Mais est-ce équitable? Là est la question.
Marie Capelle sort de Tulle; Marie Capelle arrive à Montpellier, au
milieu des populations qui se pressent autour d'elle, qui s'amassent
autour de sa voiture, qui brisent ses glaces, qui lui montrent le
poing, qui l'appellent voleuse, empoisonneuse, homicide. En arrivant à
Montpellier, en entendant gronder la grille de la prison sur ses
gonds, grincer dans les tenons les verrous des portes, elle
s'évanouit, et cela pour se réveiller dans une cellule à la fenêtre
grillée, aux carreaux de pierre, au plafond de lattes, tremblant la
fièvre dans un lit de fer, entre des draps grossiers et humides, sous
une couverture de laine grise qui a déjà usé deux ou trois prisonniers
sans que les prisonniers soient parvenus à l'user. Eh bien, cette
chambre aux murs blancs, à la fenêtre grillée, au pavé de pierre, au
plafond de lattes, c'est un palais pour beaucoup de pauvres gens;
c'est un cachot pour elle. Cette couche de fer, ces draps grossiers et
humides, cette couverture grise, usée, trouée, dans le tissu de
laquelle le froid tue la vermine, c'est un lit pour la mère Lecouffe;
c'est un grabat immonde pour Marie Capelle.
Ce n'est pas le tout. Cette femme, qui a autour d'elle la dégradation,
la misère, le froid, a au moins sur elle un peu de chaleur, du linge
fin, des habits comme tout le monde? Elle peut croire qu'elle est là
par hasard, qu'un jour cette porte massive s'ouvrira pour la laisser
passer, qu'un jour les barreaux de cette fenêtre s'ouvriront, sinon
pour son corps, du moins pour son âme, qui aspire au ciel? Non, cette
dernière illusion qu'elle doit à une chemise de batiste, à une robe de
soie noire, à une collerette de linge blanc, à un ruban de velours mis
dans ses cheveux, le règlement de la prison vient la lui ôter.
Une soeur lui arrache son bonnet; deux autres veulent la revêtir de la
robe de bure, de la robe pénitentiaire, de la robe de la prison.
Alors, comme Charles XII à Bender, elle se couche; elle déclare
qu'elle restera dans son lit, dans ce lit misérable où elle a tant
hésité d'abord à s'étendre; qu'elle vivra dans son lit, qu'elle mourra
dans son lit, plutôt que de revêtir la robe infâme.
Veut-on voir la lettre qu'elle écrivait à cette occasion à son oncle,
M. Collard, au père de M. Eugène Collard, mon hôte en Afrique? Tenez,
la voici:
« Mon cher oncle, si c'est folie de résister à la force quand on est
renversé, de combattre encore quand on est vaincu, de protester
contre l'injustice quand nul ne l'entendra; si c'est folie que de
vouloir mourir debout, quand, pour mesure d'une vie, il ne reste,
hélas! que la longueur d'une chaîne, plaignez-moi, mon oncle, je
suis folle!
» J'ai passé toute la soirée d'hier et toute cette nuit à
familiariser mon coeur et ma concience avec le joug nouveau qu'on
leur impose. Il est trop lourd; mon coeur et ma conscience se
révoltent. J'accepterai de la loi des rigueurs qui peuvent me tuer
plus vite, je n'en accepterai pas les humiliations, qui n'ont qu'un
but, me dégrader et m'avilir.
» Écoutez-moi, mon bon oncle, et, croyez-le, ce n'est pas devant la
douleur que je recule.
» De mon lit à la cheminée, il y a seize de mes pas; de la porte à
la fenêtre, il y en a neuf, je les ai comptés. Ma cellule est vide;
entre ses quatre murs froids et nus, entre son pavé de grès et son
plafond de lattes, il reste un lit de fer et un tabouret de bois.
» Je vivrai là...
» Du dimanche où vous serez venu jusqu'au dimanche où vous
reviendrez, il y aura six jours de souffrances solitaires, pour une
heure de souffrances partagées.
