Pour remplir la mission qui m'était confiée, je dus, en sortant de

Salamanque, prendre le galop sur des chevaux de poste. Ma blessure au

côté se rouvrit et me causa de très vives douleurs; je parvins cependant

à Valladolid. Le maréchal Bessières, pour achever de me prouver qu'il

n'avait conservé aucune rancune contre moi, au sujet de la discussion

survenue entre le maréchal Lannes et lui sur le champ de bataille

d'Essling, discussion où je fus si innocemment impliqué, le maréchal

Bessières, dis-je, me reçut parfaitement, et obtempérant aux demandes

que Masséna m'avait chargé de lui réitérer, il promit d'envoyer

plusieurs régiments et trois batteries d'artillerie légère pour

renforcer l'armée de Portugal, ainsi que des vivres en abondance.

J'avais un tel empressement de rapporter ces bonnes nouvelles à Masséna,

qu'après quelques heures de repos je repris le chemin de Salamanque. Je

crus un moment que j'allais être attaqué; mais à la vue des flammes qui

surmontaient les lances des cavaliers de notre escorte, les guérilleros,

dont cette arme était la terreur, s'enfuirent à toutes jambes, et

j'arrivai sans encombre auprès du généralissime. Masséna, bien que très

satisfait du résultat de ma mission, ne m'adressa aucune parole

bienveillante sur le zèle dont j'avais fait preuve. Il faut avouer que

les grandes contrariétés dont il était entouré contribuaient infiniment

à aigrir son caractère déjà vindicatif. Il en éprouva une nouvelle, qui

mit le comble à sa perplexité.

La guerre que nous faisions dans la Péninsule étant dirigée de Paris, il

en résultait des anomalies vraiment incompréhensibles; ainsi, au moment

où le major général prescrivait à Masséna au nom de l'Empereur de réunir

toutes les troupes de son armée pour voler au secours d'Alméida, il

ordonnait au comte d'Erlon, chef du 9e corps, faisant partie de cette

même armée, de se rendre sur-le-champ en Andalousie pour y joindre le

maréchal Soult. Le comte d'Erlon, ainsi placé entre deux destinations

contraires, et comprenant que ses troupes seraient mieux dans les

belles contrées de l'Andalousie que dans les arides provinces du

Portugal, se préparait à partir pour Séville; mais comme son

éloignement, en privant Masséna de deux belles divisions d'infanterie,

l'aurait mis dans l'impossibilité de secourir Alméida, ainsi que

l'Empereur l'avait prescrit, le maréchal s'opposa au départ du comte

d'Erlon. Celui-ci insista, et nous vîmes se renouveler les déplorables

contestations dont nous avions déjà été témoins l'hiver précédent au

sujet du 9e corps. Enfin, sur les instances de Masséna, le comte d'Erlon

consentit à rester jusqu'après le déblocus d'Alméida. Ces sollicitations

d'un généralissime envers son inférieur constituaient un véritable

contresens, et ne pouvaient qu'altérer la discipline militaire.

Cependant, les renforts promis par le maréchal Bessières n'étant pas

encore arrivés à Salamanque le 24, Masséna, ne comptant plus que sur ses

propres ressources pour forcer Alméida, se rendit à Ciudad-Rodrigo, où

son armée fut concentrée le 26. Mais pour nourrir cette accumulation de

forces, il fallut entamer l'approvisionnement de Rodrigo et compromettre

ainsi le sort futur de cette place importante.

Nous n'étions qu'à trois lieues des Anglais. Ils entouraient la ville

d'Alméida, avec laquelle nous ne pouvions communiquer, et nous ignorions

leurs forces., mais on savait que Wellington s'était transporté derrière

Badajoz avec un gros détachement de plusieurs divisions, et Masséna,

espérant qu'il ne pourrait être de retour avant huit ou dix jours,

voulut profiter de son absence et de celle d'une partie de l'armée

ennemie, pour opérer le ravitaillement d'Alméida. Mais Wellington,

informé du mouvement des Français, revint promptement sur ses pas et se

trouva devant nous le 1er mai. Ce fut un grand malheur; car il est

probable que sir Spencer, chargé par intérim du commandement de l'armée

anglaise, ce qui était au-dessus de ses forces, n'aurait pas osé

prendre sur lui la responsabilité d'engager une bataille avec un

adversaire tel que Masséna, et celui-ci aurait pu sans peine ravitailler

Alméida.

