VI

Le _Parc national d'Armorique_ barré à l'industrie et interdit aux

innovations de la science.--Une diligence!--La vie d'autrefois dans

le décor de jadis.--L'auberge du grand Saint-Yves, à Kernoël.--Où se

découvre un nouveau Sulfatin.

Les vagues de l'Océan battent doucement en caresse le sable étincelant

et doré d'une crique étroite, bordée de belles roches, escarpées par

endroits, sur lesquelles se mamelonnent des masses de verdures

suspendues parfois jusqu'au-dessus des flots. Il fait beau, tout sourit

aujourd'hui, le soleil brille, le murmure du flot, comme une douce et

lente chanson, s'élève parmi les roches où l'écume floconne.

Au fond de la crique, près de quelques barques hissées sur la grève, se

voient quelques vieilles maisons de pêcheurs, couvertes d'un chaume

roux, par-dessus lesquelles, au sommet de l'escarpement rocheux, trois

ou quatre menhirs, fantômes des temps lointains, dressent dans le ciel

leurs têtes grises et moussues. Au loin, sur le bord d'une petite

rivière capricieuse et cascadante, un gros bourg cache à demi ses

maisons sous les ombrages des chênes, des aulnes et des châtaigniers que

perce une belle flèche d'église, élancée et ajourée. Un calme profond

règne sur la région tout entière; d'un bout de l'horizon à l'autre,

aussi loin que l'oeil peut voir par-dessus les lignes de collines

bleuâtres où surgissent aussi d'autres clochers çà et là, nulle trace

d'usines ou d'établissements industriels, gâtant tous les coins de

nature, polluant de leurs déjections infâmes les eaux des rivières,

salissant tout au loin, en haut comme en bas, et jusqu'aux nuages du

ciel; pas de tubes coupant le paysage d'une ligne ennuyeuse et rigide,

point de ces hauts bâtiments indiquant des secteurs d'électricité, point

d'embarcadères aériens, et pas la moindre circulation d'aéronefs dans

l'azur.

Où sommes-nous donc? Avons-nous reculé de cent cinquante ans en arrière,

ou sommes-nous dans une partie du monde si lointaine et si oubliée que

le progrès n'y a pas encore pénétré?

Non pas! Nous sommes en France, sur la mer de Bretagne, dans un coin

détaché des anciens départements du Morbihan et du Finistère, formant,

sous le nom de _Parc national d'Armorique_, un territoire soumis à un

régime particulier.

Bien particulier, en effet. De par une loi d'intérêt social, votée il y

a une cinquantaine d'années, le Parc national a été dans toute son

étendue soustrait au grand mouvement scientifique et industriel qui

commençait alors à bouleverser si rapidement et à transformer

radicalement la surface de la terre, les moeurs, les caractères et les

besoins, les habitudes et la vie de la fourmilière humaine.

De par cette loi préservatrice qui a si sagement, au milieu de ce

bouleversement universel, dans cette course haletante vers le progrès,

songé à garder intact un coin du vieux monde où les hommes puissent

respirer, le Parc national d'Armorique est une terre interdite à toutes

les innovations de la science, barrée à l'industrie. Au poteau marquant

sa frontière, le progrès s'arrête et ne passe pas; il semble que

l'horloge des temps soit détraquée; à quelques lieues des villes où

règne et triomphe en toute intensité notre civilisation scientifique,

nous nous trouvons reportés en plein Moyen âge, au tranquille et

somnolent 19e siècle.

Dans ce Parc national, où se perpétue l'immense calme de la vie

provinciale de jadis, tous les énervés, tous les surmenés de la vie

électrique, tous les cérébraux fourbus et anémiés viennent se retremper,

chercher le repos réparateur, oublier les écrasantes préoccupations du

cabinet de travail, de l'usine ou du laboratoire, loin de tout engin ou

appareil absorbant et énervant, sans Télés, sans phonos, sans tubes,

sous un ciel vide de toute circulation.

Comment les fiancés Georges Lorris et Estelle Lacombe, avec Sulfatin et

son malade La Héronnière, sont-ils ici, au lieu d'étudier en ce moment,

suivant les instructions de Philox Lorris, les hauts fourneaux

électriques du bassin de la Loire ou les volcans artificiels d'Auvergne?

[Illustration: L'INGÉNIEUR MÉDICAL SULFATIN.]