» Je vivrai ces six jours.
» Mais porter les insignes du crime, sentir se débattre ma
conscience sous cette fatale robe de Nessus, qui ne s'attache pas au
corps seulement, qui brûle et qui tache l'âme?...
» Jamais!
» Je vous entends me dire que c'est l'humilité qui fait les martyrs
et les saints.
» L'humilité, mon oncle, je la comprends dans les héros, je l'adore
dans le Christ! Mais je ne donne pas ce nom à l'asservissement de ma
volonté, à la violence, au sacrifice forcé, au renoncement de la
peur. L'humilité, c'est la vertu du Calvaire, c'est l'amour des
abaissements, c'est le miracle de la foi... Je m'honorerais d'être
véritablement humble; mais je rougirais de le paraître, si je ne
l'étais qu'à demi.
» Or, mon oncle, laissez-moi vous le dire, à cette heure, je ne suis
pas assez forte pour m'élever si haut. J'ai des défauts, des
préjugés, des faiblesses. Hier encore, enfant du monde, je n'ai
point dépouillé toutes ses idées; je n'ai pas désappris tontes ses
maximes. Je me préoccupe de l'opinion des hommes plus que je ne
devrais peut-être; j'ai la vanité de l'honneur humain;--mais je
suis femme, très-femme. J'ai du moins appris du malheur à ne pas
mentir à moi-même. Je me connais, je me juge, et c'est parce que je
me suis jugée, que je repousse le vêtement infâme dont on a voulu me
salir.
» À titre d'innocente, je ne dois pas le porter.
» À titre de chrétienne, je ne suis pas digne encore de le revêtir.
» Mon oncle, je veux souffrir... je le veux. Seulement, je vous en
supplie, intervenez auprès du directeur pour qu'il m'épargne les
tortures inutiles et les coups d'épingle anodins, les grandes
pauvretés et les petites misères, qui semblent être ici la trame
même de la vie des captifs. J'ai tant à souffrir dans le présent,
j'ai tant à souffrir dans l'avenir! Obtenez qu'on ménage mes forces;
hélas! je n'aurai pas trop de tout mon courage pour subir toutes mes
douleurs.
» Adieu, mon cher oncle; écrivez-moi, ce sera fortifier mon âme;
aimez-moi, ce sera faire vivre mon coeur.
» Votre MARIE CAPELLE.
» _Post-scriptum_.--On prétend que la pensée d'une femme est toute
dans le _post-scriptum_ de ses lettres. Je rouvre la mienne, mon
oncle, et je vous dis: Je suis innocente! et je ne prendrai le
vêtement d'infamie que le jour où il sera pour moi, non plus le
signe du crime, mais celui d'une vertu.»
Croyez-vous que la femme qui a écrit ces lignes ait plus souffert que
les filles qu'on envoie à la Salpêtrière, ou les voleuses qu'on
renferme à Saint-Lazare?
Oui.
Croyez-vous, par exemple, que Marie-Antoinette; archiduchesse
d'Autriche, reine de France et de Navarre, descendante de trente-deux
Césars, épouse du petit-fils de Henri IV, de Louis XIV et de saint
Louis, emprisonnée au Temple, conduite à l'échafaud dans la charrette
commune, exécutée sur la guillotine de he place Louis XV, en compagnie
d'une fille publique, ait plus souffert que madame Roland, par
exemple?
Oui.
Croyez-vous que, moi dont la vie est un incessant labeur, que moi qui,
grâce à un travail de quinze heures par jour, travail nécessaire
non-seulement à mon existence intellectuelle, mais encore à ma santé,
ai produit huit cents volumes, fait jouer cinquante drames;
croyez-vous que, si j'étais condamné à rester ce que j'ai encore de
jours à vivre dans une prison cellulaire, sans livres, sans papier,
sans encre, sans lumière, sans plumes, croyez-vous que je soufirirais
plus qu'un homme à qui l'on refuserait plumes, lumière, encre, papier
et livres, maïs qui ne saurait ni lire ni écrire?