Les soldats français, bien qu'ils ne reçussent depuis plusieurs jours

qu'une demi-ration de mauvais pain et un quart de viande, demandaient

néanmoins le combat, et leur allégresse fut grande lorsque, le 2 au

matin, ils virent paraître une faible colonne des troupes du maréchal

Bessières, qu'ils prirent pour l'avant-garde de l'armée du Nord. Mais ce

renfort, si pompeusement annoncé et si longtemps attendu, se bornait à

1,500 hommes de cavalerie bien montés, six pièces d'artillerie et trente

bons attelages; Bessières n'amenait ni munitions de guerre, ni

provisions de bouche!... C'était une véritable déception! Masséna resta

stupéfait, mais il se mit bientôt en colère en apercevant Bessières, qui

conduisait lui-même un si faible secours! La présence de ce maréchal

était en effet blessante pour Masséna. L'armée de Portugal, en rentrant

en Espagne, se trouvait, il est vrai, dans les provinces soumises au

commandement territorial de Bessières, mais elle était néanmoins

indépendante de lui, uniquement aux ordres de Masséna, et parce que le

maréchal Bessières prêtait quelques soldats à celui-ci, ce n'était pas

une raison pour qu'il vînt en personne contrôler en quelque sorte la

conduite de son collègue. Masséna le comprit, et nous dit en voyant

apparaître Bessières: «Il aurait beaucoup mieux fait de m'envoyer

quelques milliers d'hommes de plus, ainsi que des munitions et des

vivres, et de rester au centre de ses provinces, plutôt que d'examiner

et de critiquer ce que je vais faire!...» Bessières fut donc reçu très

froidement, ce qui ne l'empêcha pas de suivre constamment Masséna

pendant cette courte campagne et de donner son avis. L'armée se mit en

mouvement dans l'après-midi du 2 mai, et le 3, les hostilités

commencèrent.

Ici se déroule une nouvelle série de fautes, provenant du mauvais

vouloir de certains généraux envers Masséna, ainsi que de la

mésintelligence qui régnait entre les autres.

CHAPITRE XL

Bataille de Fuentès d'Oñoro.--Fatale méprise.--Beau mouvement de

Masséna.--Insuccès dû à l'abstention de Bessières.

Lorsque nous rencontrâmes l'armée anglo-portugaise à l'extrême frontière

de l'Espagne et du Portugal, elle était postée en avant de la forteresse

d'Alméida, dont elle faisait le blocus; les troupes occupaient un très

vaste plateau, situé entre le ruisseau de Turones et celui qui coule

dans le profond ravin nommé _Dos Casas_. Lord Wellington avait sa gauche

auprès du fort détruit de la Conception, le centre vers le village

d'Alameda, et sa droite, placée à Fuentès d'Oñoro, se prolongeait vers

le marais de Nave de Avel, d'où sort le cours d'eau que les uns nomment

Dos Casas et les autres Oñoro; ce ruisseau couvrait son front. Les

Français arrivèrent sur cette ligne en trois colonnes, par la route de

Ciudad-Rodrigo. Les 6e et 9e corps, réunis sous les ordres du général

Loison, formaient l'aile gauche placée en face de Fuentès d'Oñoro. Le 8e

corps, sous Junot, et la cavalerie de Montbrun, étaient au centre, au

bas du monticule de la Briba. Le général Reynier, avec le 2e corps, prit

position à la droite, observant Alameda et la Conception. Plusieurs

bataillons d'élite, les lanciers de la garde et quelques batteries

composaient la réserve, aux ordres du général Lepic, célèbre par sa

valeur et la brillante conduite qu'il avait tenue à la bataille d'Eylau.

