Reine, tout est paisible; et la ville calmée,

Qu'un trouble assez léger avoit trop alarmée,

N'a plus à redouter le divorce intestin

Du soldat insolent et du peuple mutin.

Mais, ô Dieux! ce moment que je vous ai quittée 1245

D'un trouble bien plus grand a mon âme agitée!

Et ces soins importuns, qui m'arrachoient de vous,

Contre ma grandeur même allumoient mon courroux:

Je lui voulois du mal de m'être si contraire,

De rendre ma présence ailleurs si nécessaire; 1250

Mais je lui pardonnois, au simple souvenir

Du bonheur qu'à ma flamme elle fait obtenir.

C'est elle dont je tiens cette haute espérance

Qui flatte mes desirs d'une illustre apparence,

Et fait croire à César qu'il peut former des vœux, 1255

Qu'il n'est pas tout à fait indigne de vos feux,

Et qu'il peut en prétendre une juste conquête[199],

N'ayant plus que les Dieux au-dessus de sa tête.

Oui, Reine, si quelqu'un dans ce vaste univers

Pouvoit porter plus haut la gloire de vos fers; 1260

S'il étoit quelque trône où vous pussiez paroître

Plus dignement assise en captivant son maître[200],

J'irois, j'irois à lui, moins pour le lui ravir,

Que pour lui disputer le droit de vous servir;

Et je n'aspirerois au bonheur de vous plaire 1265

Qu'après avoir mis bas un si grand adversaire[201].

C'étoit pour acquérir un droit si précieux

Que combattoit partout mon bras ambitieux;

Et dans Pharsale même il a tiré l'épée

Plus pour le conserver que pour vaincre Pompée. 1270

Je l'ai vaincu, Princesse; et le Dieu des combats

M'y favorisoit moins que vos divins appas:

Ils conduisoient ma main, ils enfloient mon courage;

Cette pleine victoire est leur dernier ouvrage:

C'est l'effet des ardeurs qu'ils daignoient m'inspirer;

Et vos beaux yeux enfin m'ayant fait soupirer,

Pour faire que votre âme avec gloire y réponde,

M'ont rendu le premier et de Rome et du monde.

C'est ce glorieux titre, à présent effectif,

Que je viens ennoblir par celui de captif: 1280

Heureux, si mon esprit gagne tant sur le vôtre,

Qu'il en estime l'un et me permette l'autre!

CLÉOPATRE.

Je sais ce que je dois au souverain bonheur

Dont me comble et m'accable un tel excès d'honneur.

Je ne vous tiendrai plus mes passions secrètes: 1285

Je sais ce que je suis; je sais ce que vous êtes.

Vous daignâtes m'aimer dès mes plus jeunes ans;

Le sceptre que je porte est un de vos présents;

Vous m'avez par deux fois rendu le diadème:

J'avoue, après cela, Seigneur, que je vous aime, 1290

Et que mon cœur n'est point à l'épreuve des traits

Ni de tant de vertus, ni de tant de bienfaits.

Mais, hélas! ce haut rang, cette illustre naissance,

Cet État de nouveau rangé sous ma puissance,

Ce sceptre par vos mains dans les miennes remis, 1295

A mes vœux innocents sont autant d'ennemis.

Ils allument contre eux une implacable haine:

Ils me font méprisable alors qu'ils me font reine;

Et si Rome est encor telle qu'auparavant,

Le trône où je me sieds m'abaisse en m'élevant; 1300

Et ces marques d'honneur, comme titres infâmes,

Me rendent à jamais indigne de vos flammes.

J'ose encor toutefois, voyant votre pouvoir,

Permettre à mes desirs un généreux espoir.

Après tant de combats, je sais qu'un si grand homme

A droit de triompher des caprices de Rome,

Et que l'injuste horreur qu'elle eut toujours des rois

Peut céder par votre ordre à de plus justes lois.

