Je m'éloignai donc à regret des collines de Cintra, tant j'étais

persuadé qu'on aurait pu forcer les lignes encore inachevées, en

profitant de la confusion jetée dans le camp anglais par les fuyards.

Mais ce qui était alors facile ne le fut plus quinze jours après!... En

effet, Wellington, obligé de nourrir de nombreuses populations qu'il

avait fait refluer sur Lisbonne, utilisa les bras de 40,000 paysans

valides, en les faisant travailler à l'achèvement des fortifications

dont il voulait couvrir Lisbonne; cette ville acquit dès lors une très

grande force.

CHAPITRE XXXVI

Coureurs anglais.--Nous nous établissons à Santarem.--Organisation de la

maraude.--Le maréchal Chaudron.--Triste situation et perplexités de

l'armée.--Arrivée des renforts du comte d'Erlon.

Pendant le séjour que nous fîmes à Sobral, je fus de nouveau témoin

d'une ruse de guerre employée par les Anglais; elle est d'une telle

importance que je crois devoir la signaler ici. On a dit bien souvent

que les chevaux de _pur sang_ sont inutiles à la guerre, parce qu'ils

sont si rares, si coûteux, et qu'ils demandent tant de soins, qu'il est

à peu près impossible d'en former un régiment, ni même un escadron. Ce

n'est pas ainsi non plus que les Anglais s'en servent en campagne; mais

ils ont l'habitude d'envoyer des officiers _isolés_, montés sur des

chevaux de course, observer les mouvements de l'armée qu'ils ont à

combattre. Ces officiers pénètrent dans les cantonnements de l'ennemi,

traversent sa ligne de marche, se tiennent sur les flancs de ses

colonnes pendant des jours entiers, et tout juste hors de la portée du

fusil, jusqu'à ce qu'ils aient une idée précise de son nombre et de la

direction qu'il suit.

Dès notre entrée en Portugal, nous vîmes plusieurs observateurs de ce

genre voltiger autour de nous. En vain on essaya de leur donner la

chasse, en lançant après eux les cavaliers les mieux montés. Dès que

l'officier anglais les voyait approcher, il mettait son excellent

coursier au galop, et, franchissant lestement les fossés, les haies et

même les ruisseaux, il s'éloignait avec une telle rapidité que les

nôtres, ne pouvant le suivre, le perdaient de vue et l'apercevaient peu

de temps après à une lieue de là sur le haut de quelque mamelon d'où, le

carnet à la main, il continuait à noter ses observations. Cet usage, que

je n'ai jamais vu si bien employé que par les Anglais, et que je tâchai

d'imiter pendant la campagne de Russie, aurait peut-être sauvé Napoléon

à Waterloo, car il eût été prévenu par ce moyen de l'arrivée des

Prussiens!... Quoi qu'il en soit, les coureurs anglais, qui depuis

notre départ des frontières d'Espagne faisaient le désespoir des

généraux français, avaient redoublé d'audace et de subtilité depuis que

nous étions devant Sobral. On les voyait sortant des lignes, courir avec

la vélocité du cerf à travers les vignes et les rochers, pour examiner

les emplacements occupés par nos troupes!...

Mais, certain jour qu'il venait d'y avoir entre les tirailleurs des deux

partis une légère escarmouche, dans laquelle nous étions restés maîtres

du terrain, un voltigeur qui guettait depuis longtemps le mieux monté et

le plus entreprenant des coureurs ennemis, dont il avait remarqué les

habitudes, contrefit le mort, certain que dès que sa compagnie serait

éloignée, l'Anglais viendrait visiter le petit champ de bataille. Il y

vint en effet, et fut très désagréablement surpris de voir le prétendu

mort se relever à l'improviste, tuer son cheval d'un coup de fusil, et,

courant sur lui la baïonnette en avant, lui prescrire de se rendre, ce

qu'il fut contraint de faire!... Ce prisonnier, présenté à Masséna par

le voltigeur vainqueur, se trouva être un des plus grands seigneurs

d'Angleterre, un Percy, descendant d'un des plus illustres chefs

normands, auxquels Guillaume le Conquérant donna le duché de

Northumberland, que ses descendants possèdent encore.

