Je le suis, il est vrai, si jamais je le fus;

Et vous-même avouerez que j'ai sujet de l'être.

Étant né souverain, je vois ici mon maître:

Ici, dis-je, où ma cour tremble en me regardant, 855

Où je n'ai point encore agi qu'en commandant,

Je vois une autre cour sous une autre puissance,

Et ne puis plus agir qu'avec obéissance.

De votre seul aspect je me suis vu surpris:

Jugez si vos discours rassurent mes esprits[159]; 860

Jugez par quels moyens je puis sortir d'un trouble

Que forme le respect, que la crainte redouble,

Et ce que vous peut dire un prince épouvanté

De voir tant de colère et tant de majesté.

Dans ces étonnements dont mon âme est frappée, 865

De rencontrer en vous le vengeur de Pompée,

Il me souvient pourtant que s'il fut notre appui,

Nous vous dûmes dès lors autant et plus qu'à lui.

Votre faveur pour nous éclata la première,

Tout ce qu'il fit après fut à votre prière: 870

Il émut le sénat pour des rois outragés,

Que sans cette prière il auroit négligés;

Mais de ce grand sénat les saintes ordonnances

Eussent peu fait pour nous, Seigneur, sans vos finances[160];

Par là de nos mutins le feu Roi vint à bout; 875

Et pour en bien parler, nous vous devons le tout.

Nous avons honoré votre ami, votre gendre,

Jusqu'à ce qu'à vous-même il ait osé se prendre;

Mais voyant son pouvoir, de vos succès jaloux,

Passer en tyrannie, et s'armer contre vous.... 880

CÉSAR.

Tout beau: que votre haine en son sang assouvie

N'aille point à sa gloire; il suffit de sa vie.

N'avancez rien ici que Rome ose nier;

Et justifiez-vous sans le calomnier[161].

PTOLOMÉE.

Je laisse donc aux Dieux à juger ses pensées, 885

Et dirai seulement qu'en vos guerres passées,

Où vous fûtes forcé par tant d'indignités,

Tous nos vœux ont été pour vos prospérités[162];

Que comme il vous traitoit en mortel adversaire,

J'ai cru sa mort pour vous un malheur nécessaire; 890

Et que sa haine injuste, augmentant tous les jours,

Jusque dans les enfers chercheroit du secours;

Ou qu'enfin, s'il tomboit dessous votre puissance,

Il nous falloit pour vous craindre votre clémence,

Et que le sentiment d'un cœur trop généreux, 895

Usant mal de vos droits, vous rendît malheureux.

J'ai donc considéré qu'en ce péril extrême

Nous vous devions, Seigneur, servir malgré vous-même;

Et sans attendre d'ordre en cette occasion,

Mon zèle ardent l'a prise à ma confusion. 900

Vous m'en désavouez, vous l'imputez à crime;

Mais pour servir César rien n'est illégitime.

J'en ai souillé mes mains pour vous en préserver:

Vous pouvez en jouir, et le désapprouver;

Et j'ai plus fait pour vous, plus l'action est noire, 905

Puisque c'est d'autant plus vous immoler ma gloire,

Et que ce sacrifice, offert par mon devoir,

Vous assure la vôtre avec votre pouvoir.

CÉSAR.

Vous cherchez, Ptolomée, avecque trop de ruses[163],

De mauvaises couleurs et de froides excuses. 910

Votre zèle étoit faux, si seul il redoutoit

Ce que le monde entier à pleins vœux souhaitoit,

Et s'il vous a donné ces craintes trop subtiles,

Qui m'ôtent tout le fruit de nos guerres civiles,

Où l'honneur seul m'engage, et que pour terminer 915

Je ne veux que celui de vaincre et pardonner,

Où mes plus dangereux et plus grands adversaires,

Sitôt qu'ils sont vaincus, ne sont plus que mes frères;

Et mon ambition ne va qu'à les forcer,

Ayant dompté leur haine, à vivre[164] et m'embrasser. 920

Oh! combien d'allégresse une si triste guerre

Auroit-elle laissé dessus toute la terre,

Si Rome avoit pu voir marcher en même char[165],

Vainqueurs de leur discorde, et Pompée et César!

