cœur quand je le puis sauver.

(1645-56)

[632] _Var._ Je vous tiens pour brave homme, et vous connois fort

bien. (1645-56)

[633] L'édition de 1682 porte seule: «je me perdois,» pour: «je

me perdrois.»

[634] _Var._ Pour le bien du public je le veux publier. (1645-56)

[635] _Var._ Qui savoit les tailler de si digne façon. (1645-56)

[636] Dans toutes les éditions publiées du vivant de Corneille,

ce verbe est au subjonctif (avec une _s_ ou un accent

circonflexe: _pust_, _pût_).

[637] _Var._ Aux meilleurs d'après lui put donner quinze et

bisque[637-a]. (1645-56)

[637-a] Terme du jeu de paume. On disait proverbialement à un

homme sur qui l'on se vantait d'avoir de l'avantage en quelque

chose que ce fût, qu'on lui donnerait quinze et bisque. Voyez le

_Lexique_.

[638] Voyez ci-dessus, p. 15, note 1.

ACTE II.

SCÈNE PREMIÈRE.

MÉLISSE, LYSE.

MÉLISSE, tenant une lettre ouverte en sa main.

Certes, il écrit bien: sa lettre est excellente.

LYSE.

Madame, sa personne est encor plus galante:

Tout est charmant en lui, sa grâce, son maintien....

MÉLISSE.

Il semble que déjà tu lui veuilles du bien? 390

LYSE.

J'en trouve, à dire vrai, la rencontre si belle,

Que je voudrois l'aimer si j'étois demoiselle[639].

Il est riche, et de plus il demeure à Paris,

Où des dames, dit-on, est le vrai paradis;

Et ce qui vaut bien, mieux que toutes ces richesses[640], 395

Les maris y sont bons, et les femmes maîtresses.

Je vous le dis encor, je m'y passerois[641] bien[642];

Et si j'étois son fait, il seroit fort le mien.

MÉLISSE.

Tu n'es pas dégoûtée. Enfin, Lyse, sans rire,

C'est un homme bien fait?

LYSE.

Plus que je ne puis dire. 400

MÉLISSE.

A sa lettre il paroît qu'il a beaucoup d'esprit;

Mais, dis-moi, parle-t-il aussi bien qu'il écrit?

LYSE.

Pour lui faire en discours montrer son éloquence,

Il lui faudroit des gens de plus de conséquence:

C'est à vous d'éprouver ce que vous demandez. 405

MÉLISSE.

Et que croit-il de moi?

LYSE.

Ce que vous lui mandez:

Que vous l'avez tantôt vu par votre fenêtre;

Que vous l'aimez déjà.

MÉLISSE.

Cela pourroit bien être.

LYSE.

Sans l'avoir jamais vu?

MÉLISSE.

J'écris bien sans le voir.

LYSE.

Mais vous suivez d'un frère un absolu pouvoir, 410

Qui vous ayant conté par quel bonheur étrange

Il s'est mis à couvert de la mort de Florange,

Se sert de cette feinte, en cachant votre nom,

Pour lui donner secours dedans cette prison.

L'y voyant en sa place, il fait ce qu'il doit faire[643]. 415

MÉLISSE.

Je n'écrivois tantôt qu'à dessein de lui plaire;

Mais, Lyse, maintenant j'ai pitié de l'ennui

D'un homme si bien fait qui souffre pour autrui;

Et par quelques motifs que je vienne d'écrire,

Il est de mon honneur de ne m'en pas dédire. 420

La lettre est de ma main, elle parle d'amour:

S'il ne sait qui je suis, il peut l'apprendre un jour.

Un tel gage m'oblige à lui tenir parole:

Ce qu'on met par écrit passe une amour frivole.

Puisqu'il a du mérite, on ne m'en peut blâmer; 425

Et je lui dois mon cœur, s'il daigne l'estimer[644].

Je m'en forme en idée une image si rare,

Qu'elle pourroit gagner l'âme la plus barbare;

L'amour en est le peintre, et ton rapport flatteur

En fournit les couleurs à ce doux enchanteur. 430

LYSE.

Tout comme vous l'aimez vous verrez qu'il vous aime.

Si vous vous engagez, il s'engage de même,

Et se forme de vous un tableau si parfait,

Que c'est lettre pour lettre et portrait pour portrait.

Il faut que votre amour plaisamment s'entretienne: 435

Il sera votre idée, et vous serez la sienne:

L'alliance est mignarde, et cette nouveauté,

Surtout dans une lettre, aura grande beauté,

Quand vous y souscrirez[645] pour Dorante ou Mélisse:

«Votre très-humble idée à vous rendre service.» 440

Vous vous moquez, Madame; et loin d'y consentir,

Vous n'en parlez ainsi que pour vous divertir.

MÉLISSE.

Je ne me moque point.

LYSE.

Et que fera, Madame,

Cet autre cavalier dont vous possédez l'âme,

Votre amant?

MÉLISSE.

Qui?

LYSE.

Philiste.

MÉLISSE.

Ah! ne présume pas 445

Que son cœur soit sensible au peu que j'ai d'appas:

Il fait mine d'aimer, mais sa galanterie

N'est qu'un amusement et qu'une raillerie.

LYSE.

Il est riche, et parent des premiers de Lyon.

MÉLISSE.

Œuvres de P. Corneille, Tome 04 · 第 18 / 30 段