IV

Comment le grand Philox Lorris reçoit ses visiteurs.--Mlle Lacombe rate

une fois de plus ses examens.--Demande en mariage inattendue.--Les

théories de Philox Lorris sur l'atavisme.--La doctoresse Sophie Bardoz

et la sénatrice Coupard, de la Sarthe.

Tantôt pour se rendre compte des progrès d'Estelle Lacombe, ou pour

lui envoyer de nouveaux phonogrammes pédagogiques, tantôt pour prendre

des nouvelles de sa santé et de celle de madame sa mère, Georges

Lorris prit assez souvent communication par Télé avec le chalet de

Lauterbrunnen-Station. Ce devint peu à peu pour lui une douce habitude;

il lui fallut bientôt, toutes les après-midi, comme compensation à ses

heures d'étude et de travail au laboratoire, une causerie de quelques

minutes avec l'élève ingénieure de là-bas.

Estelle faisait de notables progrès grâce à ses conseils et à tous les

documents qu'il lui envoyait. Pour Estelle, le fils de Philox Lorris,

que son père, sévère et difficile, traitait sans façon de _mazette

scientifique_, était un géant de science. D'ailleurs, quand une

question embarrassait la jeune fille, Georges Lorris, muni d'un petit

phonographe, trouvait le moyen, dans le cours de la conversation à

table, d'amener son père à résoudre cette question et le phonogramme

obtenu par surprise partait pour Lauterbrunnen-Station.

Malgré l'opposition de son mari, Mme Lacombe, entre deux courses à la

Bourse des dames, où elle venait de réaliser 2,000 francs de bénéfices,

et aux Babel-Magasins, où elle en avait dépensé 2,005 pour quelques

achats _indispensables_, s'en vint, un jour, faire visite à M. Philox

Lorris, sous prétexte de lui apporter ses remerciements.

Sous la loggia d'attente, au débarcadère aérien, elle trouva une série

de timbres avec tous les noms des habitants de la maison: M. Philox

Lorris, Madame, M. Georges Lorris, M. Sulfatin, secrétaire général

particulier de M. Philox Lorris, etc. Elle remarqua, tout en admirant

l'installation, que ces noms n'étaient pas, comme d'usage, suivis de la

mention: _sorti_, ou _à la maison_ ou _empêché_, ce qui fait gagner du

temps aux visiteurs et supprime des démarches inutiles.

«C'est que ce n'est plus distingué, se dit-elle, c'est devenu bourgeois

et commun, je ferai supprimer cela aussi chez nous.»

La bonne dame appuya sur le timbre du maître de la maison, et aussitôt

la porte s'ouvrit; elle n'eut qu'à entrer dans un ascenseur qui se

présenta devant la porte et à descendre lorsque l'ascenseur s'arrêta.

Une autre porte s'ouvrit d'elle-même, et elle se trouva dans une grande

pièce aux lambris garnis du haut en bas de grandes épures coloriées ou

de photographies d'appareils extrêmement compliqués. Au milieu se

trouvait une grande table entourée de quelques fauteuils. Mme Lacombe

n'avait encore vu personne, aucun serviteur ne s'était présenté.

Étonnée, elle prit un fauteuil et attendit.

«Que désirez-vous?» dit une voix comme elle commençait à s'impatienter.

C'était un phonographe occupant le milieu de la table qui parlait.

«Veuillez me dire votre nom et l'objet de votre visite?» ajouta le

phonographe.

C'était la voix de Philox Lorris, Mme Lacombe la connaissait par les

phonogrammes de conférences envoyés à Estelle. Elle fut interloquée par

cette façon de recevoir les visiteurs.

[Illustration: D'EXAMENS EN EXAMENS]

«En voilà un sans-gêne, par exemple! s'écria-t-elle; ne pas daigner

se déranger soi-même, faire recevoir par un phonographe les gens qui

ont pris la peine de se déranger en personne... je trouve cela un peu

faible comme politesse. Enfin!

--Je suis en Écosse, très occupé par une importante affaire, poursuivit

le phonographe, mais ayez l'obligeance de parler...»

[Illustration: VISITE DE Mme LACOMBE A L'HOTEL PHILOX LORRIS.]

Mme Lacombe ignorait que Philox Lorris était toujours en Écosse ou

ailleurs d'abord, pour toutes les visites, mais qu'un fil lui

transmettait dans son cabinet le nom du visiteur. Alors, s'il lui

plaisait de le recevoir, il pressait un bouton, le phonographe de la

salle de réception invitait l'arrivant à prendre telle porte, tel

ascenseur et ensuite tel couloir et encore telle porte qui s'ouvrirait

d'elle-même.

«Je suis Mme Lacombe. Mon mari, inspecteur des phares alpins, m'a

chargée de vous présenter tous ses remerciements... de vifs

remerciements...»

Mme Lacombe balbutiait; la chère dame, pourtant bien rarement prise à

court, ne trouvait plus rien à dire à ce phonographe. Elle se proposait

de gagner Philox Lorris par ses manières élégantes, par le charme de sa

conversation, mais elle n'était pas préparée à cette entrevue avec un

phono.

[Illustration: «CONTINUEZ, J'ÉCOUTE!» DIT LE PHONOGRAPHE.]

