garnison.--L'armée se cantonne à Ciudad-Rodrigo.--Marmont remplace
Masséna.--Fautes de ce dernier.
Masséna comprenant qu'il ne pouvait plus être question de livrer
bataille, ni de ravitailler Alméida, dut se borner à tâcher de sauver la
garnison de cette place, après en avoir détruit les fortifications. Mais
pour arriver à ce but, il fallait pouvoir prévenir le gouverneur de la
ville, qu'entouraient de nombreuses troupes anglaises, et les
communications étaient, sinon impossibles, du moins fort difficiles.
Trois braves, dont les noms doivent être conservés dans nos annales, se
présentèrent volontairement pour remplir la périlleuse mission de
traverser les camps ennemis et de porter au général Brénier des
instructions sur ce qu'il devait faire en sortant de la place.
Ces trois intrépides militaires étaient: Pierre Zaniboni, caporal au
76e; Jean-Noël Lami, cantinier de la division Ferey, et André Tillet,
chasseur au 6e léger. Comme ils avaient tous assisté l'année précédente
au siège d'Alméida fait par les Français, ils connaissaient parfaitement
les contrées voisines et devaient prendre des chemins différents. On
remit à chacun d'eux une petite lettre en chiffres pour le gouverneur,
et ils partirent le 6 au soir, à la nuit close.
Zaniboni, déguisé en marchand espagnol (il parlait fort bien la langue
du pays), s'insinua dans les bivouacs anglais sous prétexte de vendre du
tabac et d'acheter les habits des hommes tués. Lami, vêtu en paysan
portugais, joua à peu près le même rôle sur un autre point de la ligne
anglaise, et ce petit commerce étant en usage dans toutes les armées,
les deux Français allaient d'une ligne à l'autre sans éveiller aucun
soupçon, et approchaient déjà des portes d'Alméida, lorsque des
circonstances restées inconnues firent découvrir leur ruse. Fouillés et
trahis par les lettres accusatrices, ces deux malheureux furent fusillés
comme _espions_, d'après les lois de la guerre, qui rangent dans cette
catégorie et punissent de mort tout militaire qui, pour remplir une
mission, quitte son uniforme.
Quant à Tillet, mieux inspiré et surtout plus habile que ses deux
infortunés camarades, il partit pour Alméida en uniforme, armé de son
sabre, et prenant d'abord pour chemin le lit profondément encaissé du
ruisseau de Dos Casas, où il avait de l'eau jusqu'à la ceinture, il
s'avança lentement de rocher en rocher, se blottissant derrière au
moindre bruit, jusqu'auprès des ruines du fort de la Conception, où,
quittant le Dos Casas, dont les hautes berges l'avaient si bien caché,
même sur les points qui touchaient au camp ennemi, il rampa sur ses
genoux au milieu des moissons déjà hautes et parvint enfin à l'avancée
d'Alméida, où il fut reçu le 7, au point du jour, par les postes de la
garnison française!... La lettre transmise au général Brénier par cet
intrépide soldat contenait l'ordre de faire sauter les remparts et de se
retirer aussitôt sur Barba del Puerco, où les troupes du général Reynier
iraient au-devant de lui. Plusieurs salves d'artillerie du plus gros
calibre, tirées à des heures indiquées, devaient annoncer à Masséna
qu'un de ses émissaires était arrivé.
Le canon d'Alméida ayant fait entendre ces salves, Masséna fit les
préparatifs nécessaires pour opérer sa retraite sur Ciudad-Rodrigo, dès
qu'il aurait acquis la certitude de la destruction des remparts
d'Alméida. Les opérations de ce genre exigent beaucoup de temps, car il
faut miner les remparts, charger les fourneaux, détruire les munitions,
l'artillerie, briser les affûts, etc., etc.
Il fallut donc attendre que le bruit du canon nous avertît que Brénier
évacuait la place; les deux armées restèrent donc en présence toutes les
journées des 7, 8, 9 et 10 sans rien entreprendre l'une contre l'autre.
