--Dans un passage du _Discours du poëme dramatique_ (tome I, p. 43),

où Corneille parle de la nécessité de faire connaître, dès le premier

acte, tous les acteurs qui devront paraître dans les suivants, il nous

apprend en ces termes ce qui l'a déterminé à modifier ainsi cette

scène: «Le plaideur de Poitiers (_Argante_), dans _le Menteur_, avoit

le même défaut; mais j'ai trouvé le moyen d'y remédier en cette

édition, où le dénouement se trouve préparé par Philiste et non par

lui.»

[466] _Var._ Cette rare beauté qu'ici mêmes on prise?

Vous connoîtrez le nom de cet objet charmant,

Qui de votre Poitiers est l'unique ornement? (1644-56)

_Var._ Cette rare beauté qu'ici même l'on prise? (1660-64)

[467] _Var._ [N'a plus d'occasion de m'en faire un secret.]

ARG. Quelque envieux sans doute avec cette chimère

A voulu mettre mal le fils auprès du père;

Et l'histoire, et les noms, tout n'est qu'imaginé.

Pour tomber dans ce piège, il étoit trop bien né,

Il avoit trop de sens et trop de prévoyance.

A de si faux rapports donnez moins de croyance.

GÉR. C'est ce que toutefois j'ai peine à concevoir:

Celui dont je le tiens disoit le bien savoir,

Et je tenois la chose assez indifférente.

Mais dans votre Poitiers quel bruit avoit Dorante?

ARG. D'homme de cœur, d'esprit, adroit et résolu;

Il a passé partout pour ce qu'il a voulu.

Tout ce qu'on le blâmoit (mais c'étoient tours d'école),

C'est qu'il faisoit mal sûr de croire à sa parole,

Et qu'il se fioit tant sur sa dextérité,

Qu'il disoit peu souvent deux mots de vérité;

Mais ceux qui le blâmoient excusoient sa jeunesse;

Et comme enfin ce n'est que mauvaise finesse,

Et l'âge, et votre exemple, et vos enseignements,

Lui feront bien quitter ces divertissements.

Faites qu'il s'en corrige avant que l'on le sache:

Ils pourroient à son nom imprimer quelque tache.

Adieu: je vais rêver une heure à mon procès.

GÉR. Le ciel suivant mes vœux en règle le succès[467-a]!

(1644-56)

[467-a] Ce vers termine la scène dans les éditions indiquées.

[468] _Var._ Quoi! Dorante a donc fait un secret mariage? (1660

et 63)

[469] _Var._ Mais il nous a servis d'une collation. (1660-64)

[470] _Var._ Et d'un discours en l'air, que forme l'imposteur,

Il m'en fait le trompette et le second auteur! (1644-56)

[471] _Var._ Ceux qui l'ont jusqu'à nous fait passer dans leur

sang? (1644-56)

[472] _Var._ Tout ce que l'un a fait, l'autre le peut défaire.

(1644-56)

[473] _Var._ Tu n'es pas gentilhomme, étant sorti de moi. (1644

in-4º)

[474] _Var._ Est-il vice plus lâche, est-il tache plus noire.

(1644-56)

[475] _Var._ Épris d'une beauté qu'à peine ai-je pu voir.

(1644-56)

[476] _Var._ [Que venoient ses beautés d'allumer dans mon âme;]

Et vous oyois parler d'un ton si résolu,

Que je craignis sur l'heure un pouvoir absolu:

Ainsi donc, vous croyant d'une humeur inflexible,

Pour rompre cet hymen, je le fis impossible;

[Et j'avois ignoré, Monsieur, jusqu'à ce jour.] (1644 in-4º)

[477] _Var._ Que la dextérité fût un crime en amour. (1644-64)

[478] Voyez tome I, p. 150, note 1.