«Oui, vous êtes en Écosse comme moi, je m'en doute! dit-elle en se

levant fortement dépitée; vous êtes un ours, monsieur, je l'avais déjà

entendu dire et je m'en aperçois, un triple ours et un impoli, avec

votre phonographe; si vous croyez que je vais prendre la peine de causer

avec votre machine...

--Continuez, j'écoute! dit le phonographe.

--Il écoute! fit Mme Lacombe, on n'a pas idée de ça; croyez-vous que

j'aie fait deux cents lieues pour avoir le plaisir de faire la

conversation avec vous, monsieur le phonographe? Tu peux écouter, mon

bonhomme! Je m'en vais? Oui, Philox Lorris est un ours; mais son fils,

M. Georges Lorris, est un charmant garçon qui ne lui ressemble guère

heureusement!... Il doit tenir ça de sa maman; la pauvre dame n'a sans

doute pas beaucoup d'agrément avec son savant de mari; j'ai entendu

vaguement parler de bisbilles de ménage... Évidemment, avec ses

phonographes, c'est cet ours de mari qui avait tous les torts.

--C'est tout? dit le phonographe; c'est très bien, j'ai enregistré...

[Illustration: «AH! MON DIEU!... IL A MON PORTRAIT MAINTENANT!»]

--Ah! mon Dieu! s'écria Mme Lacombe soudain effrayée, il a enregistré;

Qu'ai-je fait?... Je n'y pensais pas, il parlait, mais en même temps il

enregistrait! Ce phonographe va répéter ce que j'ai dit! C'est une

trahison!... Mon Dieu, que faire? Comment effacer? Oh! l'abominable

machine! Comment la tromper?... Aoh! je volais vous dire... Je suis une

dame anglaise, mistress Arabella Hogson, de Birmingham, venue pour

apporter un témoignage d'admiration à l'illustre Philox Lorris...»

Mme Lacombe fouilla fébrilement dans le petit sac qu'elle tenait à la

main, elle en tira une tapisserie de pantoufles qu'elle venait d'acheter

pour M. Lacombe et la déposa sur le phonographe.

«Tenez, c'est une paire de pantoufles que j'ai brodées moi-même pour le

grand homme... Vous n'oublierez pas mon nom, mistress... Ah! mon Dieu,

fit-elle, en voilà bien d'une autre, il y a un petit objectif au phono,

le visiteur est photographié! Il a mon portrait maintenant... Tant pis,

je me sauve!»

Elle se dirigea vers la porte, mais elle revint vite.

«J'allais mettre le comble à mon impolitesse, partir sans prendre congé;

que penserait-on de moi?... Heureuse et fière d'avoir eu un instant de

conversation avec l'illustre Philox Lorris, malgré les interruptions

d'une dame anglaise très ennuyeuse, son humble servante met toutes ses

civilités aux pieds du grand homme! prononça-t-elle en se penchant vers

le phonographe.

--J'ai bien l'honneur de vous saluer,» répondit l'appareil.

Mme Lacombe, bien qu'elle ne se démontât pas facilement, rentra tout

émue à Lauterbrunnen et ne se vanta pas de sa visite.

Quelque temps après, Estelle passa son dernier examen pour l'obtention

du grade d'ingénieure. Elle avait confiance maintenant, elle se trouvait

bien préparée, bien ferrée sur toutes les parties du programme, grâce

aux conseils de Georges Lorris et à toutes les notes qu'il lui avait

communiquées. Elle partit donc avec tranquillité pour Zurich, se

présenta comme tous les candidats et candidates à l'Université et, forte

des bonnes notes obtenues à l'examen écrit, affronta l'examen oral sans

trop de battements de coeurs cette fois.

Aux premières questions tombant du haut des imposantes cravates blanches

de ses juges, l'aplomb inhabituel et tout factice de Mlle Estelle

l'abandonna tout à coup; elle rougit, pâlit, regarda en l'air, puis à

terre en hésitant... Enfin, par un violent effort de volonté, elle

parvint à retrouver assez de sang-froid pour répondre. Mais toutes ces

matières qu'elle avait étudiées avec tant de conscience se brouillaient

maintenant dans sa tête; elle confondit tout ce qu'elle savait pourtant

si bien et répondit complètement de travers. Quelle catastrophe! le

fruit de tant de travail était perdu! Des zéros et des boules noires sur

toute la ligne, voilà ce qu'elle obtint à cet examen décisif.

Sa désolation fut grande; dans son trouble, elle oublia que sa mère,

certaine de son triomphe, devait la venir chercher à Zurich; elle prit

bien vite son aérocab et, à peine rentrée, courut se renfermer dans sa

chambre pour pleurer à l'aise, après avoir chargé le phonographe du

salon d'apprendre à ses parents son échec.

Elle était ainsi plongée dans son chagrin depuis une demi-heure, lorsque

la sonnerie d'appel du téléphonoscope retentit à son oreille. Elle mit

la main en hésitant sur le bouton d'arrêt.

«Qui est-ce? se dit-elle en s'essuyant les yeux; tant pis si ce sont des

amis qui viennent s'informer du résultat de mon examen, je ne reçois

pas, je les renvoie à maman.

--Allô! allô! Georges Lorris,» dit l'appareil.

Estelle pressa le bouton, Georges Lorris apparut dans la plaque.

«Eh bien? dit-il, comment! des larmes, mademoiselle, vous pleurez?...

Cet examen?

