Il est juste, et César est tout prêt de vous rendre

Ce reste où vous avez tant de droit de prétendre;

Mais il est juste aussi qu'après tant de sanglots

A ses mânes errants nous rendions le repos,

Qu'un bûcher allumé par ma main et la vôtre 1685

Le venge pleinement de la honte de l'autre,

Que son ombre s'apaise en voyant notre ennui,

Et qu'une urne plus digne et de vous et de lui,

Après la flamme éteinte et les pompes finies,

Renferme avec éclat ses cendres réunies. 1690

De cette même main dont il fut combattu,

Il verra des autels dressés à sa vertu;

Il recevra des vœux, de l'encens, des victimes,

Sans recevoir par là d'honneurs que légitimes[242]:

Pour ces justes devoirs je ne veux que demain; 1695

Ne me refusez pas ce bonheur souverain.

Faites un peu de force à votre impatience;

Vous êtes libre après: partez en diligence;

Portez à notre Rome un si digne trésor;

Portez....

CORNÉLIE.

Non pas, César, non pas à Rome encor: 1700

Il faut que ta défaite et que tes funérailles

A cette cendre aimée en ouvrent les murailles;

Et quoiqu'elle la tienne aussi chère que moi,

Elle n'y doit rentrer qu'en triomphant de toi.

Je la porte en Afrique; et c'est là que j'espère 1705

Que les fils de Pompée, et Caton, et mon père,

Secondés par l'effort d'un roi[243] plus généreux[244],

Ainsi que la justice auront le sort pour eux.

C'est là que tu verras sur la terre et sur l'onde

Le débris de Pharsale armer un autre monde; 1710

Et c'est là que j'irai, pour hâter tes malheurs,

Porter de rang en rang ces cendres et mes pleurs.

Je veux que de ma haine ils reçoivent des règles,

Qu'ils suivent au combat des urnes au lieu d'aigles;

Et que ce triste objet porte en leur souvenir[245] 1715

Les soins de le venger, et ceux de te punir.

Tu veux à ce héros rendre un devoir suprême:

L'honneur que tu lui rends rejaillit sur toi-même;

Tu m'en veux pour témoin: j'obéis au vainqueur;

Mais ne présume pas toucher par là mon cœur. 1720

La perte que j'ai faite est trop irréparable;

La source de ma haine est trop inépuisable:

A l'égal de mes jours je la ferai durer;

Je veux vivre avec elle, avec elle expirer.

Je t'avouerai pourtant, comme vraiment Romaine,

Que pour toi mon estime est égale à ma haine;

Que l'une et l'autre est juste, et montre le pouvoir,

L'une de ta vertu, l'autre de mon devoir[246];

Que l'une est généreuse, et l'autre intéressée,

Et que dans mon esprit l'une et l'autre est forcée. 1730

Tu vois que ta vertu, qu'en vain on veut trahir[247],

Me force de priser ce que je dois haïr:

Juge ainsi de la haine où mon devoir me lie;

La veuve de Pompée y force Cornélie.

J'irai, n'en doute point, au sortir de ces lieux, 1735

Soulever contre toi les hommes et les Dieux;

Ces Dieux qui t'ont flatté, ces Dieux qui m'ont trompée,

Ces Dieux qui dans Pharsale ont mal servi Pompée,

Qui la foudre à la main l'ont pu voir égorger:

Ils connoîtront leur faute, et le voudront venger. 1740

Mon zèle, à leur refus, aidé de sa mémoire,

Te saura bien sans eux arracher la victoire:

Et quand tout mon effort se trouvera rompu,

Cléopatre fera ce que je n'aurai pu.

Je sais quelle est ta flamme et quelles sont ses forces,

Que tu n'ignores pas comme on fait les divorces,

Que ton amour t'aveugle, et que pour l'épouser

Rome n'a point de lois que tu n'oses briser;

Mais sache aussi qu'alors la jeunesse romaine

Se croira tout permis sur l'époux d'une reine, 1750

Et que de cet hymen tes amis indignés

Vengeront sur ton sang leurs avis dédaignés.

J'empêche ta ruine, empêchant tes caresses.