Oui, incontestablement oui.
Il y a donc égalité devant la loi, mais il n'y a pas égalité devant la
punition.
Maintenant, les médecins, en inventant le chloroforme, ont supprimé
cette inégalité devant la douleur physique, qui préoccupait si fort le
bon docteur Larrey.
Législateurs de 1789, de 1810, de 1820, de 1830, de 1848 et de 1860,
n'y aurait-il pas moyen d'inventer quelque chloroforme intellectuel
qui supprimât l'inégalité devant la douleur morale?
C'est un problème que je pose, et qui mériterait bien, il me semble,
de concourir au prix Montyon.
Maintenant, vous connaissez le théâtre où s'accomplissait ce drame de
douleur morale: Marie Capelle elle-même vient de vous en faire la
description.
Eh bien, dans cette chambre vide, dans ce lit où la prisonnière reste
couchée toute la journée pour ne pas revêtir la livrée de la prison,
voulez-vous la voir errant sur les limites de la folie?
Écoutez, c'est elle qui parle:
« L'automne a vu tomber la dernière feuille de sa couronne. Il fait
froid, et, quoiqu'on allume un peu de feu dans ma chambre, mon
mantelet de lit est insuffisant à me couvrir; il faut que je reste
couchée tout le jour. C'est bien long, dix heures solitaires et
inoccupées! Je veux m'essayer à vivre quand tout repose et
sommeille. La nuit est le domaine des morts... Je veux m'allier à
ces âmes errantes qui frissonnent dans l'ombre, et qui empruntent
aux vents les soupirs désolés que leurs voix ne peuvent plus
_gémir_. Une langueur anxieuse s'est emparée de moi; je la bénirais
si c'était le repos; mais ce n'est que le cauchemar de ma vie, ce
n'est que le rêve de ma douleur. Il me semble parfois que mon moi
sensitif et souffrant échappe à l'action de mon âme. Je me surprends
à prononcer des mots qui ne sont pas l'expression de ma pensée. Des
larmes m'étouffent; je veux pleurer, et je ris. Mes idées revêtent
des formes vagues et fuyantes; je ne les sens plus jaillir de mon
front; je les vois s'étirer, se traîner au dedans de mon cerveau;
d'éclairs, elles se sont faites ombres. On dirait l'écho sans le
son, on dirait l'effet sans la cause; on dirait presque... Non, je
ne suis pas folle; non, ma peur ment, car les fous n'aiment pas, et
j'aime; car les fous ne croient pas, et je crois! »
La torture alla jusqu'à l'agonie. Dans les premiers jours de février
1842, la prisonnière reçut l'extrême-onction, et vint frapper de sa
main amaigrie à la porte du tombeau.
Le jour de la délivrance n'était pas venu, la porte resta fermée.
Enfin la rigueur des hommes se lassa.
Un matin, on annonça à la prisonnière qu'on lui accordait la faveur
d'une autre cellule.
Elle vous a raconté la première, voici la description de la seconde:
« Ma cellule est carrée; une morte y respire. Je viens de dire à ma
garde d'aller en droite ligne de la porte à la fenêtre et de compter
ses pas. Ses pieds sont grands; les miens, dans le même espace, se
placeront deux fois. J'appelle cela être au large, et vous?
» Les murs ont été passés à la chaux mêlée d'une pincée de noir.
C'est de la vérité locale.
» Voici le mobilier:
» À côté de la porte, une cheminée en tôle dont le tuyau monte
obliquement contre le mur, avec des airs de boa constrictor: c'est
fort laid, mais c'est chaud.
» En face de la cheminée, une étagère qui attend mes livres; sous
l'étagère, une table à deux fins; près de la fenêtre, une commode,
et, vis-à-vis de la commode, mon lit caché sous une niche de percale
liserée de gris.
» Plus, deux chaises et un fauteuil en chemise de toile.