M. Percy, reçu avec distinction par le généralissime français, fut

conduit à Sobral, où il eut la curiosité de monter sur le clocher pour

voir comment notre armée était établie. L'autorisation lui en fut

accordée, et de ce point élevé, la longue-vue en main, il fut témoin

d'une scène plaisante, dont il ne put s'empêcher de rire, malgré sa

mésaventure; ce fut la prise d'un autre officier anglais. Celui-ci,

revenu des grandes Indes après vingt ans d'absence, ayant appris en

arrivant à Londres que son frère servait en Portugal sous le duc de

Wellington, s'était embarqué pour Lisbonne, et de là s'était empressé de

gagner à pied les avant-postes, pour embrasser son frère, dont le

régiment se trouvait de service. Le temps était ce jour-là magnifique;

aussi le nouveau débarqué se complut à admirer les belles campagnes et à

considérer les fortifications et les troupes anglo-portugaises qui les

occupaient, si bien qu'en se promenant, et distrait de la sorte, il

dépassa les avant-postes sans les apercevoir. Il se trouvait entre les

deux armées, lorsque, avisant des figues superbes, et n'ayant depuis

longtemps mangé des fruits d'Europe, il lui prit fantaisie de monter sur

le figuier. Il y faisait tranquillement sa collation, lorsque les

soldats d'un poste français situé non loin de là, étonnés de voir un

habit rouge sur un arbre, s'en approchèrent, reconnurent la vérité et

arrêtèrent l'officier anglais, ce qui fit beaucoup rire tous ceux qui de

loin furent témoins de cette capture. Mais cet Anglais, mieux avisé que

M. Percy, supplia ses capteurs de le retenir à la lisière de l'armée

française, dont il ne voulait pas voir l'intérieur, dans l'espoir d'être

échangé. Cette prévoyance eut un bon résultat, car Masséna, ne craignant

pas que cet officier pût donner des renseignements sur l'emplacement de

nos troupes, le renvoya sur parole, en demandant à lord Wellington de

lui rendre en échange le capitaine Letermillier, pris à Coïmbre, et qui

devint plus tard un de nos bons colonels. M. Percy, qui avait beaucoup

ri de son camarade, apprenant l'échange dont il avait été l'objet,

demanda à jouir de la même faveur; mais elle lui fut refusée, parce que,

ayant pénétré dans l'intérieur de nos postes et vu la force de plusieurs

corps, il pouvait en rendre compte aux généraux ennemis. Ce malheureux

jeune homme resta donc prisonnier à la suite de l'armée française, dont

il partagea les souffrances pendant six mois, et à notre rentrée en

Espagne, on le transporta en France, où il passa plusieurs années.

Masséna, n'ayant pu obtenir de ses lieutenants qu'ils le secondassent

dans l'attaque des lignes de Cintra, fut obligé, faute de vivres, de

s'éloigner le 14 novembre de ces coteaux, où l'on ne rencontrait que des

vignes dépouillées de leurs fruits, et de conduire son armée à dix

lieues en arrière, dans une contrée productive en céréales et offrant en

même temps des positions susceptibles de défense. Il choisit à cet effet

l'espace compris entre le Rio-Major, le Tage, le Zezère, les villes de

Santarem, Ourem et Leyria. Le 2e corps fut établi à Santarem, forte

position dont la gauche est défendue par le Tage, et le front par le

Rio-Major. Le 8e corps occupa Torrès-Novas, Pernès et le bas du

Monte-Junto. Le 6e corps fut placé à Thomar, le grand parc d'artillerie

à Jancos, et l'on cantonna la cavalerie à Ourem, poussant des

avant-postes jusqu'à Leyria. Le maréchal Masséna fixa son quartier

général à Torrès-Novas, point central de son armée.