Voilà ces grands malheurs que craignoit votre zèle. 925

O crainte ridicule autant que criminelle!

Vous craigniez ma clémence! ah! n'ayez plus ce soin;

Souhaitez-la plutôt, vous en avez besoin.

Si je n'avois égard qu'aux lois de la justice[166],

Je m'apaiserois Rome avec votre supplice, 930

Sans que ni vos respects, ni votre repentir,

Ni votre dignité vous pussent garantir[167];

Votre trône lui-même en seroit le théâtre;

Mais voulant épargner le sang de Cléopatre,

J'impute à vos flatteurs toute la trahison, 935

Et je veux voir comment vous m'en ferez raison.

Suivant les sentiments dont vous serez capable,

Je saurai vous tenir innocent ou coupable.

Cependant à Pompée élevez des autels:

Rendez-lui les honneurs qu'on rend aux immortels; 940

Par un prompt sacrifice expiez tous vos crimes;

Et surtout pensez bien au choix de vos victimes.

Allez y donner ordre, et me laissez ici

Entretenir les miens sur quelque autre souci.

SCÈNE III.

CÉSAR, ANTOINE, LÉPIDE.

CÉSAR.

Antoine, avez-vous vu cette reine adorable? 945

ANTOINE.

Oui, Seigneur, je l'ai vue: elle est incomparable[168];

Le ciel n'a point encor, par de si doux accords,

Uni tant de vertus aux grâces d'un beau corps.

Une majesté douce épand sur son visage

De quoi s'assujettir le plus noble courage; 950

Ses yeux savent ravir, son discours sait charmer;

Et si j'étois César, je la voudrois aimer[169].

CÉSAR.

Comme a-t-elle reçu les offres de ma flamme?

ANTOINE.

Comme n'osant la croire, et la croyant dans l'âme;

Par un refus modeste et fait pour inviter, 955

Elle s'en dit indigne, et la croit mériter.

CÉSAR.

En pourrai-je être aimé?

ANTOINE.

Douter qu'elle vous aime,

Elle qui de vous seul attend son diadème,

Qui n'espère qu'en vous! douter de ses ardeurs,

Vous qui pouvez la mettre au faîte des grandeurs[170]! 960

Que votre amour sans crainte à son amour prétende:

Au vainqueur de Pompée il faut que tout se rende;

Et vous l'éprouverez. Elle craint toutefois

L'ordinaire mépris que Rome fait des rois,

Et surtout elle craint l'amour de Calphurnie; 965

Mais l'une et l'autre crainte à votre aspect bannie,

Vous ferez succéder un espoir assez doux,

Lorsque vous daignerez lui dire un mot pour vous.

CÉSAR.

Allons donc l'affranchir[171] de ces frivoles craintes,

Lui montrer de mon cœur les sensibles atteintes; 970

Allons, ne tardons plus.

ANTOINE.

Avant que de la voir,

Sachez que Cornélie est en votre pouvoir;

Septime vous l'amène, orgueilleux de son crime,

Et pense auprès de vous se mettre en haute estime.

Dès qu'ils ont abordé, vos chefs, par vous instruits[172], 975

Sans leur rien témoigner, les ont ici conduits.

CÉSAR.

Qu'elle entre. Ah! l'importune et fâcheuse nouvelle!

Qu'à mon impatience elle semble cruelle!

O ciel! et ne pourrai-je enfin à mon amour

Donner en liberté ce qui reste du jour? 980

SCÈNE IV.

CÉSAR, CORNÉLIE, ANTOINE, LÉPIDE, SEPTIME.

SEPTIME.

Seigneur....

CÉSAR.

Allez, Septime, allez vers votre maître.

César ne peut souffrir la présence d'un traître,

D'un Romain lâche assez pour servir sous un roi,

Après avoir servi sous Pompée et sous moi.