Je sais que vous pouvez forcer d'autres obstacles:

Vous me l'avez promis, et j'attends ces miracles. 1310

Votre bras dans Pharsale a fait de plus grands coups,

Et je ne les demande à d'autres Dieux qu'à vous.

CÉSAR.

Tout miracle est facile où mon amour s'applique.

Je n'ai plus qu'à courir les côtes de l'Afrique,

Qu'à montrer mes drapeaux au reste épouvanté 1315

Du parti malheureux qui m'a persécuté;

Rome n'ayant plus lors d'ennemis à me faire,

Par impuissance enfin prendra soin de me plaire;

Et vos yeux la verront, par un superbe accueil,

Immoler à vos pieds sa haine et son orgueil. 1320

Encore une défaite, et dans Alexandrie

Je veux que cette ingrate en ma faveur vous prie;

Et qu'un juste respect, conduisant ses regards,

A votre chaste amour demande des Césars.

C'est l'unique bonheur où mes desirs prétendent; 1325

C'est le fruit que j'attends des lauriers qui m'attendent:

Heureux si mon destin, encore un peu plus doux,

Me les faisoit cueillir sans m'éloigner de vous!

Mais, las! contre mon feu mon feu me sollicite:

Si je veux être à vous, il faut que je vous quitte. 1330

En quelques lieux qu'on fuie, il me faut y courir,

Pour achever de vaincre et de vous conquérir.

Permettez cependant qu'à ces douces amorces

Je prenne un nouveau cœur et de nouvelles forces,

Pour faire dire encore aux peuples pleins d'effroi, 1335

Que venir, voir et vaincre est même chose en moi[202].

CLÉOPATRE.

C'est trop, c'est trop, Seigneur, souffrez que j'en abuse:

Votre amour fait ma faute, il fera mon excuse.

Vous me rendez le sceptre, et peut-être le jour;

Mais si j'ose abuser de cet excès d'amour, 1340

Je vous conjure encor, par ses plus puissants charmes,

Par ce juste bonheur qui suit toujours vos armes,

Par tout ce que j'espère et que vous attendez,

De n'ensanglanter pas ce que vous me rendez.

Faites grâce, Seigneur, ou souffrez que j'en fasse[203], 1345

Et montre à tous par là que j'ai repris ma place.

Achillas et Photin sont gens à dédaigner:

Ils sont assez punis en me voyant régner;

Et leur crime....

CÉSAR.

Ah! prenez d'autres marques de reine:

Dessus mes volontés vous êtes souveraine; 1350

Mais si mes sentiments peuvent être écoutés,

Choisissez des sujets dignes de vos bontés.

Ne vous donnez sur moi qu'un pouvoir légitime,

Et ne me rendez point complice de leur crime,

C'est beaucoup que pour vous j'ose épargner le Roi, 1355

Et si mes feux n'étoient....

SCÈNE IV.

CÉSAR, CORNÉLIE, CLÉOPATRE, ACHORÉE, ANTOINE, LÉPIDE, CHARMION,

ROMAINS.

CORNÉLIE.

César, prends garde à toi:

Ta mort est résolue, on la jure, on l'apprête;

A celle de Pompée on veut joindre ta tête.

Prends-y garde, César, ou ton sang répandu

Bientôt parmi le sien se verra confondu. 1360

Mes esclaves en sont; apprends de leurs indices

L'auteur de l'attentat, et l'ordre, et les complices:

Je te les abandonne.

CÉSAR.

O cœur vraiment romain,

Et digne du héros qui vous donna la main!

Ses mânes, qui du ciel ont vu de quel courage 1365

Je préparois la mienne à venger son outrage,

Mettant leur haine bas, me sauvent aujourd'hui

Par la moitié qu'en terre il nous laisse de lui[204].

Il vit, il vit encore en l'objet de sa flamme,

Il parle par sa bouche, il agit dans son âme; 1370

Il la pousse, et l'oppose à cette indignité,

Pour me vaincre par elle en générosité.

CORNÉLIE.