À peine nos troupes étaient-elles à leurs postes respectifs, que le

général Loison, sans attendre les ordres de Masséna pour un mouvement

simultané, fondit sur le village d'Oñoro, occupé par les Écossais et la

division d'élite de l'armée des alliés. L'attaque fut si brusque et si

vive que les ennemis, bien que retranchés dans des maisons en pierres

sèches très solides, furent obligés d'abandonner leur poste; mais ils se

retirèrent dans une vieille chapelle située au sommet des énormes

rochers qui dominent Oñoro, et il devint impossible de les déloger de

cette importante position. Masséna prescrivit donc de s'en tenir pour le

moment à l'occupation du village, et de garnir toutes les maisons de

troupes; mais cet ordre fut mal exécuté, car la division Ferey, qui en

était chargée, se laissant emporter par l'ardeur d'un premier succès,

alla se former tout entière en dehors d'Oñoro et s'exposa ainsi au canon

et à la fusillade des Anglais placés autour de la chapelle. Enfin, pour

comble de malheur, le désordre fut jeté parmi nos troupes par un

déplorable événement que l'on aurait dû prévoir.

Il y avait, dans la division Ferey, un bataillon de la légion

hanovrienne au service de la France. L'habit d'uniforme de ce corps

était rouge comme celui des Anglais, mais il portait des capotes grises

comme toute l'armée française; aussi le commandant des Hanovriens, qui

avait eu plusieurs hommes tués par nos gens au combat de Busaco,

avait-il demandé, avant d'entrer à Oñoro, l'autorisation de faire garder

les capotes à sa troupe, au lieu de les rouler sur les sacs, ainsi que

cela venait d'être prescrit. Mais le général Loison lui répondit qu'il

devait se conformer à l'ordre donné pour tout le corps d'armée. Il en

résulta une méprise bien cruelle; car le 66e régiment français, ayant

été envoyé au soutien des Hanovriens qui combattaient en première ligne,

les prit au milieu de la fumée pour un bataillon anglais et tira sur

eux, pendant que notre artillerie, induite aussi en erreur par les

habits rouges, les couvrait de mitraille.

Je dois à ces braves Hanovriens la justice de dire que, bien que placés

ainsi entre deux feux, ils les supportèrent longtemps sans reculer d'un

seul pas; mais enfin, ayant un grand nombre de blessés et 100 hommes

tués, le bataillon se trouva dans l'obligation de se retirer en longeant

un des côtés du village. Les soldats d'un régiment français qui y

entraient en ce moment, voyant des habits rouges sur leur flanc, se

crurent tournés par une colonne anglaise, et il en résulta quelque

désordre, dont les ennemis profitèrent habilement pour reprendre Fuentès

d'Oñoro, ce qui ne serait pas arrivé si les généraux eussent garni les

fenêtres de fantassins, ainsi que l'avait prescrit Masséna. La nuit vint

mettre un terme à ce premier engagement, dans lequel nous eûmes 600

hommes mis hors de combat. Les pertes des ennemis furent à peu près les

mêmes, et portèrent principalement sur leurs meilleures troupes, les

Écossais. Le colonel anglais Williams fut tué.

Je n'ai jamais compris comment Wellington avait pu se résoudre à

attendre les Français dans une position aussi défavorable que celle dans

laquelle l'inhabile général Spencer avait placé les troupes avant son

arrivée. En effet, les alliés avaient à dos non seulement la forteresse

d'Alméida qui leur barrait le seul bon passage de retraite, mais encore

la Coa, rivière très encaissée, dont les accès sont infiniment

difficiles, ce qui pouvait amener la perte de l'armée anglo-portugaise,

si les événements l'eussent contrainte à se retirer. Il est vrai que la

gorge escarpée et très profonde du Dos Casas protégeait le front des

Anglais, depuis les ruines du fort de la Conception jusqu'à Nave de

Avel; mais, au delà de ce point, les berges de ce grand ravin

s'affaissent, disparaissent même, et font place à un marais très facile

à traverser. Wellington aurait pu néanmoins s'en servir pour couvrir la

pointe de son extrême droite, en le faisant défendre par un bon régiment

appuyé par du canon; mais le généralissime ennemi, oubliant le tort

qu'il avait eu à Busaco en se reposant sur le partisan Trent du soin

d'empêcher les Français de tourner son armée par le défilé de Boïalva,

retomba dans la même faute; il se borna à confier la garde du marais de

Nave de Avel aux bandes du partisan don Julian, incapables de résister à

des troupes de ligne.

Masséna, informé de cette négligence par une patrouille de la cavalerie

de Montbrun, ordonna de tout préparer pour que ses divisions pussent

franchir le marais le lendemain au point du jour, afin de prendre l'aile

droite des ennemis à revers. On fit donc confectionner pendant la nuit

bon nombre de fascines, et en même temps le 8e corps et une partie du 9e

marchant en silence, se dirigèrent vers Nave de Avel. La division Ferey

resta devant Oñoro, que l'ennemi occupait toujours.