[479] «Cette plaisanterie est tirée de l'opinion où l'on était

alors que le troisième accès de fièvre décidait de la guérison ou

de la mort.» (_Voltaire._)

[480] _Var._ Et qui sait si d'ailleurs l'affaire entre eux conclue

Rencontrera sitôt la fille résolue? (1644-56)

[481] _Var._ De ma première amour j'ai l'âme un peu gênée.

(1644-63)

[482] _Var._ Et porter votre père à faire la demande? (1644-56)

[483] Il y a dans _les Plaideurs_ de Racine (acte II, scène VI)

un vers presque semblable:

Avez-vous déchiré ce papier sans le lire?

[484] Ces mots _à Clarice_ et un grand nombre des indications

semblables qui se trouvent dans cette scène (quatorze sur

trente-cinq) manquent dans les deux éditions de 1644.

[485] _Var._ Il t'en conte de nuit, comme il me fait de jour.

(1644-56)

[486] _Var._ Votre âme du depuis ailleurs s'est engagée.

DOR. Pour un autre déjà je vous aurois changée? (1644-56)

[487] _Var._ Je me fais marié pour tout[487-a] autre que vous.

CLAR. Et qu'avant que l'hymen avecque moi vous lie. (1644-56)

[487-a] Voyez plus haut la note du vers 1020.

[488] Ici l'édition de 1682 porte aussi _tout autre_ pour _toute

autre_.

[489] _Var._ Dites qu'avant qu'on puisse autrement m'engager.

(1644)

_Var._ Dites qu'avant qu'on puisse autre part m'engager.

(1648-56)

[490] _Var._ Moi-mêmes, à mon tour, je ne sais où j'en suis.

(1644-56)

[491] Exclamation qui indique l'heureux dénoûment d'une affaire.

Elle a ici un sens ironique. Voyez le _Lexique_.

[492] _Var._ Vous diroit-il bien vrai pour la première fois?

(1644 in-4º)

[493] _Var._ Les jours que j'ai vécus[493-a] sans vous avoir

servie. (1644-56)

[493-a] Les autres éditions portent ici, comme plus haut, _vécu_,

sans accord. Voyez ci-dessus, p. 192, vers 950.

[494] _Var._ Un seing de votre main, l'affaire est terminée.

(1644-56)

[495] Au tome III, p. 296, nous avons rapproché ce vers et le

suivant des vers 340 et 341 d'_Horace_.

APPENDICE.

PARALLÈLE DE _LA VERDAD SOSPECHOSA_ D'ALARCON ET DU _MENTEUR_ DE

CORNEILLE.

Il était réservé à Corneille d'ouvrir la voie à l'art comique en

France, comme il avait fait pour la tragédie, en ayant recours une

seconde fois au théâtre espagnol. Un discernement admirable, secondé

par une chance fort heureuse, lui fait découvrir dans un recueil

apocryphe de pièces imprimées en Espagne le texte le mieux approprié à

l'instinct élevé qui le guide, le texte unique qu'il aurait

probablement à choisir aujourd'hui encore, dans tout le domaine

espagnol; car c'est l'œuvre la plus sérieuse, au sens comique, du

plus sérieux poëte de cette race, don _Juan Ruiz de_ ALARCON _y

Mendoza_.

Il ignora d'abord le nom du poëte auquel il avait cette obligation. La

pièce dont il s'agit, livrée au pillage des libraires, ainsi que

plusieurs autres du même auteur, faisait partie, dans le volume

qu'étudia Corneille vers 1641, d'une douzaine de comédies portant le

nom de Lope de Vega, recommandation suprême auprès des acheteurs. Qui

sait même si le mensonge de cette enseigne ne contribua pas à attirer

l'attention de l'investigateur?

C'est en vain qu'Alarcon, publiant à Madrid une vingtaine de ses

comédies en deux volumes, 1628 et 1634, avait réclamé à cette dernière

date, d'un ton fin et discret, sa propriété usurpée, sans vouloir

rendre responsables de ce pillage, fort ordinaire alors, des noms plus

illustres que le sien: le vieux Lope, plongé dans la dévotion,

approchait alors de sa fin; rien n'empêcha d'ailleurs les éditions

pseudonymes de se reproduire encore par la suite.

