l'armée française, réunie sur la position qui domine Miranda de Corvo,
s'attendait à y être attaquée. Ce combat n'eut pas lieu. Wellington,
intimidé sans doute par ses pertes des jours précédents, arrêta la
marche de ses troupes; ce que voyant, Masséna résolut de profiter de la
nuit, qui approchait, pour faire traverser aux siennes la ville et le
long défilé de Miranda de Corvo. Ma situation fut alors bien pénible.
J'avais marché les deux jours et la nuit précédents, et à présent,
grièvement blessé, et affaibli par la perte d'une grande quantité de
sang, il me fallait passer encore la nuit à cheval, par des chemins
affreux, qu'encombraient les chariots des équipages, ceux de
l'artillerie et de nombreuses colonnes de troupes, contre lesquelles je
me heurtais à chaque instant, l'obscurité étant des plus profondes.
Enfin, pour comble de malheur, nous fûmes assaillis par un orage
affreux! La pluie traversa mes vêtements, je fus bientôt transi de froid
et grelottais sur mon cheval dont je n'osais descendre pour me
réchauffer, car je n'aurais pas eu la force d'y remonter. Ajoutez à cela
les vives douleurs que me causait ma blessure au flanc, et vous aurez
une faible idée des angoisses auxquelles je fus soumis pendant cette
cruelle nuit.
Le 15 au matin, l'armée française parvint sur les bords de la Ceyra, en
face de Foz de Arunce. Cette petite ville est située sur une colline qui
domine la rivière ainsi que la plaine de la rive gauche par laquelle
nous arrivions. Je traversai le pont, et vins m'établir momentanément
dans une maison, où je comptais enfin prendre quelque repos; mais j'en
fus empêché par une scène affreuse qui se passa sous mes yeux. Déjà les
corps de Reynier et de Junot étaient dans Foz de Arunce, celui de Ney se
trouvait encore sur l'autre rive; mais le généralissime, informé que
l'ennemi nous suivait de près, ne voulut pas exposer son arrière-garde à
combattre ayant la Ceyra derrière elle. Il prescrivit donc au maréchal
Ney de faire passer la rivière à toutes ses troupes, qui, après avoir
coupé le pont et placé de fortes gardes en face d'un gué qui l'avoisine,
pourraient paisiblement se reposer dans cette bonne position. Le
maréchal Ney, attribuant aux fatigues des deux dernières journées la
lenteur des ennemis, les croyait encore fort loin, et il crut qu'il
serait pusillanime d'abandonner complètement la rive gauche. En
conséquence, il y laissa deux divisions d'infanterie, la brigade de
cavalerie Lamotte, quelques pièces de canon, et ne fit pas couper le
pont. Cette nouvelle désobéissance faillit nous coûter bien cher. En
effet, pendant que Masséna s'éloignait pour aller surveiller à
Ponte-Murcelha le rétablissement d'un autre pont qui devait assurer le
lendemain à ses troupes l'important passage de la rivière d'Alva, et que
le maréchal Ney, rempli de confiance, venait de permettre au général
Lamotte de traverser le gué de la Ceyra pour aller prendre des fourrages
sur la rive droite, lord Wellington paraît à l'improviste et attaque
immédiatement les divisions si imprudemment laissées sur la rive gauche
de la Ceyra!... Le maréchal Ney, se plaçant alors courageusement à la
tête du 39e, repousse à la baïonnette une charge de dragons anglais.
Mais le brave colonel Lamour, du 39e, étant tombé mort, frappé d'un coup
de feu, son régiment, dont il était fort estimé, s'émeut, perd son
aplomb, se jette sur le 59e et l'entraîne!... En ce moment, une batterie
ayant par mégarde envoyé un boulet dans cette direction, nos soldats se
croyant tournés, et saisis d'une terreur panique, courent en tumulte
vers le pont!... Le général Lamotte, qui de la rive opposée aperçoit
cette retraite désordonnée, veut conduire ses cavaliers au secours des
fantassins; mais, au lieu de repasser le gué difficile par lequel il
était venu, il prend le chemin le plus court et encombre avec sa
brigade le pont étroit de la Ceyra, pendant que la masse des fuyards s'y
présentait en sens contraire!... Il résulta de ce pêle-mêle que personne
ne pouvant passer, bon nombre de fantassins, arrivant à la suite de
leurs camarades et voyant le pont embarrassé, se dirigent vers le gué et
s'y précipitent!... La grande majorité parvint à le franchir, mais
plusieurs, se trompant, tombèrent dans des cavités où ils se
noyèrent!...