Tu te flattes, César, de mettre en ta croyance

Que la haine ait fait place à la reconnoissance:

Ne le présume plus; le sang de mon époux 1375

A rompu pour jamais tout commerce entre nous.

J'attends la liberté qu'ici tu m'as offerte,

Afin de l'employer toute entière à ta perte;

Et je te chercherai partout des ennemis,

Si tu m'oses tenir ce que tu m'as promis. 1380

Mais avec cette soif que j'ai de ta ruine,

Je me jette au-devant du coup qui t'assassine,

Et forme des desirs avec trop de raison

Pour en aimer l'effet par une trahison:

Qui la sait et la souffre a part à l'infamie. 1385

Si je veux ton trépas, c'est en juste ennemie:

Mon époux a des fils, il aura des neveux;

Quand ils te combattront, c'est là que je le veux,

Et qu'une digne main par moi-même animée,

Dans ton champ de bataille, aux yeux de ton armée,

T'immole noblement, et par un digne effort,

Aux mânes du héros dont tu venges la mort.

Tous mes soins, tous mes vœux hâtent cette vengeance;

Ta perte la recule, et ton salut l'avance.

Quelque espoir qui d'ailleurs me l'ose ou puisse offrir,

Ma juste impatience auroit trop à souffrir:

La vengeance éloignée est à demi perdue,

Et quand il faut l'attendre, elle est trop cher vendue[205].

Je n'irai point chercher sur les bords africains

Le foudre souhaité que je vois en tes mains[206]: 1400

La tête qu'il menace en doit être frappée.

J'ai pu donner la tienne, au lieu d'elle, à Pompée:

Ma haine avoit le choix; mais cette haine enfin

Sépare son vainqueur d'avec son assassin,

Et ne croit avoir droit de punir ta victoire[207] 1405

Qu'après le châtiment d'une action si noire.

Rome le veut ainsi; son adorable front

Auroit de quoi rougir d'un trop honteux affront,

De voir en même jour, après tant de conquêtes,

Sous un indigne fer ses deux plus nobles têtes. 1410

Son grand cœur, qu'à tes lois en vain tu crois soumis,

En veut aux criminels plus qu'à ses ennemis,

Et tiendroit à malheur le bien de se voir libre,

Si l'attentat du Nil affranchissoit le Tibre.

Comme autre qu'un Romain n'a pu l'assujettir, 1415

Autre aussi qu'un Romain ne l'en doit garantir.

Tu tomberois ici sans être sa victime;

Au lieu d'un châtiment ta mort seroit un crime;

Et sans que tes pareils en conçussent d'effroi,

L'exemple que tu dois périroit avec toi. 1420

Venge-la de l'Égypte à son appui fatale,

Et je la vengerai, si je puis, de Pharsale.

Va, ne perds point de temps, il presse. Adieu: tu peux[208]

Te vanter qu'une fois j'ai fait pour toi des vœux[209].

SCÈNE V.

CÉSAR, CLÉOPATRE, ANTOINE, LÉPIDE, ACHORÉE, CHARMION.

CÉSAR.

Son courage m'étonne autant que leur audace. 1425

Reine, voyez pour qui vous me demandiez grâce!

CLÉOPATRE.

Je n'ai rien à vous dire: allez, Seigneur, allez

Venger sur ces méchants tant de droits violés.

On m'en veut plus qu'à vous: c'est ma mort qu'ils respirent,

C'est contre mon pouvoir que les traîtres conspirent;

Leur rage, pour l'abattre, attaque mon soutien,

Et par votre trépas cherche un passage au mien.

Mais parmi ces transports d'une juste colère,

Je ne puis oublier que leur chef est mon frère.

Le saurez-vous, Seigneur? et pourrai-je obtenir 1435

Que ce cœur irrité daigne s'en souvenir?

CÉSAR.

Oui, je me souviendrai que ce cœur magnanime

Au bonheur de son sang veut pardonner son crime.