Adieu: j'attends demain l'effet de tes promesses.

SCÈNE V.

CÉSAR, CLÉOPATRE, ANTOINE, LÉPIDE, ACHORÉE, CHARMION.

CLÉOPATRE.

Plutôt qu'à ces périls je vous puisse exposer, 1755

Seigneur, perdez en moi ce qui les peut causer:

Sacrifiez ma vie au bonheur de la vôtre;

Le mien sera trop grand, et je n'en veux point d'autre,

Indigne que je suis d'un César pour époux,

Que de vivre en votre âme, étant morte pour vous. 1760

CÉSAR.

Reine, ces vains projets sont le seul avantage

Qu'un grand cœur impuissant a du ciel en partage:

Comme il a peu de force, il a beaucoup de soins;

Et s'il pouvoit plus faire, il souhaiteroit moins.

Les Dieux empêcheront l'effet de ces augures, 1765

Et mes félicités n'en seront pas moins pures,

Pourvu que votre amour gagne sur vos douleurs,

Qu'en faveur de César vous tarissiez vos pleurs,

Et que votre bonté, sensible à ma prière,

Pour un fidèle amant oublie un mauvais frère. 1770

On aura pu vous dire avec quel déplaisir

J'ai vu le désespoir qu'il a voulu choisir;

Avec combien d'efforts j'ai voulu le défendre

Des paniques terreurs qui l'avoient pu surprendre.

Il s'est de mes bontés jusqu'au bout défendu, 1775

Et de peur de se perdre il s'est enfin perdu.

Oh! honte pour César, qu'avec tant de puissance,

Tant de soins de vous rendre entière obéissance[248],

Il n'ait pu toutefois, en ces événements,

Obéir au premier de vos commandements! 1780

Prenez-vous-en au ciel, dont les ordres sublimes

Malgré tous nos efforts savent punir les crimes;

Sa rigueur envers lui vous ouvre un sort plus doux,

Puisque par cette mort l'Égypte est toute à vous.

CLÉOPATRE.

Je sais que j'en reçois un nouveau diadème, 1785

Qu'on n'en peut accuser que les Dieux et lui-même;

Mais comme il est, Seigneur, de la fatalité

Que l'aigreur soit mêlée à la félicité,

Ne vous offensez pas si cet heur de vos armes,

Qui me rend tant de biens, me coûte un peu de larmes,

Et si voyant sa mort due à sa trahison,

Je donne à la nature ainsi qu'à la raison.

Je n'ouvre point les yeux sur ma grandeur si proche,

Qu'aussitôt à mon cœur mon sang ne le reproche;

J'en ressens dans mon âme un murmure secret, 1795

Et ne puis remonter au trône sans regret[249].

ACHORÉE.

Un grand peuple, Seigneur, dont cette cour est pleine,

Par des cris redoublés demande à voir sa reine,

Et tout impatient déjà se plaint aux cieux

Qu'on lui donne trop tard un bien si précieux. 1800

CÉSAR.

Ne lui refusons plus le bonheur qu'il désire:

Princesse, allons par là commencer votre empire.

Fasse le juste ciel, propice à mes desirs,

Que ces longs cris de joie étouffent vos soupirs,

Et puissent ne laisser dedans votre pensée 1805

Que l'image des traits dont mon âme est blessée!

Cependant, qu'à l'envi ma suite et votre cour

Préparent pour demain la pompe d'un beau jour,

Où dans un digne emploi l'une et l'autre occupée

Couronne Cléopatre et m'apaise Pompée, 1810

Élève à l'une un trône, à l'autre des autels,

Et jure à tous les deux des respects immortels.

FIN DU CINQUIÈME ET DERNIER ACTE.

NOTES:

[211] «Garnier, du temps de Henri III, fit paraître Cornélie,

tenant en main l'urne de Pompée. Elle dit (acte III, scène III):

O douce et chère cendre! ô cendre déplorable!

Qu'avecque vous ne suis-je, ô femme misérable!

C'est la même idée, mais elle est grossièrement rendue dans

Garnier, et admirablement dans Corneille. L'expression fait la

poésie.» (_Voltaire._)--Voyez la _Notice_, p. 5.

