régulière de courte durée, il n'en est pas de même lorsqu'il s'agit de
combattre plusieurs années des ennemis tels que les Espagnols et les
Portugais, qui, vous harcelant sans cesse, ne peuvent être joints nulle
part. Or, pour supporter les fatigues incessantes de ce genre de guerre,
il faut être stimulé par un désir de vaincre et une ardeur qu'on ne
trouve jamais chez des troupes auxiliaires; aussi, non seulement celles
que l'Empereur obtenait de ses alliés servirent-elles fort mal dans nos
rangs, mais une foule de leurs soldats, séduits par la haute paye que
les ennemis accordaient à ceux qui venaient prendre du service chez eux,
désertaient journellement. Ainsi les Italiens, Suisses, Saxons,
Bavarois, Westphaliens, Hessois, Wurtembergeois, etc., formèrent-ils
bientôt de nombreux régiments chez nos ennemis; et les Polonais, ces
Polonais qui depuis ont fait sonner si haut leur dévouement à la
France, passèrent en si grand nombre dans les rangs de l'armée anglaise,
toujours bien payée et nourrie, que Wellington en forma une forte
légion, qui se battait sans façon contre les Français.
La défection des soldats étrangers dont l'Empereur inondait la
Péninsule, ajoutée à celle des prisonniers espagnols si imprudemment
réarmés par Joseph, nous devint infiniment préjudiciable.
Mais, à mon avis, la cause principale de nos revers, bien qu'elle n'ait
été indiquée par aucun des militaires qui ont écrit sur les guerres
d'Espagne et de Portugal, fut l'immense supériorité de la justesse du
tir de l'infanterie anglaise, supériorité qui provient du très fréquent
exercice à la cible, et beaucoup aussi de sa formation sur deux rangs.
Je sais qu'un grand nombre d'officiers français nient la vérité de cette
dernière cause; mais l'expérience n'en a pas moins démontré que les
soldats pressés entre le premier et le troisième rang tirent presque
tous en l'air, et que le troisième ne peut ajuster l'ennemi, dont les
deux premiers lui dérobent la vue. On prétend que deux rangs ne
présentent pas assez de résistance contre la cavalerie; mais
l'infanterie anglaise, doublant ses rangs en un clin d'œil, se trouve
sur quatre hommes de profondeur pour recevoir la charge, et _jamais_ nos
escadrons n'ont pu la surprendre sur deux rangs, disposition qu'elle
reprend lestement dès qu'il faut tirer!
Quoi qu'il en soit, j'ai la conviction que Napoléon aurait fini par
triompher et par établir son frère sur le trône d'Espagne, s'il se fût
borné à terminer cette guerre avant d'aller en Russie. La Péninsule ne
recevait en effet d'appui que de l'Angleterre, et celle-ci, malgré les
récents succès de ses armées, était si accablée par les envois
incessants d'hommes et d'argent qu'engloutissait la Péninsule, que la
Chambre des communes était sur le point de refuser les subsides
nécessaires pour une nouvelle campagne, lorsqu'à notre retour de
Portugal, une rumeur sourde ayant fait pressentir le dessein formé par
Napoléon d'aller attaquer la Russie chez elle, le Parlement anglais
autorisa la continuation de la guerre en Espagne. Elle ne fut pas
heureuse pour nous; car la mésintelligence que j'ai signalée continua à
régner entre les chefs de nos armées. Le maréchal Marmont se fit battre
par Wellington à la bataille des Arapiles, et le roi Joseph perdit celle
de Vitoria, où nous éprouvâmes de tels revers que, vers la fin de 1813,
nos armées durent repasser les Pyrénées et abandonner totalement
l'Espagne qui leur avait coûté tant de sang!
J'estime que dans les six années qui se sont écoulées depuis le
commencement de 1808 jusqu'à la fin de 1813, les Français ont perdu dans
la péninsule Ibérique 200,000 hommes tués, ou morts dans les hôpitaux,
auxquels il faut ajouter les 60,000 perdus par nos alliés de diverses
nations.
Les Anglais et les Portugais éprouvèrent aussi des pertes considérables,
mais celles des Espagnols dépassèrent toutes les autres, à cause de
l'obstination qu'ils mirent à soutenir le siège de plusieurs villes,
dont les populations périrent presque entièrement. La vigueur de ces
défenses célèbres, particulièrement celle de Saragosse, a jeté un tel
éclat sur les Espagnols, qu'on attribue généralement à leur courage la
délivrance de la Péninsule; mais c'est une erreur. Ils y ont
certainement beaucoup contribué; cependant, sans l'appui des troupes
anglaises, les Espagnols n'auraient jamais pu résister aux troupes
françaises, devant lesquelles ils n'osaient tenir en ligne. Mais ils ont
un mérite immense, c'est que, bien que battus, ils ne se découragent
_jamais_. Ils fuient, vont se réunir au loin et reviennent quelques
jours après, avec une nouvelle confiance, qui, toujours déçue, ne peut
être détruite!... Nos soldats comparaient les Espagnols à des bandes de
pigeons, qui s'abattent sur un champ et s'envolent au moindre bruit,
pour revenir l'instant d'après. Quant aux Portugais, on ne leur a pas
rendu justice pour la part qu'ils ont prise aux guerres de la Péninsule.