En voyant les Français s'éloigner des coteaux qui avoisinent Lisbonne,

les Anglais crurent leur retraite prononcée vers les frontières

d'Espagne, et ils les suivirent, mais de loin et avec hésitation, tant

ils craignaient que ce ne fût une ruse pour les attirer hors de leurs

lignes, afin de les combattre en rase campagne. Cependant, en nous

voyant arrêtés derrière le Rio-Major, ils essayèrent d'y troubler notre

établissement; mais reçus vigoureusement, et comptant bien que le défaut

de subsistances nous forcerait bientôt à abandonner cette contrée

favorable à la défensive, ils se bornèrent à nous observer. Lord

Wellington mit son quartier général à Cartaxo, en face de Santarem, et

les deux armées, séparées seulement par le Rio-Major, restèrent en

présence depuis la mi-novembre 1810 jusqu'au 5 mars 1811.

Pendant ce long séjour, les Anglais vécurent largement, grâce aux

provisions que le Tage leur apportait de Lisbonne. Quant à notre armée,

son existence fut un problème des plus incompréhensibles, car elle

n'avait aucun magasin et occupait un terrain fort resserré, eu égard au

grand nombre d'hommes et de chevaux qu'il fallait nourrir. La pénurie

était immense; mais aussi jamais la patience et l'industrieuse activité

de nos troupes ne furent aussi admirables!... De même que dans une ruche

d'abeilles, chacun contribua, selon ses facultés et son grade, au

bien-être commun. On vit bientôt, par les soins des colonels et de leurs

officiers, se former dans tous les bataillons et compagnies des ateliers

d'ouvriers de genres divers. Chaque régiment, organisant la _maraude_

sur une large échelle, envoyait au loin de nombreux détachements armés

et bien commandés qui, poussant devant eux des milliers de baudets,

revenaient chargés de provisions de toute espèce et ramenaient, à défaut

de bœufs, très rares en Portugal, d'immenses troupeaux de moutons, de

porcs et de chèvres. Au retour, le butin était partagé entre les

compagnies selon leur force respective, et une nouvelle _maraude_ allait

en expédition. Mais les contrées voisines de nos cantonnements étant peu

à peu épuisées, les maraudeurs s'éloignèrent davantage. Il y en eut qui

poussèrent leurs excursions jusqu'aux portes d'Abrantès et de Coïmbre;

plusieurs même franchirent le Tage. Ces détachements, souvent attaqués

par des paysans exaspérés de se voir enlever leurs provisions, les

repoussèrent toujours, mais perdirent quelques hommes. Ils se trouvèrent

même en présence d'ennemis d'un nouveau genre, dont l'organisation,

jusque-là sans exemple dans les annales des guerres modernes, rappelait

celle des _routiers_ et _malandrins_ du moyen âge.

Un sergent du 47e de ligne français, fatigué de la misère dans laquelle

se trouvait l'armée, résolut de s'y soustraire pour vivre dans

l'abondance. Pour cela, il débaucha une centaine de soldats des plus

mauvais sujets, à la tête desquels il alla s'établir au loin, sur les

derrières, dans un vaste couvent abandonné par les moines, mais encore

bien pourvu de meubles et surtout de provisions de bouche, qu'il

augmenta infiniment, en s'emparant de tout ce qui était à sa convenance

dans les environs. Dans sa cuisine, les broches et les marmites bien

garnies étaient constamment devant le feu; chacun y prenait à volonté;

aussi, tant par dérision que pour exprimer d'un seul mot le genre de vie

qu'on menait chez lui, il se faisait nommer le _maréchal Chaudron!_...