(Septime rentre.)

CORNÉLIE.

César, car le destin, que dans tes fers je brave[173], 985

Me fait ta prisonnière et non pas ton esclave,

Et tu ne prétends pas qu'il m'abatte le cœur

Jusqu'à te rendre hommage, et te nommer seigneur:

De quelque rude trait qu'il m'ose avoir frappée,

Veuve du jeune Crasse[174], et veuve de Pompée, 990

Fille de Scipion, et pour dire encor plus,

Romaine, mon courage est encore au-dessus;

Et de tous les assauts que sa rigueur me livre,

Rien ne me fait rougir que la honte de vivre.

J'ai vu mourir Pompée, et ne l'ai pas suivi; 995

Et bien que le moyen m'en aye été ravi,

Qu'une pitié cruelle à mes douleurs profondes

M'aye ôté le secours et du fer et des ondes,

Je dois rougir pourtant, après un tel malheur,

De n'avoir pu mourir d'un excès de douleur: 1000

Ma mort étoit ma gloire, et le destin m'en prive

Pour croître mes malheurs et me voir ta captive.

Je dois bien toutefois rendre grâces aux Dieux[175]

De ce qu'en arrivant je te trouve en ces lieux,

Que César y commande, et non pas Ptolomée. 1005

Hélas! et sous quel astre, ô ciel! m'as-tu formée,

Si je leur dois des vœux de ce qu'ils ont permis[176]

Que je rencontre ici mes plus grands ennemis,

Et tombe entre leurs mains plutôt qu'aux mains d'un prince

Qui doit à mon époux son trône et sa province?

César, de ta victoire écoute moins le bruit:

Elle n'est que l'effet du malheur qui me suit;

Je l'ai porté pour dot chez Pompée et chez Crasse;

Deux fois du monde entier j'ai causé la disgrâce,

Deux fois de mon hymen le nœud mal assorti 1015

A chassé tous les Dieux du plus juste parti:

Heureuse en mes malheurs, si ce triste hyménée,

Pour le bonheur de Rome, à César m'eût donnée,

Et si j'eusse avec moi porté dans ta maison

D'un astre envenimé l'invincible poison! 1020

Car enfin n'attends pas que j'abaisse ma haine:

Je te l'ai déjà dit, César, je suis Romaine;

Et quoique ta captive, un cœur comme le mien,

De peur de s'oublier, ne te demande rien.

Ordonne; et sans vouloir qu'il tremble ou s'humilie,

Souviens-toi seulement que je suis Cornélie.

CÉSAR.

O d'un illustre époux noble et digne moitié,

Dont le courage étonne, et le sort fait pitié!

Certes, vos sentiments font assez reconnoître

Qui vous donna la main, et qui vous donna l'être; 1030

Et l'on juge aisément, au cœur que vous portez,

Où vous êtes entrée, et de qui vous sortez.

L'âme du jeune Crasse, et celle de Pompée,

L'une et l'autre vertu par le malheur trompée,

Le sang des Scipions protecteur de nos Dieux, 1035

Parlent par votre bouche et brillent dans vos yeux;

Et Rome dans ses murs ne voit point de famille

Qui soit plus honorée ou de femme ou de fille.

Plût au grand Jupiter, plût à ces mêmes Dieux,

Qu'Annibal eût bravés jadis sans vos aïeux, 1040

Que ce héros si cher dont le ciel vous sépare

N'eût pas si mal connu la cour d'un roi barbare,

Ni mieux aimé tenter une incertaine foi,

Que la vieille amitié qu'il eût trouvée en moi;

Qu'il eût voulu souffrir qu'un bonheur de mes armes

Eût vaincu ses soupçons, dissipé ses alarmes;

Et qu'enfin, m'attendant sans plus se défier,

Il m'eût donné moyen de me justifier!