[212] _Var._ De n'éteindre jamais, ni laisser affoiblir

L'ardeur de le venger dont je veux m'ennoblir. (1644-56)

[213] _Var._ Madame, je portai mes pas et mes sanglots. (1644-56)

[214] Dans la _Pharsale_ (livre VIII, vers 715 et 716), Cordus

est un questeur de Pompée, qui avait accompagné son général dans

sa fuite.

[215] Les éditions de 1644 portent, par erreur évidemment: «dont

la tête coupée.»

[216] _Var._ [Tu peux même à sa veuve en reporter la cendre[216-a],]

Dans ces murs que tu vois bâtis par Alexandre. (1644-56)

[216-a] Tu peux même à sa veuve en rapporter la cendre. (1644

in-12 et 48-56)

[217] _Var._ Ces restes d'un héros par le feu consommé. (1644-56)

[218] _Var._ Tout un grand peuple armé fuyoit devers le port.

(1644-56)

[219] _Var._ Montroit de sa justice un exemple assez beau.

(1644-68)

[220] _Var._ Et lui dis que je cours achever sa vengeance.

(1644-56)

[221] «Les curieux ne seront pas fâchés de savoir que Garnier

avait donné les mêmes sentiments à Cornélie. Philippe lui dit

(acte III, scène III):

César plora sa mort.

Corélie répond:

Il plora mort celui

Qu'il n'eût voulu souffrir être vif comme lui.»

(_Voltaire._)

[222] _Var._ Quand on s'y voit forcé par son propre danger.

(1644-63)--Voyez ci-dessus la _Notice_, p. 5, et la note 1 de la

p. 87.

[223] _Var._ Et que cet intérêt qu'on prend pour sa mémoire.

(1644 et 60-63)

[224] _Var._ Le ciel règle souvent les effets par les causes.

(1644 in-4º)

_Var._ Le ciel règle souvent les effets pour les causes.

(1644 in-12)

[225] _Var._ A quels souhaits le ciel aura mieux répondu.

(1644-56)

[226] _Var._ Ah! ce n'est pas ses soins que je veux qu'on me die.

(1644-63)

[227] Voyez ci-dessus, vers 1146 et suivants.

[228] _Var._ Ce qui dans ses vaisseaux restoit des gens de

guerre. (1644)

[229] _Var._ Du moins César l'eût fait, s'il l'avoit consenti.

(1644-56)

[230] _Var._ Ni vos vœux ni nos soins n'ont pu le secourir:

Malgré César et vous il a voulu périr. (1644-56)

[231] _Var._ Dont éclatent les morts des plus dignes monarques.

(1644-56)

[232] _Var._ Et sa perte aux Romains a bien coûté du sang.

(1644-56)

[233] _Var._ Pour réserver sa tête aux hontes d'un supplice.

(1644-56)

[234] _Var._ Et son cœur indigné, que cette erreur abuse.

(1644-56)

[235] _Var._ D'un tel nombre à la foule accablent ce vaisseau.

(1644-56)

[236] L'auteur du livre _de la Guerre d'Alexandrie_ (chapitre

XXXI) raconte que Ptolémée s'enfuit du camp, et qu'il périt de la

manière que dit ici Corneille.

[237] _Var._ Il vous proclame reine; et quoique ses Romains

Au sang que vous pleurez n'aient point trempé leurs mains,

Il montre toutefois un déplaisir extrême. (1644-56)

[238] _Var._ Qui pourra mieux que moi vous dire la douleur.

(1644-56)

[239] _Var._ Je n'y puis plus rien voir qu'un funeste rivage.

(1644-56)

[240] _Var._ Qu'aux changements du Roi pousse un peuple

inconstant. (1652-56)

[241] _Var._ Et de tous les objets celui qui plus m'afflige,

J'y vois toujours en toi l'ennemi qui m'oblige. (1644-56)

[242] _Var._ Et ne recevra point d'honneurs illégitimes:

Pour ces pieux devoirs je ne veux que demain. (1644-56)

[243] Juba, roi de Numidie.