--Manqué! s'écria-t-elle, essayant de sourire, encore manqué!

--Ces bourreaux d'examinateurs vous ont donc demandé des choses

extraordinaires?

--Mais non, fit-elle, et j'en suis d'autant plus furieuse contre moi!...

Les questions étaient difficiles, mais je pouvais répondre, je savais...

grâce à vous...

--Eh bien?

--Eh bien! ma déplorable timidité m'a perdue; devant mes juges, je me

suis troublée, embrouillée, j'ai tout confondu... et j'ai été écrasée

sous les boules noires...

[Illustration: ELLE RÉPONDIT COMPLÈTEMENT DE TRAVERS.]

--Ne pleurez pas, vous vous présenterez une autre fois et vous serez

plus heureuse. Voyons, Estelle, ne pleurez pas... je ne veux pas... je

ne puis vous voir pleurer!... Voyons donc, je vous en prie, Estelle, ma

chère petite Estelle...

--Comment! ma chère petite Estelle? s'écria une voix derrière la jeune

fille; je vous trouve bien familier, monsieur Georges Lorris!»

C'était Mme Lacombe, qui, n'ayant pas rencontré Estelle à Zurich, venait

de rentrer en proie aux plus vives inquiétudes et d'apprendre la triste

nouvelle par le phono du salon.

Georges Lorris resta un instant interdit. Il connaissait Mme Lacombe,

ayant déjà eu plusieurs fois, depuis la tournade, l'occasion de causer

avec elle.

«Madame, fit-il, je voyais Mlle Estelle si désolée de son échec,

j'essayais de la consoler, et la vive amitié que j'ai conçue pour elle

depuis l'heureux hasard... Enfin, elle pleurait, elle se lamentait, et

je ne pouvais voir couler ses larmes sans...

--Je vous suis très obligée, dit sèchement Mme Lacombe, nous avons subi

un petit échec, nous travaillerons et nous nous représenterons, voilà

tout... Je me charge de consoler ma fille moi-même... Monsieur, je vous

présente mes civilités...

--Madame! s'écria Georges Lorris, je vous en conjure, ne vous fâchez

pas... Un seul mot, je vous prie... j'ai l'honneur de vous demander la

main de Mlle Estelle!

--La main d'Estelle! s'écria Mme Lacombe en se laissant tomber dans un

fauteuil.

--Si vous voulez bien me l'accorder, ajouta le jeune homme, et si Mlle

Estelle ne... Excusez le manque de formes de ma demande, ce sont les

circonstances... le chagrin de Mlle Estelle m'a tout à fait troublé. Je

vous en prie, Estelle, ne me découragez pas...

Monsieur, fit Mme Lacombe avec dignité, je ferai part de votre demande

si honorable pour nous à mon mari, et M. Lacombe vous fera connaître sa

réponse; quant à moi, je ne puis que vous dire que mon vote vous est

acquis... et il compte!»

On voit, à cette brusque demande en mariage, que Georges Lorris était un

homme de décision rapide. Il ne ressentait, une heure auparavant, aucune

velléité matrimoniale précise. Il trouvait depuis quelque temps un vrai

plaisir à ces entrevues téléphonoscopiques avec la jeune étudiante, sans

chercher à se rendre compte des sentiments qui lui en faisaient trouver

l'habitude si douce. La vue des larmes d'Estelle lui avait subitement

révélé l'état de son coeur, et, sans hésiter, il avait pris la

résolution de lier sa vie à la sienne. Il avait vingt-sept ans, il était

libre de ses actes et il était plus que suffisamment riche pour deux.

Il ne se dissimulait pas que des difficultés pouvaient se présenter du

côté de sa famille à lui. Son père avait d'autres idées. Précisément, le

jour de la tournade, Philox Lorris lui avait développé son plan

matrimonial: _trouver une doctoresse pourvue des plus hauts diplômes,

une vraie cervelle scientifique, une femme sérieuse et assez mûre pour

avoir la tête débarrassée de tout vestige d'idée futile_... Georges

frissonnait en se rappelant les expressions de Philox Lorris. Brr...!

Rien que cette menace suffisait pour le décider à brusquer la situation.

Le soir, lorsque M. Lacombe rentra pour le dîner, Georges Lorris, arrivé

par le tube pneumatique d'Interlaken, débarqua d'aérocab à

Lauterbrunnen-Station presque en même temps que lui. Mme Lacombe avait à

peine eu le temps de prévenir son mari.

[Illustration: Mlle LA DOCTORESSE BARDOZ.]

«Mon ami, la journée est solennelle! avait-elle dit à son mari, en

prenant sa figure des grands jours; tu ne sais pas ce qui arrive à

Estelle? Prépare-toi à entendre quelque chose de grave... Ne cherche pas

à deviner... Prépare-toi seulement...

--Je m'en doute, répondit M. Lacombe. J'ai demandé la communication pour

savoir le résultat de son examen, et vous ne m'avez pas répondu... Elle

est refusée, parbleu, encore refusée!

--Il s'agit bien de ces vétilles! fit Mme Lacombe avec un superbe

haussement d'épaules. Dieu merci, elle ne sera pas ingénieure; non, elle

ne le sera pas! Voilà: on nous demande notre fille en mariage; moi, j'ai

dit oui, et, quand j'ai dit oui, j'espère que M. Lacombe ne dira pas

non!