Le 5 mai, au point du jour, une compagnie de voltigeurs se glissa parmi

les saules et les roseaux, franchit sans bruit le marais, et, se passant

des fascines de main en main, combla les mauvais pas, dont le nombre

était infiniment moins considérable qu'on ne l'avait présumé. Don Julian

et ses guérillas, se croyant à l'abri de toute attaque derrière le

marais, se gardaient si mal que nos gens les trouvèrent endormis et en

tuèrent une trentaine; tout le reste de la bande, au lieu de tirer

vivement, ne fût-ce que pour avertir les Anglais, se sauva à toutes

jambes jusqu'à Freneda, au delà du Turones, et don Julian, quoique fort

brave, ne put retenir ses soldats indisciplinés. Nos troupes, profitant

de la négligence de Wellington, s'empressèrent de traverser le marais,

et déjà nous avions de l'autre côté quatre divisions d'infanterie, toute

la cavalerie de Montbrun, plusieurs batteries, et nous étions maîtres de

Nave de Avel, sans que les Anglais se fussent aperçus de notre

mouvement, un des plus beaux que Masséna ait jamais conçus!... C'était

le dernier éclair d'une lampe qui s'éteint...

Par le fait de notre passage au travers des marais, l'aile droite des

ennemis était complètement débordée, et la situation de Wellington

devenait extrêmement difficile, car non seulement il devait opérer un

immense changement de front pour s'opposer à celles de nos divisions qui

occupaient déjà Nave de Avel et Pozo Velho, ainsi que le bois situé

entre ce village et Fuentès d'Oñoro; mais le général anglais était forcé

de laisser une partie de ses troupes devant Fuentès d'Oñoro et Alameda

pour contenir les corps du comte d'Erlon et du général Reynier, qui se

préparaient à passer le Dos Casas, afin d'attaquer les ennemis pendant

leur mouvement. Lord Wellington avait si bien cru l'extrémité de son

aile droite à l'abri de toute atteinte par le marais de Nave de Avel,

qu'il n'avait laissé sur ce point que quelques cavaliers éclaireurs.

Mais en voyant cette aile tournée, il s'empressa de diriger sur Pozo

Velho la première brigade d'infanterie qui lui tomba sous la main. Notre

cavalerie, dirigée par Montbrun, culbuta et sabra cette avant-garde!...

Le général Maucune, suivant alors ce mouvement en avant, se précipita

dans les bois de Pozo Velho, d'où il chassa les Écossais, auxquels il

prit deux cent cinquante hommes et en tua une centaine. Tout faisait

donc présager aux Français une victoire éclatante, lorsque, par suite

d'une discussion élevée entre les généraux Loison et Montbrun, celui-ci

suspendit la marche de la réserve de cavalerie, sous prétexte que les

batteries de la garde qu'on lui avait promises n'étaient pas encore

arrivées! En effet, le maréchal Bessières les avait retenues sans en

prévenir Masséna, qui, averti trop tard de cette difficulté, envoya

sur-le-champ plusieurs pièces à Montbrun; mais le temps d'arrêt de

celui-ci nous fut doublement funeste: d'abord parce que l'infanterie de

Loison, ne se voyant plus secondée par la cavalerie de Montbrun, hésita

à s'engager dans la plaine; et en second lieu, cette halte fatale permit

à Wellington d'appeler toute sa cavalerie au secours des divisions

anglaises de Houston et de Crawfurd, les seules qui fussent encore

arrivées à se ranger devant nous!...

Cependant, par ordre de Masséna, le général Montbrun, cachant son

artillerie derrière quelques escadrons de housards, s'avance de nouveau

et, démasquant tout à coup ses bouches à feu, foudroie la division

Houston, et, lorsqu'elle est ébranlée, il la fait charger par les

brigades Wathier et Fournier, qui sabrèrent presque entièrement le 51e

régiment anglais et mirent dans la plus complète déroute le surplus de

la division Houston. Les fuyards gagnèrent Villa-Formosa, la rive gauche

du Turones, et ne durent leur salut qu'au régiment des chasseurs

britanniques qui, posté derrière une longue et forte muraille, arrêta

l'élan de nos cavaliers par des feux aussi nourris que bien dirigés.