» Voilà tout. Mais n'est-ce pas du luxe pour une pauvre femme qui a
passé près de deux ans sans autre ameublement qu'une chaise.
» J'allais oublier ce que j'avais de plus précieux, la sainte et
petite chapelle de mes souvenirs.
» Vers le milieu du lit, j'ai une statuette de la Vierge adossée au
mur, sur une tablette recouverte d'un napperon blanc; de chaque côté
sont suspendus les portraits, cerclés en velours noir (l'or est
prohibé) de mon père, de ma mère, de mon aïeule et de mon
grand-père.
» Devant moi, au-dessus de la cheminée, j'ai fait placer le crucifix
qui était d'abord à mon chevet; il faut que le regard divin m'aide à
porter ma croix. Sous le crucifix se croisent pieusement deux
branches de cyprès, cueillies dans le cimetière de Villers-Hellon.
» Le cimetière de Villers-Hellon! ô mes amis, ne me demandez plus
rien... J'achève avec des larmes ce que j'ai dû commencer avec un
sourire. On ne remonte pas longtemps le flot de la douleur! »
Les _Heures de Prison_ sont les battements du coeur de la prisonnière
pendant ces neuf années.
Maintenant, ce n'est plus elle qui va parler; ce sont les voix qui
murmureront autour de sa seconde et dernière agonie, qui soupireront
sur sa tombe.
D'abord, c'est son bon oncle, M. Collard, le père d'Eugène, vieillard
de soixante-quinze ans.
Écoutons-le.
« Dans les premiers jours d'octobre 1848, dit-il, un dépérissement
notable se manifesta dans la santé de la prisonnière. La fièvre ne
la quittait plus. Son médecin, si bon, si dévoué, fit part de ses
craintes au préfet. Quatre professeurs de la faculté de médecine
furent chargés de visiter la malade et de constater son état. Ils
conclurent à la mise en liberté, comme la seule chance de guérison.
» Ce rapport resta sans résultat. Cependant le mal empirait
rapidement. Après quinze ou seize mois d'attente, une nouvelle
expertise eut lieu. Les conclusions furent les mêmes, et peut-être
plus pressantes encore. Enfin, la translation de la prisonnière à la
maison de santé de Saint-Rémy fut ordonnée.
» Elle y arriva le 22 février 1851, accompagnée de ma fille.
» Il n'était plus temps!
» Les bons et nobles offices du directeur, M. de Chabran, les soins
incessants du médecin, le concours charitable de l'aumônier et de la
soeur hospitalière, la salubrité du climat, la beauté du lieu, tout
fut impuissant: la maladie s'aggravait toujours.
» Averti de l'imminence du danger, je me rendis en toute hâte à
Paris. J'étais porteur d'une supplique pour le prince-président:
j'en fis une autre que je signai. Je me plaçai sous le patronage
d'un homme éminent dont je souffre de taire le nom, et, trois jours
après, une lettre m'apprit que ma fille allait être libre.
» Ma joie devait être plus courte que ma reconnaissance. Arrivé en
trente-six heures à Saint-Rémy, je pressai entre mes bras, non plus
une femme, mais un squelette vivant que la mort venait disputer à la
liberté.
» Le 1er juin 1852, l'infortunée posait son pied libre dans ma
demeure. J'avais mes deux filles avec moi. Le 7 septembre, l'une
mourait aux eaux d'Ussat, l'autre lui fermait les yeux.
» L'humble cimetière d'Ornolac a reçu les restes de la morte; une
croix renversée couvrira sa tombe: qu'on ne me demande plus rien. »
Et, en effet, le noble vieillard se tait; il ne donne aucun détail sur
la mort de sa seconde fille. Ce n'est donc pas à lui que nous nous
adresserons pour en avoir, nous n'en avons pas le courage; c'est au
prêtre qui a fermé les yeux de la mourante.
Au milieu des phrases de convention avec lesquelles un étranger parle
toujours au coeur déchiré de la famille, on reconnaîtra les traces de
cette influence étrange que Marie Capelle prenait sur tout ce qui
l'entourait.
