qu'il eut quitté le camp de Ney, avoua-t-il qu'il n'eût pas été
convenable à lui de s'éloigner de l'armée de Portugal sans aller saluer
le généralissime, et pendant tout le trajet de Thomar à Torrès-Novas il
me traita avec beaucoup de bienveillance, malgré la véhémence que
j'avais été obligé de mettre dans les observations que j'avais cru
devoir lui adresser. Son entretien avec Masséna acheva sans doute de le
convaincre, car il consentit à rester en Portugal avec ses troupes, qui
furent envoyées en cantonnement à Leyria. Masséna me sut d'autant plus
de gré de la fermeté et de la présence d'esprit dont j'avais fait preuve
dans cette affaire, qu'il fut informé, peu de jours après, que le duc de
Wellington, ayant formé le projet de venir nous attaquer dans nos
cantonnements, en avait été empêché par l'arrivée de la division du
général comte d'Erlon; mais que si ce renfort se fût éloigné, les
Anglais auraient marché sur nous, et profité de la dispersion de nos
troupes pour nous accabler par le nombre des leurs.
CHAPITRE XXXVII
1811.--Aventures d'un espion anglais.--Mauvais vouloir des chefs de
corps.--Retraite.--Incidents et combats divers.
Nous commençâmes à Torrès-Novas l'année 1811, dont les premiers jours
furent marqués par un fâcheux événement qui affecta vivement tout
l'état-major. Notre camarade d'Aguesseau, aide de camp de Masséna,
mourut!... Cet excellent jeune homme, portant un nom illustre,
possesseur d'une grande fortune, adoré de sa famille, ne pouvant
résister au désir d'acquérir de la gloire, avait pris la carrière des
armes, que la faiblesse de sa constitution semblait lui interdire. Il
avait néanmoins assez bien supporté les fatigues de la campagne
d'Autriche, mais celles de la campagne de 1810 en Portugal furent
au-dessus de ses forces, et il quitta la vie à la fleur de l'âge, loin
de ses parents et de sa patrie! Nous lui fîmes élever un tombeau dans la
principale église de Torrès-Novas.
Le major Casabianca, que Masséna avait dépêché auprès de l'Empereur,
était revenu à la suite du comte d'Erlon, en portant au généralissime
l'assurance que le maréchal Soult, commandant une nombreuse armée en
Andalousie, avait reçu l'ordre d'entrer en Portugal pour se joindre à
lui.
Les préparatifs que nous faisions inquiétant Wellington, dont les
espions subalternes ne pouvaient pénétrer dans l'espace occupé par nos
troupes, il voulut savoir où en étaient nos travaux et employa pour cela
un moyen extrême, qui lui avait réussi dans d'autres campagnes. Par une
nuit fort obscure, un Anglais revêtu de l'uniforme d'officier se jette
dans une petite nacelle placée à la rive gauche, un peu au-dessus de
Punhete. Il aborde en silence, passe entre les postes français, et dès
les premières lueurs de l'aurore s'avance résolument vers nos chantiers
de construction, examine tout à loisir, comme s'il avait fait partie de
l'état-major de notre armée, en se promenant tranquillement!... Nos
artilleurs et sapeurs, en arrivant pour les travaux du matin,
aperçoivent cet inconnu, l'arrêtent et le conduisent au général Eblé,
auquel le misérable déclare effrontément qu'il est officier anglais;
que, indigné d'un passe-droit fait au détriment de son avancement, il a
déserté pour venir se ranger sous les drapeaux de la légion irlandaise
au service de France. Envoyé devant le généralissime, non seulement le
prétendu déserteur reproduit le même conte, mais il offre de donner les
renseignements les plus détaillés sur la position des troupes anglaises
et d'indiquer les points les plus favorables pour faire traverser le
Tage à notre armée!... Le croiriez-vous?... Masséna et Pelet, tout en
méprisant ce misérable, ajoutèrent foi à son récit, et, voulant profiter
des avis qu'il donnait, passèrent des journées entières avec lui,
couchés sur des cartes et prenant note des dires du déserteur! La
crédulité du général Fririon et des autres officiers de l'état-major ne
fut pas aussi grande, car on ne put nous persuader qu'un _officier_
anglais eût _déserté_, et nous déclarâmes hautement que, à notre avis,
ce prétendu capitaine n'était autre qu'un habile espion envoyé par
Wellington. Mais tout ce que nous dîmes ne put ébranler la conviction de
Masséna, ni celle de Pelet! Cependant nos conjectures étaient bien
fondées, ainsi qu'on en eut bientôt la preuve!