Pendant cette scène déplorable, le maréchal Ney, qui se consumait en
efforts pour réparer sa faute, parvient enfin à réunir un bataillon du
27e, fait battre la charge et pénètre jusqu'aux divisions Mermet et
Ferey, qui étaient restées fermes à leur poste et combattirent
vaillamment. Le maréchal Ney, se mettant à leur tête, reprend
l'offensive, et repousse les ennemis jusque dans leur camp principal.
Les Anglais, étonnés par cette vigoureuse attaque, ainsi que par les
cris de ceux de nos soldats qui se débattaient dans les eaux de la
Ceyra, crurent que toute l'armée française s'élançait contre eux; ils
sont à leur tour frappés de terreur, jettent leurs armes, laissent leurs
canons et s'abandonnent à une fuite précipitée!... Les troupes des
généraux Reynier et Junot, placées sur la rive droite, furent alors,
ainsi que moi, témoins d'un spectacle bien rare à la guerre, celui de
plusieurs divisions de partis différents se fuyant mutuellement dans le
plus grand désordre!... Enfin la panique étant calmée de part et
d'autre, Anglais et Français revinrent peu à peu sur le terrain
abandonné, pour ramasser leurs fusils; mais on était si honteux des deux
côtés, que bien que les soldats ennemis fussent très près, il ne fut pas
tiré un seul coup de fusil, ni échangé aucune provocation; chacun
regagna silencieusement son poste... Wellington même n'osa s'opposer à
la retraite du maréchal Ney, qui fit repasser la rivière et couper le
pont. Dans ce bizarre engagement, les Anglais eurent 200 hommes hors de
combat et nous en tuèrent une cinquantaine; mais nous eûmes 100 noyés,
et, malheureusement, le 39e perdit son aigle, que les meilleurs
plongeurs ne purent alors retrouver; elle le fut l'été suivant par les
paysans portugais, lorsque les fortes chaleurs eurent mis à sec une
partie de la rivière.
Le maréchal Ney, furieux de l'échec qu'il venait d'éprouver, s'en prit
au général Lamotte et lui retira sa brigade. Lamotte était cependant un
bon et brave officier, auquel l'Empereur rendit justice plus tard. Quant
à Ney, il était si désireux de prendre une revanche de sa mésaventure
que, dans l'espoir d'attaquer Wellington lorsqu'il voudrait à son tour
passer la Ceyra, il resta immobile une partie de la journée du 16 sur
les bords de cette rivière, et Masséna fut obligé de lui expédier quatre
ou cinq aides de camp pour le forcer à lever son bivouac et à suivre le
mouvement de retraite. L'armée franchit l'Alva le 17, sur le pont
reconstruit à Ponte-Murcelha, et continua pendant cinq jours sa retraite
sur Celorico sans être inquiétée.
La vallée que nous venions de parcourir entre le Mondego et la chaîne
d'Estrella est très praticable, des plus fertiles, et l'armée y vécut
dans l'abondance; aussi, en nous retrouvant à Celorico, où, à notre
entrée en Portugal, Masséna avait eu la malencontreuse idée de quitter
cette belle vallée, pour se jeter dans les montagnes de Viseu et de
Busaco, l'armée le blâma-t-elle de nouveau, car cette faute avait coûté
la vie à plusieurs milliers d'hommes et fait manquer notre campagne.
Aussi le maréchal, ne pouvant se résigner à rentrer en Espagne,
résolut-il de se maintenir en Portugal à tout prix!... Son projet était
de regagner le Tage par Guarda et Alfayates, de prendre position à Coria
et Placencia, de rétablir le pont d'Alcantara, de s'y joindre aux
troupes françaises commandées par le maréchal Soult devant Badajoz, de
pénétrer tous ensemble dans l'Alentejo, et de marcher ensuite sur
Lisbonne. Masséna espérait forcer ainsi Wellington à rétrograder
promptement pour chercher à défendre cette capitale, qui, attaquée à
revers par l'Alentejo, n'aurait eu que fort peu de moyens de résistance,
car elle n'était pas fortifiée sur la rive gauche du Tage.