« Monsieur,
» Se suis chargé, d'une mission bien pénible au-près de vous.
L'intéressante, l'excellente mademoiselle Adèle Collard vient encore
une fois d'être frappée de la manière la plus cruelle dans ses
affections les plus intimes; le bon Dieu vient d'exiger de son coeur
le plus grand des sacrifices: sa chère et digne amie, la pauvre
Marie Capelle, lui a été ravie comme par miracle. Je vous laisse à
penser, monsieur, quel rude coup ç'a été pour un coeur si aimant, si
parfait, vous qui avez eu tant de fois l'occasion d'apprécier,
depuis longues années, sa sensibilité et son affectueux et
incomparable dévouement pour sa bonne cousine! Si les sentiments de
religion qui l'animent ne l'eussent soutenue, je crois qu'elle
n'aurait pas résisté à la douleur que lui a causée le terrible
événement que je suis forcé de vous annoncer.
» Madame Marie Capelle, que j'ai eu _l'honneur_ de voir souvent et
qui avait, par ses _vertus religieuses_ et ses autres qualités
distinguées, captiva toutes mes sympathies, a rendu son âme à Dieu
ce matin à neuf heures et demie. Elle a eu le bonheur de recevoir
toutes les consolations que notre sainte religion puisse accorder.
En ce moment suprême, _elle a été admirable de résignation, de foi,
de piété et surtout de charité. Jamais, depuis dix-huit ans que
j'exerce le saint ministère, je n'avais eu le bonheur d'être si
profondément édifié. Jamais on n'a été témoin de plus beaux et de
plus pieux sentiments._ Le bon Dieu a semblé vouloir la dédommager,
à sa dernière heure, de tout ce qu'elle avait enduré de tourments et
de souffrances pendant douze ans. Encore une fois, elle a été
admirable aux approches de la mort.
» Soyez assez bon, monsieur et vénéré confrère, pour faire part de
tout ceci à la bonne famille de cette pauvre mademoiselle Adèle. Je
n'ai pas besoin de vous prier de prendre vos précautions pour
ménager la sensibilité louable de ses dignes parents. Vous êtes trop
sage et trop prudent pour ne pas savoir ce que vous avez à faire à
cet égard.
» Veuillez bien rassurer cette excellente famille sur la position de
mademoiselle Adèle. Nous tâcherons de contribuer tous de notre mieux
à la lui rendre aussi facile que possible.
» Qu'on ne se mette pas surtout en peine sur la manière dont
mademoiselle Adèle se rendra à Montpellier. Sans difficulté d'abord,
elle se rendra à Toulouse, où elle ira descendre chez la cousine de
madame Marie Capelle, et, de là, elle continuera sans peine son
voyage pour se rendre au sein de sa famille.
» Sa santé est parfaite, et elle vous prie de faire agréer à sa
famille l'expression de ses meilleurs sentiments.
» Pardon, monsieur, de mon importunité, et daignez recevoir
l'hommage, etc.
» B...,
» Curé, aumônier des bains d'Ussat. »
» Ornolac, 7 septembre 1853.»
Maintenant, voici la lettre de la personne dans les bras de laquelle
Marie Capelle a rendu le dernier soupir, la fidèle amie de la
prisonnière, Adèle Collard ayant été forcée de la quitter deux heures
avant sa mort.
Dès les premières lignes, vous reconnaîtrez, non plus le prêtre,
consolateur par état, mais la femme consolatrice par nature:
« N'est-ce pas qu'en voyant le long retard que j'apporte à vous
écrire [Footnote: La lettre est du 27 septembre, c'est-à-dire écrite
vingt jours après l'événement.], vous ne vous êtes pas dit une seule
fois qu'il pouvait y avoir de ma faute? Merci, chers amis. Si je
vous connaissais moins, c'eût été pour moi une souffrance de plus.