En effet, le général Junot étant venu au grand quartier général, ses
aides de camp reconnurent le prétendu officier anglais comme ayant joué
le même rôle de _déserteur_ en 1808, lorsqu'une armée française occupait
Lisbonne. Le général Junot se rappela aussi parfaitement l'espion, bien
que celui-ci eût pris l'uniforme de fantassin anglais au lieu de celui
de housard qu'il portait à Lisbonne, et il conseilla à Masséna de le
faire fusiller. Mais l'étranger protesta n'avoir jamais servi dans la
cavalerie, et, pour constater son identité, il montra un brevet de
capitaine, dont Wellington l'avait probablement muni pour le mettre à
même de passer pour ce qu'il disait être. Masséna ne voulut donc pas
ordonner l'arrestation de cet homme; mais ses soupçons étant éveillés,
il prescrivit au chef de la gendarmerie de le faire surveiller de près.
L'espion s'en douta; aussi, la nuit suivante, descendit-il fort
adroitement par la fenêtre d'un troisième étage, se jeta dans la
campagne et gagna les environs de Tancos, où il passa probablement le
Tage à la nage, car on trouva sur la rive une partie de ses vêtements.
Il fut ainsi démontré que c'était un agent du généralissime anglais qui
s'était joué de Masséna!... Celui-ci s'en prit à Pelet, et sa colère
monta au paroxysme lorsqu'il s'aperçut que le faux déserteur, si
imprudemment admis dans son bureau, y avait escamoté un petit carnet sur
lequel on inscrivait l'état du nombre des combattants de chaque
régiment!... On sut plus tard que l'adroit fripon n'était point
_officier_ dans l'armée britannique, mais un chef de contrebandiers de
Douvres, rempli de moyens, d'audace, parlant plusieurs langues, et
habitué à prendre toutes sortes de déguisements!
Cependant, le temps s'écoulait sans apporter aucun changement à notre
position; car, bien que l'Empereur eût prescrit trois fois au maréchal
Soult d'aller promptement avec une partie de l'armée d'Andalousie
renforcer Masséna, Soult, imitant en cela l'attitude du maréchal Victor
à son égard, lorsqu'en 1809 il s'agissait d'aller le joindre à Oporto,
s'était arrêté en chemin vers la fin de janvier, pour faire le siège de
Badajoz, dont nous entendions très distinctement le canon. Masséna
regrettait vivement que son collègue perdît un temps précieux à faire un
siège au lieu de marcher vers lui, quand le défaut de vivres allait
bientôt nous contraindre à abandonner le Portugal!... L'Empereur, même
après la prise de Badajoz, blâma la désobéissance du maréchal Soult en
disant: «Il m'a rendu maître d'une ville et m'a fait perdre un
royaume!»
Le 5 février, Foy rejoignit l'armée, à laquelle il conduisit un renfort
de deux mille hommes laissés à Ciudad-Rodrigo. Ce général revenait de
Paris; il avait longtemps conféré avec l'Empereur sur la fâcheuse
position des troupes de Masséna, et portait la nouvelle annonce que le
maréchal Soult viendrait bientôt se joindre à nous. Mais tout le mois de
février s'étant écoulé sans qu'il parût, le général comte d'Erlon, que
par une faute inexplicable l'Empereur n'avait pas mis sous les ordres de
Masséna, déclara que ses troupes ne pouvant vivre plus longtemps à
Leyria, il allait rétrograder sur l'Espagne. Le maréchal Ney et le
général Reynier ayant saisi cette occasion pour exposer de nouveau la
misère de leurs corps d'armée dans un pays complètement ruiné, force fut
au généralissime de se résigner enfin, après plusieurs mois d'une
résistance opiniâtre, à battre en retraite vers la frontière, où il
espérait trouver les moyens de nourrir son armée, sans abandonner
entièrement le Portugal, qu'il comptait envahir dès l'arrivée des
renforts promis.
La retraite commença le 6 mars. Le général Éblé avait à grand regret
employé les jours précédents à détruire les barques construites avec
tant de peine à Punhete; mais, dans l'espoir qu'une partie de ces
immenses préparatifs pourrait un jour être utile à une armée française,
il fit enterrer secrètement toutes les ferrures, en présence de douze
officiers d'artillerie, et dresser un procès-verbal qui doit être au
ministère de la guerre, et indique le lieu où se trouve ce précieux
dépôt, dont le gisement restera probablement inconnu pendant bien des
siècles!