Georges Lorris, dès qu'il eut installé Estelle dans un fauteuil d'osier,

plia soigneusement les instructions de Philox Lorris, les mit dans sa

poche et s'en alla dire deux mots au mécanicien. Aussitôt l'aéronef, qui

avait pris la direction du Sud, vira légèrement sur tribord et pointa

droit vers l'Ouest. Sans doute Sulfatin, qui tâtait le pouls à son

malade, ne s'en aperçut pas, car il ne fit aucune observation. Le temps

était superbe, l'atmosphère, d'une limpidité parfaite, permettait à

l'oeil de fouiller jusqu'en ses moindres détails l'immense panorama qui

semblait avec une vertigineuse rapidité se dérouler sous l'aéronef:

chaînes de collines, plaines jaunes et vertes, capricieusement découpées

par les méandres des rivières, forêts étalées en larges taches d'un vert

sombre, villages, villes, bourgs de plaisance, groupements de villas

élégantes, faubourg de quelque riche cité devinée dans le lointain à sa

couronne de véhicules aériens, agglomérations industrielles, noires

usines aux formes étranges, enveloppées d'une atmosphère d'épaisses

fumées dont la coloration suffit parfois à indiquer le genre d'industrie

exploité...

[Illustration: DÉPART POUR LE VOYAGE DE FIANCAILLES.]

On suivit quelque temps, à 600 mètres au-dessus, le tube de Paris-Brest,

on croisa plusieurs aéronefs ou omnibus de Bretagne, et Sulfatin, qui

contemplait le paysage avec une lorgnette, ne dit rien; on passa

au-dessus des villes de Laval, de Vitré, de Rennes, signalées pourtant à

haute voix par Georges, sans qu'il fit aucune observation.

Ce fut Estelle, plongée comme dans un rêve charmant, qui tout à coup

quitta le bras de Georges.

«Mon Dieu, fit-elle, je n'y songeais pas, tant j'étais heureuse, mais

nous n'allons pas à Saint-Étienne?

--Étudier les hauts fourneaux électriques, forges, laminoirs,

établissements industriels et volcans artificiels, etc., répondit

Georges en souriant; non, Estelle, nous n'y allons pas!...

--Mais les instructions de M. Philox Lorris?

--Je ne me sens pas en train en ce moment pour ce genre d'occupations...

Je serais obligé de faire une trop dure violence à mon esprit, qui est

aujourd'hui entièrement fermé aux beautés de la science et de

l'industrie...

--Pourtant...

--Voudriez-vous me voir devenir un second La Héronnière? Je désire pour

quelque temps, pour le plus longtemps possible, ignorer toutes ces

choses, à moins que vous ne teniez vous-même à vous plonger dans ces

douceurs; je souhaite ne plus entendre parler d'usines, de hauts

fourneaux, d'électricité, de tubes, de toutes ces merveilles modernes

qui nous font la vie si bousculée et si fiévreuse!...»

[Illustration: Une diligence!]

L'aéronef atterrit au dernier débarcadère aérien, à la limite du Parc

national, sans que Sulfatin soulevât la moindre objection. Il était six

heures du soir lorsque les voyageurs touchèrent le sol; immédiatement,

Georges Lorris emmena tout son monde vers un véhicule bizarre, à caisse

jaune, traîné par deux vigoureux petits chevaux.

«Oh! c'est une diligence! s'écria Estelle; j'en ai vu dans les vieux

tableaux! Il y en a encore! Nous allons voyager en diligence, quel

bonheur!

Jusqu'à Kernoël, un pays délicieux, vous verrez! Vous n'êtes pas au bout

de vos étonnements! Dans le Parc national de Bretagne, vous n'allez plus

retrouver rien de ce que vous connaissez... Ce qui me surprend, c'est

que notre ami Sulfatin ne dise rien et ne réclame pas contre ces accrocs

au programme... Son silence me stupéfie; mais ces savants sont si

distraits, que Sulfatin se croit peut-être en aérocab!»