Pendant ce temps, les Anglais demandèrent une suspension d'armes pour
enterrer les morts. Cet hommage rendu à de braves guerriers devrait
toujours être pratiqué chez les nations civilisées. Le nombre des
cadavres anglais trouvés dans la plaine fut infiniment plus considérable
que celui des Français; mais ce fut tout le contraire dans le village,
où les ennemis avaient combattu à l'abri des maisons et des murs des
jardins. On releva beaucoup de blessés des deux parts. Au nombre des
nôtres était le capitaine Septeuil, aide de camp du prince Berthier, qui
avait, comme Canouville, reçu l'ordre de quitter Paris pour venir auprès
de Masséna. Le malheur de ce jeune homme fut encore plus grand, car un
boulet lui brisa une jambe qu'il fallut amputer sur le champ de
bataille! Il supporta cette terrible opération avec courage, et il vit
encore.
En voyant l'armée française rester immobile devant lui pendant plusieurs
jours, Wellington, dont les salves faites par le canon d'Alméida
venaient sans doute d'attirer l'attention, comprit que Masséna avait
l'intention de favoriser l'évasion de la garnison de cette place. Il
renforça donc la division chargée du blocus et donna au général
Campbell, qui la commandait, des ordres tellement bien combinés que
s'ils eussent été ponctuellement exécutés, le général Brénier et ses
troupes n'auraient pu échapper aux ennemis!... Ce fut le 10, à minuit,
qu'une explosion sourde et prolongée apprit à l'armée française qu'enfin
Alméida n'existait plus, du moins comme place forte. Le général Brénier,
pour donner le change aux Anglo-Portugais, les avait harcelés dans les
journées précédentes du côté opposé à celui par lequel la garnison
devait effectuer sa sortie, qui eut lieu sans malencontre. Il en fut
d'abord de même de la retraite que Brénier dirigeait, en se guidant sur
la lune et sur le cours des ruisseaux. Déjà il n'était plus qu'à une
petite distance de la division française du général Heudelet, envoyée
au-devant de lui par Masséna, lorsque, ayant rencontré une brigade
portugaise, il tomba sur elle, la dispersa et continua rapidement sa
retraite. Mais le général Pack, averti par la fusillade, accourut de
Malpartida, suivit nos colonnes en tiraillant, et bientôt la cavalerie
anglaise du général Cotton, attaquant vivement l'arrière-garde de la
garnison, lui fit éprouver quelques pertes. Enfin, nos gens, apercevant
le pont de Barba del Puerco par lequel s'avançait la division Heudelet
venant à leur rencontre, se crurent sauvés et manifestèrent leur joie:
mais il était écrit que le sol portugais devait être encore arrosé de
sang français!
La dernière de nos colonnes avait à traverser un défilé aboutissant à
une carrière située entre des rochers en pointes d'aiguille. Les ennemis
accouraient de tous côtés, et quelques pelotons de notre arrière-garde
furent coupés de la colonne par la cavalerie anglaise. À cette vue, les
soldats français, gravissant avec légèreté les versants escarpés de la
gorge, évitèrent la cavalerie anglaise, mais ce fut pour tomber dans un
autre danger: l'infanterie portugaise les suivit sur les hauteurs,
dirigeant sur eux une fusillade vive et meurtrière! Enfin, lorsque nos
voltigeurs, près d'être secourus par la division Heudelet, espéraient
toucher au port, la terre manquant tout à coup sous leurs pas en
engloutit une partie dans un précipice béant, au pied d'un immense
rocher. La tête de la colonne portugaise qui poursuivait vivement nos
gens éprouva le même sort, et roula pêle-mêle avec eux dans le gouffre.
La division Heudelet, qui accourut, étant parvenue à repousser les
troupes anglo-portugaises bien au delà du point où venait d'avoir lieu
cette catastrophe, on fouilla le fond du précipice, qui présentait un
spectacle affreux! Là gisaient trois cents soldats français ou
portugais, morts ou horriblement mutilés! Cependant, une soixantaine de
Français et trente Portugais survécurent à cette horrible chute. Tel fut
le dernier incident de la pénible et malheureuse campagne que les
Français venaient de faire en Portugal, où ils ne rentrèrent plus!...
