La _scène première_ du _deuxième acte_ de Corneille accuse gravement

le contraste entre le modèle et l'imitateur, quant à l'observation des

convenances d'illusion et de réalité. Le Géronte qu'on ne connaît pas

échange sur la place Royale quelques paroles avec Clarice dont il est

venu demander la main pour son fils Dorante, sans que nous sachions

pourquoi. Le procédé de don Beltran est tout autre: nous savons le

motif qui l'amène dans la demeure de doña Jacinta, assistée, ainsi

qu'il convient, de son oncle et tuteur don Sanche, et, sans longueurs,

nous avons toutes les conditions requises d'urbanité. Là se place une

donnée très-essentielle à l'action et que Corneille a rendue

très-confuse. En fille prudente, Jacinte, qui n'a jamais vu le mari

proposé, et qui ne soupçonne pas que ce soit l'inconnu de la

promenade, témoigne naturellement au père qu'elle ne serait pas fâchée

de l'apercevoir avant de faire connaissance avec lui. Don Beltran

approuve cette idée, et il annonce qu'il passera à cheval, accompagné

de son fils, sous les fenêtres de la maison. Ce sera plus tard une

surprise piquante, lorsque Jacinte, causant avec sa camériste du riche

Péruvien, le reconnaîtra par la fenêtre accompagnant don Beltran.

Corneille ébauche seulement cette idée quand il fait dire à Clarice,

dans une phrase bien forcée:

«Trouvez donc un moyen de me le faire voir,

Sans m'_exposer au blâme_ et _manquer au devoir_[515].»

Sur quoi Géronte promet de le tenir longtemps sous la fenêtre en se

promenant avec lui[516]. Mais le pis est que ces dispositions sont

prises ici en pure perte, et n'aboutissent à rien. C'est simplement

une pensée inachevée, qui ne s'explique qu'à l'aide de l'espagnol, où

elle est complète. Il est vrai que Corneille donne plus loin une

indication de scène, comme par réminiscence de ce moyen perdu: c'est

pendant le récit du prétendu mariage de Poitiers; on lit après le vers

663: _Ici Clarice les voit de sa fenêtre; et Lucrèce, avec Isabelle,

les voit aussi de la sienne_. Mais cet incident muet est si

insignifiant et si peu compris qu'on le retranche à la représentation

sans nul inconvénient. Quand, pour expliquer sa demande matrimoniale,

Géronte dit de son fils:

«Je cherche à l'_arrêter, parce qu'il m'est unique_[517],»

on comprend de même par l'espagnol, à l'aide de ce qui précède, qu'en

fixant l'état de ce fils qui lui reste, Géronte obéit à peu près aux

motifs de prudence que don Beltran a fait connaître plus clairement.

IX.

La _scène suivante_ a d'autres défauts, qui proviennent de même de

cette imitation en raccourci d'un modèle où il n'y a rien de trop.

Comparons donc avec le texte, pour comprendre ce que la copie a

d'équivoque et de forcé: car ce n'est pas toujours de changements

qu'il s'agit, c'est parfois de contre-sens.

Jacinte est une jeune fille à marier, d'une physionomie agréable et

vraie, quoique peu sentimentale, nuance qui n'allait pas au pinceau de

Corneille: aussi la rend-il d'une manière bien dure quand il prête à

ce personnage une forte tirade déclamatoire sur les mariages mal

assortis[518], et surtout des vers tels que ceux-ci au sujet de son

premier prétendant:

«Oui, je le quitterois; mais pour ce changement

«Il me faudroit en main avoir un autre amant[519].»

«Car Alcippe, après tout, vaut toujours mieux que rien[520].»

Or pourquoi Jacinte est-elle accessible à de nouvelles propositions,

en y mettant la forme naturelle et décente de l'espagnol? C'est que

depuis deux ans son accordé Juan de Sosa la fait attendre, parce

qu'une bonne commanderie de Calatrava, indispensable à leur

établissement, éprouve en cour des retards presque décourageants, et

qu'après tout on ne veut pas rester fille. Corneille, embarrassé pour

trouver dans nos mœurs une autre cause de retard et d'empêchement,

suppose[521] avec peu d'adresse un père d'Alcippe qui est à Tours, qui

depuis deux ans devrait venir à Paris marier son fils, et dont le

voyage est sans cesse différé par diverses petites causes.