C'est le tome XXII (apocryphe) des _Comédies_ de Lope de Vega,

Saragosse, 1630, qui contient _la Verdad sospechosa_, et qui commença

sans doute une substitution de nom si étrangère au caractère honorable

de Lope, et surtout au caractère de sa poésie. Dans le tome XXIV de la

même série, Saragosse, 1633, on lui attribua de même une des bonnes

comédies d'Alarcon, _el Exámen de maridos_, qui se retrouve dans les

recueils de pièces détachées (_sueltas_), tantôt sous son nom, tantôt

sous celui de Montalvan. C'est ainsi encore que le _Tejedor de

Segovia_ d'Alarcon (traduit en 1839, et dignement apprécié par M.

Ferdinand Denis) a couru dans les _sueltas_ sous le nom de Calderon et

de Rojas.

Mais la renommée de Juan de Alarcon, longtemps obscurcie par ces

spoliations, a été revendiquée et s'est fort agrandie dans le siècle

présent. Du reste tout ce qu'on sait sur sa personne, c'est qu'il

était né au Mexique de sang espagnol, qu'il occupa à Madrid une charge

de l'ordre judiciaire, et qu'il devait être d'un âge moyen entre Lope

et Calderon. Il mourut en 1639. Quelques mauvaises épigrammes du temps

font penser qu'il n'était ni beau ni bien fait; quant à son caractère

personnel, on peut l'inférer de ce qu'aucun auteur dramatique n'a plus

constamment employé le ton d'un moraliste élevé et convaincu.

Vers 1660 seulement Corneille connut et restitua le vrai nom de son

modèle, dans l'Examen du _Menteur_, examen par malheur bien bref et

insuffisant. Il faut voir toutefois dans ce morceau, ainsi que dans sa

préface primitive (1644), quelle gratitude et quelle admiration il

témoigne pour l'ouvrage _en partie traduit_, _en partie imité par

lui_; quelle généreuse envie l'entraîne jusqu'à dire qu'il _voudrait

avoir donné les deux plus belles pièces qu'il ait faites, et que ce

sujet fût de son invention_. Enfin _il n'a rien vu dans cette langue

qui l'ait satisfait davantage_[496]. C'est là un grave jugement, pour

peu qu'il se souvienne de Castro et du _Cid_; jugement maintenu avec

fermeté après que l'ouvrage est dépouillé du prestige d'un nom tel que

celui du grand Lope de Vega.

Mais la préface, antérieure de seize ans à ces déclarations,

s'exprimait, comme on peut le voir, avec une effusion d'éloges non

moins franche sur cet _admirable original_[497]. Ce que nous voulons y

remarquer, c'est la répugnance de Corneille à reprendre pour

l'impression du _Menteur_ le fastidieux procédé des citations

espagnoles au bas de ses vers. Heureusement la fantaisie des critiques

n'était plus tournée à cette exigence pédantesque. L'hommage si

éclatant qu'il rend cette fois à son modèle doit suffire à le

dispenser de marquer ses obligations en détail. Il aurait bien fait,

ce nous semble, de s'en tenir à ce moyen d'excuse. Il y ajoute un peu

gauchement, qu'on nous permette de le dire, une raison fausse en

elle-même, en disant que comme il a «entièrement dépaysé les sujets

pour les habiller à la françois, vous trouveriez _si peu_ de rapport

entre l'espagnol et le françois, qu'au lieu de satisfaction vous n'en

recevriez que de l'importunité.» Il y a plus de maladresse que de

manque de sincérité dans les prétextes qu'il ajoute pour se défendre

de ne pas payer une dette qui ne lui incombe pas réellement.

Cette dette, qui n'était pas la sienne, devient de nos jours celle

d'une édition critique de Corneille. _Le Menteur_ est un ouvrage dont

la valeur, le caractère, l'artifice de composition, le style même ne

peuvent être suffisamment compris, si on ne le rapproche du modèle

d'où il est tiré.