L'armée de Masséna, abandonnant le champ de bataille de Fuentès d'Oñoro,
se replia vers Ciudad-Rodrigo, où elle prit ses cantonnements. Les
Anglais ne la suivirent pas. Nous sûmes plus tard que Wellington,
exaspéré contre le général Campbell, qu'il accusait d'avoir voulu
laisser évader la garnison d'Alméida, faute d'avoir exécuté ses ordres,
avait traduit ce général devant un conseil de guerre, et que Campbell
s'était brûlé la cervelle de désespoir.
À peine l'armée française fut-elle rendue dans ses quartiers de
rafraîchissement, que Masséna songea à la réorganiser dans l'espoir de
faire une nouvelle campagne; mais son travail était à peine commencé,
lorsque nous vîmes arriver de Paris le maréchal Marmont. Ce maréchal,
qui apportait sa nomination de généralissime, se présenta d'abord comme
le successeur du maréchal Ney au commandement du 6e corps; puis,
quelques jours après, lorsqu'il eut suffisamment connaissance de l'état
des choses, il produisit ses lettres de service et remit à Masséna
l'ordre impérial qui le rappelait à Paris!
Masséna fut atterré par cette disgrâce imprévue et par la manière dont
elle lui était annoncée, ce qui présageait que l'Empereur n'approuvait
pas la façon dont il avait dirigé les opérations; mais contraint de
céder le commandement à Marmont, il fit ses adieux à l'armée et se
rendit d'abord à Salamanque, après avoir eu une très vive explication
avec le général Foy, qu'il accusait d'avoir fait cause commune avec Ney
pour le desservir auprès de l'Empereur.
En apprenant la vigueur avec laquelle le général Brénier avait dirigé la
retraite de la garnison d'Alméida, l'Empereur le nomma général de
division. Il récompensa aussi le dévouement et le courage de l'intrépide
Tillet, en lui donnant la croix de la Légion d'honneur et une pension de
600 francs. Cette seconde faveur fut plus tard l'objet d'une discussion
à la Chambre des députés. Tillet, devenu sergent, avait obtenu, sous la
Restauration, une pension de retraite, quand on proposa de la lui
retrancher par application de la loi sur le _cumul_. Le général Foy
plaida éloquemment la cause de l'héroïque soldat, qui conserva ses deux
pensions.
Masséna fit un très court séjour à Salamanque et se dirigea sur Paris,
où, dès son arrivée, il se présenta chez l'Empereur, qui, prétextant des
affaires importantes, refusa pendant un mois de le recevoir!... La
disgrâce était complète!... Il est vrai que Masséna avait commis de bien
grandes fautes et mal répondu à la confiance de l'Empereur,
principalement dans sa marche sur Lisbonne; mais il faut convenir aussi
que le gouvernement eut le tort bien grave d'abandonner son armée dans
un pays aussi dénué de ressources que le Portugal, et de ne pas assurer
ses communications par des troupes échelonnées entre son armée et la
frontière d'Espagne. Quoi qu'il en soit, Masséna se releva dans l'esprit
de ses troupes pendant l'expédition entreprise pour secourir Alméida;
non seulement il fit de très beaux mouvements stratégiques, mais il se
montra fort actif, ne s'inquiétant plus de Mme X..., qu'il laissa sur
les derrières de l'armée, et donnant tous ses soins aux opérations de la
guerre. Cependant, je me permettrai de signaler plusieurs fautes
commises par Masséna pendant son expédition contre Alméida.
La première fut de l'entreprendre avec des moyens de transport
insuffisants pour les vivres et pour les munitions de guerre. On a dit
qu'il manquait de chevaux de trait: c'est vrai, mais il existait dans la
contrée une grande quantité de mulets qu'il aurait dû mettre en
réquisition pour quelques jours, ainsi que cela se pratique en pareil
cas. Secondement, la fatale méprise occasionnée par les habits rouges
des Hanovriens ayant déjà eu lieu à Busaco, Masséna aurait dû faire
prendre les capotes grises à ce bataillon, avant de le lancer dans Oñoro
pour combattre les Anglais, dont l'habit rouge était pareil à celui des
Hanovriens. Par cette prévoyance, le généralissime eût conservé tout le
village, dont nous perdîmes la partie élevée, qu'il nous fut impossible
de reprendre.
