« 2 novembre 1848.
» Heureux, vous calomniez la mort. Aveuglés par la peur de la
libératrice, vous faites une homicide de la vierge des tombeaux. Vous
lui donnez pour tunique la toile du linceul. Vous dites ses ailes si
noires, son regard si terrible, qu'il pétrifie vos joies.
» Mensonge, calomnie! La mort, C'est le repos, la paix, la récompense;
c'est le retour au ciel, où les larmes sont comptées. La mort, c'est
le bon ange qui fait grâce de la vie à toutes les âmes en peine, à
tous les coeurs brisés.
» Souvent, quand vient la nuit, quand les heureuses femmes sourient
avec amour à leurs petits enfants, moi qui ne suis pas mère, je
t'appelle, je pleure, et, si j'avais des ailes, ô Mort, je m'enfuirais
vers toi.
» Tu ne m'effrayes pas; visite l'exilée, murmure à mon oreille les
promesses d'en haut; confie-moi tes secrets, dis-moi les harmonies;
viens, je t'écoute. Dis-moi si, pour trancher nos existences, tu te
sers d'un glaive, d'un souffle ou d'un baiser.
» Mort, tu n'as d'aiguillons que pour les coupables; Mort, tes
désespoirs n'atteignent que l'impie. Terreur du méchant, refuge de
l'opprimé, si tu cites le crime au tribunal du Christ, Mort, tu
ramènes au ciel l'innocence et la foi! »
Et maintenant, croyez-vous que le coeur où sont écloses ces pensées
ait médité un empoisonnement? Maintenant, croyez-vous que la main qui
a tracé ces lignes ait présenté la mort à un homme, entre un sourire
et un baiser?
Oui?
Alors, comment Dieu n'a-t-il pas foudroyé l'hypocrite, au moment même
où elle le prenait à témoin de son innocence!
Arrivée, après son jugement prononcé, à Montpellier, le 11 novembre
1841, Marie Capelle en est sortie le 19 février 1851, c'est-à-dire
après neuf ans et demi de captivité.
Ce sont ces neuf ans et demi de captivité que racontent, jour par
jour, heure par heure, minute par minute, les _Heures de Prison_.
C'est dans ce livre, je ne dirai pas, dont nous rendons compte, on ne
rend pas compte d'un pareil livre, on le lit et l'on dit aux autres: «
Lisez-le! » c'est là que vous trouverez jaillissant, plaintive, à
chaque ligne, une de ces grandes vérités morales que nos législateurs
appellent un paradoxe: à savoir que la prétendue égalité devant la loi
n'existe pas.
Égalité de la peine, bien entendu.
J'ai été lié avec le vieux docteur Larrey, celui que Napoléon, à son
lit de mort, appelait le plus honnête homme de France, aussi lié qu'un
jeune homme peut l'être avec un vieillard; eh bien, je comparerai
l'inégalité de la punition morale à ce qu'il m'a dit de l'inégalité de
la douleur physique.
Larrey était peut-être, depuis Esculape jusqu'à nous, l'homme qui
avait coupé le plus de bras et le plus de jambes. Napoléon l'avait
promené sur tous les champs de bataille de l'Europe, de Valladolid à
Vienne, du Caire à Moscou, et Dieu sait la besogne qu'il lui avait
donnée! Il avait amputé des Arabes, des Espagnols, des Français, des
Prussiens, des Autrichiens, des Russes, des Cosaques.
Eh bien, il prétendait que la douleur n'était qu'une question de
nerfs; que l'opération qui faisait jeter des cris aigus à l'homme
irritable du Midi tirait parfois un soupir à l'organisation apathique
de l'homme du Nord; que, couchés l'un à côté de l'autre sur leur lit
de douleur, l'un mettait en morceaux, entre ses mâchoires crispées, un
mouchoir ou une serviette, tandis que l'autre, fumant tranquillement,
ne brisait pas même le tuyau de sa pipe.
À notre avis, il en est de même de la punition morale.
Ce qui est une simple punition pour une femme vulgaire, pour une
organisation commune, devient une torture atroce, un supplice
insoutenable pour une femme du monde, pour une organisation
distinguée.
Remarquez que le crime chez madame Lafarge,--et, vous le voyez, je
continue de me mettre au point de vue de la loi, qui a décidé que le
crime existait,--remarquez, dis-je, que le crime a été commis par
l'exaspération d'une extrême délicatesse, d'un aristocratie exquise.
Une jeune fille qui, comme les Monmouth et les Berwick, compte des
princes, des rois même parmi ses aïeux, une jeune fille qui a été
élevée dans la soie, la batiste et le velours, dont les petits pieds
ont foulé, dès qu'ils ont pu marcher, les tapis ouatés d'Aubusson, et
les tapis autrement doux d'un gazon anglais dont un jardinier
prévoyant a enlevé d'avance jusqu'au moindre caillou, jusqu'à la plus
petite ortie, qui a toujours vu l'avenir comme un paysage d'Orient
encadré dans les rayons d'or du soleil; figurez-vous cette jeune
fille, jetée tout à coup dans une condition inférieure, en face d'un
homme sale, squalide, grossier, dans une habitation qui n'est qu'une
ruine, et quelle ruine! non pas la ruine pittoresque des bords du
Rhin, des montagnes de la Souabe ou des plaines de l'Italie, mais la
ruine plate, humide et vulgaire de la fabrique; obligée de disputer
aux rats, qui la visitent la nuit, les pantoufles brodées d'or, les
cornettes garnies de dentelle qui se sont égarées avec elle dans cette
espèce de désert sauvage, inculte, inhospitalier, où la pousse un des
mauvais vents de la vie. Eh bien, ce milieu dans lequel grouille,
respirant, parlant, agissant à son aise la famille Lafarge, il lui
faut, à elle, un effort surhumain pour y vivre. C'est une lutte de
tous les jours, c'est une déception de toutes les heures. Là où
l'autre nature, la nature vulgaire, basse, commune, trouve le
bien-être, l'amélioration relative, sa nature à elle trouve le
désespoir. Puis un jour arrive où la vertu de la, femme est éteinte,
où la force de la chrétienne est épuisée, où la colombe devient
vautour, la gazelle tigresse; où l'on se dit: « Tout, tout, tout! la
prison, l'exil, la mort, tout, plutôt que cette vie impossible, où la
main de la fatalité a mis, non pas un mur de fer, de bronze ou
d'airain, mais un lac, une mer, un océan de boue entre moi et
l'avenir! »
Et un sombre matin, un soir lugubre, le crime se trouve avoir été
commis, inexcusable aux yeux des hommes, mais peut-être excusable aux
yeux de Dieu.
Je demandais à un juré:
--Croyez-vous Marie Capelle coupable?
--Oui.
--Et vous avez voté pour la prison?
--Non.
--Expliquez-moi cela.
--Eh! monsieur, la malheureuse n'avait fait que se venger!
Le mot est terrible. Mais, en supposant Marie Capelle coupable, il
résume bien, ce nous semble, les circonstances atténuantes au milieu
desquelles il a été commis.
Eh bien, voyez: la même peine, la peine de la détention à perpétuité,
est imposée à cette femme d'une organisation supérieure, dont le crime
même est le fils de cette organisation; la même peine est imposée à
cette femme qui serait imposée à une vachère, à une balayeuse des rues
ou à une revendeuse à la toilette.