Les préparatifs de l'armée française furent tenus si secrets et exécutés
avec tant d'ordre, pendant la nuit du 5 au 6 mars, que les Anglais, dont
les postes n'étaient séparés des nôtres devant Santarem que par la
petite rivière de Rio-Mayor, n'eurent connaissance de notre mouvement
que le lendemain matin, lorsque les troupes du général Reynier étaient
déjà à cinq lieues de là. Lord Wellington, dans l'incertitude de savoir
si notre mouvement avait pour but d'aller passer le Tage à Punhete, ou
bien de nous ramener vers l'Espagne, perdit douze heures en hésitations,
et l'armée française avait gagné une marche sur la sienne, lorsqu'il
prit enfin la résolution de la suivre; mais il le fit mollement et de
fort loin. Néanmoins, le général Junot, ayant été imprudemment caracoler
devant les housards anglais, reçut une balle dans le nez. Cette blessure
ne l'empêcha pas de conserver le commandement du 8e corps pendant le
reste de la campagne.
L'armée se dirigea en colonnes diverses sur Pombal. Le maréchal Ney
formait l'arrière-garde avec le 6e corps et défendit vaillamment le
terrain pied à pied. Quant à Masséna, réveillé enfin de sa torpeur, il
avait, du 5 au 9 mars, gagné trois jours de marche sur l'ennemi et
complètement organisé sa retraite, une des opérations les plus
difficiles de la guerre!... Aussi était-il, contre son habitude, d'une
gaieté qui nous étonnait tous.
L'armée française, continuant sa retraite d'une manière régulière et
concentrée, s'éloignait de Pombal, lorsque son arrière-garde fut
vivement attaquée par les coureurs ennemis. Le maréchal Ney les
repoussa, et pour leur barrer complètement le passage, et préserver nos
équipages dont la marche était fort lente, il fit mettre le feu à la
ville. Les historiens anglais se sont récriés contre cet acte qu'ils
qualifient de _cruauté_, comme si le premier devoir d'un général n'était
pas le salut de son armée!... Or, Pombal et ses environs étant un étroit
et long défilé que les ennemis devaient traverser, le meilleur moyen de
les arrêter était d'incendier la ville. C'était une extrémité fâcheuse,
à laquelle sont réduites en pareil cas les nations les plus civilisées,
et les Anglais eux-mêmes ont souvent agi de la sorte.
Il y eut, le 12 mars, un combat assez vif en avant de Redinha, où le
maréchal Ney, ayant trouvé une position susceptible d'une bonne défense,
crut devoir s'arrêter. Lord Wellington, prenant avec raison cette halte
pour une provocation, fit avancer des masses considérables. Une action
très chaude s'engagea; le maréchal Ney repoussa les ennemis et se retira
ensuite lestement, mais après avoir eu deux ou trois cents hommes mis
hors de combat. L'ennemi en perdit plus de mille, notre artillerie ayant
longtemps foudroyé ses masses, tandis qu'il n'avait que deux petites
pièces en batterie. Cet engagement était vraiment inutile pour les
Anglais comme pour nous. En effet, puisque Ney avait ordre de se
retirer, pourquoi Wellington, qui savait fort bien que la retraite des
Français étant prononcée, le corps de Ney se remettrait en marche après
une halte de quelques heures, se laissa-t-il emporter à l'attaquer, pour
le seul plaisir de le contraindre à partir un peu plus tôt?... J'étais
présent à cette affaire et déplorai que le faux amour-propre des deux
généraux eût fait périr tant de braves gens sans aucun résultat pour
aucun des deux partis.