Moins cruels, beaucoup plus disciplinés que les Espagnols et d'un
courage plus calme, ils formaient dans l'armée de Wellington plusieurs
brigades et divisions qui, dirigées par des officiers anglais, ne le
cédaient en rien aux troupes britanniques; mais, moins _vantards_ que
les Espagnols, ils ont peu parlé d'eux et de leurs exploits, et la
renommée les a moins célébrés.
Mais revenons pour un moment au mois de juin 1811, époque à laquelle
Masséna quitta le commandement. La guerre que les Français faisaient
dans la Péninsule était si désagréable et si pénible que chacun aspirait
à rentrer en France. L'Empereur, qui ne l'ignorait pas et voulait
maintenir son armée au complet, avait décidé qu'aucun officier ne
s'éloignerait d'Espagne sans autorisation; et l'ordre de rappel adressé
à Masséna lui enjoignit de n'emmener que deux aides de camp et de
laisser tous les autres à la disposition de son successeur, le maréchal
Marmont. Celui-ci, ayant son état-major au complet, et ne connaissant
aucun de nous, n'avait pas plus envie de nous garder que nous ne
désirions rester auprès de lui. Il ne nous assigna donc aucune fonction,
et nous passâmes assez tristement une vingtaine de jours à Salamanque.
Ils me parurent cependant moins longs qu'à mes camarades, parce que je
les employai à consigner sur le papier mes souvenirs de la campagne que
nous venions de faire. Ces notes me sont aujourd'hui très utiles pour
écrire cette partie de mes Mémoires.
Le ministre de la guerre, prenant en considération la blessure que
j'avais reçue à Miranda de Corvo, m'envoya enfin un congé pour me rendre
en France. Quelques autres officiers de l'état-major de Masséna ayant
aussi reçu l'autorisation de quitter la Péninsule, nous nous joignîmes à
un détachement de cinq cents grenadiers qu'on venait de choisir dans
toute l'armée pour aller à Paris renforcer la garde impériale. Avec une
escorte pareille, on pouvait braver toutes les guérillas d'Espagne;
aussi le général Junot et la duchesse sa femme résolurent-ils d'en
profiter.
Nous voyagions à cheval, à petites journées et par un temps charmant.
Pendant le trajet de Salamanque à Bayonne, Junot ne manqua pas de faire
quelques excentricités qui m'inquiétèrent pour l'avenir. Nous arrivâmes
enfin à la frontière, où je ne pus m'empêcher de sourire, en pensant au
fâcheux pronostic que j'avais tiré de ma rencontre avec l'_âne noir_ sur
le pont de la Bidassoa, à ma dernière entrée en Espagne!... La campagne
de Portugal avait failli me devenir fatale, mais enfin j'étais en
France!... J'allais revoir ma mère, ainsi qu'une autre personne qui
m'était déjà bien chère!... J'oubliai donc les maux passés et
m'empressai de me rendre à Paris, où j'arrivai vers la mi-juillet 1811,
après une absence de quinze mois bien péniblement remplis! Contrairement
à mon attente, le maréchal me reçut on ne peut mieux, et je sus qu'il
avait parlé de moi en termes très bienveillants à l'Empereur. Aussi, la
première fois que je me présentai aux Tuileries, l'Empereur voulut bien
m'exprimer sa satisfaction, me parler avec intérêt de mon combat de
Miranda de Corvo, ainsi que de mes nouvelles blessures, et me demander à
quel nombre elles s'élevaient. «À huit, Sire», lui répondis-je. «Eh
bien, cela vous fait huit bons quartiers de noblesse!» repartit
l'Empereur.
FIN DU DEUXIÈME TOME.
FOOTNOTES:
[1: Ce témoignage me fit un bien vif plaisir, et je pus m'écrier comme
Montluc, qui venait d'être félicité pour son courage par le maréchal de
Trivulce: «Il faut que je dise que j'estimai plus la louange que me
donna cet homme que s'il m'eût donné la meilleure des terres siennes,
encore que pour lors je fus bien peu riche! Cette gloire me fit enfler
le cœur!»]
[2: Après quarante ans d'exil, le prince reparut sur la scène du monde
en 1848: les révolutionnaires allemands le nommèrent vicaire général de
l'Empire germanique.]
[3: Il est intéressant de rapprocher les récits qui vont suivre des
Mémoires de la duchesse d'Abrantès concernant le Portugal.]
[4: Ces détails et ceux qui vont suivre ne font malheureusement que
confirmer les appréciations que donne M. Thiers sur les causes de nos
revers en Portugal.]