Adieu, ne craignez rien: Achillas et Photin

Ne sont pas gens à vaincre un si puissant destin. 1440

Pour les mettre en déroute, eux et tous leurs complices,

Je n'ai qu'à déployer l'appareil des supplices,

Et pour soldats choisis, envoyer des bourreaux

Qui portent hautement mes haches pour drapeaux.

(César rentre avec les Romains.)

CLÉOPATRE.

Ne quittez pas César: allez, cher Achorée, 1445

Repousser avec lui ma mort qu'on a jurée;

Et quand il punira nos lâches ennemis,

Faites-le souvenir de ce qu'il m'a promis.

Ayez l'œil sur le Roi dans la chaleur des armes,

Et conservez son sang pour épargner mes larmes. 1450

ACHORÉE.

Madame, assurez-vous qu'il ne peut y périr

Si mon zèle et mes soins peuvent le secourir[210].

FIN DU QUATRIÈME ACTE.

NOTES:

[179] _Var._ Il est mort, et mourant, Sire, il vous doit

apprendre. (1644-63)

[180] _Var._ Jugez César vous-même à ce courroux si lent.

(1644-56)

[181] _Var._ Sire, il porte en son flanc de quoi nous en laver.

(1644-63)

[182] _Var._ Oui, oui, ton sentiment enfin est véritable:

C'est trop craindre celui que j'ai fait redoutable. (1644-56)

[183] _Var._ Que ton cœur est sensible, et qu'on le peut percer.

(1644-56)

[184] _Var._ Et n'abandonner pas ma vie et ma puissance.

(1644-56)

[185] _Var._ Ni souffrir que demain tu puisses à ce prix.

(1644-56)

[186] L'édition de 1682 porte seule: «aux choix,» au pluriel.

[187] On lit _digne_, au singulier, dans l'édition de 1656.

[188] _Var._ Nous pouvons beaucoup, Sire, en l'état où nous

sommes. (1644-63)

[189] _Var._ J'ai remarqué l'horreur qu'il a soudain montrée.

(1644-56)

[190] Voyez tome I, p. v de l'_Avertissement_, en note.

[191] _Var._ Sire, et ne lui montrez que foiblesse et que

crainte. (1644-63)

[192] Toutes les éditions, excepté celle de 1656, portent: «Cette

office,» au féminin.

[193] Il y a _eu_, sans accord, dans toutes les éditions publiées

du vivant de Corneille, et même encore dans celle de 1692.

[194] _Var._ Qu'avec nos citoyens ont pris quelques soldats

[194-a]. (1644-56)

[194-a] Voltaire a adopté cette variante dans son texte de 1764.

[195] _Var._ Mais puisque le passé ne se peut révoquer. (1644-56)

[196] _Var._ Vous pouvez d'un coup d'œil désarmer sa colère.

(1644-56)

[197] _Var._ Je ne me vante pas de le pouvoir fléchir. (1644-56)

[198] _Var._ Je crains que de nouveau ma présence l'irrite;

Elle pourroit l'aigrir, au lieu de l'émouvoir. (1644-56)

[199] _Var._ Et qu'il en peut prétendre une juste conquête.

(1644-56)

[200] _Var._ Plus hautement assise en captivant son maître.

(1644-56)

[201] _Var._ Qu'après avoir mis bas un si digne adversaire.

(1644-56)

[202] Allusion au fameux _Veni_, _vidi_, _vici_, que César

écrivit à un de ses amis de Rome après la victoire qu'il remporta

plus tard, en Asie, sur Pharnace, fils de Mithridate. Voyez la

_Vie de César_ par Plutarque, chapitre L.

[203] _Var._ Faites grâce, Seigneur, ou souffrez que j'en donne,

Et fasse voir par là que j'entre à la couronne. (1644-56.)

[204] _Var._ Par la moitié qu'en terre il a laissé de lui.

Quoi que la perfidie ait osé sur sa trame,

Il vit encore en vous, il agit dans votre âme. (1644-56)

[205] _Var._ Quand il la faut attendre, elle est trop cher

vendue. (1644-56)

[206] _Var._ Le foudre punisseur que je vois en tes mains.