Pour rendre la marche des troupes plus facile, le maréchal envoya en
Espagne tous les blessés et malades. Je refusai de les suivre, et,
malgré mes souffrances, je préférai rester au milieu de l'armée, auprès
de mon frère et de mes camarades. Pendant la marche de deux jours faite
à Celorico, Masséna ayant communiqué son plan à ses lieutenants, le
maréchal Ney, qui brûlait du désir de recouvrer son indépendance,
s'opposa à l'entreprise d'une nouvelle campagne, et déclara qu'il allait
ramener ses troupes en Espagne, parce qu'elles ne trouvaient plus en
Portugal de quoi faire du pain. C'était vrai; mais l'armée avait
d'immenses troupeaux et était habituée depuis six mois à vivre sans
pain, chaque soldat recevant plusieurs livres de viande et du vin en
quantité.
La nouvelle désobéissance de Ney, encore plus positive que les
précédentes, excita l'indignation de Masséna. Il y répondit par un ordre
du jour qui ôtait au maréchal Ney le commandement du 6e corps. Cet acte
de vigueur, juste et indispensable, était trop tardif; il aurait fallu
le faire à la première rébellion de Ney. Celui-ci refusa d'abord de
s'éloigner, en disant que l'Empereur lui ayant donné le commandement du
6e corps, il ne le quitterait que par son ordre! Mais le généralissime
ayant réitéré son injonction, le maréchal Ney partit pour Alméida et
rentra en Espagne, d'où il se rendit auprès de l'Empereur à Paris. Le 6e
corps fut confié au général Loison, que son rang d'ancienneté appelait à
ce commandement.
Le renvoi du maréchal Ney produisit sur l'armée une sensation d'autant
plus profonde qu'on en connaissait le principal motif, et qu'il avait
exprimé le vœu général des troupes, en insistant pour rentrer en
Espagne.
Le 24, l'armée, commençant le mouvement qui devait la ramener sur le
Tage, occupa Belmonte et Guarda. Cette dernière ville est la plus élevée
de la Péninsule. Il y faisait un froid des plus piquants, qui fit mourir
plusieurs hommes et rendit ma blessure au côté infiniment douloureuse.
Masséna reçut à Guarda plusieurs dépêches du major général, presque
toutes ayant deux mois de date! Cela démontre dans quelle erreur était
Napoléon en pensant que de Paris il pouvait diriger les mouvements d'une
armée faisant la guerre de Portugal!... Ces dépêches parvinrent au
généralissime d'une manière inusitée jusqu'alors dans l'armée française.
Le prince Berthier les avait confiées à M. de Canouville, son aide de
camp; mais ce jeune officier, un des _beaux_ de l'armée, voyant la
difficulté de joindre l'armée de Masséna, se contenta de déposer ses
dépêches à Ciudad-Rodrigo, et reprit le chemin de Paris, d'où l'on
cherchait précisément à l'éloigner à la suite d'une bruyante équipée.
Voici l'anecdote dont le fait principal remonte à l'époque où le général
Bonaparte commandait en chef l'armée d'Italie.
Plusieurs dames de sa famille étant venues le joindre à Milan, l'une
d'elles épousa un de ses généraux les plus dévoués, et comme, selon la
mode du temps, elle montait à cheval, ayant une petite pelisse à la
housarde par-dessus ses vêtements féminins, Bonaparte lui en avait
donné une remarquablement belle par sa fourrure et surtout parce que
tous les boutons étaient en diamant. Quelques années après, cette dame,
devenue veuve, s'était remariée à un prince étranger, lorsqu'au
printemps de 1811 l'Empereur, passant au Carrousel la revue de la garde,
aperçoit au milieu de l'état-major du prince Berthier l'aide de camp
Canouville portant fièrement la pelisse donnée par lui jadis à sa
parente! La fourrure et les diamants constataient l'identité! Napoléon
les reconnut et s'en montra fort courroucé; la dame fut, dit-on,
sévèrement réprimandée, et l'imprudent capitaine reçut une heure après
l'ordre de porter des dépêches à Masséna, auquel il était prescrit de
retenir cet officier indéfiniment auprès de lui. Canouville s'en douta,
et je viens de dire comment il profita du hasard qui l'empêcha de
pénétrer en Portugal; mais à peine était-il de retour à Paris, qu'on le
réexpédia pour la Péninsule, où il arriva tout honteux de sa déconvenue!