Deux heures de route par des chemins charmants, où rien ne rappelait le

décor de la civilisation moderne: petits villages tranquilles à toits de

chaume, calvaires de granit à personnages sculptés, groupés au pied de

la croix, auberges indiquées par des touffes de gui, troupeaux de porcs

gardés par de vieux bergers à silhouettes fantastiques, apparitions

vraiment surprenantes qui semblaient surgir du fond du passé, ou se

détacher de vieilles peintures de musées, voilà tout ce que le regard

apercevait, défilant sur le côté de la route. Estelle, penchée au

carreau de la diligence, croyait rêver. Sur le pas des portes, dans les

villages, des femmes faisaient tourner des rouets, de vrais rouets,

comme on n'en voit plus que dans les vieilles images; bien mieux, sur

les talus des routes, des femmes, assises dans l'herbe, filaient

l'antique quenouille!

[Illustration: Des femmes faisaient tourner des rouets!]

«Quand on songe, dit Sulfatin, aux grandes usines de Rouen, où quarante

mille balles de laine entrent tous les matins pour se faire laver,

carder, teindre, tisser et en sortent, le soir, transformées en

camisoles, gilets, bas, châles et capuchons!»

Sulfatin n'était pas si distrait qu'on le pensait. Georges le regarda

très surpris. Comment! il savait où l'on allait et il ne réclamait pas!

A toutes les auberges de la route, suivant l'antique usage, le postillon

s'arrêtait, échangeant quelques mots avec les servantes accourues sur la

porte, et prenait une grande bolée de cidre avec un petit verre

d'eau-de-vie. Enfin, après bien des changements de décors plus charmants

et plus surannés les uns que les autres, le conducteur, du bout de son

fouet, indiqua aux voyageurs une flèche d'église qui se dressait en haut

d'une colline.

C'était la toute petite ville de Kernoël, assise dans le cadre d'or des

genêts, au bord d'une petite rivière qui s'en allait trouver la mer à

une demi-lieue. Clic, clac! avec un grand bruit de ferraille secouée et

de claquements de fouet, la diligence traversa la ville au grand galop

de ses chevaux. Jolie petite ville, à la mode de jadis en son cadre de

remparts ébréchés et moussus, ombragés de grands arbres, avec une belle

église grise et jaune en haut de la colline, étendant son ombre

protectrice sur un fouillis de vieux toits, avec des rues tortueuses et

des files serrées de maisons à pignons ardoisés, dont toutes les

poutres sont soutenues par de bonnes figures de saints barbus, par des

animaux bizarres, ou se terminent par de grosses têtes qui font au

passant les plus comiques grimaces.

[Illustration: IL Y A MÊME DES RÉVERBÈRES.]

[Illustration: DOUX REPOS SOUS LES DOLMENS (PARC NATIONAL)]

O étonnement! il y a même des réverbères suspendus au-dessus des

carrefours! Des réverbères qu'un bonhomme descend en tirant sur la

corde, et qu'il allume gravement avec un bout de chandelle qu'il porte

dans une petite lanterne. C'est véritablement inimaginable! Toute la

population est en l'air sur le passage de la diligence, les boutiquiers

sont bien vite sur les portes, les bonnes femmes se mettent aux

fenêtres. Nos voyageurs admirent les costumes de ces bonnes gens. Foin

des modes modernes, les naturels de ce pays s'en moquent autant que des

idées nouvelles. Ils sont restés fidèles aux vieux costumes de leurs

ancêtres. Les hommes ont les bragou-brass et les guêtres, la veste

brodée et le grand chapeau. Les femmes portent les corsages bleus ou

rouges à larges entournures de velours, les jupes droites à plis lourds,

les belles collerettes blanches et les coiffes à grandes ailes. C'est

superbe, et l'on ne voit plus cela qu'ici ou dans les opéras.

[Illustration: L'AUBERGE DU GRAND SAINT-YVES.]

La diligence s'arrêta sur la grande place, à l'auberge du _Grand

Saint-Yves_, flanquée à droite du _Cheval-Rouge_ et à gauche de

l'_Écu-de-Bretagne_. Une plantureuse hôtesse, très empressée, et des

servantes à la figure réjouie reçurent les voyageurs à la descente de la

diligence. On leur donna de vastes chambres éclairées d'un côté sur la

rue et de l'autre sur une cour pittoresque, entourée de bâtiments divers

à grands pavillons et tourelles d'escalier, d'écuries, de remises aux

vieux piliers de bois et encombrée de véhicules, omnibus, cabriolets et

autres antiques guimbardes.