--Mais qui?

[Illustration: LA SERVANTE GRETTLY.]

--Mon gendre, dit Mme Lacombe avec emphase, s'appelle M. Georges Lorris,

fils unique de l'illustre Philox Lorris!»

M. Lacombe, à ce nom, se laissa tomber sur une chaise. C'était le coup

de théâtre que méditait Mme Lacombe. Contente de l'effet produit, elle

s'assit en face de son mari.

[Illustration: GRAND CHOIX D'AIEUX. QUELLE INFLUENCE ATAVIQUE VA

DOMINER?]

«Oui, M. Georges Lorris adore notre fille, je m'en doutais, vois-tu, et

Estelle l'aime aussi.

--Tu rêves! Le fils de Philox Lorris! Songe à la distance qui existe

entre nous et le grand Philox Lorris!... entre notre situation modeste,

et...

--Modeste, j'en conviens, mais à qui la faute, monsieur?

[Illustration: GEORGES REMONTA EN AÉROCAB VERS ONZE HEURES.]

«Et puis assez de Philox, le grand Philox, l'illustre Philox, l'immense

et vertigineux Philox, ce n'est pas lui qu'Estelle épouse!... C'est un

jeune homme moins immense, mais plus aimable.

--Mais la dot? lui as-tu dit qu'Estelle...

--Une dot! Nous nous occupons bien de ces misères... Quel bourgeois tu

fais!»

L'arrivée de Georges Lorris interrompit l'entretien. Il n'était jamais

venu à Lauterbrunnen-Station. Jusqu'à présent, le jeune homme avait

communiqué avec le chalet Lacombe uniquement par Télé. Il était un peu

ému, il allait se trouver réellement en présence d'Estelle.

Qu'allait-elle dire? Il lui venait des craintes; si, par malheur, elle

n'avait pas le coeur libre, si elle allait le repousser!

Il fut bientôt rassuré. L'accueil de Mme Lacombe lui montra que tout

allait bien, et lorsque enfin Estelle parut toute confuse et pâle

d'émotion, une douce pression de main fut la réponse à la question

muette que posaient les yeux inquiets du jeune homme.

Il passa une soirée charmante au chalet Lacombe, et, quand il remonta en

aérocab, vers onze heures, pour regagner le tube d'Interlaken, les

larges rayons de lumière électrique du phare éclairant fantastiquement

les montagnes, perçant l'obscurité des vallées et faisant étinceler

comme des escarboucles les énormes pics, et luire les glaciers ainsi que

des coulées de diamants, lui semblaient, comme des promesses d'avenir

lumineux, éclairer devant lui une longue existence de bonheur.

Bien entendu, Philox Lorris bondit de colère et d'étonnement, lorsque,

le lendemain matin, son fils lui fit part de sa détermination en

sollicitant son consentement. Philox eut un violent accès d'éloquence

rageuse. Eh quoi! son fils n'attendait pas qu'il lui eût découvert la

doctoresse en toutes sciences, la femme _scientifique_, la fiancée

sérieuse et mûre qu'il lui avait promise! Eh quoi! il allait déranger

tous ses plans, ruiner toutes ses espérances avec ce sot mariage...

«La sélection! la sélection! Tu méconnais la grande loi de la

sélection... Ce n'est pourtant pas d'aujourd'hui que la science a donné

raison aux vieilles idées d'autrefois et reconnu que la sélection était

la base de toutes les aristocraties... En notre temps de démocratie à

outrance, on a tout de même été forcé d'en rabattre et de s'incliner

devant la force de la vérité... Mon garçon, les anciennes aristocraties

avaient raison de se montrer hostiles à la mésalliance!

«Il a bien fallu le reconnaître, oui, de toute évidence, les races de

rudes soldats et de fiers chevaliers des âges révolus, en

s'entre-croisant et s'alliant toujours entre elles, fortifiaient les

hautes qualités de vaillance qui les distinguaient et légitimaient leur

belle fierté, et aussi ces prétentions qu'on leur reproche à la

domination sur des sangs moins purs.

«Oui, la décadence a commencé, pour ces vieilles races, le jour où le

sang des fiers barons s'est mélangé avec le sang des enrichis, et ce

sont les mésalliances réitérées qui ont tué la noblesse! Démonstration

scientifique très facile: Prenons un descendant de Roland le paladin,

fils de trente générations de superbes chevaliers... Que ce fils des

preux épouse une fille de traitant, et voilà soudain cette crème du sang

des preux annihilée dans le fruit de cette union, noyée par un afflux de

sang très différent!... Voilà que, par l'atavisme, l'âme d'ancêtres

maternels, petits boutiquiers ou gens de finance, braves revendeurs

d'épiceries ou maltôtiers concussionnaires, va renaître dans le corps de

ce descendant du paladin Roland!... Que recouvrira maintenant le pennon

du paladin?... Allez-y voir! quelque chose de bon peut-être, quelque

chose de douteux ou de médiocre! Pauvre Roland, quelle grimace il fera

là-haut!... Vois-tu, on ne saurait trop se préoccuper de ces

questions... Il faut toujours songer à ses descendants et ne pas les

exposer à loger dans leurs corps des âmes dont on ne voudrait pas pour

soi... Nous sommes aujourd'hui, nous autres, une aristocratie,

l'aristocratie de la science! Songeons aussi à fonder, par une sélection

bien étudiée, une race vraiment supérieure! Je ne veux pas, dans ma

famille, de renaissances ancestrales désagréables. Je ne veux pas

m'exposer à voir renaître, dans un petit-fils à moi, Philox Lorris,

l'âme d'un grand-papa du côté maternel, qui aura été un brave homme

peut-être, mais un simple brave homme! Les recherches sur l'atavisme

l'ont établi, et la photographie, depuis un siècle, nous a fourni des

documents tout à fait probants quant aux ressemblances physiques:

l'enfant qui naît reproduit toujours un type familial plus ou moins

lointain--absolument et trait pour trait souvent--souvent aussi mélangé

de traits divers pris à plusieurs autres types dans l'une ou dans

l'autre famille!... Eh bien! il en est de même pour les qualités

intellectuelles: on les tient aussi d'un ancêtre ou de plusieurs... Il y

a comme un capital spirituel dans une race, réservoir pour la

descendance; la nature puise au hasard dans ce capital pour remplir ce

petit crâne qui naît... Elle en met plus ou moins, tant mieux si elle a

fait bonne mesure, tant pis si elle a été chiche; c'est au hasard de la

fourchette, tant pis si nous n'avons que des rogatons! dans tous les

cas, elle ne peut puiser que dans ce capital amassé par les ancêtres et

augmenté peu à peu par les générations!...

«C'est donc à nous de bien choisir nos alliances, pour apporter à notre

race un supplément de qualités, pour mettre nos descendants à même de

puiser dans un capital intellectuel plus considérable... Écoute, tu

connais les Bardoz; ce nom représente, du côté du père, trois

générations de mathématiciens des plus distingués; du côté de la mère,

un astronome et un grand chirurgien, plus un grand-oncle qui avait du

génie, puisque c'est lui qui a inventé les tubes électriques

pneumatiques remplaçant les chemins de fer de nos ancêtres... Une belle

famille, n'est-ce pas? Eh bien! il y a une demoiselle Bardoz,

trente-neuf ans, doctoresse en médecine, doctoresse en droit,

archi-doctoresse ès sciences sociales, mathématicienne de premier ordre,

une des lumières de l'économie politique et en même temps brillante

sommité médicale! Je te la destinais. Je voyais en elle la compensation

indispensable à ta légèreté...»

[Illustration: RECHERCHES SUR L'ATAVISME.--LUTTE D'INFLUENCES

ANCESTRALES.]

Georges Lorris eut un geste d'effroi et tenta d'interrompre la

conférence de son père. Il entreprit un portrait d'Estelle Lacombe.

«Mlle Bardoz ne te plaît pas, continua Philox Lorris, sans faire

attention à l'interruption; soit, j'en ai une autre: Mlle Coupard, de la

Sarthe, trente-sept ans seulement, femme politique des plus

remarquables, future ministresse, fille de Jules Coupard, de la Sarthe,

l'homme d'État de la Révolution de 1935, dictateur élu pendant trois

quinquennats consécutifs, petite-fille de l'illustre orateur, Léon

Coupard, de la Sarthe, qui fit partie de dix-huit ministères... Union de

la haute science et de la haute politique, ainsi les plus belles

ambitions sont permises à nos descendants... Arriver à prendre en mains

la direction des peuples, à influer sur les destinées de l'humanité par

la science ou la politique, voilà ce que nous pouvons rêver!...

--Voilà celle que j'épouserai, et pas d'autre, ni la sénatrice Coupard,

de la Sarthe, ni la doctoresse Bardoz, déclara Georges, en mettant une

photographie d'Estelle entre les mains de son père: c'est Mlle Estelle

Lacombe, de Lauterbrunnen-Station... Elle n'est pas doctoresse ni femme

politique, mais...

[Illustration: LA SÉNATRICE COUPARD, DE LA SARTHE.]

--Attends donc, je connais ce nom, dit Philox Lorris; il est venu

l'autre jour une dame Lacombe, qui m'a dit un tas de choses que je n'ai

pas bien comprises, qui m'a traité d'ours, parlant à mon phonographe, et

qui, finalement, m'a fait hommage d'une paire de pantoufles brodées par

elle... Attends, mon appareil l'a photographiée comme tous les

visiteurs, pendant qu'elle exposait l'objet de sa visite... Tiens, la

voici; connais-tu cette dame?

--C'est la mère d'Estelle, fit Georges Lorris en examinant la petite

carte.

--Très bien, je m'explique tout; elle a même ajouté que tu étais un

aimable jeune homme... Je comprends sa préférence! Eh bien! je ne donne

pas mon consentement. Tu épouseras Mlle Bardoz!

--J'épouserai Mlle Estelle Lacombe!

--Voyons, épouse au moins Mlle Coupard, de la Sarthe!

--J'épouserai Mlle Estelle Lacombe.

--Va-t'en au diable!!!»

[Illustration: «C'EST LA MÈRE D'ESTELLE,» FIT GEORGES.]

[Illustration: LE VOYAGE DE NOCES DE PHILOX LORRIS.]

V

Séduisant programme de _Voyage de fiançailles_.--L'ingénieur médical

Sulfatin et son malade.--Tout aux affaires.--Le pauvre et fragile

animal humain d'aujourd'hui.