Jacinte a des égards pour cet aspirant qu'elle ne hait point: c'est

pourquoi elle a quitté plus tôt la conversation de l'agréable

_Péruvien_ des _Platerias_; c'est pourquoi aussi elle voudrait

connaître un peu le fils de don Beltran, sans qu'il lui fût encore

présenté en personne. L'hémistiche de Corneille: _Mais connoître dans

l'âme_[522], marque bien la discordance des tons, et déroute

l'intelligence. Voyez plus loin un autre hémistiche: _Pour en venir à

bout_[523], qui ne doit se rapporter qu'à cette intention curieuse de

la jeune fille, mais qui, même grammaticalement, ne se rapporte d'une

manière bien nette à quoi que ce soit, ce qui fait que l'on ne

comprend plus du tout la petite intrigue qui va suivre.

Dans une intention plus claire et plus naturelle, Jacinte imagine un

léger artifice espagnol assez décent, pour pouvoir _incognito_

entendre causer le fils de don Beltran après qu'elle l'aura vu passer

à cheval sous sa fenêtre; et cette invention ne vient pas de sa

suivante Isabelle, comme dans Corneille. A Madrid, et dans la pratique

reçue au théâtre, un jeune homme peut être appelé par un billet

mystérieux, et amené, à la nuit close, par un messager fidèle, sous

une fenêtre (grillée) d'où une jeune dame, inconnue, sauf les

renseignements qu'il pourra prendre, aurait quelque question à lui

adresser fort honnêtement. On priera donc Lucrèce, l'amie dévouée,

d'envoyer à Garcia cet appel anonyme auquel un jeune cavalier ne peut

manquer de se rendre, et Jacinte, placée avec elle derrière cette

grille, pourra le faire parler sans être elle-même reconnue à la voix

(condition toujours accordée sur la scène espagnole), et sans qu'elles

soient le moins du monde compromises ni l'une ni l'autre. Il sera bon

seulement qu'une soubrette fasse le guet à l'intérieur, pour éviter

l'intervention fâcheuse d'un vieux parent.

Ces habitudes méridionales sont si peu à l'aise sur la scène de

Corneille, que, sans le texte espagnol, l'imitation devient presque

inintelligible. Aussi Voltaire n'a-t-il rien compris à cette partie de

la pièce, et ses quiproquos, dont il nous suffit d'avertir le lecteur,

achèveraient de lui faire perdre le fil déjà embrouillé de

l'intrigue[524]. Il eût fallu avant tout rendre exactement et dans la

juste mesure l'intention des deux jeunes filles. L'idée de _connoître

dans l'âme_ par cette légère épreuve le fils de don Beltran ne

pouvait raisonnablement sortir de la donnée. Elle est pourtant sortie,

par une traduction outrée, d'un mot du texte, quand Jacinte dit que ce

sera peu d'information pour elle d'avoir vu passer le jeune homme:

Veré solo el rostro y talle;

_el alma_, que importa mas,

quisiera ver con hablalle.

Lisez ensuite les vers 443 et suivants de Clarice, et vous ne saurez

plus ce qu'elle attend de cette capricieuse épreuve.

X.

Suivent d'autres parties importantes dans lesquelles Corneille rachète

heureusement le désavantage de sa position comme imitateur d'une

oeuvre étrangère.

C'est qu'en effet cette œuvre est à moitié une comédie de

_caractère_, et par ce côté elle est ouverte à son imitation la plus

brillante; à moitié une intrigue fort ingénieuse _de cape et d'épée_,

intrigue tout espagnole, qui doit résister à des qualités d'esprit, à

des habitudes d'art et de contrée telles que les siennes.

XI.

Voici donc une petite scène fort agréablement rendue[525] quand

Alcippe vient, furieux de la fête galante qu'on lui a contée, faire

une querelle de jalousie toute semblable à celle de l'espagnol. On le

prie de ne pas s'emporter si fort, parce que le père de la jeune

personne va venir de la salle voisine; on ne comprend rien à la cause

de ses plaintes. Le tour vif et piquant du dialogue est bien

reproduit, d'après cette fin par exemple:

JACINTA.

Tú eres cuerdo?

DON JUAN.

Como cuerdo?

Amante y desesperado!

JACINTA.

Vuelve, escucha, que si vale

la verdad, presto verás

cuan mal informado estás.

DON JUAN.

Voyme, que tu tio sale.

JACINTA.

No sale. Escucha, que fio

satisfacerte.

DON JUAN.

Es en vano,

si aquí no me dás la mano.

JACINTA.

La mano?--Sale mi tio.

