Héliog. & Imp. Lemercier, Paris.]

Il y a une mystérieuse légende sur le secrétaire général de Philox

Lorris. D'après ces on dit, acceptés pour vérités dans le monde savant,

Sulfatin n'a ni père ni mère, sans être orphelin pour cela, car il n'en

a _jamais_ eu, jamais!... Sulfatin n'est pas né dans les conditions

normales--actuelles du moins--de l'humanité; Sulfatin, en un mot, est

une création; un laboratoire de chimie a entendu ses premiers

vagissements, un bocal a été son berceau! Il est né, il y a une

quarantaine d'années, des combinaisons chimiques d'un docteur

fantastique, au cerveau enflammé par des idées étranges, parfois

géniales, mort fou, après avoir épuisé sa fortune et son cerveau en

recherches sur les grands problèmes de la nature. De toutes les

découvertes de l'immense génie sombré si malheureusement dans

l'aliénation mentale avant d'avoir pu conduire à bonne fin ses

recherches et ses miraculeuses expériences, il ne reste que la

résurrection d'une ammonite comestible disparue depuis l'époque

tertiaire, et cultivée maintenant sur nos côtes par grands bancs, qui

font une sérieuse concurrence aux établissements ostréicoles de Cancale

et d'Arcachon; un essai d'ichtyosaure, qui n'a vécu que six semaines, et

dont le squelette est conservé au Muséum, et enfin Sulfatin, échantillon

produit artificiellement de l'homme naturel, primordial, exempt des

déformations intellectuelles amenées au cours d'une longue suite de

générations.

[Illustration: L'HOTEL DE PHILOX LORRIS.]

Le docteur ayant emporté son secret dans la tombe, personne ne sait au

juste ce qu'il y a de vrai dans la mystérieuse origine attribuée à

Sulfatin. En tout cas, les observateurs qui l'ont suivi depuis son

enfance n'ont jamais pu découvrir en lui aucune trace de ces penchants,

de ces idées préconçues, de ces préférences d'instinct que nous

apportons en venant au monde, que nous tenons d'ancêtres lointains et

qui germent dans notre cerveau et se développent d'eux-mêmes. L'esprit

de Sulfatin, cerveau neuf, terrain absolument vierge, se développait

régulièrement et logiquement, suivant ses observations personnelles.

Extrêmement intelligent, manifestant une véritable fringale, pour ainsi

dire, d'étude et de science, Sulfatin, ayant toujours vécu dans un

milieu scientifique, devint peu à peu un ingénieur médical de premier

ordre. Et, si l'esprit progressait sans cesse, le corps aussi se

développait admirablement, défiant toute attaque des microbes

innombrables et de toute nature parmi lesquels nous sommes condamnés à

évoluer. Cet organisme tout neuf, sans aucune tare ni défectuosité

physiologique atavique, ne donnait à peu près aucune prise aux maladies

qui nous guettent tous et trouvent, hélas! trop souvent le terrain

préparé.

L'autre compagnon de voyage, M. Adrien La Héronnière, n'est pas taillé

sur le modèle de Sulfatin, le pauvre hère! Regardez cet homme chétif et

maigre, long plutôt que grand, aux yeux caves abrités sous un lorgnon,

aux joues creuses sous un front immense, au crâne rond et lisse

semblable à un oeuf d'autruche posé dans une espèce de coton rare et

filandreux, tout ce qui reste de la chevelure, relié par quelques mèches

à une barbe rare et blanche. Cette tête bizarre tremble et oscille

constamment dans le faux-col qui soutient le menton, elle se relie à un

corps lamentable et macabre, ayant l'apparence d'un squelette habillé

dont on s'étonne de ne pas entendre claquer et cliqueter les os au

moindre souffle.

Pauvre débris humain, hélas! triste _invalide civil_, carcasse ridée,

broyée, triturée, concassée et décortiquée pour ainsi dire, par tous les

féroces engrenages, les courroies infernales, les rouages à l'allure

frénétique de cette terrible machinerie de la vie moderne.

Vous donnerez par politesse à ce pauvre monsieur un peu moins de

soixante-dix ans, pensant le rajeunir, et, en réalité, ce vénérable

aïeul n'en a que quarante-cinq!