Alors, foulant aux pieds la discorde et l'envie,

Je l'eusse conjuré de se donner la vie, 1050

D'oublier ma victoire, et d'aimer un rival

Heureux d'avoir vaincu pour vivre son égal;

J'eusse alors regagné son âme satisfaite[177],

Jusqu'à lui faire aux Dieux pardonner sa défaite;

Il eût fait à son tour, en me rendant son cœur, 1055

Que Rome eût pardonné la victoire au vainqueur.

Mais puisque par sa perte, à jamais sans seconde,

Le sort a dérobé cette allégresse au monde,

César s'efforcera de s'acquitter vers vous

De ce qu'il voudroit rendre à cet illustre époux. 1060

Prenez donc en ces lieux liberté toute entière:

Seulement pour deux jours soyez ma prisonnière,

Afin d'être témoin, comme après nos débats

Je chéris sa mémoire et venge son trépas,

Et de pouvoir apprendre à toute l'Italie 1065

De quel orgueil nouveau m'enfle la Thessalie.

Je vous laisse à vous-même et vous quitte un moment.

Choisissez-lui, Lépide, un digne appartement;

Et qu'on l'honore ici, mais en dame romaine,

C'est-à-dire un peu plus qu'on n'honore la Reine. 1070

Commandez, et chacun aura soin d'obéir.

CORNÉLIE.

O ciel, que de vertus vous me faites haïr[178]!

FIN DU TROISIÈME ACTE.

NOTES:

[147] _Var._ S'il en a rendu grâce, ou s'il l'a dédaigné.

(1644-56)

[148] _Var._ Ce qu'à nos assassins enfin il a pu dire. (1644-64)

[149] Pour: _se sont éloignés de la ville._ Voyez le _Lexique_.

[150] A cette époque ce mot se rencontre assez fréquemment au

masculin en ce sens. Voyez le _Lexique_.

[151] _Var._ Il éprouva toujours la faveur de son Mars. (1644-56)

[152] _Var._ Consulte à sa raison sa joie et ses douleurs,

Examine, choisit, laisse couler des pleurs. (1644-56)

[153] Pompée n'avait épousé Cornélie qu'après la mort de sa

seconde femme, Julie, fille de César.

[154] «Un homme qui demeure sur le théâtre, seulement pour

entendre ce que diront ceux qu'il y voit entrer, fait une liaison

de présence sans discours, qui souvent a mauvaise grâce.... Ainsi

dans le troisième acte de _Pompée_, Achorée, après avoir rendu

compte à Charmion de la réception que César a faite au Roi quand

il lui a présenté la tête de ce héros, demeure sur le théâtre, où

il voit venir l'un et l'autre, seulement pour entendre ce qu'ils

diront, et le rapporter à Cléopatre.» (_Discours des trois

unités_, tome I, p. 103.)

[155] _Var._ Ai-je vaincu pour vous dans le sang de Pharsale?

(1648-54 et 56)

_Var._ Ai-je vaincu pour vous dans le champ de Pharsale?

(1655)

[156] Mithridate avait fait égorger à la fois dans les villes de

l'Asie tous les Romains qui s'y trouvaient.

[157] _Var._ Et que s'il eût vaincu, votre esprit complaisant.

(1644-56)

[158] On a rapproché de ce passage ce vers bien connu des

_Pontiques_ d'Ovide (livre II, épître III, vers 10):

_Et cum fortuna statque caditque fides._

[159] _Var._ Jugez si vos discours me rendent mes esprits.

(1644-56)

[160] Voyez plus haut, p. 32, note 2.

[161] _Var._ Et justifiez-vous sans la calomnier. (1648-56)

[162] Toutes les éditions, excepté celles de 1644 et de 1655,

donnent: «_par_ vos prospérités;» nous avons néanmoins adopté la

leçon _pour_, qui nous paraît seule offrir un sens.

[163] _Var._ Votre lâche attentat cherche avec trop de ruses.

(1660-64)

[164] Les éditions de 1644 in-12 et de 1648-56 portent, par une

erreur singulière: «à vaincre,» pour: «à vivre.»

[165] _Var._ Si l'on voyoit marcher dessus un même char.