[244] _Var._ Secondés des efforts d'un roi plus généreux.

(1644-56)

[245] _Var._ Et que ce triste objet porte à leur souvenir.

(1644-56)

[246] _Var._ L'une de la vertu, l'autre de mon devoir. (1644

in-12 et 48-56)

[247] _Var._ Et comme ta vertu, qu'en vain on veut trahir.

(1644-56)

[248] _Var._ Tant de soins pour vous rendre entière obéissance.

(1644-64)

[249] _Var._ Et n'ose remonter au trône sans regret. (1644-56)

APPENDICE.

I

PASSAGES DE LA _PHARSALE_

DE LUCAIN

IMITÉS PAR CORNEILLE ET SIGNALÉS PAR LUI[250].

Vers 52, 53. Metiri sua regna decet, viresque fateri.

(Livre VIII, vers 527.)

55-58. Nec soceri tantum arma fugit, fugit ora senatus,

Cujus thessalicas saturat pars magna volucres.

(VIII, 506, 507.)

61-64. Et metuit gentes quas uno in sanguine mistas

Deseruit, regesque timet quorum omnia mersit.

(VIII, 508, 509.)

70. Tu, Ptolemæe, potes Magni fulcire ruinam,

Sub qua Roma cadit?

(VIII, 528, 529.)

73, 74. Jus et fas multos faciunt, Ptolemæe, nocentes.

(VIII, 484.)

75, 76. Dat pœnas laudata fides, quum sustinet, inquit,

Quos fortuna premit.

(VIII, 485, 486.)

80. .... Fatis accede, Deisque.

(VIII, 486.)

82. Et cole felices.

(VIII, 487.)

84. .... Miseros fuge.

(VIII, 487.)

87, 88. Postquam nulla manet rerum fiducia, quærit

Cum qua gente cadat.

(VIII, 504, 505.)

93. .... Votis tua fovimus arma.

(VIII, 519.)

97-100. Hoc ferrum, quod fata jubent proferre, paravi

Non tibi, sed victo. Feriam tua viscera, Magne;

Malueram soceri.

(VIII, 520-523.)

105, 106. Sceptrorum vis tota perit, quum pendere justa

Incipit.

(VIII, 489, 490.)

109. .... Semper metuet quem sæva pudebunt.

(VIII, 495.)

124. Quicquid non fuerit Magni, dum bella geruntur,

Nec victoris erit.

(VIII, 502, 503.)

461-463. Quippe fides si pura foret....

Venturum tota pharium cum classe tyrannum.

(VIII, 572-574.)

469, 470. .... Longeque a littore casus

Exspectate meos, et in hac cervice tyranni

Explorate fidem.

(VIII, 580-582.)

479, 480. Romanus pharia miles de puppe salutat

Septimius.

(VIII, 596, 597.)

514-516. Involvit vultus, atque indignatus apertum

Fortunæ præbere caput, tunc lumina pressit.

(VIII, 614, 615.)

519, 520. .... Nullo gemitu consensit

ad ictum.

(VIII, 619.)

526-528. Seque probat moriens.

(VIII, 621.)

529-531. Septimius....

.... retegit..., scisso velamine, vultus,

...................

Collaque in oblique ponit languentia rostro,

Tunc nervos venasque secat....

.................

Vindicat hoc pharius dextra gestare satelles.

(VIII, 668-675.)

534-536. Littora Pompeium feriunt, truncusque vadosis

Huc illuc jactatur aquis.

(VIII, 698, 699.)

541, 542. .... Interque suorum

Lapsa manus, rapitur, trepida fugiente carina.

(VIII, 661, 662.)

763, 764. .... Atque os in murmura pulsant

Singultus animæ.

(VIII, 682, 683.)

766-768. Iratamque Deis faciem.

(VIII, 665.)

769, 770. Non primo Cæsar damnarit munera vultu:

.... Vultus, dum crederet, hæsit.

(IX, 1035, 1036.)

783-786. .... Lacrymas non sponte cadentes

Effudit.

(IX, 1038, 1039.)

787. Aufer ab aspectu nostro funesta, satelles,

Regis dona tui.