Oui, Adrien La Héronnière est l'image parfaite, c'est-à-dire poussée

jusqu'à une exagération idéale, de l'homme de notre époque anémiée,

énervée; c'est l'homme d'à présent, c'est le triste et fragile animal

humain, que l'outrance vraiment électrique de notre existence haletante

et enfiévrée use si vite, lorsqu'il n'a pas la possibilité ou la volonté

de donner, de temps en temps, un repos à son esprit tordu par une

tension excessive et continuelle, et d'aller retremper son corps et son

âme chaque année dans un bain de nature réparateur, dans un repos

complet, loin de Paris, ce tortionnaire impitoyable des cervelles, loin

des centres d'affaires, loin de ses usines, de ses bureaux, de ses

magasins, loin de la politique et surtout loin de ces tyranniques agents

sociaux, qui nous font la vie si énervante et si dure, de tous les

Télés, de tous les phonos, de tous ces engins sans pitié, pistons et

moteurs de l'absorbante vie électrique au milieu de laquelle nous

vivons, courons, volons et haletons, emportés dans un formidable et

fulgurant tourbillon!

[Illustration: M. Adrien La Héronnière.]

La profonde et lamentable déchéance physique des races trop affinées

apparaît nettement chez cet infortuné bipède, qui n'a presque plus

l'apparence humaine. Des échantillons semblables du Roi de la création

se rencontrent aujourd'hui par milliers dans nos grandes villes, dans

les centres d'affaires où la vie moderne, avec ses terribles exigences,

ravage les organismes énervés dès la naissance et surexcités

intellectuellement ensuite par la culture à outrance du cerveau, par la

série ininterrompue d'examens torturants, qui se poursuit, du

commencement à la fin, de l'entrée à la sortie, dans presque toutes les

carrières, pour l'obtention des innombrables brevets et diplômes

indispensables.

Les tentatives de rénovation par la gymnastique, par les exercices

physiques, logiquement ordonnés et conduits, entreprises au siècle

dernier, n'ont pas réussi. Après quelques succès relatifs et une

certaine vogue au commencement, gymnastique et entraînement raisonné ont

été abandonnés, le temps accaparé par les études ou dévoré par le

travail manquant d'abord et les forces ensuite.

Les générations, de plus en plus débilitées par le travail cérébral

excessif, par le surmenage intellectuel imposé par les circonstances,

surmenage auquel personne ne pouvait se soustraire, ont bientôt cessé la

lutte; elles ont renoncé à ce contrepoids si nécessaire des exercices

corporels, et se sont laissé abattre peu à peu par l'anémie et coucher

l'une après l'autre sur le champ de bataille, épuisées avant l'âge.

[Illustration: On rêve affaires.]

Les médecins, effrayés par cette dégénérescence impossible à enrayer,

ont, il est vrai, lorsqu'il a fallu renoncer à la lutte par les

exercices physiques, essayé d'un autre moyen et tenté quelques essais de

reconstitution des races trop affinées par des croisements intelligents,

unissant quelques fils de cérébraux usés à de solides campagnardes

découvertes à grand'peine au fond de quelque village écarté, ou quelques

pâles et frêles descendantes d'ultra-civilisés à de grossiers portefaix

nègres sachant à peine lire et écrire, cueillis dans les ports du Congo

ou des lacs africains.

Mais, pour que ces tentatives de reconstitution eussent quelque action

sur l'avenir de la race, il faudrait l'ingérence de l'État et une

réglementation obligatoire des mariages. Une reconstitution imposée par

décret, entreprise en grand et poursuivie avec méthode pendant plusieurs

générations donnerait certainement de bons résultats; par malheur, les

circonstances politiques n'ont point, malgré l'urgence, permis jusqu'ici

au gouvernement d'entrer courageusement dans cette voie et d'assumer ces

nouvelles responsabilités.

Nous ne sommes pas mûrs pour cette idée, nous admettons qu'un

gouvernement dispose à son gré de l'existence des citoyens et sème par

le monde les cadavres des gouvernés, nous ne concevons pas encore un

gouvernement véritablement père de famille, se préoccupant, au

contraire, des hommes à naître et songeant à leur assurer par de sages

mesures, autant que possible, un organisme sain et robuste.