(1644-56)

[207] _Var._ Et me laisse encor voir qu'il y va de ma gloire

De punir son audace avant que ta victoire. (1644-56)

[208] _Var._ Va, ne perds point le temps, il presse. Adieu: tu

peux. (1648-56)

[209] «Ces derniers vers que prononce Cornélie frappent

d'admiration, et quand ce couplet est bien récité, il est

toujours suivi d'applaudissements. Quelques personnes ont

prétendu que ces mots: «tu peux te vanter,» ne conviennent pas,

qu'ils contiennent une espèce d'ironie, que c'est affecter sur

César une supériorité qu'une femme ne peut avoir. On a remarqué

que cette tirade, et toutes celles dans lesquelles la hauteur est

poussée au delà des bornes, faisaient toujours un peu moins

d'effet à la cour qu'à la ville. C'est peut-être qu'à la cour on

avait plus de connaissance et plus d'usage de la manière dont les

personnes du premier rang s'expriment, et que dans le parterre on

aime les bravades, on se plaît à voir la puissance abaissée par

la grandeur d'âme.» (_Voltaire._)

[210] _Var._ Si mon zèle et mes soins le peuvent secourir.

(1644-56)

ACTE V.

SCÈNE PREMIÈRE.

CORNÉLIE, tenant une petite urne en sa main; PHILIPPE.

CORNÉLIE.

Mes yeux, puis-je vous croire, et n'est-ce point un songe

Qui sur mes tristes vœux a formé ce mensonge?

Te revois-je, Philippe, et cet époux si cher 1455

A-t-il reçu de toi les honneurs du bûcher?

Cette urne que je tiens contient-elle sa cendre?

O vous, à ma douleur objet terrible et tendre[211],

Éternel entretien de haine et de pitié,

Reste du grand Pompée, écoutez sa moitié. 1460

N'attendez point de moi de regrets, ni de larmes;

Un grand cœur à ses maux applique d'autres charmes.

Les foibles déplaisirs s'amusent à parler,

Et quiconque se plaint cherche à se consoler.

Moi, je jure des Dieux la puissance suprême, 1465

Et pour dire encor plus, je jure par vous-même,

Car vous pouvez bien plus sur ce cœur affligé

Que le respect des Dieux qui l'ont mal protégé:

Je jure donc par vous, ô pitoyable reste,

Ma divinité seule après ce coup funeste, 1470

Par vous, qui seul ici pouvez me soulager[212],

De n'éteindre jamais l'ardeur de le venger.

Ptolomée à César, par un lâche artifice,

Rome, de ton Pompée a fait un sacrifice;

Et je n'entrerai point dans tes murs désolés, 1475

Que le prêtre et le Dieu ne lui soient immolés.

Faites-m'en souvenir, et soutenez ma haine,

O cendres, mon espoir aussi bien que ma peine;

Et pour m'aider un jour à perdre son vainqueur,

Versez dans tous les cœurs ce que ressent mon cœur.

Toi qui l'as honoré sur cette infâme rive

D'une flamme pieuse autant comme chétive,

Dis-moi, quel bon démon a mis en ton pouvoir

De rendre à ce héros ce funèbre devoir?

PHILIPPE.

Tout couvert de son sang, et plus mort que lui-même,

Après avoir cent fois maudit le diadème,

Madame, j'ai porté mes pas et mes sanglots[213]

Du côté que le vent poussoit encor les flots.

Je cours longtemps en vain; mais enfin d'une roche

J'en découvre le tronc vers un sable assez proche, 1490

Où la vague en courroux sembloit prendre plaisir

A feindre de le rendre, et puis s'en ressaisir.

Je m'y jette, et l'embrasse, et le pousse au rivage;

Et ramassant sous lui le débris d'un naufrage,

Je lui dresse un bûcher à la hâte et sans art, 1495

Tel que je pus sur l'heure, et qu'il plut au hasard.