Il est vrai qu'on ne trouve point ici cette condition de _deux

baisers_[526], qui n'était ni dans les convenances de la scène

espagnole, ni dans celles de la situation et des personnages.

En outre, sur la scène française, la décoration permanente d'une place

publique, d'une rue, décoration presque constamment déplacée, gâte un

peu le sens des mots: _Mon père va descendre_[527]. L'idée de ce jeu

tient dans l'original à ce que l'oncle peut passer d'un salon voisin

dans la salle à manger.

Le _monologue_ suivant, où Alcippe exprime son ressentiment contre son

rival[528], n'était pas très-nécessaire; il est ajouté par l'auteur

français, avec une belle teinte tragique, accident de couleur qui

n'est guère en harmonie avec le reste.

XII.

Pour passer à l'amusante scène où le Menteur va se dire marié, il faut

que le théâtre reste _vide_: défaut trop fréquent, mais grave selon

Corneille et tous les classiques. Il n'est vraiment grave que quand un

local arbitrairement choisi ne peut changer, comme la place où cette

action est confinée mal à propos (voyez, aux vers 552 et suivants, le

palliatif tiré de l'éloge des constructions nouvelles de Paris); mais

c'est tout le contraire quand le spectateur, en voyant la scène

transformée, aime à sentir sa curiosité rafraîchie, transportée sur un

nouveau champ d'action.

Dans l'espagnol, nous sommes au _parc d'Atocha_, qui ressemble à

quelqu'une de nos promenades hors des murs de Paris. Là sont descendus

de cheval don Beltran et son fils. Le grave père, qui, depuis la

confidence du _Letrado_[529], a recueilli encore un semblable

témoignage par la bouche du valet Tristan, se propose deux choses dans

cet entretien: d'abord une forte et noble réprimande à donner à son

fils, au _gentilhomme_ qui se dégrade par le mensonge; ensuite un

mariage à lui proposer. Il va se produire un très-bel effet de haut

comique, quand le jeune homme, après avoir écouté docilement la

semonce paternelle, se trouve tout aussitôt avoir besoin d'un

empêchement insurmontable à un mariage qui contrarie son amour, il le

croit du moins, et qu'il rend au respectable moraliste le fruit de son

sermon, en improvisant avec tant de feu le roman de ses amours à

Salamanque, de son hymen forcé, la montre qui sonne, le pistolet qui

part, la muraille percée, etc. Le bon père est ému, il croit tout, se

résigne, et remonte à cheval pour aller porter ses excuses à la

famille de Jacinte. Le jeune étourdi reste seul, enchanté de son

adresse et de tant d'aventures à soutenir.

Corneille a beaucoup sacrifié de la force comique en disjoignant ces

deux moitiés de scène, si frappantes par leur péripétie immédiate.

S'il reproduit très-fidèlement et avec un grand charme, au deuxième

acte[530], le conte du mariage, il réserve pour le cinquième[531],

comme renfort de son faible dénoûment, la réprimande du vieux

gentilhomme.

Quant à la narration, c'est un morceau capital, où Corneille regagne

l'avantage par un travail plus attentif dans le choix et la

distribution des circonstances, et par un style plus savamment étudié,

où l'emphase convenable au sujet n'est pas surchargée d'un luxe trop

oiseux. Il coupe avec plus d'art le dialogue qui doit amener cette

narration; mais il ajoute un petit mouvement théâtral sur lequel nous

interrogerons la délicatesse du lecteur, pour savoir si ce trait de

fourberie hypocrite est bien dans la vraie nuance du caractère du

Menteur:

«.... _Souffrez qu'aux yeux de tous_

Pour obtenir pardon _j'embrasse vos genoux_.

Je suis....--Quoi?--Dans Poitiers....--Parle donc, et _te lève_.

--Je suis donc marié, puisqu'il faut que j'achève[532].»

Cette remarque en appelle une autre, c'est qu'en divers endroits,

très-courts il est vrai, le ton du jeune homme en arrière de son père

offre, comme chez Regnard, un mélange d'impertinence dure et moqueuse

qui n'était point dans l'original, plus fidèle à des habitudes de

bonne compagnie.

Il est trop vrai en général que la malice française aime à enchérir,

plutôt que de rabattre, sur les détails d'un certain genre. Pourquoi

Corneille suppose-t-il que Dorante se coulait _souvent_ sans bruit

dans la chambre de sa belle[533], tandis que son auteur suppose

seulement un premier rendez-vous pour amener son aventure?