Troisièmement, Masséna étant maître d'une grande partie de la plaine et
du cours du Dos Casas, moins le point où ce ruisseau traverse Fuentès
d'Oñoro, il eut tort, selon moi, de perdre un temps précieux et beaucoup
d'hommes, en cherchant à repousser entièrement les Anglais de ce village
fortement retranché par eux. Je pense qu'il eût mieux valu, imitant la
conduite de Marlborough à Malplaquet, dépasser Oñoro, en laissant hors
de la portée de son feu une brigade en observation, afin de maintenir la
garnison, qui, se croyant prête à être cernée, eût été obligée
d'abandonner le poste pour rejoindre Wellington; sinon, elle s'exposait
à mettre bas les armes après la défaite de l'armée anglaise. L'essentiel
était donc pour nous de battre le gros des troupes ennemies qui était en
rase campagne. Mais les Français ont malheureusement pour principe de ne
laisser, un jour de bataille, aucun poste retranché derrière eux. Cette
habitude nous a été souvent bien fatale, surtout à Fuentès d'Oñoro et à
Waterloo, où nous nous obstinâmes à attaquer les fermes de la
Haie-Sainte et de Houguemont, au lieu de les masquer par une division et
de marcher sur les lignes anglaises déjà fortement ébranlées. Nous
aurions eu le temps de les détruire avant l'arrivée des Prussiens, ce
qui nous aurait assuré la victoire; après quoi, les défenseurs des
fermes auraient mis bas les armes en se voyant abandonnés, ainsi que
cela eut lieu pour nos troupes à Malplaquet.
La quatrième faute que l'on peut reprocher à Masséna lors de la bataille
de Fuentès d'Oñoro fut de ne s'être pas assuré avant l'action qu'il
existait dans ses caissons un nombre suffisant de cartouches, et, dans
le cas contraire, il devait en faire prendre dans l'arsenal de
Ciudad-Rodrigo, qui n'était qu'à trois petites lieues du point où nous
allions combattre. Ce manque de précautions fut une des principales
causes de notre insuccès. Cinquièmement, si Masséna eût eu encore la
fermeté dont il avait donné tant de preuves à Rivoli, à Gênes et à
Zurich, il aurait envoyé arrêter le général Reynier lorsque celui-ci
refusa d'obéir à l'ordre qui lui prescrivait de déboucher d'Alameda pour
prendre les ennemis à revers; le commandement du 2e corps fût alors
passé au brave général Heudelet, qui eût promptement poussé les Anglais.
Mais Masséna n'osa prendre sur lui cet acte de vigueur; le vainqueur de
Souwaroff, n'ayant plus d'énergie, se voyait bravé impunément, et le
sang des soldats coulait sans qu'il en résultât ni bénéfice ni gloire.
CHAPITRE XLII
Causes principales de nos revers dans la Péninsule.--Désunion des
maréchaux.--Faiblesse de Joseph.--Désertion des alliés.--Justesse du tir
des Anglais.--Jugement sur la valeur respective des Espagnols et des
Portugais.--Retour en France.
Il n'entre pas dans le plan que je me suis tracé, en écrivant ces
Mémoires, de relater les phases diverses de la guerre faite pour
l'indépendance de la Péninsule; mais avant de quitter ce pays, je crois
devoir indiquer les causes principales des revers que les Français y
éprouvèrent, bien qu'à aucune époque ni en aucun lieu nos troupes
n'aient fait preuve de plus de zèle, de patience et surtout de valeur.