Wellington n'avait plus sur cette partie du champ de bataille que la

division Crawfurd et celle de cavalerie, le surplus de son armée, pris à

revers, n'ayant pas encore terminé l'immense changement de front qui

devait l'amener en ligne devant les Français. Comme le terrain sur

lequel on combattait en ce moment était, avant notre passage du marais,

le lieu le moins exposé à nos coups, les gens attachés à l'intendance de

l'armée anglaise, les blessés, les domestiques, les bagages, les chevaux

de main, les soldats éloignés de leurs régiments s'y étaient agglomérés,

et cette vaste plaine était couverte jusqu'au Turones d'une multitude en

désordre, au milieu de laquelle les trois carrés que venait de former

l'infanterie de Crawfurd ne paraissaient que comme des points!... Et

nous avions là à portée de canon, et prêts à fondre sur les ennemis, le

corps du général Loison, celui de Junot, cinq mille hommes de cavalerie,

dont mille de la garde, et de plus quatre batteries de campagne!... Déjà

le 8e corps avait dépassé le bois de Pozo Velho; le 9e attaquait

vivement le village de Fuentès d'Oñoro par la rive droite du Dos Casas,

et le général Reynier avait ordre de déboucher par Alameda, afin de

prendre les Anglais par derrière; il n'y avait donc plus qu'à marcher en

avant... Aussi l'historien Napier, qui assistait à cette bataille,

convient-il que dans tout le cours de la guerre il n'y a point eu de

moment aussi dangereux pour les armées britanniques!... Mais l'aveugle

fortune en décida autrement!... Le général Loison, au lieu d'aller par

la rive gauche et le bois prendre à revers le village de Fuentès

d'Oñoro, attaqué de front par le général Drouet d'Erlon, perdit beaucoup

de temps et fit de faux mouvements qui permirent à Wellington de

renforcer ce poste important devenu la clef de la position. De son côté,

le général Reynier n'exécuta pas les ordres de Masséna, car, sous

prétexte qu'il avait des forces trop considérables devant lui, il ne

dépassa pas Alameda et ne prit presque aucune part à l'action.

Malgré tous ces contretemps, nous pouvions encore gagner la bataille,

tant nos avantages étaient grands! En effet, la cavalerie de Montbrun,

ayant battu celle des ennemis, ne tarda pas à se trouver en présence de

l'infanterie de Crawfurd. Elle chargea et enfonça deux carrés, dont un

fut littéralement haché!... Les soldats du second jetèrent leurs armes

et s'enfuirent dans la plaine. Le colonel Hill rend son épée à

l'adjudant-major Dulimberg, du 13e de chasseurs, et nous faisons quinze

cents prisonniers. Le troisième carré anglais tient toujours ferme;

Montbrun le fait attaquer par les brigades Fournier et Wathier, qui

pénétraient déjà par l'une des faces, lorsque ces deux généraux ayant eu

leurs chevaux tués sous eux et les colonels étant tous blessés dans la

mêlée, personne ne se trouva là pour diriger les régiments vainqueurs.

Montbrun accourut, mais le carré ennemi s'était remis en ordre; il dut,

pour l'attaquer, reformer nos escadrons.

Pendant qu'il s'en occupe, Masséna, voulant achever la victoire, envoie

un aide de camp porter au général Lepic, qui se trouvait en réserve avec

la cavalerie de la garde, l'ordre de charger! Mais le brave Lepic,

mordant de désespoir la lame de son sabre, répond avec douleur que le

maréchal Bessières, son chef direct, lui a formellement défendu

d'engager les troupes de la garde sans son ordre!... Dix aides de camp

partent alors dans toutes les directions à la recherche de Bessières;