J'eus, mardi dernier, la visite de M. D... La sensation que sa vue
me cause toujours, l'opération douloureuse qu'il m'a fait subir,
tout cela a fait de moi une bien pauvre femme, et, tous ces derniers
jours, j'en étais à perdre à chaque instant connaissance. On trouve
pourtant de l'amélioration dans la maladie principale. Dans trois
mois, dit-on, il n'y aura plus à cautériser. Si grande que soit ma
confiance en M. D..., je vous avoue que j'ai peine à y croire.
» Mais parlons d'_elle_. Je l'écoutais avec mon coeur, et ce
souvenir sera pour moi ineffaçable. C'était vous sa seule douleur.
Pour vous seule, elle regrettait la vie. « C'est là qu'est le
sacrifice, » disait-elle. « Pauvre Adèle, quand je songe qu'elle
sera seule demain, sa vue me fait mal. Encore, encore un peu de vie,
ô mon Dieu! pour que j'aille mourir au milieu des miens pour que je
rende la pauvre Adèle à sa famille. Pour moi, je ne regrette pas la
vie. Je serai si bien sous ma pierre! Comme on souffre pour vivre!
comme on souffre peur mourir! Je ne murmure pas, ô mon Dieu! je vous
bénis; mais je vous supplie, en m'envoyant le mal, envoyez-moi aussi
le courage de le supporter. »
» Puis, comme les douleurs redoublaient:
« Mais c'est trop souffrir... c'est trop! Et pourtant, mon Dieu,
vous savez bien que je n'ai rien fait. Oh!, mes ennemis, ils m'ont
fait bien du mal; mais je leur pardonne, et demande à Dieu qu'il
leur rende en bien toutes les douleurs qu'ils m'ont causées! »
» Puis c'était vous, Adèle, qu'elle appelait, qu'elle recommandait à
tous. Puis c'était une prière, et toujours la résignation la plus
grande.
» Ai-je bien tout recueilli? Je n'oserais en répondre; je souffrais
tant de la voir souffrir! j'étais si malheureuse de mon impuissance
à la soulager! Et puis je sentais si bien tout ce que je perdais;
j'étais si fière de cette affection qu'elle me témoignait; je lui
étais si reconnaissante de ce qu'elle avait su lire en moi ce
qu'avec mon naturel timide je n'aurais jamais osé lui dire, à elle
si supérieure.
» Que vous êtes bonne de m'avoir envoyé ce précieux souvenir! Vous
m'écrirez quelquefois, n'est-ce pas? Nous parlerons d'elle. Vous me
parlerez aussi beaucoup de vous, comme à l'amie la plus vraie.
» Je vous prie d'offrir à votre bonne famille mes sentiments les
plus respectueux.
» Ma soeur et ma mère me chargent de vous dire combien vous leur
êtes sympathique! C'est que je leur ai dit quel ange vous êtes.
» À bientôt, n'est-ce pas, ma bonne amie? Je vous embrasse de tout
mon coeur.
» CLÉMENCE.
» Lundi 27. »
Un an après, c'est-à-dire le 20 septembre 1853, M. Collard recevait
cette seconde lettre du brave curé d'Ussat.
Nous la citons entièrement; elle est caractéristique dans sa naïve
bonté:
« Mon cher monsieur,
» La confusion que j'éprouve du long silence que j'ai gardé à votre
égard ne saurait être égalée que par la contrariété qu'il vous aura
causée à vous-même. Vous devez m'avoir trouvé bien peu honnête de ne
pas avoir répondu plus tôt à votre bonne lettre du 22 juillet.
J'avoue que jamais accusation n'a été mieux fondée que celle-là.
Cependant, quand vous aurez connu les raisons qui m'ont forcé à ce
silence, vous conviendrez que je n'ai été que malheureux, mais pas
coupable.
» À peine eus-je connu vos intentions, relativement aux objets que
vous désirez placer sur le tombeau de la pauvre madame Marie, que je
m'empressai de traiter avec Blazy pour la confection et le prix de
la grille. Il voulut absolument cent vingt francs: je consentis à
les lui donner. Il la fit pour le temps indiqué, et bien
conformément au plan; elle fût aussi mise en place avant la fin de
juillet.