Ce misérable ayant fait enlever une grande quantité de femmes et de

filles, l'attrait de la débauche, de la paresse et de l'ivrognerie

conduisant bientôt vers lui les déserteurs anglais, portugais et

français, il parvint à former de l'écume des trois armées une bande de

près de 500 hommes, qui, oubliant leurs anciennes rancunes, vivaient

tous en très bonne harmonie, au milieu d'orgies perpétuelles. Ce

brigandage durait depuis quelques mois, lorsqu'un détachement de nos

troupes, chargé de réunir des vivres devenus plus rares chaque jour,

s'étant égaré à la poursuite d'un troupeau jusqu'au couvent qui servait

de repaire au prétendu _maréchal Chaudron_, nos soldats furent très

étonnés de voir celui-ci venir à leur rencontre à la tête de ses bandits

et leur prescrire de respecter _ses terres_ et de rendre le troupeau

qu'ils venaient d'y prendre!... Sur le refus de nos officiers

d'obtempérer à cet ordre, le _maréchal Chaudron_ ordonna de faire feu

sur le détachement. La plupart des déserteurs français n'osèrent tirer

sur leurs compatriotes et anciens frères d'armes; mais les bandits

anglais et portugais ayant obéi, nos gens eurent plusieurs hommes tués

ou blessés, et n'étant pas assez nombreux pour résister, ils furent

contraints de se retirer, suivis par tous les déserteurs français qui se

joignirent à eux et vinrent faire leur soumission. Masséna leur

pardonna, à condition qu'ils marcheraient en tête des trois bataillons

destinés à aller attaquer le couvent. Ce repaire ayant été enlevé après

une assez vive résistance, Masséna fit fusiller le _maréchal Chaudron_,

ainsi que le petit nombre de Français restés auprès de lui. Beaucoup

d'Anglais et de Portugais eurent le même sort, les autres furent envoyés

à Wellington, qui en fit bonne et prompte justice.

Dès les premiers jours du mois de novembre, Masséna avait fait connaître

sa position à l'Empereur, en envoyant auprès de lui le général de

brigade Foy, auquel il avait fallu donner _trois bataillons_ pour

l'escorter jusqu'en Espagne, d'où il se rendit à Paris. Cependant, le

généralissime français, incertain de l'arrivée des renforts attendus,

craignait que l'armée anglaise réunie sur la rive droite du Rio-Major,

franchissant cette petite rivière, ne vînt attaquer à l'improviste nos

divisions, dont chaque régiment avait au moins le tiers de ses hommes

détaché à la recherche des vivres, et éloigné de plusieurs jours de

marche dans toutes les directions. L'arrivée de l'ennemi au milieu de

nos cantonnements, lorsqu'un aussi grand nombre de soldats étaient

absents, eût certainement amené une grande catastrophe, et les troupes

françaises dispersées étaient exposées à être battues en détail, avant

de pouvoir se réunir; mais, heureusement pour nous, lord Wellington

attendait tout du temps et n'osa rien entreprendre.

Cependant, l'Empereur, qui n'avait d'autres nouvelles de l'armée de

Masséna que celles publiées par les journaux de Londres, ayant enfin

reçu les dépêches apportées par le général Foy, ordonna au général comte

d'Erlon, chef du 9e corps d'armée, cantonné près de Salamanque, de se

rapprocher du Portugal et d'y faire entrer sur-le-champ la brigade

Gardanne, dont la mission devait être de chercher l'armée française et

de lui amener des munitions de guerre et des chevaux de trait, dont on

présumait qu'elle avait grand besoin.

De Paris, où l'Empereur se trouvait alors, il ne pouvait, malgré sa

perspicacité, apprécier les nombreuses difficultés qui entraveraient

l'accomplissement des ordres donnés au général Gardanne, car Napoléon ne

put jamais croire que la fuite des propriétaires portugais, à l'approche

d'un corps français, fût si générale qu'il devînt totalement

_impossible_ de rencontrer un habitant, pour savoir où l'on se trouvait

et avoir le moindre renseignement! Ce fut néanmoins ce qui advint à

Gardanne. Cet officier, ancien page de Louis XVI, que l'Empereur avait

fait gouverneur de ses pages, pensant qu'il dirigerait cette institution

mieux que tout autre, avait peu d'initiative, et ne servait bien que

dirigé par un général habile. Il se trouva donc absolument désorienté.

Ne sachant où trouver l'armée de Masséna, il erra dans toutes les

directions, et parvenu enfin à Cardigos, à une journée du Zezère, ainsi

que ses cartes le lui indiquaient, il ne comprit pas qu'à la guerre, un

partisan à la recherche d'un corps ami doit toujours aller pour ainsi

dire _toucher_ barre aux fleuves, forêts, grandes villes ou chaînes de

montagnes; car, si les troupes qu'il a mission de joindre sont dans les

environs, elles ont infailliblement des postes sur ces points

importants. On a peine à s'expliquer l'oubli de ces règles du métier de

la part de Gardanne. Cet officier général perdit même beaucoup d'hommes

en rétrogradant précipitamment et sans avoir vu l'ennemi. S'il eût

poussé jusqu'au Zezère, dont il n'était plus qu'à trois lieues, il eût

aperçu nos avant-postes. Gardanne retourna en Espagne, où il reconduisit

les renforts, les munitions et les chevaux que l'armée de Portugal

attendait avec impatience.