Georges Lorris n'était pas homme à se décourager pour un refus bien

prévu. Il renouvela tous les jours ses instances, subit tous les jours

un assaut de Philox Lorris, qui s'obstinait à lui jeter à la tête ces

deux séduisantes incarnations de la femme moderne, Mlles la sénatrice

Coupard, de la Sarthe, et la doctoresse Bardoz.

Cependant, Mme Philox Lorris, ayant vu la famille Lacombe et s'étant

trouvée tout de suite séduite par le charme d'Estelle, avait pris le

parti de son fils. Disons bien vite que, si sa petite enquête n'avait

pas tourné à l'avantage de la famille Lacombe, elle eût été désolée de

se trouver de l'avis de son grand homme de mari... pour la première

fois.

Il fallut quatre ou cinq mois de luttes intestines assez violentes et de

combats renouvelés chaque jour pour amener M. Philox Lorris à abandonner

Mlles Bardoz et Coupard, de la Sarthe, et à consentir enfin au _Voyage

de fiançailles_.

Le Voyage de fiançailles, sage coutume que nos aïeux n'ont pas connue, a

remplacé, depuis une trentaine d'années, le voyage de noces d'autrefois.

Ce voyage de noces, entrepris par les jeunes mariés de jadis après la

cérémonie et le repas traditionnels, ne pouvait servir à rien d'utile.

Il venait trop tard. Si les jeunes époux, tout à l'heure presque

inconnus l'un à l'autre, découvraient après la noce, dans ce long et

fatigant tête-à-tête du voyage, qu'ils s'étaient illusionnés

mutuellement et que leurs goûts, leurs idées, leurs caractères vrais ne

concordaient qu'imparfaitement, il n'y avait nul remède à ce douloureux

malentendu, nul autre que le divorce, et, quand on ne se décidait pas à

recourir à cette amputation qui ne pouvait se faire sans douleur ou tout

au moins sans dérangement, il fallait se résigner à porter toute la vie

la lourde chaîne des forçats du mariage.

[Illustration: FIANCÉS PARTANT POUR LE VOYAGE DE FIANÇAILLES.]

Aujourd'hui, quand un mariage est décidé, quand tout est arrangé,

contrat préparé, mais non signé, les futurs, après un petit lunch

réunissant seulement les plus proches parents, partent pour ce qu'on

appelle le Voyage de fiançailles, accompagnés seulement d'un oncle ou

d'un ami de bonne volonté. Ils vont, libres de toute crainte, avec leur

mentor discret, faire leur petit tour d'Europe ou d'Amérique, courant

les villes ou se portant, suivant leurs goûts, vers les curiosités

naturelles des lacs et des montagnes.

[Illustration: LA COURSE A L'ARGENT]

[Illustration: Chacun s'en va de son côté.]

Dans le tracas du voyage, des courses de montagne, des parties sur les

lacs ou des promenades aériennes, à l'hôtel, aux tables d'hôte, les

jeunes fiancés ont le temps et la facilité de s'étudier et de se bien

connaître.

[Illustration: L'ÉPREUVE A RÉVÉLÉ QUELQUES INCOMPATIBILITÉS.]

C'est alors, en ce quasi tête-à-tête de plusieurs semaines, que les

vrais caractères se révèlent, que les vraies qualités s'aperçoivent, que

les petits défauts se devinent et les grands aussi, quand il y en a. Et

alors, si l'épreuve a révélé aux fiancés quelques incompatibilités, on

ne s'obstine pas. Un seul mot de l'un d'eux en débarquant suffit--avec

une petite signification par huissier pour la régularité--et, sans

discussion, sans brouille, le projet d'union est abandonné, le contrat

préparé est déchiré et chacun s'en va de son côté, libre et tranquille,

soupirant largement, avec soulagement, avec le sentiment d'avoir échappé

à un grand danger, et prêt à recommencer l'épreuve avec un autre ou une

autre.

La statistique nous apprend que, l'an dernier, en 1954, en France,

22-1/2 pour 100 seulement des Voyages de fiançailles aboutirent au

résultat négatif, 77-1/2 ont fini par le mariage définitif. La morale a

gagné à ce changement de coutumes; grâce aux Voyages de fiançailles, le

chiffre des divorces a baissé considérablement.

«Soit, dit enfin Philox Lorris, fatigué de lutter et pris d'ailleurs par

les soucis d'une importante invention nouvelle; soit, faites toujours

votre Voyage de fiançailles, puisque tu le veux, mais rappelle-toi que

ça n'engage à rien... nous verrons après.»

Georges Lorris ne se fit pas répéter deux fois la permission; il courut

à Lauterbrunnen-Station et, les démarches nécessaires faites, les

arrangements pris, il fixa lui-même le jour du départ.

«Nous verrons après,» a murmuré Philox Lorris en donnant son

consentement, et un sourire sardonique a passé sur sa figure. Ce savant

pessimiste est persuadé--hélas! son expérience personnelle le lui a

donné à croire--qu'il n'y a pas d'affection qui résiste aux mille ennuis

du voyage en tête à tête, pour ces deux jeunes gens presque inconnus

encore l'un à l'autre. Il se rappelle son voyage de noces à lui, car, en

ce temps-là, l'usage n'était pas encore adopté de faire voyager les

fiancés. Il est revenu brouillé avec Mme Philox Lorris, après quinze

jours d'excursion seulement, mais trop tard pour s'en aller sans

cérémonie chacun de son côté, M. le maire et M. le curé y ayant passé.