Estelle avait deux chambres, une petite pour Grettly et, pour elle, une

immense pièce à poutres apparentes, à grande cheminée et à meubles

antiques. De naïves lithographies du Moyen âge, retraçant les malheurs

de Geneviève de Brabant, ornaient les murs tapissés d'un papier à

grandes fleurs.

Dès le lendemain, une existence nouvelle commença pour nos voyageurs.

C'était le jour du marché, qui se tenait sur la place, devant le _Grand

Saint-Yves_; ils furent réveillés par le bruit et assistèrent de leurs

fenêtres au défilé des voitures de légumes, des ânes chargés de paniers

de pommes de terre, de choux et d'oignons, des fermiers menant des

cochons roses dans de petites charrettes, des paysannes guidant avec une

gaule des troupes d'oies cancanantes.

Estelle et Georges, suivis de Grettly, furent bientôt sur la place à

tourner autour des paysans et des marchandes, des laitières, des petites

bourgeoises de la ville marchandant une botte de carottes ou une paire

de canards. Sulfatin et son malade les rejoignirent. Toutes ces petites

scènes de la rue semblaient extrêmement curieuses à ces ultra-civilisés;

ils faisaient de longues stations devant une laitière mesurant son lait,

devant le rémouleur ambulant repassant les couteaux des paysans, devant

le maréchal ferrant en train de remettre un fer à un cheval, spectacle

nouveau et plein d'intérêt pour ces chevaucheurs d'aéronefs.

[Illustration: SPECTACLE NOUVEAU ET PLEIN D'INTÉRÊT.]

Après un déjeuner qui menaçait de ne plus finir, car de la cuisine aux

bonnes fumées odorantes surgissaient constamment des servantes avec des

plats nouveaux, les voyageurs gagnèrent la rivière et descendirent vers

la mer par un sentier des plus irréguliers menant à des champs de

roseaux, à de petites criques de sable jaune sous les arbres, où

résonnait le battoir des lavandières en corsages bleus, à côté de ponts

de bois cahotants, jetés de roche en roche, sous les vieux moulins

moussus dont les grandes roues verdies, tournant lentement avec le

courant, versaient comme des ruissellements d'étincelles.

[Illustration: SOUS LES VIEUX MOULINS.]

Grettly était aux anges. Elle retrouvait la vraie nature sans aucune

trace de ces fils électriques tendus comme un immense filet aux mailles

mille fois entre-croisées sur le reste de la terre. De temps en temps,

elle levait la tête, surprise et charmée de ne plus voir le ciel

sillonné de nos véhicules aériens à grande vitesse.

Elle jetait des regards d'envie aux Bretonnes qui marchaient pieds nus

sur la rive, et son bonheur eût été complet s'il lui eût été permis de

retirer ses souliers, ainsi qu'elle faisait, pour ne pas les user, au

temps de son enfance, dans la montagne.

Au moins, il n'était pas besoin de pantoufles isolatrices, et l'on

n'avait point à redouter les dangereuses fantaisies de l'Électricité!

Certes, M. Philox Lorris eût marqué un vif mécontentement s'il avait pu

voir, dans l'après-midi de ce jour et tous les jours suivants pendant

une quinzaine, sur la plage de Kernoël, Georges Lorris étendu sur le

sable à côté d'Estelle Lacombe, à l'ombre d'un rocher ou d'un bateau, ou

couché dans l'herbe, plus haut, à marée haute, au pied des menhirs, avec

Estelle près de lui, passant ces douces journées en causeries d'une

intimité charmante, ou lisant--horreur! au lieu des _Annales de la

Chimie_ ou de la _Revue polytechnique_,--quelque volume de vers ou

quelque recueil de légendes et traditions bretonnes!

[Illustration: SULFATIN SUR LES GRÈVES DE KERNOËL.]

Enfin, sujet d'étonnement non moins grand, Sulfatin était là aussi, la

pipe à la bouche, lançant en l'air des nuages de fumée, pendant que son

malade Adrien La Héronnière ramassait des coquillages ou faisait des

bouquets de fleurettes avec Grettly. La Héronnière n'était plus tout à

fait le lamentable surmené qu'on avait été obligé de nicher pendant

trois mois dans une couveuse mécanique; il allait très bien, le

traitement de l'ingénieur médical Sulfatin faisait merveille et surtout

le régime suivi au Parc national.

[Illustration: ON DANSE SUR LA PLACE.]