La conversation de ce moderne Lauzun nous amusa, en nous mettant au
courant de ce qui s'était passé dans les salons de Paris depuis que nous
en étions absents, et nous rîmes beaucoup de la recherche de sa
toilette, qui contrastait grandement avec le délabrement de nos
uniformes usés par une année de campagne, de sièges, de marches et de
combats!... Canouville, d'abord fort étonné de la prompte transition
qui, des charmants boudoirs parisiens, l'avait jeté au milieu d'un
bivouac, parmi les rochers du Portugal, se résigna à ce changement.
C'était un homme d'esprit et de courage; il se fit bravement tuer
l'année suivante à la bataille de la Moskowa.
CHAPITRE XXXIX
Retraite définitive.--Confusion d'ordres.--Retour offensif sur
Alméida.--Mauvaise volonté de Bessières.
Les dépêches de l'Empereur que M. de Canouville avait laissées à
Ciudad-Rodrigo, lors de son premier voyage, étant parvenues à Masséna
pendant qu'il était à Guarda, en disposition de garder les rives du Tage
supérieur, le généralissime, au lieu d'exécuter son mouvement
sur-le-champ, perdit plusieurs jours à répondre à ces lettres datées de
deux mois. Ce retard nous fut nuisible. Les ennemis en profitèrent pour
réunir leurs troupes et vinrent nous attaquer dans Guarda même. Nous les
repoussâmes, et il en fut ainsi dans plusieurs combats partiels que
Masséna soutint, pour attendre des officiers envoyés par lui vers
Alcantara. Leur rapport ayant constaté l'impossibilité de nourrir
l'armée dans une contrée sans ressource, la volonté de Masséna dut
fléchir enfin devant une accumulation d'obstacles qu'aggravaient encore
la répugnance des généraux et le dénuement des troupes. Il fut donc
résolu qu'on rentrerait en Espagne. Mais au lieu de le faire
promptement, le généralissime retardait sa sortie du Portugal, et lord
Wellington, saisissant l'occasion que lui offrit un faux mouvement du
général Reynier, l'attaqua à Sabugal. Les succès furent balancés;
néanmoins, nous eûmes encore deux à trois cents hommes hors de combat
dans cet engagement glorieux, mais inutile.
L'armée française passa la frontière le lendemain, 1er avril, et campa
sur les terres d'Espagne. Elle présentait encore un effectif de plus de
quarante mille hommes, et avait envoyé à Ciudad-Rodrigo et Salamanque
plusieurs convois de malades et blessés, s'élevant à plus de dix mille.
Nous étions entrés en Portugal avec soixante mille combattants, sans
compter la division du 9e corps qui vint nous rejoindre. Notre perte
avait donc été pendant cette longue campagne d'environ dix mille hommes
tués, pris ou morts de maladie!
L'armée prit position autour d'Alméida, de Ciudad-Rodrigo et de Zamora.
Masséna se trouva alors dans une situation des plus pénibles; car ces
deux places fortes et les pays circonvoisins étaient placés sous
l'autorité du maréchal Bessières, auquel l'Empereur avait confié le
commandement d'une nouvelle armée dite _du Nord_, entièrement composée
des troupes de la jeune garde. Il en résulta un conflit de pouvoirs
entre les deux maréchaux, Bessières voulant conserver tous les
approvisionnements pour ses troupes, et Masséna soutenant avec raison
que l'armée qu'il ramenait de Portugal, où elle venait d'éprouver tant
de privations, avait au moins autant de droits à la distribution des
vivres. L'Empereur, ordinairement si prévoyant, n'avait donné aucun
ordre pour le cas où l'armée de Masséna serait forcée de rentrer en
Espagne.