(1644-64)

[166] En marge, dans les éditions de 1644: _Antoine sort sur le

théâtre_.

[167] _Var._ Ni votre dignité vous en pût garantir. (1644-56)

[168] _Var._ Je l'ai vue, ô César, elle est incomparable.

(1644-56)

[169] Voyez plus loin la note du vers 392 de _la Suite du

Menteur_.

[170] _Var._ Vous qui la pouvez mettre au faîte des grandeurs.

(1644-60)

[171] L'édition de 1682 donne _l'affermir_, pour _l'affranchir_.

[172] _Var._ Sitôt qu'ils ont pris port, vos chefs, par vous

instruits. (1644-64)

[173] _Var._ César, car le destin, qui m'outre et que je brave.

(1644-56)

[174] Cornélie avait épousé Pompée un an après la mort du jeune

Crassus, fils du triumvir, qui avait péri avec son père dans la

guerre des Parthes.

[175] _Var._ Encore ai-je sujet de rendre grâce aux Dieux.

(1644-56)

[176] _Var._ Si je dois grâce aux Dieux de ce qu'ils ont permis.

(1644-56)

[177] _Var._ Alors, l'esprit content et l'âme satisfaite,

Je l'eusse fait aux Dieux pardonner sa défaite. (1644-56)

[178] «Me sera-t-il permis de rapporter ici que Mlle de Lenclos,

pressée de se rendre aux offres d'un grand seigneur qu'elle

n'aimait point, et dont on lui vantait la probité et le mérite,

répondit:

O ciel, que de vertus vous me faites haïr!

C'est le privilége des beaux vers d'être cités en toute occasion,

et c'est ce qui n'arrive jamais à la prose.» (_Voltaire._)

ACTE IV.

SCÈNE PREMIÈRE.

PTOLOMÉE, ACHILLAS, PHOTIN.

PTOLOMÉE.

Quoi? de la même main et de la même épée

Dont il vient d'immoler le malheureux Pompée,

Septime, par César indignement chassé, 1075

Dans un tel désespoir à vos yeux a passé?

ACHILLAS.

Oui, Seigneur; et sa mort a de quoi vous apprendre[179]

La honte qu'il prévient et qu'il vous faut attendre.

Jugez quel est César à ce courroux si lent[180].

Un moment pousse et rompt un transport violent; 1080

Mais l'indignation qu'on prend avec étude

Augmente avec le temps, et porte un coup plus rude;

Ainsi n'espérez pas de le voir modéré:

Par adresse il se fâche après s'être assuré.

Sa puissance établie, il a soin de sa gloire. 1085

Il poursuivoit Pompée, et chérit sa mémoire;

Et veut tirer à soi, par un courroux accort,

L'honneur de sa vengeance et le fruit de sa mort.

PTOLOMÉE.

Ah! si je t'avois cru, je n'aurois pas de maître:

Je serois dans le trône où le ciel m'a fait naître; 1090

Mais c'est une imprudence assez commune aux rois

D'écouter trop d'avis, et se tromper au choix;

Le destin les aveugle au bord du précipice;

Ou si quelque lumière en leur âme se glisse,

Cette fausse clarté, dont il les éblouit, 1095

Les plonge dans un gouffre, et puis s'évanouit.

PHOTIN.

J'ai mal connu César; mais puisqu'en son estime

Un si rare service est un énorme crime,

Il porte dans son flanc de quoi nous en laver[181];

C'est là qu'est notre grâce, il nous l'y faut trouver. 1100

Je ne vous parle plus de souffrir sans murmure,

D'attendre son départ pour venger cette injure;

Je sais mieux conformer les remèdes au mal:

Justifions sur lui la mort de son rival;

Et notre main alors également trempée 1105

Et du sang de César et du sang de Pompée,

Rome, sans leur donner de titres différents,

Se croira par vous seul libre de deux tyrans.

PTOLOMÉE.

Oui, par là seulement ma perte est évitable[182]:

C'est trop craindre un tyran que j'ai fait redoutable.