(IX, 1064, 1065.)

829. Ergo in thessalicis pellæo fecimus arvis

Jus gladio?

(IX, 1073, 1074.)

833, 834. Non tuleram Magnum, mecum Romana regentem:

Te, Ptolemæe, feram?

(IX, 1075, 1076.)

841, 842. .... Nec fallere vos me

Credite victorem: nobis quoque tale paratum

Littoris hospitium.

(IX, 1081-1083.)

845, 846. .... Ne sic mea colla gerantur

Thessaliæ fortuna facit.

(IX, 1083, 1084.)

914-916. .... Unica belli

Præmia civilis, victis donare salutem,

Perdidimus.

(IX, 1066-1068.)

939-941. .... Justo date tura sepulcro,

Et placate caput.

(IX, 1091, 1092.)

999, 1000. Turpe mori post te solo non posse dolore.

(IX, 108.)

1014. Bis nocui mundo.

(VIII, 90.)

1015, 1016. .... Cunctosque fugavi

A causa meliore Deos.

(VIII, 93, 94.)

1017, 1018. O utinam in thalamos invisi Cæsaris issem

Infelix conjux, et nulli læta marito!

(VIII, 88, 89.)

1050-1056. Ut te complexus, positis civilibus armis,

Affectus abs te veteres, vitamque rogarem,

Magne, tuam, dignaque satis mercede laborum

Contentus par esse tibi. Tunc pace fideli

Fecissem ut victus posses ignoscere Divis;

Fecisses ut Roma mihi.

(IX, 1099-1104.)

1058. Læta dies rapta est populis.

(IX, 1097.)

1104-1108. .... Placemus cæde secunda

Hesperias gentes; jugulus mihi Cæsaris haustus

Hoc præstare potest, Pompeii cæde nocentes

Ut populus Romanus amet.

(X, 386-389.)

1110. Quid, miserande, times quem tu facis ipse

timendum?

(IV, 185.)

1116. Quem metuis par hujus erat.

(V, 382.)

1151, 1152. Plenum epulis, madidumque mero, Venerique

paratum

Invenies.

(X, 396, 397.)

1153-1156. Sed fremitu vulgi, fasces et signa querentis

Inferri romana suis, discordia sensit

Pectora.

(X, 11-13.)

1417-1419. In scelus it pharium romani pœna tyranni,

Exemplumque perit.

(X, 343.)

1501, 1502. Una nota est Magno capitis jactura revulsi.

(VIII, 711.)

Corneille n'a extrait de Lucain, pour les rapprocher de ses

imitations, que les passages qu'il a ou le plus fidèlement

traduits, ou du moins imités sciemment et à dessein. Si l'on

voulait y joindre, pour les parties de la pièce dont le sujet se

rencontre avec celui de la _Pharsale_, tous les souvenirs qui

lui étaient restés de l'étude de ce poëme, les ressemblances

lointaines, les idées, les tours, les mots dont il s'était

inspiré et qui ont passé dans ses vers, d'une manière moins

apparente, et le plus souvent, je pense, sans même qu'il y

songeât, on allongerait beaucoup la liste des rapprochements.

Nous nous bornerons à un petit nombre d'exemples, que nous

prendrons çà et là; quelques-uns peut-être ont été omis

involontairement par Corneille dans les citations qu'il a

placées au bas des pages; mais la plupart nous paraissent être

d'autre nature: ou bien ce sont des passages mis en œuvre si

librement qu'ils n'appartiennent pour ainsi dire plus au modèle,

ou bien il s'en était tellement pénétré qu'il n'avait plus

conscience de l'imitation ou de la réminiscence.

Dans le récit d'Achorée, les vers 482-484 reproduisent, sans les

copier, ces quatre vers de Lucain, changés en discours direct:

.... Celsæ de puppe carinæ

In parvam jubet ire ratem, littusque malignum

Incusat, bimaremque vadis frangentibus æstum,

Qui vetet externas terris advertere classes.

(Livre VIII, vers 564-567.)