I.

Un mot d'abord sur le titre, _la Verdad sospechosa_. Il signifie la

vérité rendue suspecte, discréditée par des mensonges. C'est moins

l'annonce d'une comédie de caractère, quoique la pièce possède ce

mérite, qu'une allusion aux complications d'un amusant imbroglio de

galanterie espagnole qui entre pour moitié dans le double genre de

l'ouvrage. Le titre français pouvait se présenter de lui-même;

cependant il se rencontre dans un second titre, _y por otro titulo el

Mentiroso_, placé, comme par hasard, seulement à l'index du volume,

dans la contrefaçon espagnole, qui est assez correcte d'ailleurs.

Nous supposons connu, par la lecture de Corneille, le fond commun des

deux ouvrages, et par là nous nous épargnons la tâche d'analyser celui

du poëte espagnol, tâche difficile par cela même que la composition en

est traitée avec un art consommé, dans toutes les parties d'un sujet

fort compliqué. C'est un mérite qu'on pourrait recommander à une étude

spéciale, mais nous ne voulons pas oublier qu'ici c'est Corneille que

nous étudions, soit dans les ressources d'invention dont il fait

usage, soit dans l'exécution et les développements de détail.

Corneille rendait déjà un assez grand service à notre théâtre,

lorsqu'il y importait pour la première fois un sujet vraiment comique,

sans nulle prétention d'en modifier la pensée fondamentale, et qu'il

le revêtait pour nous des beautés d'une diction encore inconnue en ce

genre. Mais quel que soit son désir de changer le moins possible, il

se condamne à mille modifications plus ou moins adroites, soit pour

_dépayser_ son action, soit pour obéir aux conditions purement

formelles de son art et de son école. Ce ne sont jamais en réalité que

des expédients de métier, pour pouvoir mettre en œuvre dans la

proportion resserrée de cinq actes, en alexandrins, une composition

qui s'offre à lui plus étendue dans sa forme originale, plus pleine

d'action, de dialogue rapide et de détails motivés.

II.

Les _personnages_ seront les mêmes, moins trois ou quatre petits rôles

accessoires, mais fort utiles à leur place. Les _noms_, qui chez

Alarcon appartiennent naturellement à la société espagnole, se

transforment chez nous en noms insignifiants, tirés du grec pour la

plupart, et dits _de comédie_, pratique peu favorable à l'illusion, et

qui a trop longtemps persisté en France[498].

La _scène_ est des deux parts dans la capitale: à Madrid elle

présente, selon le besoin, environ six tableaux divers; à Paris, deux

seulement, les Tuileries, et la place Royale[499], dans laquelle des

mariages se traitent et de graves entretiens s'engagent.

La _durée_, de trente-six heures en français, a aussi beaucoup de

continuité dans l'espagnol, sauf un intervalle de trois jours qui est

supposé entre la scène d'entretien nocturne et l'action ultérieure.

III.

Notre _scène première_ n'est que la seconde dans l'espagnol, où nous

voyons arriver l'écolier de Salamanque, appelé à la vie de cour par

suite de la mort d'un frère aîné. Il est accueilli cordialement par

son noble père, don Beltran, qui attache à son service le valet

Tristan. Ainsi nous comprendrons plus tard les plaisantes surprises de

ce valet à chaque mensonge inattendu d'un maître qu'il ne connaissait

pas encore. Ces choses s'expliquent moins nettement entre Dorante et

Cliton. Mais le grand mérite de cette introduction, c'est de nous

faire connaître d'abord un rôle aussi dominant que celui du vieux

gentilhomme, plein de sa tendresse de père et de ses principes

d'honneur: il interroge avec sollicitude un digne _letrado_, ou maître

ès arts, auquel était confié à Salamanque le jeune Garcia (Dorante),

selon l'usage des étudiants de qualité. Ce personnage ne doit figurer

que dans cette scène, et doit repartir pour prendre possession d'un

emploi dont on l'a gratifié; mais pressé de questions sur les

dispositions de son élève, il signale à regret une fâcheuse habitude

de mentir. Douleur généreuse, éloquente, du père. Ainsi s'établit

d'abord le fond moral de la pièce, tandis que le caractère et

l'indignation du Géronte de Corneille ne se produisent que bien tard.