Montrons que sa fortune est l'œuvre de nos mains;

Deux fois en même jour disposons des Romains;

Faisons leur liberté comme leur esclavage.

César, que tes exploits n'enflent plus ton courage;

Considère les miens, tes yeux en sont témoins. 1115

Pompée étoit mortel, et tu ne l'es pas moins;

Il pouvoit plus que toi; tu lui portois envie;

Tu n'as, non plus que lui, qu'une âme et qu'une vie;

Et son sort que tu plains te doit faire penser

Que ton cœur est sensible, et qu'on peut le percer[183]. 1120

Tonne, tonne à ton gré, fais peur de ta justice:

C'est à moi d'apaiser Rome par ton supplice;

C'est à moi de punir ta cruelle douceur,

Qui n'épargne en un roi que le sang de sa sœur.

Je n'abandonne plus ma vie et ma puissance[184] 1125

Au hasard de sa haine ou de ton inconstance;

Ne crois pas que jamais tu puisses à ce prix[185]

Récompenser sa flamme ou punir ses mépris:

J'emploierai contre toi de plus nobles maximes.

Tu m'as prescrit tantôt de choisir des victimes, 1130

De bien penser au choix[186]; j'obéis, et je voi

Que je n'en puis choisir de plus dignes[187] que toi,

Ni dont le sang offert, la fumée et la cendre

Puissent mieux satisfaire aux mânes de ton gendre.

Mais ce n'est pas assez, amis, de s'irriter: 1135

Il faut voir quels moyens on a d'exécuter;

Toute cette chaleur est peut-être inutile;

Les soldats du tyran sont maîtres de la ville;

Que pouvons-nous contre eux? et pour les prévenir,

Quel temps devons-nous prendre, et quel ordre tenir?

ACHILLAS.

Nous pouvons tout, Seigneur, en l'état où nous sommes[188].

A deux milles d'ici vous avez six mille hommes,

Que depuis quelques jours, craignant des remuements,

Je faisois tenir prêts à tous événements.

Quelques soins qu'ait César, sa prudence est déçue. 1145

Cette ville a sous terre une secrète issue,

Par où fort aisément on les peut cette nuit

Jusque dans le palais introduire sans bruit;

Car contre sa fortune aller à force ouverte,

Ce seroit trop courir vous-même à votre perte. 1150

Il nous le faut surprendre au milieu du festin,

Enivré des douceurs de l'amour et du vin.

Tout le peuple est pour nous. Tantôt, à son entrée,

J'ai remarqué l'horreur que ce peuple a montrée[189]

Lorsque avec tant de fast[190] il a vu ses faisceaux 1155

Marcher arrogamment et braver nos drapeaux;

Au spectacle insolent de ce pompeux outrage

Ses farouches regards étinceloient de rage:

Je voyois sa fureur à peine se dompter;

Et pour peu qu'on le pousse, il est prêt d'éclater; 1160

Mais surtout les Romains que commandoit Septime,

Pressés de la terreur que sa mort leur imprime,

Ne cherchent qu'à venger par un coup généreux

Le mépris qu'en leur chef ce superbe a fait d'eux.

PTOLOMÉE.

Mais qui pourra de nous approcher sa personne, 1165

Si durant le festin sa garde l'environne?

PHOTIN.

Les gens de Cornélie, entre qui vos Romains

Ont déjà reconnu des frères, des germains,

Dont l'âpre déplaisir leur a laissé paroître

Une soif d'immoler leur tyran à leur maître: 1170

Ils ont donné parole, et peuvent, mieux que nous,

Dans les flancs de César porter les premiers coups.

Son faux art de clémence, ou plutôt sa folie,

Qui pense gagner Rome en flattant Cornélie,

Leur donnera sans doute un assez libre accès 1175

Pour de ce grand dessein assurer le succès.

Mais voici Cléopatre: agissez avec feinte,

Seigneur, et ne montrez que foiblesse et que crainte[191].