Le tête-à-tête du Voyage de fiançailles est bien loin d'avoir produit la

brouille que Philox Lorris jugeait inévitable. Au contraire. Les deux

jeunes gens passent de bien douces journées en longues causeries, à se

faire de mutuelles confidences, à se révéler plus complètement, pour

ainsi dire, l'un à l'autre et à reconnaître dans leurs goûts, leurs

pensées, leurs espoirs, une conformité qui permet d'augurer pour l'union

projetée un long avenir de bonheur.

Dans une belle vieille église remplie de naïves statuettes religieuses,

avec des petits navires en _ex-voto_ suspendus aux voûtes gothiques, ils

ont assisté à la messe et aux vêpres au milieu d'une population revêtue

des costumes des grands jours. Après les vêpres, on danse sur la place;

sur une estrade faite de planches posées sur des tonneaux, des joueurs

de biniou soufflent dans leurs instruments aux sons aigrelets. Bretons

et Bretonnes, formant d'immenses rondes, tournent et sautent en chantant

de vieux airs simples et naïfs.

Bonheur de revivre aux temps primitifs,

D'écouter des chants joyeux ou plaintifs...

Georges et Estelle, entraînés par le courant sympathique de ces bonnes

vieilles moeurs, se joignirent aux rondes avec quelques étrangers en

train de faire une cure de repos, et Sulfatin lui-même parut s'y mettre

de bon coeur. Son malade regardait, n'osant se risquer: Grettly le

poussa dans la ronde et lui fit faire quelques tours, après lesquels il

s'en alla tomber, essoufflé, sur un banc de bois, près des tonneaux de

cidre, parmi les gens que la danse altérait.

[Illustration: Le dernier facteur.]

Estelle est tout à fait heureuse. Tous les deux jours, le facteur lui

apporte une lettre de sa mère. Le facteur! On ne connaît guère plus ce

fonctionnaire maintenant, excepté dans le Parc national d'Armorique.

Partout ailleurs, on préfère téléphonoscoper, ou pour le moins

téléphoner; les messages importants sont envoyés en clichés

phonographiques arrivant par les tubes pneumatiques; il n'y a donc plus

que les parfaits ignorants du fond des campagnes qui écrivent encore.

Estelle seule connaît les émotions de l'heure du courrier, car Georges

Lorris ne reçoit pas de lettres. Il a écrit à son père après quelques

jours passés à Kernoël, mais Philox Lorris n'a pas répondu. Peut-être

n'a-t-il pas encore eu le temps d'ouvrir la lettre.

Sulfatin reçoit aussi sa correspondance, non pas des lettres, mais de

véritables colis apportés par la diligence, des paquets de phonogrammes

qu'il se fait lire par le phonographe apporté dans son bagage. Il répond

de la même façon, c'est-à-dire qu'il parle ses réponses et envoie

ensuite les clichés phonographiques par colis. Cette correspondance est

ainsi expédiée rapidement et Sulfatin est ensuite maître de tout son

temps.

A la grande surprise de Georges, l'imperturbable Sulfatin continuait à

ne rien dire, à ne pas protester contre le séjour dans ce pays arriéré

de Kernoël. Il oubliait complètement les instructions de M. Philox

Lorris; un Sulfatin nouveau s'était révélé, un Sulfatin gai, aimable et

charmant. Il ne cherchait aucunement à troubler les joies paisibles de

ces bonnes journées et ne s'efforçait point de susciter, ce qui n'eût

pas été facile d'ailleurs, des motifs de brouille, ainsi que le lui

avait pourtant si expressément recommandé Philox Lorris. Étrange!

étrange!

Georges, qui s'était préparé à soutenir de violents combats contre le

sévère Sulfatin, se réjouissait de n'avoir pas eu même à commencer la

lutte. Seul, le malade de Sulfatin, Adrien La Héronnière, devant qui

Philox Lorris ne s'était pas gêné de parler quand il avait expliqué ses

intentions à Sulfatin, seul La Héronnière se creusait la tête pour

chercher à deviner le motif d'une si complète infraction aux

instructions de son grand Patron. Bien que toute opération mentale, tout

enchaînement d'idées un peu compliqué fût encore une dure fatigue pour

lui, La Héronnière s'efforçait de réfléchir là-dessus, mais il n'y

gagnait que de terribles migraines et des admonestations de Sulfatin.