A peine brûloit-il que le ciel plus propice

M'envoie un compagnon en ce pieux office:

Cordus[214], un vieux Romain qui demeure en ces lieux,

Retournant de la ville, y détourne les yeux; 1500

Et n'y voyant qu'un tronc dont la tête est coupée[215],

A cette triste marque il reconnoît Pompée.

Soudain la larme à l'œil: «O toi, qui que tu sois,

A qui le ciel permet de si dignes emplois,

Ton sort est bien, dit-il, autre que tu ne penses; 1505

Tu crains des châtiments, attends des récompenses.

César est en Égypte, et venge hautement

Celui pour qui ton zèle a tant de sentiment.

Tu peux faire éclater les soins qu'on t'en voit prendre[216],

Tu peux même à sa veuve en reporter la cendre. 1510

Son vainqueur l'a reçue avec tout le respect

Qu'un dieu pourroit ici trouver à son aspect.

Achève, je reviens.» Il part et m'abandonne,

Et rapporte aussitôt ce vase qu'il me donne,

Où sa main et la mienne enfin ont renfermé 1515

Ces restes d'un héros par le feu consumé[217].

CORNÉLIE.

Oh! que sa piété mérite de louanges!

PHILIPPE.

En entrant j'ai trouvé des désordres étranges.

J'ai vu fuir tout un peuple en foule vers le port[218],

Où le Roi, disoit-on, s'étoit fait le plus fort. 1520

Les Romains poursuivoient; et César, dans la place

Ruisselante du sang de cette populace,

Montroit de sa justice un exemple si beau[219],

Faisant passer Photin par les mains d'un bourreau.

Aussitôt qu'il me voit, il daigne me connoître; 1525

Et prenant de ma main les cendres de mon maître:

«Restes d'un demi-dieu, dont à peine je puis

Égaler le grand nom, tout vainqueur que j'en suis,

De vos traîtres, dit-il, voyez punir les crimes:

Attendant des autels, recevez ces victimes; 1530

Bien d'autres vont les suivre. Et toi, cours au palais

Porter à sa moitié ce don que je lui fais;

Porte à ses déplaisirs cette foible allégeance,

Et dis-lui que je cours achever sa vengeance[220].»

Ce grand homme à ces mots me quitte en soupirant,

Et baise avec respect ce vase qu'il me rend.

CORNÉLIE.

O soupirs! ô respect! oh! qu'il est doux de plaindre

Le sort d'un ennemi quand il n'est plus à craindre[221]!

Qu'avec chaleur, Philippe, on court à le venger

Lorsqu'on s'y voit forcé par son propre danger[222], 1540

Et quand cet intérêt qu'on prend pour sa mémoire[223]

Fait notre sûreté comme il croît notre gloire!

César est généreux, j'en veux être d'accord;

Mais le Roi le veut perdre, et son rival est mort.

Sa vertu laisse lieu de douter à l'envie 1545

De ce qu'elle feroit s'il le voyoit en vie:

Pour grand qu'en soit le prix, son péril en rabat;

Cette ombre qui la couvre en affoiblit l'éclat;

L'amour même s'y mêle, et le force à combattre:

Quand il venge Pompée, il défend Cléopatre. 1550

Tant d'intérêts sont joints à ceux de mon époux,

Que je ne devrois rien à ce qu'il fait pour nous,

Si, comme par soi-même un grand cœur juge un autre,

Je n'aimois mieux juger sa vertu par la nôtre,

Et croire que nous seuls armons ce combattant, 1555

Parce qu'au point qu'il est j'en voudrois faire autant.

SCÈNE II.

CLÉOPATRE, CORNÉLIE, PHILIPPE, CHARMION.

CLÉOPATRE.

Je ne viens pas ici pour troubler une plainte

Trop juste à la douleur dont vous êtes atteinte:

Je viens pour rendre hommage aux cendres d'un héros

Qu'un fidèle affranchi vient d'arracher aux flots; 1560

Pour le plaindre avec vous, et vous jurer, Madame,

Que j'aurois conservé ce maître de votre âme,

Si le ciel, qui vous traite avec trop de rigueur,

M'en eût donné la force aussi bien que le cœur.