Voilà dans ce funèbre épouvantail à moineaux, dans le flageolant Adrien

La Héronnière, le descendant des gaillards robustes que nous dépeignent

les vieux historiens, le fils des Gaulois endurcis à toutes les luttes

et bravant, à demi nus, toutes les intempéries, le fils des Francs

gigantesques, des rudes Normands, des soudards vigoureux du Moyen âge

qui évoluaient sous des carapaces de fer et maniaient des armes d'un

poids formidable! Le petit-fils, hélas! ressemble moins à ces ancêtres à

la chair dure et au sang chaud, qu'à un grotesque macaque tremblant de

sénilité!

[Illustration: LE SURMENÉ DANS LA COUVEUSE.]

Pauvre La Héronnière! Soumis depuis ses plus tendres années à la plus

intensive culture, il eut, au jour de son dix-septième printemps, un

diplôme de docteur en toutes sciences et son grade d'ingénieur. O joie!

il sortait avec un des premiers numéros d'_International scientific

Industrie Institut_, et, muni des meilleures armes intellectuelles, se

jetait dans la mêlée avec la volonté d'arriver le plus vite possible à

la fortune.

Aujourd'hui que le coût de la vie est monté si fabuleusement, quand le

petit rentier qui possède un million peut à peine vivoter de son revenu

dans un coin retiré de campagne, songez à ce que le mot «fortune» peut

représenter de millions!

Hypnotisé par l'éclat de ce mot magique, notre La Héronnière se jeta

dans l'engrenage; corps, âme et pensée, tout en lui fut aux affaires.

Attaché au laboratoire de Philox Lorris, il devint bientôt, de

collaborateur de ses hautes recherches, associé à quelques-unes de ses

grandes entreprises.

Pendant des années, il ne connut pas le repos. A notre époque, si le

corps a le repos des nuits--après les longues veillées, bien

entendu,--l'esprit enfiévré ne peut s'arrêter et, machine trop bien

lancée, il continue le travail pendant le sommeil. On rêve affaires, on

dort un sommeil cahoté dans le perpétuel cauchemar du travail, des

entreprises en cours, des besognes projetées...

«Plus tard! Je n'ai pas le temps!... Plus tard!... Quand j'aurai fait

fortune!» se disait La Héronnière lorsque des aspirations au calme lui

venaient par hasard.

A plus tard les distractions! à plus tard le mariage! La Héronnière se

plongeait davantage dans l'étude et le travail pour arriver plus vite à

son but.

Mais lorsqu'il toucha enfin ce but: la fortune, la brillante fortune,

qui devait lui permettre toutes les joies si longtemps repoussées,

l'opulent Adrien La Héronnière était un quadragénaire sénile, sans

dents, sans appétit, sans cheveux, sans estomac, échiné jusqu'à la

doublure, usé jusqu'à la corde, capable tout au plus, avec bien des

précautions, de végéter encore quelques années au fond d'un fauteuil,

dans un avachissement complet du corps, aux dernières lueurs d'un esprit

vacillant qu'un souffle peut éteindre. Ce fut en vain que les sommités

de la Faculté, appelées à la rescousse, essayèrent, par les plus

vigoureux toniques, de redonner un peu de vigueur à ce vieillard

prématuré, de galvaniser cet infortuné millionnaire; tous les systèmes

essayés ne produisirent guère que des mieux passagers et ne réussirent

qu'à enrayer un tout petit peu l'affaiblissement.

C'est alors que Sulfatin, ingénieur médical des plus éminents, esprit

audacieux cherchant l'au delà de toutes les idées et de tous les

systèmes connus, entreprit de _reprendre en sous-oeuvre_ l'organisme

prêt à s'écrouler et de _rebâtir_ l'homme complètement à neuf.