Les vers 1011-1016 du premier discours de Cornélie à César sont

un frappant souvenir de ce passage:

Fortuna est mutata toris; semperque potentes

Detrahere in cladem fato damnata maritos

Innupsit tepido pellex Cornelia busto.

(III, 21-23.)

Le vers 575 est la traduction de cet autre endroit:

.... Rectorque senatus,

Sed regnantis, erat.

(IX, 194, 195.)

Les trois triomphes mentionnés immédiatement après, au vers 578,

reviennent plusieurs fois dans le poëme latin: voyez livre VI,

vers 817, 818; livre VII, vers 685; livre VIII, vers 553, 554,

et vers 814, 815. «Les monstres de l'Égypte» (vers 582) sont les

_regia monstra_ du livre VIII, vers 613.

Mais nulle part on ne voit mieux que dans la délibération qui

ouvre la tragédie et principalement, je crois, dans le premier

discours de Ptolomée et dans celui de Photin, à quel point

Corneille était plein de la _Pharsale_ et comment il s'en

inspirait. D'abord aux fragments qu'il a cités lui-même du

discours de Photin (_Pothinus_) dans Lucain (livre VIII, vers

484-535), il faudrait joindre plusieurs autres extraits de ce

morceau, si, outre les endroits fidèlement reproduits dans le

_Pompée_, on voulait donner aussi tous ceux qui ont quelque

analogie de pensée ou de forme avec les vers français, ou que

notre poëte a rendus, ou fait sentir, par quelque équivalent.

Ainsi:

Pompeii nunc castra placent quæ deserit orbis?

(Vers 532.)

Thessaliæque reus, nulla tellure receptus,

Sollicitat nostrum, quem nondum perdidit, orbem.

(Vers 510, 511.)

Justior in Magnum nobis, Ptolemæe, querelæ

Causa data est.

(Vers 512, 513.)

.... Exeat aula

Qui volet esse pius; virtus et summa potestas

Non coeunt.

(Vers 493-495.)

Libertas scelerum est quæ regna invisa tuetur,

Sublatusque modus gladiis.

(Vers 491, 492.)

.... Facere omnia sæve

Non impune licet, nisi quum facis.

(Vers 491, 493) etc.

Dans ce même discours de Pothinus se trouve aussi ce que dit

Ptolomée pour clore la délibération:

«Et cédons au torrent qui roule toutes choses.»

(Vers 190.)

Rapimur quo cuncta feruntur.

(Vers 522.)

Aux emprunts faits à cette tirade oratoire, où il était si

naturel de puiser pour cette scène du conseil, nous pouvons

ajouter des traits pris çà et là dans les diverses parties de la

_Pharsale_, et sinon toujours imités de Lucain, au moins

suggérés par lui. Rapprochez, par exemple, des vers 3 et 4 cette

apostrophe latine:

Thessalicæ tantum, Superi, permittitis oræ?

(VII, 302.)

Pour les vers 5 et suivants, voyez ce qui est dit plus haut, p.

27, note 3. «Le droit de l'épée» (vers 13) est la traduction de

_ferri jus_ (livre V, vers 387). L'idée du vers 14 est contenue

dans ce passage:

Hæc fato quæ teste probet quis justius arma

Sumpserit, hæc acies victum factura nocentem est.

(VII, 259, 260.)

Aussitôt après Corneille s'est souvenu de cet autre endroit:

.... Lassata triumphis

Descivit fortuna tuis.

(II, 727, 728.)

Nous ne pousserons pas plus loin ces rapprochements. Ceux qui

précèdent suffisent pour montrer, et c'est là tout ce que nous

voulions faire, qu'outre les imitations directes et frappantes

que notre poëte a lui-même signalées, il y a dans diverses

parties de sa tragédie bon nombre de souvenirs qui font voir

combien était vif le goût qu'il avait pour Lucain, combien il

avait pratiqué ce poëte, et de quelle manière il savait

s'approprier ses beautés et ses défauts.

II

EXTRAITS DE _LA MORT DE POMPÉE_

DE CHAULMER[251].

ARGUMENT.