Si pourtant, à l'aspect de ce qu'il vous renvoie, 1565

Vos douleurs laissoient place à quelque peu de joie;

Si la vengeance avoit de quoi vous soulager,

Je vous dirois aussi qu'on vient de vous venger,

Que le traître Photin.... Vous le savez peut-être?

CORNÉLIE.

Oui, Princesse, je sais qu'on a puni ce traître. 1570

CLÉOPATRE.

Un si prompt châtiment vous doit être bien doux.

CORNÉLIE.

S'il a quelque douceur, elle n'est que pour vous.

CLÉOPATRE.

Tous les cœurs trouvent doux le succès qu'ils espèrent.

CORNÉLIE.

Comme nos intérêts, nos sentiments diffèrent.

Si César à sa mort joint celle d'Achillas, 1575

Vous êtes satisfaite, et je ne la suis pas.

Aux mânes de Pompée il faut une autre offrande:

La victime est trop basse et l'injure est trop grande;

Et ce n'est pas un sang que pour la réparer

Son ombre et ma douleur daignent considérer. 1580

L'ardeur de le venger, dans mon âme allumée,

En attendant César, demande Ptolomée.

Tout indigne qu'il est de vivre et de régner,

Je sais bien que César se force à l'épargner;

Mais quoi que son amour ait osé vous promettre, 1585

Le ciel, plus juste enfin, n'osera le permettre;

Et s'il peut une fois écouter tous mes vœux,

Par la main l'un de l'autre ils périront tous deux.

Mon âme à ce bonheur, si le ciel me l'envoie,

Oubliera ses douleurs pour s'ouvrir à la joie; 1590

Mais si ce grand souhait demande trop pour moi,

Si vous n'en perdez qu'un, ô ciel! perdez le Roi.

CLÉOPATRE.

Le ciel sur nos souhaits ne règle pas les choses.

CORNÉLIE.

Le ciel règle souvent les effets sur les causes[224],

Et rend aux criminels ce qu'ils ont mérité. 1595

CLÉOPATRE.

Comme de la justice, il a de la bonté.

CORNÉLIE.

Oui; mais il fait juger, à voir comme il commence,

Que sa justice agit, et non pas sa clémence.

CLÉOPATRE.

Souvent de la justice il passe à la douceur.

CORNÉLIE.

Reine, je parle en veuve, et vous parlez en sœur. 1600

Chacune a son sujet d'aigreur ou de tendresse,

Qui dans le sort du Roi justement l'intéresse.

Apprenons par le sang qu'on aura répandu

A quels souhaits le ciel a le mieux répondu[225].

Voici votre Achorée.

SCÈNE III.

CORNÉLIE, CLÉOPATRE, ACHORÉE, PHILIPPE, CHARMION.

CLÉOPATRE.

Hélas! sur son visage 1605

Rien ne s'offre à mes yeux que de mauvais présage.

Ne nous déguisez rien, parlez sans me flatter:

Qu'ai-je à craindre, Achorée, ou qu'ai-je à regretter?

ACHORÉE.

Aussitôt que César eut su la perfidie....

CLÉOPATRE.

Ce ne sont pas ses soins que je veux qu'on me die[226].

Je sais qu'il fit trancher et clore ce conduit

Par où ce grand secours devoit être introduit[227];

Qu'il manda tous les siens pour s'assurer la place,

Où Photin a reçu le prix de son audace;

Que d'un si prompt supplice Achillas étonné 1615

S'est aisément saisi du port abandonné;

Que le Roi l'a suivi; qu'Antoine a mis à terre

Ce qui dans ses vaisseaux restoit de gens de guerre[228];

Que César l'a rejoint; et je ne doute pas

Qu'il n'ait su vaincre encore, et punir Achillas. 1620

ACHORÉE.

Oui, Madame, on a vu son bonheur ordinaire....