Il régnait donc une grande incertitude sur cette frontière,
principalement pour la défense de Ciudad-Rodrigo et d'Alméida. Ces deux
forteresses, l'une espagnole, l'autre portugaise, sont tellement
voisines que l'une d'elles devenait inutile. L'Empereur avait donc
ordonné de retirer la garnison ainsi que l'artillerie de cette dernière
place, et d'en démolir les remparts, déjà si fortement ébranlés par
l'explosion qui, l'année précédente, nous en avait rendus maîtres. Mais
au moment où le général Brénier, gouverneur, allait opérer la
destruction d'Alméida, il avait reçu contre-ordre du ministre de la
guerre, de sorte que Masséna, arrivant de Portugal sur ces entrefaites,
n'osa prendre aucune décision. Cependant, comme ses troupes ne pouvaient
subsister dans les environs rocailleux et stériles d'Alméida, il fut
contraint de les éloigner et d'abandonner cette place à ses propres
ressources, qui consistaient en une très faible garnison, ayant
seulement pour vingt-cinq jours de vivres. Si l'on eût eu des ordres
positifs de l'Empereur, la présence de l'armée de Portugal eût permis
de détruire en une semaine les fortifications d'Alméida, que les Anglais
s'empressèrent d'environner dès que l'armée se fut éloignée, et il
fallut entreprendre le mois suivant une sanglante expédition pour sauver
cette place, ce à quoi l'on ne put même pas parvenir.
L'ordre qui plaçait le comte d'Erlon et le 9e corps sous le commandement
du généralissime venait enfin d'arriver: c'était trois mois trop
tard!... Le maréchal Masséna, après avoir mis son armée en cantonnement
entre Ciudad-Rodrigo, Zamora et Salamanque, alla le 9 avril établir son
quartier général dans cette dernière ville. Pendant que nous nous y
rendions, il se passa sous les yeux du généralissime un fait peu
honorable pour l'armée anglaise. Sir Waters, colonel attaché à
l'état-major de Wellington, avait été fait prisonnier par nos troupes,
et comme il donna sa parole de ne point s'évader, Masséna prescrivit de
lui laisser ses armes, son cheval, et de le loger tous les soirs dans
une maison particulière. Cet officier voyageait donc librement à la
suite de nos colonnes, lorsqu'on passant dans le bois de Matilla, où
elles faisaient une halte, il saisit le moment où chacun se reposait, et
mettant son excellente monture au galop, il disparut! Trois jours après,
il rejoignit Wellington, qui parut trouver le tour fort plaisant!... Ce
même Wellington répondit à Masséna, qui se plaignait de ce que les
miliciens portugais massacraient les prisonniers français, et avaient
naguère fait subir le même sort à un de nos colonels d'état-major: «Que
se trouvant dans l'obligation d'employer tous les moyens pour repousser
une guerre d'invasion, il ne pouvait répondre des excès auxquels se
portaient les paysans!»
Le repos, joint aux bons soins que je reçus à Salamanque, me rétablit
promptement; mais le bonheur que j'en éprouvai fut troublé par un
fâcheux incident, qui me fit une peine extrême. Mon excellent ami
Ligniville nous quitta à la suite d'une très grave discussion qu'il eut
avec Masséna. Voici à quel sujet.
Masséna avait confié à Ligniville les difficiles fonctions de grand
écuyer, que celui-ci n'accomplissait, du reste, que volontairement et
par obligeance. Amateur de chevaux, Ligniville, qui avait surveillé ceux
du maréchal pendant la campagne d'Allemagne, eut la plus grande peine à
les nourrir en Espagne et en Portugal. Il s'y résigna cependant. On
avait reconnu que, pour transporter la cuisine et les bagages du grand
quartier général, il fallait au moins trente mulets, et Ligniville,
avant notre entrée en campagne, en avait proposé l'acquisition; mais
Masséna, ne voulant pas faire personnellement cette dépense, chargea
l'intendant de l'armée de les lui procurer. Masséna conserva constamment
ces bêtes de somme, qu'il avait encore à notre arrivée à Salamanque. Les
Espagnols ont la bonne habitude de raser le dos des mulets, afin
d'empêcher que le poil mouillé par la sueur, se pelotonnant sous le bât,
ne blesse ces animaux. Cette opération ne peut être faite que par des
hommes spéciaux et coûte assez cher. Masséna proposa donc à mon ami
Ligniville d'ordonner à l'alcade de Salamanque de payer cette dépense
sur les fonds de la ville; mais Ligniville ayant refusé de se prêter à
une mesure qu'il considérait comme une exaction, il s'ensuivit une
scène, à la suite de laquelle mon ami déclara au maréchal que, puisqu'il
reconnaissait si peu la condescendance qu'il avait eue de remplir les
fonctions de grand écuyer, non seulement il y renonçait, mais qu'il lui
donnait sa démission et allait rejoindre le 13e de dragons auquel il
appartenait.