Don Beltran songe enfin à marier son fils, pour prévenir, s'il se

peut, le tort qu'il pourra se faire dans le monde. Le spectateur sait

gré au poëte de cet art qu'il met à justifier et à lier toutes les

circonstances.

IV.

Le lendemain, notre jeune homme, en toilette à la mode, nous donne en

causant avec son nouveau valet (Tristan-Cliton) une seconde exposition

plus gaie. On est dans un lieu fréquenté du beau monde, les

Argenteries, _las Platerias_, ou la rue des Orfévres[500] (comme _les

Tuileries_ chez Corneille, vers 5).

Díceme bien este traje[501]?

--Divinamente, señor.

«Dis-moi, me trouves-tu bien fait en cavalier[502]?»

Le talent de Corneille fait de son côté les frais de cette causerie,

avec un succès de style encore inouï, mais malheureusement gâté par

quelques détails de mauvais ton. Il ne pouvait suivre son auteur dans

ses railleries piquantes contre la mode tyrannique des larges fraises

empesées ou _golillas_ à la hollandaise; il ne se hasarde pas non plus

à imiter une folle tirade du valet sur le firmament diversement

constellé des beautés de Madrid. Le rôle souvent agréable du valet

_gracioso_ comportait, surtout à cette place, de telles échappées de

style et de gaieté, comme une sorte d'_aria buffa_, qui ne nuisait

nullement à l'effet général, quoique dérogeant ici à la manière simple

et châtié de l'écrivain.

C'est à Corneille qu'appartiennent ces jolies maximes sur _la façon de

donner_ qui _vaut mieux que ce qu'on donne_[503]; mais Alarcon insiste

trop lui-même sur le précepte de libéralité en amour, qui ne

s'applique dans la pièce qu'à des largesses envers des subalternes.

V.

Arrivent les deux jeunes dames, d'abord vues à distance. Leur voiture

s'est arrêtée devant un orfévre. Vive admiration de Garcia pour l'une

d'elles, dont il voudrait savoir le nom. Le valet est sûr de faire

parler leur cocher[504], épigramme peut-être plus proverbiale en

Espagne qu'en France:

TRISTAN.

Pues yo, mientras hablas, quiero

que me haga relacion

el cochero, de quien son.

GARCÍA..

Dirálo?

TRISTAN.

Si; que es cochero.

La principale de ces deux dames (Jacinta-Clarice) fait un faux pas et

tombe. L'heureuse occasion offerte au jeune homme de la relever engage

la conversation par de beaux compliments alambiqués, également à la

mode en Espagne et à l'hôtel de Rambouillet. Une corrélation piquante

nous engage à traduire ce passage: il faut tenir compte du langage

métaphorique de la galanterie méridionale, et rapprocher le surplus de

Corneille[505].

«Souffrez, Madame, que cette main vous relève.... si je suis digne

d'être l'Atlas d'un ciel incomparable.

--Puisqu'il vous est donné de le toucher, vous devez être Atlas sans

doute.

--C'est une chose de _parvenir_, une autre de _mériter_. Qu'ai-je

gagné à toucher la beauté qui m'enflamme, si je n'ai obligation de

cette faveur qu'au hasard et non à votre volonté? De cette main, il

est vrai, j'ai pu toucher le ciel; mais que m'en revient-il si c'est

parce que le ciel est tombé, et non pas que j'aie été élevé jusqu'à

lui?

--A quelle fin prend-on la peine de _mériter_?

--Afin de _parvenir_.

--Mais parvenir sans passer par les moyens, n'est-ce pas heureuse

fortune?