En débarquant du tube, M. et Mme Philox Lorris mirent les avoués en

campagne pour obtenir le divorce par consentement mutuel. Mais cela

nécessitait une foule de pas et de démarches, de dérangements, de

rendez-vous chez les hommes de loi, de séances dans les greffes et chez

les juges, et le volcanique Philox, pressé par ses inventions et

découvertes, n'avait pas de temps à gâcher aussi absurdement.

Ayant terminé ses travaux de perfectionnement des appareils aviateurs,

il fondait d'immenses ateliers de construction d'aéronefs et

d'aéropaquebots en celluloïd rendu incombustible, avec membrure

d'aluminium, et jetait dans la circulation, avec un succès prodigieux,

l'_Aérofléchette_, qu'il avait inventée, ou plutôt dont il avait trouvé

le principe, étant encore sur les bancs des écoles, en se livrant, les

jours de congé, sur son aéroflèche de collégien, à de vertigineuses

courses de fond. Ce véhicule, d'une si parfaite sécurité et d'une si

facile manoeuvre qu'on peut sans danger le mettre entre les mains des

enfants pour leur faire donner leurs premiers coups d'aile, fit la

fortune non pas seulement de Philox Lorris, mais aussi d'une foule de

fabricants de tous pays, qui lancèrent aussitôt des quantités

d'appareils aviateurs à peu près semblables et quelque peu entachés de

contrefaçon.

Mais l'inventeur songeait à bien autre chose qu'à leur faire des procès.

Et le temps pour cela, grand Dieu! Philox Lorris, appliquant ses

facultés à des travaux d'un autre genre, était en train de monter une

grande affaire d'éditions phonographiques.

[Illustration: L'AÉROFLÉCHETTE: PREMIERS COUPS D'AILE.]

O Bibliophonophiles! vous les connaissez ces phono-livres Philox Lorris,

ces clichés de chevet si souvent écoutés, et que nous aimons tous à

reprendre aux bonnes soirées d'hiver, aux heures de repos comme aux

nuits d'insomnie! Tous les érudits gardent précieusement dans leurs

_Phonoclichothèques_ ces superbes éditions des chefs-d'oeuvre de toutes

les littératures, d'une diction admirable et pure, clichés avec tant de

perfection, d'après les auteurs eux-mêmes, pour les contemporains, ou,

pour les oeuvres d'autrefois, d'après les artistes, les conférenciers,

les _liseurs_ les plus célèbres. Philox lançait alors son _Histoire

universelle_ en douze clichés, sa célèbre _Anthologie poétique_ de dix

mille morceaux phonographiés, contenus en une boîte portée sur une

colonne antique et surmontée d'un buste d'Homère, de Dante, de Hugo ou

de Lamartine, au choix. Il lançait un _Grand Dictionnaire_

mécanico-phonographique, dont il se vendit trois millions d'exemplaires

en dix ans, et un _Manuel du bachot_ en quatre mille leçons

phonographiées, sans préjudice de sa bibliothèque de romans modernes,

clichés garantis trois mois pour la vente, ou servis à raison d'un

volume par jour aux abonnés, par la _Librairie phonographique_ qu'il

avait fondée en commandite.

Ainsi occupé, l'esprit accaparé par mille entreprises diverses en sus de

ses recherches et travaux en cours, Philox Lorris ne pouvait guère

fréquenter le Palais de justice. C'est à peine s'il pouvait voler à la

science le temps de conférer téléphoniquement pendant deux minutes tous

les quinze jours avec son avocat.

Le divorce traînant, Philox fit quelques concessions, il se montra un

peu plus gracieux à la maison et se raccommoda avec Mme Lorris pour

avoir l'esprit libre et pouvoir se consacrer plus complètement à son

laboratoire.

[Illustration: Anthologie des poètes en 10,000 pièces phonographiées.]

Quand il disposa d'un peu plus de temps, toutes les affaires

industrielles lancées par lui pouvant se passer de sa direction, les

hostilités recommencèrent; mais d'autres préoccupations de recherches et

de découvertes nouvelles le reprirent, et l'instance en divorce traîna

encore. Le ménage alla ainsi de brouilles en raccommodements jusqu'au

jour où Philox s'aperçut que ces brouilles tournaient, en définitive, au

profit de la science, puisque les discussions habituelles avec Mme

Lorris étaient comme des coups de fouet pour son esprit, qui

l'empêchaient de s'affadir dans la mollesse et la tranquillité, et qui

surexcitaient ses nerfs.

«Nous verrons, se disait donc Philox Lorris, fort de son expérience

personnelle; du voyage résulteront des ennuis, les ennuis produiront de

petits chocs, les petits chocs des désillusions, les désillusions de

grandes brouilles! «Je m'arrangerai, d'ailleurs, pour faire naître ces

ennuis et ces petits chocs... Nous allons bien voir!»

Il se chargea de tous les préparatifs du voyage. Au lieu de mettre son

aéroyacht de voyage à la disposition des fiancés, il leur donna une

simple aéronef d'un confortable plus sommaire et il choisit lui-même les

compagnons des deux jeunes gens. Georges Lorris, tout entier à ses

espérances, heureux de voir son père s'amadouer, ne fit aucune objection

et accepta toutes ces dispositions.