[Illustration: Le marché de Kernoël.]

Vers le quinzième jour, Sulfatin changea tout à coup: il parut moins

gai, presque inquiet. Sous prétexte que l'on commençait à s'ennuyer à

Kernoël dans un paysage trop connu, il proposa de partir vers

Ploudescan, à l'autre extrémité du Parc national. Georges, pour le

satisfaire, y consentit volontiers. On quitta donc Kernoël. Empilés dans

un mauvais omnibus, secoués sur des chemins rocailleux, entretenus avec

négligence, les voyageurs durent faire quinze longues lieues.

C'était une autre Bretagne, une Bretagne plus rude et plus sévère qui se

révélait à eux, avec ses landes mélancoliques malgré la parure des

genêts, avec ses horizons aux lignes austères, ses sites rocailleux et

ses falaises chauves.

Ploudescan était bien loin de posséder les agréments de Kernoël. C'était

un simple village aux rudes maisons de granit, couvertes en chaume, au

bord de la mer sur des roches sombres, dans un paysage d'une grandiose

austérité. Il s'y trouvait seulement une auberge passable, fréquentée

par les photo-peintres qui viennent braquer chaque été leurs appareils

sur les rochers et récifs de la tempétueuse baie de Ploudescan, et nous

donnent ainsi, en groupant avec art les habitants de Ploudescan, leurs

modèles, dans des scènes ingénieusement trouvées, sur des fonds

appropriés, les magnifiques photo-tableaux que nous admirons aux

différents Salons.

Georges et Estelle entreprirent, à Ploudescan, une série de petites

promenades. Sulfatin ne les accompagnait pas toujours, il était de plus

en plus préoccupé, il s'absentait maintenant assez souvent et laissait

son malade aux soins de Grettly.

Où allait-il pendant ces absences mystérieuses?

[Illustration: LA CUISINE DU GRAND SAINT-YVES.]

Nous allons le dire et révéler, quoiqu'il nous en coûte, les faiblesses

de Sulfatin, cet homme si remarquable d'ailleurs et que nous pouvions

croire d'un modèle nouveau. Ploudescan est situé sur la limite du Parc

national; à trois quarts de lieue se trouve Kerloch, station de Tubes,

pourvu de toutes les facilités que nous assure la science moderne. Tous

les jours, Sulfatin s'en allait à Kerloch et accaparait, pour une heure

ou deux, l'un des Télés de la station.

[Illustration: GRANDES MANOEUVRES.--CHARGE DE BICYCLISTES]

Pénétrons avec lui dans la cabine du téléphonoscope qui permet n'importe

où et n'importe quand de retrouver les êtres aimés restés au logis, de

revoir l'usine ou le bureau qu'on a laissés au loin... Chaque jour,

Sulfatin demande la communication, soit avec _Paris, 375, rue

Diane-de-Poitiers, quartier de Saint-Germain-en-Laye_, soit avec _Paris,

Molière-Palace, loge de Mlle Sylvia_. A Saint-Germain, la correspondante

de Sulfatin est également Mlle Sylvia; le 375 de la rue

Diane-de-Poitiers, élégant petit hôtel tout neuf, a l'honneur d'abriter

la célèbre artiste Sylvia, la tragédienne-médium, étoile de

Molière-Palace, qui fait courir depuis six mois tout Paris à l'ancien

Théâtre-Français.

[Illustration: LA TRAGÉDIENNE-MÉDIUM.]

Bien entendu, courir est une manière de parler, les théâtres, même avec

les plus grands succès, étant souvent presque vides, maintenant qu'avec

le Télé on peut suivre les représentations de n'importe quelle scène

sans bouger de chez soi, sans sortir de table même, si l'on veut, si

bien qu'on a été amené à réduire considérablement les salles et qu'on

parle même de les supprimer complètement, ce qui apportera une notable

diminution aux frais des entreprises théâtrales et permettra d'abaisser

encore le prix des abonnements pour le théâtre à domicile. Sylvia, la

tragédienne-médium, a, en six mois, amené quatre cent mille abonnés

téléphonoscopiques au Molière-Palace, qui réalise des bénéfices

fantastiques, malgré le faible prix de l'abonnement.