--Oui.

--Pourquoi donc vous plaindre du bien qui vous est advenu, si, n'ayant

pas eu à le mériter, vous n'en avez que plus de bonheur?

--C'est que les intentions étant ce qui donne leur mérite aux actes,

soit de faveur, soit de dommage, votre main que j'ai touchée n'est pas

une faveur pour moi, si vous l'avez souffert, et que tel n'ait pas été

votre choix. Souffrez donc mon regret de penser qu'en ce bonheur qui

m'est échu, j'ai rencontré la main sans le cœur, la faveur sans la

volonté.»

Cette thèse, comme on le voit, passe tout entière dans Corneille. Il

faut bien qu'il y joigne la solennité de son vers arrondi et de sa

grande forme dialectique moins découpée en dialogue. Peut-être

ajoute-t-il pour son compte quelque surcroît d'amphigouri: le vers

133, au sujet de cette faveur:

«On me l'a pu toujours dénier sans injure,»

ne s'entend guère, ou c'est une préparation trop artificielle à

l'histoire qu'il va faire de son servage _incognito_ depuis une année.

C'est du reste la même conduite de dialogue; mais la fable de l'ancien

héros des guerres d'Allemagne, inventée par Corneille d'une manière

brillante[506], est dans l'espagnol celle d'un créole péruvien, réputé

d'avance très-opulent. Cette ressource romanesque était fort naturelle

dans les conditions de l'Espagne d'alors. Mais il y a plus de couleur

et de richesse dans la versification de Corneille. Comparez à sa

traduction amplifiée ces vers:

JACINTA.

Como, si jamás os ví?

DON GARCÍA.

Tan poco ha valido, ay Dios!

mas de un año, que por vos

he andado fuera de mí?

TRISTAN, _à parte_.

Un año! y ayer llegó

á la corte!

JACINTA.

Bueno á fe!

Mas de un año! Juraré

que no os ví en mi vida yo.

DON GARCÍA.

Cuando del indiano suelo

por mi dicha llegué aquí,

la primer cosa que ví

fué la gloria de ese cielo.

Y aunque os entregué al momento

el alma, habéislo ignorado,

porque ocasion me ha faltado

de deciros lo que siento.

Tristan se récrie encore: _Indiano!_ Mais Corneille prête à son valet

des interruptions en aparté, qu'il adresse à son maître comme pour le

rappeler au bon sens au travers de ses fictions. Ce jeu comique est

reproduit dans les actes suivants et provoque des rires fréquents. Une

négligence de style dans l'_Examen_ du _Menteur_ ferait croire que

c'est en copiant Alarcon que notre poëte _a forcé son aversion pour

les aparté_[507], tandis que ceux-ci du moins lui appartiennent

exclusivement, comme plus loin ce mot plaisant:

«De grâce, dites-moi si vous allez mentir[508].»

Le faux nabab américain soutient son rôle en offrant à la discrétion

de la dame toute une boutique de bijoux. Les mœurs du temps

atténuaient un peu l'inconvenance; mais il est refusé délicatement: on

n'agrée que l'offre elle-même. Tout ensuite est traduit, dans

l'incident qui termine la scène, l'approche du prétendant de Jacinte,

et les derniers compliments adressés à la dame; de même aussi dans les

renseignements rapportés par le valet sur _la plus belle des

deux_[509], nommée _Lucrèce_, et dans la méprise qui devient la source

de toute l'intrigue, le Menteur croyant que ces indications désignent

Jacinte-Clarice, tandis que Cliton pencherait pour donner le prix de

la beauté _à celle qui a su se taire_[510], la vraie _Lucrèce_ en

effet (même nom dans les deux auteurs). Ce qui suit fait voir comment

il arrive à Corneille de charger la plaisanterie jusqu'à heurter la

bienséance[511], sans y être invité par son modèle:

TRISTAN.

Pues á mi la que calló

me pareció mas hermosa.

DON GARCÍA.