[Illustration: UN ÉRUDIT DANS SA PHONOCLICHOTHÈQUE.]

Le déjeuner de fiançailles eut lieu à l'hôtel Lorris. M. et Mme Lacombe

arrivèrent avec Estelle par un train de tube du matin. Philox se montra

rempli d'attentions pour Mme Lacombe, qui restait un peu gênée par le

souvenir de sa conversation avec le phonographe de l'illustre savant.

«Vous voyez, chère madame, lui dit-il, que j'ai eu soin de mettre les

pantoufles que vous avez eu l'amabilité de m'offrir, vous savez, le jour

où certaine dame anglaise s'en vint me traiter de vilain ours... Mais je

confonds peut-être, est-ce bien la dame anglaise qui...

--C'était la dame anglaise, dit vivement Mme Lacombe; et je vous prie de

croire que, dans l'ascenseur qui nous a transportées à l'embarcadère,

j'ai vertement relevé l'inconvenance de cette insulaire!

[Illustration: Bagages pour voyages de fiançailles.]

--Je n'en doute pas et je vous en offre tous mes remerciements.»

Philox Lorris avait tracé le plan du Voyage de fiançailles; au dessert,

il remit ce programme à son fils.

«Mes chers enfants, dit-il, tout a été préparé par mes soins pour vous

rendre ce voyage agréable et profitable; vous trouverez dans vos bagages

tous les livres et instruments nécessaires, sextants, cartes, guides,

statistiques, questionnaires, compas, éprouvettes, etc. Voici le

programme, rempli, comme vous allez le voir, de vraies attractions:

«Visite des hauts fourneaux électriques, forges et laminoirs de

Saint-Étienne; études et rapports sur les diverses améliorations

apportées depuis une dizaine d'années, etc.

«Visite du grand réservoir central d'électricité d'Auvergne; en établir

un relevé complet, plan, coupe et élévation, avec notices explicatives

détaillées; étudier le système de volcans artificiels adjoint à ce grand

réservoir, développer des considérations sur l'avenir des grandes

exploitations de la force électrique, etc.

«Étude, dans l'ancien bassin houiller de Flandre, des établissements de

la grande Entreprise de transformation électrique du mouvement

planétaire en force motrice transportable à distance et distribuable en

quantités infinitésimales; établissements qui se fondèrent lors de

l'épuisement des houillères et sauvèrent les industries de la région

d'une ruine complète, etc... Trouver quelques applications nouvelles si

possible ou quelques simplifications aux procédés, etc...

«Que dites-vous de cela? Vous ai-je préparé un voyage charmant? dit

Philox Lorris en tendant cet attrayant programme avec un carnet de

chèques à son fils.

Superbe!» répondit le jeune homme en mettant programme et carnet dans sa

poche.

Estelle n'osa rien dire; mais, au fond du coeur, elle trouva les

attractions un peu faibles. La courageuse Mme Lacombe seule hasarda

quelques observations.

«Est-ce bien un Voyage de fiançailles? fit-elle; il me semblait qu'une

bonne petite excursion au Parc européen d'Italie, à Gênes, Venezia la

Bella, Rome, Naples, Sorrente, Palerme, en poussant, de ville d'eaux en

ville d'eaux, jusqu'à Constantinople, par Tunis, le Caire, etc., eût

mieux fait l'affaire.

On est fatigué de voir cela par Télé, répondit le grand Philox, tandis

qu'on revient, d'un bon voyage d'études, bourré d'idées nouvelles...

«Tenez, demandez à Mme Lorris; nous avons fait notre voyage de noces

dans les centres industriels d'Amérique, allant d'usine en usine; je

suis sûr, bien qu'elle n'ait pas adopté la carrière scientifique et

n'ait pas voulu s'associer à mes travaux, que Mme Lorris n'en a pas

moins rapporté de Chicago les meilleurs souvenirs...»

Le déjeuner ne traîna pas, M. Philox Lorris étant pressé de retourner à

son laboratoire. Il ne monta même pas à l'embarcadère pour assister au

départ des fiancés et se contenta de remettre à son fils un cliché

phonographique.

«Tiens, voici mes souhaits de bon voyage, mes effusions paternelles et

mes dernières recommandations; je les ai préparées en me débarbouillant

ce matin; au revoir!»

Les fiancés ne partaient pas seuls. Les compagnons exigés par les

convenances étaient le secrétaire général particulier de Philox Lorris,

M. Sulfatin, et un grand industriel, M. Adrien La Héronnière, autrefois

associé aux grandes entreprises de Philox, actuellement retiré des

affaires pour cause de santé.

Pendant que les voyageurs s'installent dans l'aéronef, il convient de

présenter ces deux personnages. Le secrétaire Sulfatin est un grand,

fort et solide gaillard, marquant environ trente-cinq ou trente-six ans,

large d'épaules, bâti carrément, un peu rugueux de manières et de

physionomie inélégante, mais extrêmement intelligente, avec des yeux

extraordinaires, vifs, perçants, d'un éclat de lumière électrique. Ce

nom de Sulfatin peut sembler bizarre, mais on ne lui en connaît pas

d'autre.

[Illustration: UNE LIBRAIRIE PHONOGRAPHIQUE.]

[Illustration: Le Voyage de Fiançailles

Le Vingtième Siècle: La Vie Électrique · 第 9 / 38 题