Vous devez vous rappeler qu'en 1808 l'abdication du roi Charles IV et
l'arrestation de son fils Ferdinand VII, que l'Empereur détrôna pour
placer la couronne d'Espagne sur la tête de son frère Joseph, ayant
indigné la nation espagnole, elle prit les armes pour reconquérir sa
liberté, et quoique les insurgés aient été battus dans les rues de
Madrid, l'impéritie du général Dupont leur donna la victoire à Baylen,
où ils prirent entièrement l'un de nos corps d'armée. Ce succès inespéré
non seulement accrut le courage des Espagnols, mais enflamma aussi celui
de leurs voisins les Portugais, dont la Reine, de crainte d'être arrêtée
par les Français, s'était embarquée avec sa famille pour le Brésil. Ses
sujets, aidés par une armée anglaise, se révoltèrent alors contre les
troupes de Napoléon, et firent prisonniers le général Junot et toute son
armée. Dès ce moment, la Péninsule entière étant révoltée contre
l'Empereur, il comprit que sa présence était nécessaire pour comprimer
les révoltés, et passant les Pyrénées à la tête de plus de 100,000 vieux
soldats, couverts des lauriers d'Austerlitz, d'Iéna et de Friedland, il
fondit sur l'Espagne, gagna plusieurs batailles et ramena triomphalement
le roi Joseph à Madrid. Après ces éclatants succès, Napoléon, se mettant
à la poursuite d'une armée anglaise qui avait osé s'aventurer jusqu'au
centre de ce royaume, la refoula sur le port de la Corogne, où le
maréchal Soult acheva sa victoire, en forçant les Anglais à s'embarquer
à la hâte avec perte de plusieurs milliers d'hommes, au nombre desquels
se trouvait leur général, sir John Moore.
Il est hors de doute que si l'Empereur eût pu continuer à diriger
lui-même les opérations, la Péninsule aurait promptement succombé sous
ses coups; mais le cabinet de Londres lui avait habilement suscité un
nouvel et puissant ennemi: l'Autriche venait de déclarer la guerre à
Napoléon, qui fut contraint de courir en Allemagne, en laissant à ses
lieutenants la difficile tâche de comprimer l'insurrection. Ils auraient
pu néanmoins atteindre ce but, en agissant avec ensemble et bon accord;
mais le maître une fois parti, et le faible roi Joseph n'ayant ni les
connaissances militaires ni la fermeté nécessaires pour le remplacer, il
n'y eut plus de centre de commandement. L'anarchie la plus complète
régna parmi les maréchaux et chefs des divers corps de l'armée
française. Chacun, se considérant comme indépendant, se bornait à
défendre la province occupée par ses propres troupes, et ne voulait
prêter secours, ni en hommes ni en subsistances, à ceux de ses camarades
qui gouvernaient les contrées voisines.
En vain le major général et l'Empereur lui-même adressaient-ils les
ordres les plus péremptoires pour prescrire aux commandants supérieurs
de s'entraider selon les circonstances, l'éloignement les rendait
indisciplinés; aucun n'obéissait, et chacun prétendait avoir besoin des
ressources dont il pouvait disposer. Ainsi, le général Saint-Cyr fut sur
le point d'être écrasé en Catalogne, sans que le maréchal Suchet,
gouverneur des royaumes d'Aragon et de Valence, consentît à lui envoyer
un seul bataillon! Vous avez vu le maréchal Soult abandonné seul dans
Oporto, sans que le maréchal Victor exécutât l'ordre qu'il avait reçu
d'aller le rejoindre. Soult, à son tour, refusa plus tard de venir au
secours de Masséna, lorsque celui-ci était aux portes de Lisbonne, où il
l'attendit vainement pendant six mois!... Enfin, Masséna ne put obtenir
que Bessières l'aidât à battre les Anglais devant Alméida!