Le gros de l'armée française prit position entre Condeixa et Cardaxo. Le
moment critique de notre retraite était arrivé. Masséna, ne voulant pas
quitter le Portugal, avait résolu de passer le Mondego à Coïmbre, et
d'aller cantonner ses troupes dans le fertile pays situé entre cette
ville et Oporto, afin d'y attendre les ordres et les renforts promis
par l'Empereur; mais le partisan Trent avait coupé le pont de Coïmbre,
et le Mondego, grossi par les pluies, était infranchissable à gué. Le
généralissime français dut, par conséquent, renoncer à son projet et
chercher à gagner Ponte de Murcelha, afin d'y passer l'Alva, torrent des
plus impétueux. Le quartier général prit donc, le 13, cette direction,
et devait aller le jour même à Miranda de Corvo; néanmoins, sans qu'on
pût en connaître le motif, le généralissime alla s'établir à
Fuente-Cuberta, et, se croyant bien gardé par les divisions qu'il avait
prescrit au maréchal Ney de placer à Cardaxo et Condeixa, il n'avait
auprès de lui qu'un poste de 30 grenadiers et 25 dragons. Mais le
maréchal Ney, sous prétexte qu'il allait être attaqué par des forces
très supérieures aux siennes, venait d'abandonner ces deux points, en
prévenant Masséna si tard que celui-ci ne reçut la lettre de Ney que
plusieurs heures après l'exécution du mouvement, ce qui exposa le
généralissime et tout son état-major à être enlevés par l'ennemi.
En effet, dans la persuasion qu'il était garanti par plusieurs divisions
françaises, Masséna, trouvant le site de Fuente-Cuberta fort agréable et
le temps superbe, avait ordonné de servir le dîner en plein air. Nous
étions donc fort tranquillement à table sous des arbres à l'entrée du
village, lorsque, tout à coup, on aperçut un piquet de 50 housards
anglais à moins de cent pas de nous! Les grenadiers de la garde prirent
aussitôt les armes et entourèrent Masséna, pendant que tous ses aides de
camp et les dragons, montant promptement à cheval, s'avancèrent vers les
ennemis. Ceux-ci ayant pris la fuite sans brûler une amorce, nous
pensâmes que c'étaient des hommes égarés cherchant à rejoindre l'armée
anglaise; mais nous aperçûmes bientôt un régiment entier, et vîmes les
coteaux voisins couverts de nombreuses troupes anglaises qui cernaient
presque entièrement Fuente-Cuberta!
Le danger imminent dans lequel se trouvait le quartier général provenait
d'une erreur de Ney, qui, croyant le généralissime informé par sa
lettre, avait envoyé à toutes ses divisions l'ordre d'évacuer Condeixa
et Cardaxo. Fuente-Cuberta se trouvant ainsi découvert, les ennemis
s'étaient approchés en silence du quartier général de Masséna: aussi je
laisse à penser quel étonnement fut le nôtre! Fort heureusement, la nuit
approchant, il s'éleva un épais brouillard, et les Anglais, ne pouvant
supposer que le généralissime français se trouvât ainsi coupé de son
armée, pensèrent que le groupe formé par notre état-major était une
arrière-garde, avec laquelle ils n'osèrent pas s'engager; mais il est
certain que si le détachement de housards ennemis qui parut à l'entrée
de Fuente-Cuberta, au moment où nous étions dans la plus complète
sécurité, eût chargé dans ce village avec résolution, il enlevait
Masséna avec tout ce qui était avec lui. Aussi, dès que les Anglais
apprirent le danger qu'avait couru Masséna, ils le firent sonner bien
haut, et leur historien Napier prétend que le généralissime français
n'échappa à leurs housards qu'en arrachant le panache de son chapeau!
Conte d'autant plus absurde que les maréchaux ne portaient pas de
panache!
À dix heures du soir, le grand quartier général quitta fort
tranquillement Fuente-Cuberta, malgré le voisinage de plusieurs
régiments ennemis, dont un se trouvait placé sur une éminence traversée
par le chemin que nous suivions. Pour l'en éloigner, le maréchal se
servit d'un stratagème employé bien souvent par les ennemis contre les
Français, dont la langue leur était familière. Le généralissime, sachant
que mon frère parlait très bien l'anglais, lui donna des instructions,
et Adolphe, s'avançant jusqu'au bas de la colline et se tenant dans
l'ombre, cria au chef des ennemis que le duc de Wellington lui envoyait
l'ordre d'appuyer vers sa droite, et d'aller gagner un point qu'il
indiquait, mais qui se trouvait hors de la direction suivie par nous. Le
colonel ennemi, ne pouvant distinguer au milieu de la nuit et dans le
brouillard l'uniforme de mon frère, le prit pour un aide de camp
anglais; il obéit donc sur-le-champ, s'éloigna, et nous passâmes
lestement, heureux d'avoir échappé à ce nouveau danger. Masséna et son
état-major rejoignirent avant le jour les troupes du 6e corps.