D'autres détails ajoutés dans le récit sont d'un effet un peu frivole

si l'on veut, mais excellent:

«Ce fut, s'il m'en souvient, le second de septembre;

Oui, ce fut ce jour-là[534]....

Elle a déjà sonné deux fois en un quart d'heure[535].»

La conclusion par le mariage, exposée en une seule période, avec

accumulation de motifs[536], est suggérée par la forme de l'original;

mais l'habileté du style de Corneille y triomphe d'une manière

incomparable.

Citons enfin quelques passages du texte, dont on trouvera dans les

vers français la traduction suffisamment fidèle:

Ella turbada, animosa

(mujer alfin), á empellones

mi casi difunto cuerpo

detrás de su lecho esconde.

Llegó don Pedro, y su hija

fingiendo gusto, abrazóle,

por negarle el rostro, en tanto

que cobraba sus colores.

Asentáronse los dos,

y él con prudentes razones

le propuso un casamiento

con uno de los Monroyes.

Ella honesta como canta,

de tal suerte le responde

que ni á su padre resista,

ni á mi, que la escucho, enoje.

Despidiéronse con esto;

y cuando ya casi pone

en el umbral de la puerta

el viejo los piés, entónces....

Mal haya, amén, el primero

que fué inventor de relojes!

Uno, que llevaba yo,

á dar comenzó las doce.

Oyólo don Pedro, y vuelto

hácia su hija: _De donde

vino este reloj?_ le dijo.

Ella respondió: _Envióle,

para que se le aderecen,

mi primo, don Diego Ponce,

por no haber en su lugar_

_relojero ni relojes._

_Dádmele_, dijo su padre,

_porque yo ese cargo tome_.

Pues entónces, doña Sancha

(que este es de la dama el nombre),

à quitármele del pecho

cauta y prevenida corre,

antes que llegar él mismo

á su padre se le antoje.

Quitémele yo, y al darle,

quiso la suerte que toquen,

á una pistola que tengo

en la mano, los cordones.

Cayó el gatillo, dió fuego;

al tronido desmayóse

doña Sancha; alborotado,

el viejo empezó à dar voces.

Yo viendo el cielo en el suelo,

y eclipsados sus dos soles,

juzgué sin duda por muerta

la vida de mis acciones, etc.

Après le siége et la capitulation, un détail qui ne pouvait passer de

l'espagnol en français, est cette licence obtenue de l'évêque.

Partió á dar cuenta al obispo

su padre, y volvió con órden

de que el desposorio pueda

hacer qualquier sacerdote.

Hizóse, etc.

Le valet n'a pas suivi ses maîtres à cette promenade d'Atocha; dans le

français, au contraire, il entend tout, et reste ému lui-même d'une si

étrange histoire. Cette différence vaut à Corneille une scène

charmante qui est toute à lui[537].

Dans les petits mouvements de la fin de notre deuxième acte, le

spectateur peut regretter de ne pas entendre lire tout haut, comme

dans l'espagnol, les deux billets, l'un de rendez-vous nocturne,

l'autre de cartel; car la rédaction très-courte de ces deux appels

entre bien dans le ton romanesque de l'aventure. Ils sont d'ailleurs

remis à Garcia plus convenablement, chez lui, le matin. Sa fatuité

s'exprime comme celle de Dorante (_Je revins hier au soir de

Poitiers_, etc.[538]):

Tan terribles cosas hallo

que sucediéndome van,

que pienso que desvario.

Vine ayer, y en un momento

tengo amor, y casamiento,

y causa de desafio.

XIII.

En conséquence de la distinction essentielle déjà faite ci-dessus (X),

notre parallèle n'exige plus désormais un rapprochement aussi continu

des deux ouvrages. Le succès de l'imitation s'étend uniquement à ces

parties de la pièce espagnole qui mettent en jeu le caractère du

Menteur: l'effort pénible, la confusion, l'absence d'intérêt résultent

chez l'imitateur de son impuissance à transporter sur la scène

française l'autre moitié du type original, cette intrigue de _mœurs

espagnoles_ qu'Alarcon a si habilement fondue dans sa comédie _de

caractère_. En effet l'unité de la conception originale consiste dans

le rapport combiné de ces deux parties: d'une part, le Menteur se

décrie par tous les contes qu'il invente; de l'autre, il s'embarrasse

jusqu'à la fin par une méprise fortuite sur le nom de celle qu'il

préfère; son erreur involontaire est imputée au compte de ses

mensonges (_verdad sospechosa_), parce qu'on ne veut plus le croire:

c'est la moralité de l'ouvrage, beaucoup moins saillante chez

Corneille, et la punition s'accomplit par une petite disgrâce

suffisante pour la justice du drame comique. L'ingénieux jeune homme

n'épouse pas celle qu'il a recherchée, mais la compagne et l'amie

placée tout auprès, à laquelle il a inspiré de l'intérêt dans le cours

de ses quiproquos et de ses mensonges, en lui adressant par méprise

ses protestations les plus vives. Pour en venir là, il faut passer par

un de ces réseaux de complications piquantes et légères qui étaient le

secret de la poésie et de la galanterie espagnole. L'esprit et le

travail de Corneille s'épuisent en vain à reproduire un pareil tissu.

En le suivant de moins près dans cette tentative, nous épargnons, bien

qu'à regret, le temps qui serait nécessaire pour faire voir par ce

côté le mérite de son modèle.

XIV.

Au commencement de notre _troisième_ acte, l'épisode du duel est assez

froidement indiqué par une conversation, tandis qu'il est mis en scène

dans l'original. C'est sur le terrain, dans le parc d'Atocha, où son

père l'a laissé, que Garcia rencontre son adversaire, lui demande la

cause de ce défi, le rassure en inventant une dame mariée à laquelle

il aurait donné sa grande fête, et insiste ensuite par point d'honneur

pour croiser l'épée, puisqu'on l'a fait venir à cette intention.

Survient l'ami commun, don Félix, qui s'occupe au combat: Garcia les

quitte avec des airs graves de gentilhomme raffiné[539], et

l'entretien qui suit est rendu en entier par la scène entre Alcippe et

Philiste[540].

Dans la scène suivante, Clarice se dispose à la conversation du balcon

en causant avec Isabelle des nombreuses faussetés du jeune homme,

jusqu'à l'aveu d'un mariage, qui ôte toute excuse à ses empressements

auprès d'elle. C'est à peu près tout le dialogue espagnol, moins la

surprise de Jacinte-Clarice reconnaissant par la fenêtre le brillant

étranger, qui n'est plus autre que le fils de don Beltran ou de

Géronte.

Enfin la scène du balcon nous offre le moment principal de cet acte,

et un effet encore très-dramatique. Dorante n'y ment plus, mais il

fait penser à Clarice qu'il ment plus que jamais en ne lui parlant que

de Lucrèce, parce que c'est le nom qu'il lui attribue. De là ce

dialogue avec Cliton:

«Je disois vérité.--Quand un menteur la dit,

En passant par sa bouche elle perd son crédit[541];»

et ce qui précède, le tout emprunté à ce texte bien net d'intention et

de style:

DON GARCÍA.

Estoy loco.

Verdades valen tan poco!

TRISTAN.

En la boca mentirosa.

DON GARCÍA.

Que haya dado en no creer

cuanto digo!

TRISTAN.

Qué te admiras,

si en cuatro ó cinco mentiras

te ha acabado de coger?

De aquí, si lo consideras,

conocerás claramente

que quien en las burlas miente

perde el crédito en las veras.

Il y a du reste, chez Alarcon, beaucoup de force et de rapidité dans

le dialogue qui a poussé à bout le début de Jacinte et qui donne lieu

à Lucrèce de désirer que le Menteur dise vrai en s'adressant à elle.

La même conduite est suivie dans le français, et tous les traits

principaux sont traduits.

Ainsi se rapportent aux vers 949, etc., de Corneille les suivants:

Soy al fin el que se precia

de ser vuestro, y soy quien hoy

comienzo á ser, porque soy

el esclavo de Lucrecia.

Aux vers 959, etc.:

DON GARCÍA.

Ya espero, señora mia,

lo que me quereis mandar.

JACINTA.

Ya no puede haber lugar

lo que trataros queria....

DON GARCÍA.

Por qué?

JACINTA.

Porque sois casado.

DON GARCÍA.

Que yo soy casado?

JACINTA.

Vos.

DON GARCÍA.

Soltero soy, vive Dios!

Quien lo ha dicho, os ha engañado.

JACINTA, _á parte_, _á Lucrecia_.

Viste mayor embustero?

LUCRECIA.

No sabe sino mentir.

JACINTA.

Tal me quereis persuadir?

DON GARCÍA.

Vive Dios, que soy soltero.

JACINTA, _á parte_.