Je pourrais citer une foule d'exemples d'égoïsme et de désobéissance qui
perdirent l'armée française dans la Péninsule; mais il faut avouer aussi
que le tort principal appartint au gouvernement. En effet, on comprend
qu'en 1809 l'Empereur, se voyant attaqué en Allemagne par l'Autriche, se
soit éloigné de l'Espagne pour courir au-devant du danger le plus
pressant; mais on ne peut s'expliquer comment, après la victoire de
Wagram, la paix conclue dans le Nord, et son mariage fait, Napoléon
n'ait pas senti combien il importait à ses intérêts de retourner dans la
Péninsule, afin d'y terminer la guerre en chassant les Anglais!... Mais
ce qui étonne le plus, c'est que ce grand génie ait cru à la possibilité
de diriger, de Paris, les mouvements des diverses armées qui occupaient
à cinq cents lieues de lui l'Espagne et le Portugal, couverts d'un
nombre immense d'insurgés, arrêtant les officiers porteurs de dépêches
et condamnant ainsi souvent les chefs d'armée français à rester sans
nouvelles et sans ordres pendant plusieurs mois!
Était-il possible que la guerre ainsi dirigée produisît de bons
résultats?... Puisque l'Empereur ne pouvait ou ne voulait venir
lui-même, il aurait dû investir l'un de ses meilleurs maréchaux du
commandement supérieur de toutes ses armées dans la Péninsule, et punir
très sévèrement ceux qui ne lui obéiraient pas!... Napoléon avait bien
donné le titre de son lieutenant au roi Joseph; mais celui-ci, homme
d'un caractère fort doux, spirituel, instruit, mais totalement étranger
à l'art militaire, était devenu le jouet des maréchaux, qui
n'exécutaient pas ses ordres et considéraient même sa présence à l'armée
comme un embarras. Il est certain que l'excessive bonté de ce roi lui
fit commettre bien des fautes, dont la plus grave fut de se mettre en
opposition avec la volonté de l'Empereur, relativement à la conduite
qu'il fallait tenir vis-à-vis des militaires espagnols que les troupes
françaises prenaient sur les champs de bataille. Napoléon ordonnait de
les envoyer en France comme prisonniers de guerre, afin de diminuer le
nombre de nos ennemis dans la Péninsule, tandis que Joseph, auquel
répugnait de combattre contre des hommes qu'il appelait ses sujets, se
faisait contre nous le défenseur des Espagnols. Ceux-ci, abusant de sa
crédulité, s'empressaient, dès qu'ils étaient pris, de crier: «Vive
notre bon roi Joseph!» et demandaient à prendre du service parmi ses
troupes. Joseph, malgré les observations des maréchaux et généraux
français, avait une telle confiance dans la loyauté castillane, qu'il
créa une garde et une armée nombreuse, uniquement composées de
prisonniers faits par nous!... Ces soldats, bien payés, bien nourris et
bien équipés, étaient fidèles à Joseph tant que les affaires
prospéraient; mais, au premier revers, ils désertaient par milliers, et,
allant rejoindre leurs compatriotes insurgés, ils se servaient contre
nous des armes que le Roi leur avait données; cela n'empêchait pas
Joseph de croire de nouveau à la sincérité de leurs protestations,
lorsque, faits prisonniers derechef, ils demandaient encore à s'enrôler
dans les régiments joséphins. Plus de 150,000 hommes passèrent ainsi
d'un parti dans l'autre, et comme Joseph les faisait promptement
habiller quand ils lui revenaient en guenilles, les Espagnols l'avaient
surnommé le _grand capitaine d'habillement_.
Les troupes françaises étaient très mécontentes de ce système, sorte de
tonneau des Danaïdes, qui éternisait la guerre, en rendant aux ennemis
les soldats que nous leur avions pris, et dont ils se servaient
constamment contre nous! L'Empereur exprima souvent le mécontentement
que lui causait cet abus; il ne put parvenir à le détruire! De son côté,
Napoléon contribuait aussi beaucoup au recrutement perpétuel des ennemis
qu'il combattait en Espagne et en Portugal, car, ne voulant pas trop
affaiblir l'armée française d'outre-Rhin, il avait sommé les alliés de
lui fournir une partie des contingents stipulés dans les traités, et
dirigé ces troupes vers la Péninsule, afin d'épargner le sang français.
Le motif était sans doute fort louable; mais les circonstances rendaient
l'application de ce système non seulement impraticable, mais nuisible à
notre cause.