Après la guerre de Pharsale, Pompée se retire vers Ptolomée, roi

d'Égypte, en dessein d'obtenir de lui quelques nouvelles troupes, avec

lesquelles il pût rallier le débris de sa fortune; mais son dessein ne

réussit pas comme il l'avoit projeté. Le Roi assemble son conseil sur

ce sujet, où trois des plus signalés parlent: l'un en faveur de

Pompée, les deux autres contre lui; l'un à ce qu'il fût chassé,

l'autre à ce qu'il fût mis à mort: à quoi le Roi conclut, et ce qui

est exécuté; ensuite de quoi sa femme, son fils et ceux qui suivoient

son parti se retirèrent avec exécration contre le tyran et toute

l'Égypte. Ce sujet est amplement traité par Plutarque, en la _Vie de

Pompée_, et par Florus, historien romain; par Suétone, et encore plus

au long dans les œuvres de Lucain, poëte romain. Les circonstances

sont de l'invention de l'auteur, dont il a enrichi un si noble sujet

pour ne le mettre point au jour sans les ornements dus à son mérite.

ANALYSE

PAR LES FRÈRES PARFAIT[252].

Nous n'entrerons dans le détail de cette pièce que pour faire voir

«les circonstances de l'invention de l'auteur....»

Après la perte de la bataille de Pharsale, Pompée se réfugie en

Égypte, accompagné de Cornélie, de Sexte et de deux sénateurs. Il est

reçu avec distinction par Parthénie, veuve du dernier roi, et par

Cléopatre, sa fille, qui devient aussitôt amoureuse du fils de

Pompée....

CLÉOPATRE.

.... Lis sur ce visage, et ma mort, et sa cause.

CHARMION.

Qui vit jamais la mort peinte en telle couleur?

CLÉOPATRE.

Comme dedans la glace, on meurt dans la chaleur.

CHARMION.

Le moyen d'amortir le feu qui vous dévore?

CLÉOPATRE.

Allume-le plutôt, c'est un feu que j'adore.

CHARMION.

Je l'entends à peu près.

Elle promet de s'employer. Sexte est tenté de faire une infidélité à

Léonie, sa première maîtresse; cette dernière, qui s'est travestie en

cavalier, conduite par sa jalousie, vient trouver son amant et lui

fait mettre l'épée à la main. Cléopatre interrompt un si brusque

entretien; mais ne pouvant rien gagner sur le cœur de Sexte, qui se

pique de constance, elle ne s'oppose plus à la perte de Pompée, et

ordonne à Théodote d'y concourir. Pendant ce temps-là, Pompée, agité

par un songe affreux, vient le raconter à sa femme. Elle achève de

l'effrayer par le récit du sien. Au quatrième acte, le conseil

d'Égypte s'assemble pour délibérer de son sort. Ptolomée s'y rend à la

cinquième scène; c'est le meilleur endroit de la pièce. M. Corneille a

commencé celle qu'il a donnée depuis sous le même nom, par une

pareille situation. Ici Photin joue le personnage généreux et

conseille de recevoir Pompée. Achillas représente le danger où l'on

s'expose en lui accordant une retraite, et Théodote soutient que le

plus sûr moyen d'éviter l'indignation de César est de lui porter la

tête de son ennemi. Ptolomée s'arrête à ce dernier avis.... On exécute

au cinquième acte ce qui vient d'être résolu. Cornélie partage avec

les spectateurs le déplaisir de voir trancher la tête de Pompée, et la

tragédie finit par les regrets de cette veuve et ceux de son fils....

ACTE IV.

SCÈNE V.

PTOLOMÉE, PHOTIN, ACHILLAS, THÉODOTE.

PTOLOMÉE.

Ministres d'un État, que vos sages génies

Ont toujours garanti de pertes infinies,

C'est maintenant, amis, qu'il est temps de parler;

C'est en cet accident qu'il vous faut signaler,

Et par l'autorité que votre roi vous donne,

Dire ce qui peut faire au bien de sa couronne.

Parlez donc hardiment, et puis ma volonté

Fera de vos avis un dessein arrêté.

PHOTIN[253].

Œuvres de P. Corneille, Tome 04 · 第 6 / 30 段