Pendant ce long et pénible trajet, Masséna s'était vivement préoccupé
des dangers auxquels Mme X... était constamment exposée. Son cheval
s'abattit plusieurs fois sur les quartiers de roches qu'on ne pouvait
apercevoir à cause de l'obscurité; cette femme courageuse se relevait,
bien que cruellement meurtrie; mais enfin ces chutes devinrent si
nombreuses qu'il lui fut impossible de reprendre son cheval, ni de
marcher à pied, et l'on fut obligé de la faire porter par des
grenadiers. Que serait-elle devenue si on nous eût attaqués?... Aussi le
généralissime, tout en nous conjurant de ne pas abandonner Mme X...,
nous dit-il à plusieurs reprises: «Quelle faute j'ai commise en emmenant
une femme à la guerre!» Bref, nous sortîmes de la situation critique
dans laquelle Ney nous avait jetés.
CHAPITRE XXXVIII
Je suis blessé à Miranda de Corvo.--Affaire de Foz de Arunce.--Nouveaux
projets de Masséna.--Résistance et destitution de Ney.
Le lendemain 14 mars, Masséna, après avoir repoussé une assez vive
attaque entreprise contre son arrière-garde, remit le gros de ses
troupes dans une forte position en avant de Miranda de Corvo, afin de
donner à l'artillerie et aux équipages le temps de traverser le défilé
placé en arrière de ce bourg. Lord Wellington, apercevant l'armée
française ainsi arrêtée, fit avancer de fortes masses. Tout annonçait
donc un engagement sérieux, lorsque Masséna, voulant donner des
instructions à ses lieutenants, les fit convoquer auprès de lui. Trois
s'y rendirent promptement. Le maréchal Ney seul se faisant attendre, le
généralissime prescrivit au commandant Pelet et à moi d'aller l'inviter
à venir au plus tôt. Cette mission, qui paraissait très facile à
remplir, faillit cependant me coûter la vie!...
L'armée française était rangée en plusieurs lignes sur un terrain en
forme d'amphithéâtre, descendant en pente douce vers un fort ruisseau
qui séparait deux larges collines, dont les sommets très praticables,
bien que garnis de quelques bouquets de bois, servaient de chemins
vicinaux conduisant à Miranda. Au moment où Pelet et moi partions au
galop, pour exécuter l'ordre du généralissime, les tirailleurs anglais
paraissaient au loin, marchant à l'attaque des deux collines que les
nôtres se préparaient à défendre. Pour être plus certains de rencontrer
le maréchal Ney, mon camarade et moi, nous nous séparâmes. Pelet prit le
chemin de gauche, je suivis celui de droite, en passant par une vaste
clairière où se trouvaient nos avant-postes.
Ayant appris que le maréchal Ney venait d'y passer depuis moins d'un
quart d'heure, je crus de mon devoir de courir à sa rencontre, et avais
l'espoir de le joindre, lorsque j'entendis plusieurs coups de fusil dont
les balles sifflèrent à mes oreilles!... J'étais peu éloigné des
tirailleurs ennemis placés dans les bois qui bordaient la clairière.
Bien que je susse le maréchal Ney escorté par un fort détachement, je ne
laissais pas d'être inquiet sur son compte, car je craignais que les
Anglais ne l'eussent cerné, lorsque je l'aperçus enfin au delà du
ruisseau sur la rive opposée. Pelet était auprès de lui, et tous deux se
dirigeaient vers Masséna. Certain dès lors que les ordres de ce dernier
avaient été transmis, j'allais retourner auprès de lui, quand un jeune
officier de chasseurs à pied anglais s'avance au trot de son petit
cheval et me crie: «Attendez, monsieur le Français, je veux faire un peu
bataille avec vous!» Je ne crus pas devoir répondre à cette fanfaronnade
et tournai bride vers nos avant-postes, placés à cinq cents pas en
arrière... L'Anglais me suivit en m'accablant d'injures!... Je les
méprisai d'abord, mais alors l'officier ennemi s'écria: «Je reconnais
bien à votre uniforme que vous êtes attaché à un maréchal de France, et
je ferai mettre dans les journaux de Londres que ma présence a suffi
pour mettre en fuite un _lâche_, un poltron d'aide de camp de Masséna ou
de Ney!»