Masséna employa vainement tous les moyens pour le retenir: Ligniville,
homme très calme, mais très ferme, resta inébranlable. Il fixa donc le
jour de son départ. Le commandant Pelet étant en mission, je remplissais
les fonctions de premier aide de camp, et en cette qualité je réunis
tous les officiers de l'état-major de Masséna, et leur proposai de
donner une marque d'estime et de regret à notre ancien et bon camarade,
en l'accompagnant à cheval à une lieue de la ville. Cette proposition
fut acceptée; mais, afin que Prosper Masséna ne parût pas blâmer son
père, nous eûmes soin de le désigner pour rester au salon de service,
pendant que nous conduisions Ligniville, auquel nous fîmes l'adieu le
plus cordial, car il était aimé de tous. Masséna s'émut de cet acte,
cependant très honorable, et m'accusa d'en avoir été le promoteur; il
reprit dès lors sa rancune à mon égard, bien que ma conduite dans cette
campagne m'eût rendu sa confiance et son intérêt.
Cependant la garnison d'Alméida, cernée par les Anglais et près de
manquer de vivres, allait être réduite à capituler, et l'Empereur, afin
d'arracher aux Anglais ce triomphe, venait d'ordonner à Masséna de
ramener toutes ses troupes sur Alméida et d'en faire sauter les
remparts. Mais cette opération, qu'il eût été si facile d'exécuter
quelques semaines avant, lorsque l'armée, à sa sortie de Portugal, se
trouvait réunie autour de la place et en tenait les Anglais éloignés,
était devenue très délicate, à présent qu'ils bloquaient Alméida avec
des forces considérables; il fallait livrer bataille. À cette difficulté
s'en joignait une autre non moins grave: l'armée de Masséna, répartie
dans la province de Salamanque, ne vivait pas dans l'abondance; mais
enfin, chaque cantonnement nourrissait tant bien que mal sa petite
garnison, tandis que, pour se porter sur les Anglais, il fallait réunir
nos troupes, pourvoir dès lors à leurs besoins, et nous n'avions ni
magasins ni moyens de transport suffisants.
Le maréchal Bessières, gouverneur de la province, disposait de toutes
les ressources, qu'il réservait pour les régiments de la garde. Il avait
une nombreuse cavalerie, ainsi qu'une formidable artillerie, tandis que
Masséna, dont l'infanterie était encore redoutable, manquait de chevaux,
ceux de son armée se trouvant en grande partie hors d'état de faire un
bon service. Le généralissime avait donc invité Bessières à lui en
prêter, et toutes les lettres de celui-ci étaient remplies des
protestations les plus rassurantes; mais comme elles restaient sans
effet, et qu'on savait Alméida aux abois, Masséna, ne se contentant plus
d'écrire à son collègue, dont le quartier général était à Valladolid,
résolut de lui dépêcher un aide de camp qui pût lui expliquer la gravité
de la position et le presser d'envoyer des secours en cavalerie, vivres,
munitions, etc., etc. Ce fut sur moi que le généralissime jeta les yeux
pour remplir cette mission. Fortement blessé le 14 février, je ne
pouvais guère être en bonne santé le 19 avril pour courir la poste à
franc étrier et m'exposer aux attaques des guérillas dont les routes
étaient couvertes. Dans toute autre circonstance, j'en aurais fait
l'observation au maréchal; mais comme il me boudait, et que j'avais, par
excès de zèle, demandé à reprendre mon service, ne m'attendant pas à
avoir quelques jours après une aussi rude corvée, je ne voulus rien
devoir à la commisération de Masséna. Je partis donc, malgré les
instances de mes camarades et de mon frère, qui s'offrait pour me
remplacer.