Nous allons vous quitter, comme objets odieux

Dont l'aspect importun offenseroit ses yeux. 1180

PTOLOMÉE.

Allez, je vous rejoins.

SCÈNE II.

PTOLOMÉE, CLÉOPATRE, ACHORÉE, CHARMION.

CLÉOPATRE.

J'ai vu César, mon frère,

Et de tout mon pouvoir combattu sa colère.

PTOLOMÉE.

Vous êtes généreuse; et j'avois attendu

Cet office[192] de sœur que vous m'avez rendu.

Mais cet illustre amant vous a bientôt quittée. 1185

CLÉOPATRE.

Sur quelque brouillerie, en la ville excitée:

Il a voulu lui-même apaiser les débats

Qu'avec nos citoyens ont eus[193] quelques soldats[194];

Et moi, j'ai bien voulu moi-même vous redire

Que vous ne craigniez rien pour vous ni votre empire;

Et que le grand César blâme votre action

Avec moins de courroux que de compassion.

Il vous plaint d'écouter ces lâches politiques

Qui n'inspirent aux rois que des mœurs tyranniques:

Ainsi que la naissance, ils ont les esprits bas. 1195

En vain on les élève à régir des États:

Un cœur né pour servir sait mal comme on commande;

Sa puissance l'accable alors qu'elle est trop grande;

Et sa main, que le crime en vain fait redouter,

Laisse choir le fardeau qu'elle ne peut porter. 1200

PTOLOMÉE.

Vous dites vrai, ma sœur, et ces effets sinistres

Me font bien voir ma faute au choix de mes ministres.

Si j'avois écouté de plus nobles conseils,

Je vivrois dans la gloire où vivent mes pareils;

Je mériterois mieux cette amitié si pure 1205

Que pour un frère ingrat vous donne la nature;

César embrasseroit Pompée en ce palais;

Notre Égypte à la terre auroit rendu la paix,

Et verroit son monarque encore à juste titre

Ami de tous les deux, et peut-être l'arbitre. 1210

Mais puisque le passé ne peut se révoquer[195],

Trouvez bon qu'avec vous mon cœur s'ose expliquer.

Je vous ai maltraitée, et vous êtes si bonne,

Que vous me conservez la vie et la couronne.

Vainquez-vous tout à fait; et par un digne effort 1215

Arrachez Achillas et Photin à la mort:

Elle leur est bien due; ils vous ont offensée;

Mais ma gloire en leur perte est trop intéressée.

Si César les punit des crimes de leur roi,

Toute l'ignominie en rejaillit sur moi: 1220

Il me punit en eux; leur supplice est ma peine.

Forcez, en ma faveur, une trop juste haine.

De quoi peut satisfaire un cœur si généreux

Le sang abject et vil de ces deux malheureux?

Que je vous doive tout: César cherche à vous plaire,

Et vous pouvez d'un mot désarmer sa colère[196].

CLÉOPATRE.

Si j'avois en mes mains leur vie et leur trépas,

Je les méprise assez pour ne m'en venger pas;

Mais sur le grand César je puis fort peu de chose,

Quand le sang de Pompée à mes desirs s'oppose. 1230

Je ne me vante pas de pouvoir le fléchir[197];

J'en ai déjà parlé, mais il a su gauchir;

Et tournant le discours sur une autre matière,

Il n'a ni refusé, ni souffert ma prière.

Je veux bien toutefois encor m'y hasarder, 1235

Mes efforts redoublés pourront mieux succéder;

Et j'ose croire....

PTOLOMÉE.

Il vient; souffrez que je l'évite:

Je crains que ma présence à vos yeux ne l'irrite[198],

Que son courroux ému ne s'aigrisse à me voir;

Et vous agirez seule avec plus de pouvoir. 1240

SCÈNE III.

CÉSAR, CLÉOPATRE, ANTOINE, LÉPIDE, CHARMION, ACHORÉE, ROMAINS.

CÉSAR.

Œuvres de P. Corneille, Tome 04 · 第 4 / 30 段