J'avoue ma faute; j'eus le tort bien grave de ne pouvoir supporter
froidement cette impertinente provocation, et mettant le sabre à la
main, je m'élançai avec fureur contre mon adversaire; mais, sur le point
de le joindre, j'entends un grand frôlement dans le bois, d'où sortent à
l'instant même deux housards anglais qui, s'avançant au galop, me
coupent la retraite!... J'avais donné dans un guet-apens! Je compris
qu'une défense des plus énergiques pouvait seule m'éviter la honte
d'être fait prisonnier, par ma faute, à la vue de toute l'armée
française, spectatrice de ce combat disproportionné!... Je me précipitai
donc sur l'officier anglais... nous nous joignons... il me porte à la
figure un coup de tranchant de son épée; je lui plonge mon sabre dans
la gorge... son sang rejaillit abondamment sur moi; et le misérable,
tombant de cheval, va tomber dans la poussière qu'il mordait avec rage!
Cependant, les deux housards me frappaient de toutes parts,
principalement sur la tête. En quelques secondes, mon shako, ma giberne
et ma pelisse furent criblés, sans néanmoins que je fusse blessé par
aucun de ces coups; mais enfin, le plus âgé des deux housards, soldat à
moustache grise, m'enfonça de plus d'un pouce la pointe de son sabre
dans le flanc droit! Je ripostai d'un vigoureux coup de revers, et le
tranchant de ma lame frappant sur les dents de cet homme, et passant
entre ses mâchoires, au moment où il criait pour s'animer, lui fendit la
bouche et les joues jusqu'aux oreilles!... Le vieux housard s'éloigna
promptement, à ma vive satisfaction, car c'était le plus brave et le
plus entreprenant des deux. Quand le jeune se vit seul en face de moi,
il hésita un moment, parce que les têtes de nos chevaux se touchant, il
comprenait que me tourner le dos pour entrer dans le bois, c'était
s'exposer à être frappé. Il s'y détermina pourtant en voyant plusieurs
voltigeurs français venir à mon secours; mais il n'évita pas la blessure
qu'il redoutait, car, poussé par la colère, je le poursuivis quelques
pas et lui allongeai un coup de pointe dans l'épaule qui le fit courir
encore plus vite!...
Pendant ce combat, qui dura moins de temps qu'il n'en faut pour le
raconter, nos éclaireurs s'étaient rapidement élancés pour venir me
dégager, et, de l'autre côté, les chasseurs anglais ayant marché sur le
point où venait de tomber leur officier, ces deux groupes ennemis
tiraillèrent les uns contre les autres, et je fus sur le point de me
trouver exposé aux balles des deux partis. Mais mon frère et
Ligniville, qui, du haut de la position occupée par l'armée, m'avaient
aperçu aux prises avec l'officier et les deux housards anglais,
s'étaient empressés de venir me joindre; j'eus grand besoin de leur
aide, car je perdais une si grande quantité de sang par ma blessure au
côté, que je me sentais défaillir, et il m'eût été impossible de rester
à cheval, s'ils ne m'eussent soutenu.
Dès que j'eus rejoint le grand état-major, Masséna, me prenant la main,
me dit: «C'est bien, c'est trop bien même, car un officier supérieur ne
doit pas s'exposer en faisant le coup de sabre aux avant-postes.» Il
avait raison! Mais quand je lui eus fait connaître les motifs qui
m'avaient entraîné, Masséna ne me blâma plus autant, et le maréchal Ney,
plus bouillant, se rappelant l'époque où il était housard, s'écria: «Ma
foi, à la place de Marbot, j'aurais agi comme lui!...» Tous les généraux
et mes camarades vinrent me donner des marques d'intérêt, pendant que le
bon docteur Brisset me pansait.
La blessure de ma joue n'avait aucune gravité; elle fut cicatrisée au
bout d'un mois, et l'on en voit à peine la trace le long du favori
gauche; mais le coup de pointe de sabre qui avait pénétré dans mon flanc
droit était dangereux, surtout au milieu d'une longue retraite, qui me
forçait à voyager à cheval, sans pouvoir jouir du repos dont un blessé a
besoin.
Tel fut, mes chers enfants, le résultat de mon combat, ou, si l'on veut,
de mon _équipée_ de Miranda de Corvo. Vous avez conservé le shako que je
portais alors, et les nombreuses entailles dont les sabres anglais l'ont
décoré prouvent que les deux housards ne me ménagèrent pas! J'avais
aussi rapporté ma giberne, dont la banderole avait reçu trois coups de
tranchant; mais elle a été égarée.