Précédemment, Molière-Palace languissait quelque peu, malgré ses

tentatives plus ou moins heureuses, malgré ses changements de genre; il

avait eu beau donner de resplendissants ballets et réunir un superbe

ensemble de ballerines _di primo cartello_ et de mimes extrêmement

remarquables, il avait eu beau engager les clowns les plus extravagants,

le public le délaissait de plus en plus, lorsque le directeur de

Molière-Palace vit un jour, par hasard, Mlle Sylvia, sujet

extraordinairement doué sous le rapport de la médiumnité, dans une

évocation de Racine sur la scène d'un petit théâtre spirite. En écoutant

Mlle Sylvia dire des vers de _Phèdre_ avec l'organe de Racine lui-même,

évoqué pour la circonstance, le directeur de Molière-Palace entrevit le

parti à tirer de la tragédienne-médium et l'engagea aussitôt.

Avec sa tragédienne-médium, devenue tout de suite étoile de première

grandeur, Molière-Palace revint au genre qui avait, plusieurs siècles

auparavant, fait sa fortune et sa gloire, au théâtre classique, mais en

introduisant dans les vieux drames, dans les antiques tragédies,

d'importants changements, en les corsant par des attractions nouvelles.

Tous les événements qui se narraient d'un mot au cours de ces vieilles

pièces, tout ce qui était récit, tout ce qui se passait simplement à la

cantonade, était mis en scène et fournissait des tableaux souvent bien

plus intéressants que la pièce elle-même, qui n'était plus que

l'assaisonnement. Quand la pièce ne fournissait pas suffisamment, on

trouvait tout de même le moyen de la bourrer d'attractions. On vit

ainsi, sur la scène transformée de l'antique et jadis trop solennelle

maison de Molière, des combats d'animaux féroces, des sièges, des

tournois, des batailles navales, des courses de taureaux, des chasses

avec du vrai gibier.

[Illustration: SULFATIN ACCAPARE LA CABINE DU TÉLÉ.]

De plus, la tragédienne-médium, évoquant tour à tour les esprits des

grands artistes d'autrefois, apporta dans l'interprétation des grands

rôles tragiques une extraordinaire variété d'effets. Ce n'était pas

seulement Sylvia, c'était la Clairon, c'était Adrienne Lecouvreur,

c'était Mlle Georges, c'était Rachel ou Sarah Bernhardt apparaissant,

revenant sur le théâtre de leurs anciens succès, retrouvant leurs voix

éteintes depuis cent ou deux cents ans, pour redire encore, dans leur

manière personnelle, les grandes tirades qui avaient enflammé les

spectateurs de naguère. Rien de plus empoignant, de plus tragique même,

que le changement à vue qui se produisait lorsque la tragédienne Sylvia,

grande femme, d'apparence robuste, massive même, très calme et très

bourgeoise d'allures quand le fluide ne rayonnait pas, après avoir

quelque temps assez froidement occupé la scène, se trouvait soudain,

avec une contraction amenée par un simple effort de volonté,

transfigurée comme sous la secousse d'une pile électrique par l'esprit

qui entrait en elle et chassait pour ainsi dire sa personnalité, par

l'esprit de l'artiste depuis longtemps disparue qui reparaissait soudain

sur les planches foulées autrefois, théâtre de ses anciens succès, qui

volait à l'artiste vivante son âme ou l'annihilait, pour se substituer

à elle et retrouver ainsi quelques heures d'une existence nouvelle.

Parfois, aux grands jours, c'était l'esprit des auteurs eux-mêmes que

Sylvia évoquait, et l'on avait cette étonnante surprise d'entendre

vraiment Racine, Corneille, Voltaire, Hugo, disant eux-mêmes leurs vers

et introduisant parfois dans leurs sublimes ouvrages des variantes

tombées dans l'oubli ou des changements marqués au sceau d'un génie

progressant encore outre-tombe.

De bonne famille bourgeoise, la tragédienne-médium était, hors du

théâtre, une femme très simple, vivant tranquillement avec ses parents,

commerçants retirés des affaires, qui ne s'étaient jamais senti aucune

puissance évocatrice ou suggestionniste. Sylvia était un phénomène, sa

puissante médiumnité était pourtant d'origine ancestrale, car elle lui

venait d'un arrière-grand-oncle que ses étranges facultés, son goût pour

l'occultisme et les sciences de l'au-delà, laissées jadis de côté ou

abandonnées aux plus insignes charlatans, avaient fait enfermer comme

fou!