Y lo jura.

LUCRECIA, _á parte_.

Siempre ha sido

costumbre del mentiroso

de su crédito dudoso,

jurar para ser creido.

Aux vers 1044, etc.:

JACINTA.

Pues Jacinta no es hermosa?

No es discreta, rica, y tal

que puede el mas principal

desealla para esposa?

DON GARCÍA.

Es discreta, rica, y bella;

mas á mí no me conviene.

JACINTA.

Pues decid, qué falta tiene?

DON GARCÍA.

La major, que es no querella.

Nous aurions pu tout citer, car Corneille n'a rien omis, sauf les

détails auxquels il devait substituer des équivalents ou de simples

raccords. Ici comme ailleurs on aura pu remarquer chez le poëte

français plus d'étude et d'art dans le style, chez l'espagnol une

précision plus vive, qui entraîne davantage l'action dramatique.

XV.

Du reste, après cet effort très-ingénieux pour lutter sur ce terrain

de l'intrigue féminine espagnole, Corneille abandonne forcément la

partie. Le naturel le plus parfait, la plus grande vérité de couleur

locale sont précisément ce qu'il y a de plus nécessaire pour encadrer

ces subtiles intrigues de jolies dames, voilées ou de leur mantille ou

du mystère de la nuit. Aussi suffisait-il de l'instinct et de la

vivacité familière des femmes espagnoles pour fournir assez d'actrices

capables de rendre avec agrément divers rôles du premier rang dans ces

comédies. Avec moins de spontanéité sur notre scène, sous l'empire de

tant de conditions antipathiques à ces habitudes, la concurrence était

téméraire et à peu près impossible. Matériellement, un obstacle

insurmontable à l'imitation complète de cette partie de l'intrigue,

résulte de l'étendue, qui eût imposé à l'imitateur la substance d'une

pièce en sept ou huit actes: telle est en effet la disproportion

ordinaire entre les ouvrages dramatiques des deux nations. Une autre

difficulté tout aussi sérieuse est dans le canevas même, dont la trame

chez l'auteur espagnol est d'une telle finesse qu'elle échappe à

l'analyse aussi bien qu'à l'imitation. Il faudrait voir dans le texte,

ou mieux sur le théâtre, la jolie scène _de jour_ où sont redoublées

les méprises de la nuit entre les jeunes filles _tapadas_,

c'est-à-dire couvertes de leurs mantilles comme d'un domino, suivant

l'usage d'Espagne. Cette combinaison sert à pousser à bout les

confusions, les mensonges _apparents_ du Menteur, qui, en recherchant

l'une, s'adresse involontairement à l'autre, et le dépit de Jacinte

qui se détache de lui, et l'inclination croissante de Lucrèce. Le lieu

naïvement choisi pour cette action n'est autre que le cloître de

l'église et couvent de _la Magdalena_, à l'heure de l'office de

l'octave, lieu fréquenté du beau monde, rendez-vous à la mode de

dévotion et de galanterie. D'autres rencontres importantes pour notre

comédie y sont amenées ensuite très-naturellement.

Corneille était forcé de renoncer à tant de développements, et il ne

pouvait transporter l'intrigue dans un lieu saint. Toutefois on lit

avec quelque surprise, au vers 1434 ce mot de Clarice à Lucrèce:

«Soit. Mais il est saison _que nous allions au temple_.»

Que vient faire le _temple_ ou l'église, dans une action comique aussi

abstraite chez nous que les noms grecs de ses personnages? Voltaire

est choqué de cette inconvenance dramatique: Allons à l'église,

puisque nous n'avons plus rien à dire ici! et cela sans qu'il doive

rien résulter pour notre action de cette dévote pratique. La faute

tient à un scrupule assez touchant de Corneille: il a beau retrancher

et changer bien des choses, on voit qu'il s'y résout timidement, qu'il

est comme obsédé des souvenirs de son texte, et il en donne

volontiers, comme ici, des miettes éparses, par réminiscence des

morceaux dont il est obligé de se priver.

XVI

Au _quatrième acte_ reparaît le comique de caractère du Menteur, qui

n'avait presque plus menti dans le troisième.

C'est d'abord l'honnête valet qu'il va prendre pour dupe à son tour,

lui, _de son cœur l'unique secrétaire_, lui, _de ses secrets le grand

dépositaire_[542].

Pues secretario me has hecho

del archivo de tu pecho....

Œuvres de P. Corneille, Tome 04 · 第 15 / 30 段