Le maréchal Masséna, craignant de manquer de vivres sur la rive droite

du Tage, résolut de s'ouvrir une nouvelle carrière en portant une partie

de son armée sur la rive gauche de ce fleuve, dans la fertile province

de l'Alentejo. À cet effet, le généralissime français fit passer le

Zezère par une division qui s'empara de Punhete, petite ville située à

l'embouchure de cette rivière dans le Tage. Ce lieu paraissait très

favorable à l'établissement d'un pont, qui nous mettrait en

communication avec l'Alentejo; mais on manquait de matériaux. Le zèle et

l'activité du général Eblé, secondé par les officiers d'artillerie dont

il était le digne chef, suppléèrent à tout. On édifia des forges et des

scieries, on confectionna des outils et des ferrures, des planches, des

madriers, des ancres, des cordages; on construisit enfin de nombreuses

barques, et ces travaux divers avançant comme par enchantement, on put

bientôt se flatter de l'espoir de jeter un pont solide sur le Tage.

Le duc de Wellington voulait s'opposer au passage de ce fleuve et tira

des troupes de Lisbonne pour former un camp sur la rive gauche en face

de Punhete, ce qui faisait présager que nous aurions à soutenir un

combat sanglant avant de nous établir sur la rive opposée du grand

fleuve. L'armée française occupait toujours les positions qu'elle avait

prises au mois de novembre en s'éloignant de Cintra. Plusieurs divisions

anglaises campaient sur la rive droite du Rio-Major. Le duc de

Wellington avait son quartier général au milieu d'elles à Cartaxo. Il y

manda le célèbre général marquis La Romana, qui mourut chez lui.

Le temps était affreux, et les chemins changés en torrents, ce qui

augmentait la difficulté d'aller chercher au loin des vivres et surtout

des fourrages. Néanmoins, la gaieté française ne nous abandonna pas. On

avait formé dans chaque cantonnement des réunions pour jouer la comédie,

et les déguisements ne nous manquaient pas, car les maisons abandonnées

par les habitants étaient amplement fournies de garde-robes laissées par

les dames portugaises. Nous y trouvâmes aussi beaucoup de livres

français, et nous étions très bien logés.

L'hiver se passa donc assez bien. Cependant, nous faisions quelquefois

de bien tristes réflexions, tant sur la fâcheuse situation de l'armée

que sur la nôtre. Nous n'avions depuis plus de trois mois aucune

nouvelle de nos familles, de la France et même de l'Espagne!...

L'Empereur nous enverra-t-il des renforts pour nous mettre à même de

prendre Lisbonne, ou bien serons-nous contraints de faire retraite

devant les Anglais?... Telles étaient nos préoccupations, lorsque, le 27

décembre, le bruit se répandit tout à coup que le général Drouet, comte

d'Erlon, venait de joindre l'armée à la tête du 9e corps, fort de 25 à

30,000 hommes!... Mais cette satisfaction fut grandement diminuée

lorsqu'on apprit que l'armée du comte d'Erlon n'avait jamais été de plus

de 12,000 hommes, dont il avait laissé la moitié à la frontière

d'Espagne, sous les ordres du général Claparède, en se bornant à prendre

avec lui la division Conroux, forte seulement de 6,000 combattants,

renfort insuffisant pour battre les Anglais et prendre Lisbonne.