Un soir, assis en sommeillant devant son Télé, Sulfatin l'a vue débuter

dans la doña Sol du grand Hugo et le coup de foudre l'a frappé,

véritable coup de foudre, car, oubliant qu'il suivait la représentation

de loin, par téléphonoscope, Sulfatin, à un moment, emporté par une idée

soudaine, absolument scientifique, croyez-le bien, voulut se précipiter

vers l'actrice et brisa la plaque du Télé.

Cette idée, c'était celle-ci: Que ne pourrait-il, s'il pouvait tourner

au profit de la science l'étonnante puissance de l'actrice-médium, s'il

pouvait, grâce à elle, évoquer les génies des siècles lointains, les

puissants cerveaux endormis dans la tombe, les faire parler, retrouver

les secrets perdus, percer les mystères des sciences obscurcies de

l'antiquité! Qui sait? après le repos absolu, goûté pendant des

centaines d'années au fond des tombeaux, ces génies réveillés, mis au

courant des progrès modernes, ne trouveraient-ils pas tout à coup des

merveilles auxquelles nos cerveaux, accoutumés à certaines idées,

entraînés par d'autres courants, ne pouvaient penser?

En conséquence, entourant ses plans d'un profond mystère, il se fit

présenter chez les parents de la tragédienne-médium et demanda la main

de Sylvia. Le mariage traînait un peu, Sylvia se montrant, en présence

de Sulfatin, d'humeur très irrégulière, tantôt aimable, tantôt inquiète;

un jour consentant presque au mariage projeté, et reprenant sa parole le

lendemain, sans donner de motif.

[Illustration: LES PHOTO-PEINTRES.]

Au moment du départ pour le Voyage de fiançailles, tout le temps de

Sylvia étant pris par les répétitions d'une pièce nouvelle à grand

spectacle, Sulfatin dut se contenter d'une correspondance par clichés

phonographiques; mais maintenant il lui fallait chaque jour une entrevue

par Télé avec la grande artiste. Oui, vraiment, l'absence avait

développé chez lui un défaut qu'il ne se connaissait pas auparavant: il

devenait jaloux, violemment jaloux, au nom de la science, et, songeant

qu'un autre pouvait avoir la même idée que lui et se faire agréer en son

absence, il regrettait amèrement de n'avoir pas disposé dans le petit

hôtel les ingénieux et invisibles appareils photo-phonographiques qui

rendent, en certains cas, la surveillance si facile.

C'est ainsi que, peu à peu, il en vint à courir trois ou quatre fois par

jour au Télé de la station de Kerloch, à prendre communication avec

l'hôtel de la tragédienne-médium ou avec sa loge et même à passer là-bas

une partie de ses soirées à suivre les représentations de

Molière-Palace. Pendant ce temps, La Héronnière restait un peu

abandonné, mais Estelle et Grettly étaient là pour veiller sur le

malade.

Un soir que tout le monde, moins Sulfatin, était réuni dans la grande

salle de l'auberge de Kerloch, où quelques joyeux photo-peintres

déroulaient leurs théories sur l'art, agrémentées de plaisanteries, La

Héronnière, qui semblait plongé depuis longtemps dans un laborieux et

douloureux travail de réflexion, se frappa le front tout à coup et

gloussa dans l'oreille de Georges:

«J'y suis! je devine pourquoi le docteur Sulfatin, ayant pour

instructions précises d'amener, par n'importe quels moyens, une brouille

entre vous et votre fiancée, laisse complètement de côté ses

instructions... Il est déjà le second de Philox Lorris; eh bien! en vous

écartant... ou plutôt en vous aidant à vous écarter vous-même des

laboratoires et des grandes affaires... pas votre goût, hein! les

grandes affaires... il a... qu'est-ce que je disais? je ne me rappelle

plus... ah! oui... il a l'espoir... il compte rester le seul successeur

possible de Philox Lorris... Combinaison très canaille... mais habile...

Hein! avez-vous compris? Voilà!»

La Héronnière n'en pouvait plus après cet effort du cerveau, un violent

mal de tête le terrassait. Grettly le conduisit coucher avec une tasse

de camomille.

[Illustration: «J'Y SUIS!... JE DEVINE!...»]

[Illustration: LE BOUCLIER DE FUMÉE.]

Le Vingtième Siècle: La Vie Électrique · 第 11 / 38 题