» Le travail de cet ouvrier m'aurait parfaitement convenu, s'il
n'avait usé de ruse en refusant de peindre la grille, alléguant
qu'il n'avait été tenu de faire que ce qui avait été convenu; et
parce que j'avais oublié de faire la réserve que le fer serait
peint, afin qu'il ne s'oxydât point, il n'a point voulu mettre cette
dernière main à son oeuvre. Mais que cela ne vous tourmente pas; je
la ferai peindre, et ce ne sera qu'une petite dépense de plus.
Toujours est-il que je suis très-fâché contre Blazy, qui a manqué de
délicatesse en ce point.
» Quant à la croix, voilà l'objet qui a causé toute ma douleur, et
m'a empêché de vous donner plus tôt de mes nouvelles.
» Pour qu'elle fût bien confectionnée, j'eus le malheur de
m'adresser à un très-habile ouvrier de Pamiers qui se trouvait à
Ussat, vers la dernière quinzaine de juillet. Il fut convenu que je
la lui payerais douze francs, à la condition qu'il la soignerait
beaucoup, et qu'il me l'enverrait vers la fin de la semaine. Nous
traitâmes le mardi; loin de la recevoir au temps indiqué, deux
semaines après, elle ne m'était pas encore, arrivée. Contrarié de ce
retard, je lui écrivis par la poste pour la lui réclamer. Il me
répondit qu'elle arriverait le samedi suivant, et que je la fisse
prendre au bout du pont des Bains. Elle n'arriva pas plus cette
fois-là que l'autre. Fâché fortement de ce nouveau délai, je lui
écrivis une autre lettre, dans laquelle je lui exprimais toute mon
indignation sur son manque de parole. Enfin, après m'avoir fait
enrager plus d'un mois et demi, il a fini par me l'apporter
lui-même, et, certes, celui-là n'a pas été comme Blazy; il a fini
son travail en tout point, et je puis vous assurer qu'il a fait une
jolie pièce. Elle est maintenant en place et produit un bel effet
par l'originalité de la pose et par la confection de l'objet.
» À toutes ces contrariétés, je vais en ajouter encore une autre, ou
plusieurs autres, desquelles vous allez prendre part. Je vous avais
annoncé que le saule planté par moi sur la tombe avait bien réussi,
et qu'il était très-beau. Eh bien, il a fallu qu'il entrât pour sa
part dans le chagrin que j'ai éprouvé. Chaque étranger qui est venu
visiter le tombeau, et tout le monde y est venu, le chemin d'Ornolac
est constamment encombré, chaque personne, dis-je, a voulu avoir,
son morceau du malheureux saule, et l'on a fini par le faire sécher.
J'ai eu beau adresser des prières, j'ai eu beau me fâcher pour qu'on
le respectât, menaces et prières, tout a été inutile. Les fleurs
également ont été enlevées; chacun a voulu emporter une relique.
Mais que ceci ne vous afflige pas; au contraire, vous devez être
flatté de la vénération dont les dépouilles de la pauvre défunte
sont honorées. Le mal fait à l'arbre et aux fleurs est facile à
réparer.
» Je planterai un nouveau saule et de nouvelles fleurs, et tout sera
fini. »
Qu'ajouter à cela?
Les dernières lignes écrites par le digne M. Collard, par ce vieillard
qui proteste, au nom de ses soixante-quinze années et de ses cheveux
blancs, contre le jugement qui a frappé sa nièce.
« Et maintenant, veut-on savoir si j'ai cru cette femme coupable?
» Je réponds:
» Retenue prisonnière, je lui avais donné pour compagne ma fille.
» Devenue libre, je lui aurais donné pour mari mon fils.
» Ma conviction est là.
» COLLARD,
» Montpellier, 17 juin 1853. »
Marie Capelle est morte à l'âge de trente-six ans après douze ans de
captivité.