Qué buen gusto!

TRISTAN.

Es cierta cosa

que no tengo voto yo;

mas soy tan aficionado

á cualquier mujer que calla,

que bastó, para juzgalla

mas hermosa, haber callado.

VI.

D'ici à la fin de notre _acte premier_, il faudrait transcrire presque

entièrement les deux textes en regard l'un de l'autre. L'Alcippe

espagnol s'appelle _don Juan de Sosa_; son ami Philiste, _don Félix_:

ce sont d'anciens camarades d'université. Alarcon n'oublie pas de

placer un mot sur la nouvelle tenue dans laquelle ils voient Garcia et

qui annonce un changement d'état. Sauf cette fidélité de détails, qui

a bien son prix, Corneille, suivant à peu près tout le dialogue, fait

une excellente étude d'artifice scénique, et ensuite un vrai

chef-d'œuvre de description à l'instar de l'élégante fête espagnole.

Celle-ci, fort curieuse, ne fût-ce que pour la couleur locale de son

ordonnance, est surpassée encore par l'esprit et la verve qui animent

le tableau de ce qu'était une fête parisienne vers la même époque. Les

cinq bateaux sur la Seine sont les six cabinets de feuillage dressés

sur le _soto_ du Manzanarès, dans les bosquets du _sotillo_. Dorante,

malgré son extravagance, a peut-être plus de goût, Garcia plus de

faste, surtout dans l'étalage du banquet avec ses quatre dressoirs,

ses vaisselles d'or, et jusqu'à un certain joyau figurant un homme

tout percé de flèches d'Amour: ce sont les cure-dents d'or, seuls

dignes d'être offerts aux dents de perle, etc. Les deux feux

d'artifice se ressemblent assez; mais l'un est tiré à l'arrivée de la

dame, l'autre après le repas. De part et d'autre, nous entendons

quatre chœurs de musique distincts, les clarinettes, les instruments

à archet, les flûtes, enfin les voix accompagnées de harpes et de

guitares. On a, du côté espagnol, des glaces, des sorbets, des parfums

et des essences; mais les cinq dames invitées et la danse jusqu'au

jour n'appartiennent qu'au programme français. Le soleil jaloux vient

mettre un terme à tant de délices, et rien n'égale la grâce du tour de

Corneille[512] dans ce final exquis inspiré par ces vers:

Tanto que envidioso Apolo

apresuró su carrera,

porque el principio del dia

pusiese fin á la fiesta.

Les traits de surcharge sont dus, en espagnol, à la facilité des

métaphores emphatiques qui abondent dans cette poésie: ils sont plus

étudiés dans le français. Cette _prétérition_ plaisante du narrateur,

qui veut être sobre, appartient à Dorante:

«Je ne vous dirai point les différents apprêts,

Le nom de chaque plat, le rang de chaque mets[513]....»

VII.

Le même genre de supériorité se maintient chez Corneille dans la scène

suivante, où Cliton demande compte à son maître de tant de menteries.

Une partie des réponses de ce dernier est nécessairement inventée dans

le français, entre autres l'apologie du rôle militaire qu'il s'est

donné. Rien de piquant comme l'ironique compliment _à charmer une

dame_:

«.... J'apporte à vos beautés

Un cœur nouveau venu des universités[514]....»

On croit lire du Regnard et du meilleur. C'est du reste une analogie

de manière qui se retrouve assez souvent, soit dans la plaisanterie,

soit dans le ton leste et risqué des personnages. Citons une autre

jolie réplique, qui n'est que traduite, mais traduite parfaitement aux

vers 362 et suivants de Corneille:

Tú no sabes a qué sabe,

cuando llega un porta-nuevas

muy orgulloso á contar

una hazaña ó una fiesta,

taparle la boca yo

con otra tal, que se vuelva

con sus nuevas en el cuerpo,

y que reviente con ellas.

VIII.

Œuvres de P. Corneille, Tome 04 · 第 14 / 30 段