mais celui-ci, qui depuis plusieurs jours marchait constamment auprès de

Masséna, avait disparu, non par manque de valeur, car il était fort

brave, mais par calcul ou jalousie contre son camarade. Il ne voulut pas

envoyer un seul des hommes confiés à son commandement pour assurer un

succès dont toute la gloire rejaillirait sur Masséna, sans songer aux

intérêts supérieurs de la France!... Enfin, au bout d'un quart d'heure,

on trouva le maréchal Bessières loin du champ de bataille, errant au

delà du marais, où il examinait de quelle manière étaient faites les

fascines employées le matin pour établir le passage!... Il accourt d'un

air empressé, mais le moment décisif, manqué par sa faute, ne se

retrouve plus, car les Anglais, s'étant remis du désordre dans lequel la

cavalerie de Montbrun les avait jetés, venaient de faire approcher une

artillerie formidable qui couvrait nos escadrons de mitraille, pendant

que les leurs délivraient les quinze cents prisonniers que nous avions

faits. Enfin, lord Wellington, après avoir terminé son changement de

front, avait rétabli son armée sur le plateau, la droite au Turones, la

gauche appuyée à Fuentès d'Oñoro.

À la vue de cette nouvelle ligne solidement constituée, Masséna

suspendit la marche de ses troupes et fit commencer une forte canonnade,

qui causa de grands ravages dans les rangs épais des ennemis, qu'une

charge générale de toute notre cavalerie pouvait enfoncer. Masséna

espérait donc que Bessières consentirait enfin à faire participer les

régiments de la garde à ce coup de collier, qui nous eût infailliblement

donné la victoire; mais Bessières s'y refusa, en disant qu'il était

responsable envers l'Empereur des pertes que pourraient éprouver les

troupes de sa garde!... Comme si toute l'armée ne servait pas

l'Empereur, pour qui l'essentiel était de savoir les Anglais battus et

chassés de la Péninsule!... Tous les militaires, et principalement ceux

de la garde, furent indignés de la détermination de Bessières, et se

demandaient ce que ce maréchal était venu faire devant Alméida, puisque,

pour sauver cette place, il ne voulait pas que ses troupes prissent part

au combat. Ce contretemps si inattendu changeait tout à coup la face des

affaires, car à chaque instant les Anglais recevaient de nombreux

renforts, et une de leurs plus fortes divisions, arrivant du blocus

d'Alméida, venait de passer le Turones pour se former dans la plaine!...

La position respective des deux armées se trouvant ainsi changée, les

combinaisons faites la veille par Masséna devaient l'être de même. Il

résolut donc de porter ses principales forces sur Alméida, de s'y réunir

au corps de Reynier, pour tomber tous ensemble sur la droite et les

derrières des ennemis. C'était la contrepartie du mouvement opéré la

nuit précédente par Nave de Avel.

Mais un nouvel obstacle imprévu arrêta tout à coup l'effet de ces

dispositions. Le général Éblé, chef de l'artillerie, accourt prévenir

qu'il n'y a plus au parc d'artillerie que quatre cartouches par homme,

ce qui, avec celles laissées dans les gibernes, donnait à peu près une

vingtaine de cartouches par fantassin. Or, c'était insuffisant pour

recommencer le combat avec un ennemi qui opposerait une résistance

désespérée!... Masséna ordonne donc d'envoyer à l'instant même tous les

fourgons à Ciudad-Rodrigo pour y prendre des munitions de guerre; mais

l'intendant déclare qu'il en a disposé pour aller chercher dans la même

ville le pain qui doit être distribué le lendemain aux troupes! Il

fallait cependant des cartouches. Masséna, n'ayant plus aucun moyen de

transport, invite le maréchal Bessières à lui prêter pour quelques

heures les caissons de la garde; mais celui-ci répond froidement que ses

attelages, déjà fatigués dans cette journée, seront perdus s'ils font

une marche de nuit par de mauvais chemins, et qu'il ne les prêtera que

le lendemain!... Masséna s'emporte, et s'écrie qu'on lui enlève une

seconde fois la victoire, qui vaut bien le prix de quelques chevaux;

mais Bessières refuse encore, et une scène des plus violentes a lieu

entre les deux maréchaux!

Le 6, au point du jour, les caissons de Bessières partaient pour

Rodrigo; mais leur marche fut si lente que les cartouches n'arrivèrent

que dans l'après-midi, et Wellington avait employé ces vingt-quatre

heures à retrancher sa nouvelle position, surtout la partie haute du

village de Fuentès d'Oñoro, qu'on ne pouvait enlever désormais sans

répandre des torrents de sang français! L'occasion de la victoire fut

donc perdue pour nous sans retour!...

CHAPITRE XLI

Mémoires du général baron de Marbot (2/3) · 第 33 / 35 段