CLÉOPATRE.

Dites-moi seulement s'il a sauvé mon frère,

S'il m'a tenu promesse.

ACHORÉE.

Oui, de tout son pouvoir.

CLÉOPATRE.

C'est là l'unique point que je voulois savoir.

Madame, vous voyez, les Dieux m'ont écoutée. 1625

CORNÉLIE.

Ils n'ont que différé la peine méritée.

CLÉOPATRE.

Vous la vouliez sur l'heure, ils l'en ont garanti.

ACHORÉE.

Il faudroit qu'à nos vœux il eût mieux consenti[229].

CLÉOPATRE.

Que disiez-vous naguère, et que viens-je d'entendre?

Accordez ces discours, que j'ai peine à comprendre. 1630

ACHORÉE.

Aucuns ordres ni soins n'ont pu le secourir[230]:

Malgré César et nous il a voulu périr;

Mais il est mort, Madame, avec toutes les marques

Que puissent laisser d'eux les plus dignes monarques[231]:

Sa vertu rappelée a soutenu son rang, 1635

Et sa perte aux Romains a coûté bien du sang[232].

Il combattoit Antoine avec tant de courage,

Qu'il emportoit déjà sur lui quelque avantage;

Mais l'abord de César a changé le destin;

Aussitôt Achillas suit le sort de Photin: 1640

Il meurt, mais d'une mort trop belle pour un traître,

Les armes à la main, en défendant son maître.

Le vainqueur crie en vain qu'on épargne le Roi;

Ces mots au lieu d'espoir lui donnent de l'effroi;

Son esprit alarmé les croit un artifice 1645

Pour réserver sa tête à l'affront d'un supplice[233].

Il pousse dans nos rangs, il les perce, et fait voir

Ce que peut la vertu qu'arme le désespoir;

Et son cœur, emporté par l'erreur qui l'abuse[234],

Cherche partout la mort, que chacun lui refuse. 1650

Enfin perdant haleine après ces grands efforts,

Près d'être environné, ses meilleurs soldats morts,

Il voit quelques fuyards sauter dans une barque:

Il s'y jette, et les siens, qui suivent leur monarque,

D'un si grand nombre en foule accablent ce vaisseau[235],

Que la mer l'engloutit avec tout son fardeau[236].

C'est ainsi que sa mort lui rend toute sa gloire,

A vous toute l'Égypte, à César la victoire.

Il vous proclame reine; et bien qu'aucun Romain[237]

Du sang que vous pleurez n'ait vu rougir sa main, 1660

Il nous fait voir à tous un déplaisir extrême,

Il soupire, il gémit. Mais le voici lui-même,

Qui pourra mieux que moi vous montrer la douleur[238]

Que lui donne du Roi l'invincible malheur.

SCÈNE IV.

CÉSAR, CORNÉLIE, CLÉOPATRE, ANTOINE, LÉPIDE, ACHORÉE, CHARMION,

PHILIPPE.

CORNÉLIE.

César, tiens-moi parole, et me rends mes galères. 1665

Achillas et Photin ont reçu leurs salaires;

Leur roi n'a pu jouir de ton cœur adouci;

Et Pompée est vengé ce qu'il peut l'être ici.

Je n'y saurois plus voir qu'un funeste rivage[239]

Qui de leur attentat m'offre l'horrible image, 1670

Ta nouvelle victoire, et le bruit éclatant

Qu'aux changements de roi pousse un peuple inconstant[240];

Et parmi ces objets, ce qui le plus m'afflige[241],

C'est d'y revoir toujours l'ennemi qui m'oblige.

Laisse-moi m'affranchir de cette indignité, 1675

Et souffre que ma haine agisse en liberté.

A cet empressement j'ajoute une requête:

Vois l'urne de Pompée; il y manque sa tête:

Ne me la retiens plus, c'est l'unique faveur

Dont je te puis encor prier avec honneur. 1680

CÉSAR.

Œuvres de P. Corneille, Tome 04 · 第 5 / 30 段