Le général comte d'Erlon, au lieu de se rendre sur-le-champ à

Torrès-Novas auprès du généralissime, s'était arrêté à dix lieues de là,

à Thomar, quartier général du maréchal Ney. Cela choqua infiniment

Masséna, qui m'envoya auprès du chef du 9e corps, afin d'avoir

l'explication d'un procédé aussi contraire aux convenances qu'aux

règlements militaires. En me chargeant de cette mission, le

généralissime ne mettait point en doute que le comte d'Erlon n'eût été

placé sous ses ordres par l'Empereur; mais il était dans l'erreur. Les

instructions données par le major général au chef du 9e corps le

chargeaient seulement de pénétrer en Portugal, d'y chercher l'armée de

Masséna, de lui remettre quelques centaines de chevaux de trait, ainsi

que des munitions de guerre, et de retourner ensuite en Espagne avec les

troupes qui l'accompagnaient. On ne comprend pas qu'après les rapports

que le général Foy et le colonel Casabianca avaient faits à l'Empereur

sur la triste situation de l'armée de Portugal, il se fût borné à lui

envoyer d'aussi faibles secours.

Je trouvai le général comte d'Erlon logé depuis vingt-quatre heures chez

le maréchal Ney. Désireux de quitter le Portugal, le maréchal avait

retenu son hôte, en évitant ainsi que le comte d'Erlon, influencé par le

généralissime, ne mît ses 6,000 hommes à sa disposition, ce qui eût

encouragé Masséna à repousser les projets de retraite. Le chef du 9e

corps se préparait donc à partir le lendemain, sans même faire une

visite à Masséna, auprès duquel il me priait de l'excuser, sous prétexte

que des affaires importantes le rappelaient vers les frontières, et

qu'il lui était impossible d'aller à Torrès-Novas, cette course devant

lui faire perdre trois journées.

Les fonctions d'aide de camp sont bien difficiles; parce qu'elles

mettent très souvent l'officier qui les remplit en contact avec des

supérieurs dont l'amour-propre est froissé par les instructions qu'il

leur porte. Quelquefois, cependant, le bien du service force l'aide de

camp à prendre sous sa responsabilité d'interpréter les intentions de

son général, en donnant au nom de celui-ci des ordres qu'il n'a pas

_dictés!_... Cela est fort grave, même dangereux; mais c'est au bon sens

de l'aide de camp à apprécier les circonstances!... Celle dans laquelle

je me trouvais était on ne peut plus délicate, car Masséna, n'ayant pas

prévu que le chef du 9e corps voulût s'éloigner du Portugal, n'avait pu

écrire à ce sujet, et cependant, si ce dernier partait avec ses troupes,

les opérations de l'armée seraient paralysées, et le généralissime

blâmerait la circonspection qui m'aurait empêché de parler en son nom.

Je pris donc une résolution des plus hardies, car, bien que je me

trouvasse pour la première fois devant le comte d'Erlon, et que le

maréchal Ney, présent à notre entretien, appuyât les raisons qu'il

opposait à mes observations, je me permis de lui dire qu'il devait au

moins donner au maréchal Masséna le temps nécessaire pour prendre

connaissance des ordres que le major général l'avait chargé d'apporter,

aussi bien que le temps d'y répondre... Mais le comte d'Erlon ayant

répété qu'il ne pouvait attendre, je frappai le grand coup et je lui

dis: «Puisque Votre Excellence me force à remplir ma mission dans toute

sa rigueur, je vous déclare que le maréchal Masséna, généralissime des

armées françaises en Portugal, m'a chargé de vous transmettre, tant en

son nom qu'en celui de l'Empereur, l'_ordre formel_ de ne faire faire

aucun mouvement à vos troupes et de vous rendre aujourd'hui même auprès

de lui à Torrès-Novas!»

Le comte d'Erlon ne répondit rien et demanda ses chevaux. Pendant qu'on

les préparait, j'écrivis au maréchal Masséna pour l'instruire de ce que

j'avais été dans la nécessité de faire en son nom. Je sus plus tard

qu'il approuva ma conduite. (On trouve à la page 286 du tome VIII des

Mémoires de Masséna, par le général Koch, un passage relatif à la

mission que je dus remplir auprès du comte d'Erlon, et dont Masséna aura

sans doute pris note; mais la scène dont je fais ici mention est

imparfaitement racontée.)

Mémoires du général baron de Marbot (2/3) · 第 30 / 35 段