Par traité débattu et signé, moyennant une série de primes fortement

ascendantes augmentant par chaque année gagnée, il s'engagea à faire

vivre son malade et à lui rendre pour le moins les apparences de la

santé moyenne au bout de la troisième année. Le malade se remettait

entièrement entre ses mains et s'engageait, sous peine d'un énorme

dédit, à suivre complètement et intégralement le traitement institué. La

Héronnière, après avoir vécu quelque temps dans une _couveuse_ inventée

par le docteur-ingénieur Sulfatin, assez semblable à celle dans laquelle

on élève, pendant les premiers mois, les enfants trop précoces, commença

lentement à renaître; Sulfatin lui avait donné d'abord pour gouvernante

une ancienne infirmière en chef d'hôpital qui le traitait comme un

enfant, l'alimentait au biberon, le promenait dans une petite voiture

sous les arbres du parc Philox-Lorris et rentrait le coucher lorsque le

bercement du véhicule l'avait endormi. Lorsqu'il put remuer et marcher

sans trop de difficultés, Sulfatin lui fit abandonner la petite voiture

et permit quelques sorties. C'était déjà un joli résultat.

[Illustration: LA GOUVERNANTE LE PROMENAIT DANS UN PETITE VOITURE.]

«Si ce diable de Sulfatin me prolonge vingt ans, je suis absolument

ruiné! gémissait parfois La Héronnière.

--Soyez tranquille, disait Sulfatin; dans cinq ou six ans, lorsque vous

serez suffisamment rétabli, je vous permettrai de rentrer un peu dans

les affaires, légèrement, à petites doses mesurées, et vous rattraperez

les primes que vous aurez à me payer... Mais, vous savez, obéissance

absolue, ou je vous abandonne en touchant le dédit, le fameux dédit!

[Illustration: NAISSANCE DE SULFATIN.]

--Oui! oui! oui!»

Et M. La Héronnière, effrayé, subissait, sans se permettre la moindre

observation, la direction de l'ingénieur médical.

M. Philox Lorris, «le grand chef», lorsqu'il organisa le Voyage de

fiançailles de son fils, en donnant pour compagnons aux jeunes fiancés

cet étrange docteur Sulfatin, flanqué de son malade, eut une longue

conférence avec Sulfatin et lui donna de minutieuses instructions:

[Illustration: DERNIÈRES ARCHITECTURES NAVALES.--LES DONJONS FLOTTANTS]

«En deux mots, mon ami, votre rôle vis-à-vis de ces deux fiancés

est très simple! Ce qu'il me faut, c'est qu'ils reviennent brouillés

ou, pour le moins, que cet étourneau de Georges perde en route ses

illusions sur le compte de sa fiancée. Vous le savez, parbleu, un

amoureux est un hypnotisé et un illusionné; eh bien! réveillons-le,

désillusionnons-le!... Quelques bonnes projections d'ombre sur l'objet

brillant et l'étincellement cesse... Vous comprenez, n'est-ce pas? que

j'ai d'autres vues pour mon fils: Mlle la sénatrice Coupard, de la

Sarthe, ou la doctoresse Bardoz... Et même, ce qui arrangerait

complètement les choses, si vous étiez adroit, vous l'épouseriez, vous,

cette demoiselle,--je me chargerais de la dot,--ou vous la feriez

épouser à La Héronnière... Il commence à être présentable, La

Héronnière! Entendu, n'est-ce pas? En même temps, comme vous avez votre

malade avec vous, songez aux expériences pour notre grande affaire, que

tous ces tracas pour ces jeunes gens ne doivent pas nous faire oublier.

--Entendu, compris!» répondit Sulfatin.

Comme on le voit, si Philox Lorris avait eu l'air d'accorder à son fils

la fiancée de son choix, il n'en avait pas moins conservé une

arrière-pensée et il espérait bien, en fin de compte, que, le Voyage de

fiançailles terminé de la bonne façon par un refroidissement et une

rupture, le sang des Lorris, vicié par un ancêtre artiste, aurait

l'occasion de se revivifier par l'alliance de son fils avec une

doctoresse. Pour être bien certain d'amener une brouille entre les deux

fiancés, il mettait auprès d'eux un homme sûr qui trouverait le moyen de

désillusionner le jeune Lorris, de lui faire sentir les ennuis de ce

mariage frivole.

[Illustration: ESSAIS DE RECONSTITUTION DES RACES ÉPUISÉES.]

[Illustration: LA PLAGE DE KERNOËL.]

Le Vingtième Siècle: La Vie Électrique · 第 10 / 38 题