aussi près de lui une marche de flanc, ne la fît vivement attaquer, ce
qui pouvait amener la défaite et même la prise complète du corps du
général Reynier, qui devait quitter sa position le dernier, et allait se
trouver seul pendant plusieurs heures en présence de l'ennemi; mais le
général anglais ne pouvait songer à tourner l'arrière-garde française,
car il venait d'apprendre qu'il était en ce moment tourné lui-même par
le passage dont le généralissime français avait si longtemps nié
l'existence.
Voici, en effet, ce qui s'était passé. Après avoir marché toute la nuit
du 28 au 29, le jardinier des Capucins de Mortagoa, placé en tête de la
colonne du général Sainte-Croix, nous avait conduits par un chemin
praticable à l'artillerie jusqu'à Boïalva, c'est-à-dire jusqu'à
l'extrême flanc gauche de l'armée anglaise, de sorte que toutes les
positions de l'Alcoba se trouvaient débordées sans coup férir, et
Wellington, sous peine d'exposer son armée à être prise à revers, devait
s'empresser d'abandonner Busaco et l'Alcoba pour regagner Coïmbre, y
passer le Mondego, et se proposait de battre en retraite sur Lisbonne,
ce qu'il fit à la hâte. L'avant-garde, commandée par Sainte-Croix,
n'avait rencontré qu'un petit poste de housards hanovriens placés à
Boïalva, charmante bourgade située au débouché méridional des montagnes.
La fertilité du pays permettait d'espérer que l'armée y trouverait de
quoi subsister dans l'abondance; aussi un cri de joie s'éleva dans tous
nos rangs, et les soldats oublièrent bien vite les fatigues, les
dangers des jours précédents et peut-être aussi leurs malheureux
camarades abandonnés mourants devant Busaco!
Pour compléter la réussite du mouvement que nous exécutions, une bonne
route joignait Boïalva au village de Avelans de Camino, où passe le
chemin d'Oporto à Coïmbre. Le général Sainte-Croix fit occuper Avelans,
et, pour comble de bonheur, nous découvrîmes un nouveau chemin reliant
Boïalva à Sardao, village situé aussi sur la grande route, ce qui
procurait un nouveau débouché par où les troupes, au sortir du défilé,
allaient s'établir dans la plaine. Nous avions donc enfin la preuve de
l'existence de ce passage, si obstinément nié par le maréchal Ney, le
général Reynier et le commandant Pelet!...
Que de reproches dut alors se faire Masséna, qui avait négligé de
reconnaître une position des plus fortes, devant laquelle il venait de
perdre plusieurs milliers d'hommes et que son armée tournait maintenant
sans éprouver la moindre résistance! Mais Wellington fut encore bien
plus coupable que le généralissime de n'avoir pas fait garder ce point
et éclairer le chemin qui y conduit au sortir de Mortagoa. Vainement il
a dit depuis qu'il ne croyait pas que ce passage fût praticable pour
l'artillerie, et que, d'ailleurs, il avait ordonné au brigadier Trent de
couvrir Boïalva avec deux mille hommes de milice! Une telle excuse n'est
pas admissible pour les hommes de guerre expérimentés. Ils peuvent en
effet répondre que, pour ce qui touche l'état du chemin, le
généralissime anglais aurait dû le faire reconnaître avant la bataille,
et, en second lieu, qu'il ne suffit pas au chef d'une armée de donner
des ordres, mais qu'il doit s'assurer s'ils sont exécutés!... Boïalva
n'est qu'à quelques lieues de Busaco, et cependant Wellington, ni la
veille, ni le jour de la bataille, ne fait vérifier si ce passage
important, d'où dépend le salut de son armée, est gardé ainsi qu'il l'a
prescrit; de sorte que si Masséna, mieux inspiré, eût, dans la nuit du
26 au 27, dirigé un des corps de son armée sur Boïalva, pour attaquer en
flanc la gauche des ennemis, tandis qu'avec le reste de ses troupes il
menaçait leur front, les Anglais eussent certainement éprouvé une
défaite sanglante!... Concluons de tout cela que, dans cette
circonstance, Wellington et Masséna ne se montrèrent ni l'un ni l'autre
à la hauteur de leur renommée, et méritèrent les reproches qui leur
furent adressés par leurs contemporains et que l'histoire confirmera.
CHAPITRE XXXV
Les Portugais quittent précipitamment Coïmbre.--Marche sur
Lisbonne.--Massacre de nos blessés dans Coïmbre.--Lignes de Cintra et de
Torrès-Védras.--Mésintelligence entre Masséna et ses
lieutenants.--Retraite sur Santarem.
L'armée française étant entièrement sortie du défilé de Boïalva et
réunie dans la plaine aux environs d'Avelans, le maréchal Masséna la
dirigea sur Coïmbre, par Pedreira, Mealhadu, Carquejo et Fornos. Il y
eut sur ce dernier point un combat de cavalerie dans lequel Sainte-Croix
culbuta l'arrière-garde anglaise qu'il rejeta dans Coïmbre, où les
Français entrèrent le 1er octobre.
Les malheureux habitants de cette grande et belle ville, trompés par le
premier résultat du combat de Busaco, et l'assurance donnée par les
officiers anglais que l'armée française se retirait en Espagne,
s'étaient livrés aux plus grandes démonstrations de joie. Il y avait eu
illuminations, bals nombreux, et les fêtes duraient encore, lorsqu'on
apprit tout à coup que les Français, après avoir tourné les montagnes de
l'Alcoba, étaient descendus dans les plaines et marchaient sur Coïmbre,
dont ils n'étaient plus qu'à une journée!... On ne saurait peindre la
stupeur de cette population de cent vingt mille âmes qui, longtemps
entretenue dans la plus grande sécurité par les Anglais, recevait
instantanément l'avis de l'arrivée des ennemis et l'ordre d'abandonner
ses foyers sur-le-champ!... De l'aveu même des officiers anglais, ce
départ fut un spectacle des plus affreux, dont je m'abstiendrai de
raconter les épisodes déchirants.
L'armée de Wellington, embarrassée dans sa marche par cette énorme masse
de fuyards, dans laquelle hommes, femmes, enfants, vieillards, moines,
religieuses, bourgeois et soldats étaient entassés pêle-mêle avec des
milliers de bêtes de somme, l'armée de Wellington, dis-je, se retira
dans le plus grand désordre vers Condeixa et Pombal. Il périt beaucoup
de monde au passage du Mondego, bien que le fleuve fût guéable en
plusieurs endroits.
L'occasion était bonne pour Masséna. Il aurait dû lancer à la poursuite
des ennemis le 8e corps, celui de Junot, qui, n'ayant pas combattu à
Busaco, était parfaitement disponible et pouvait, par une brusque
attaque, faire éprouver de grandes pertes à l'armée anglaise. Plusieurs
de nos soldats pris à Busaco, et récemment échappés de ses mains, nous
la disaient dans une confusion inexprimable. Mais, à notre grand
étonnement, le généralissime français, comme s'il eût voulu donner aux
ennemis le temps de se remettre de leur désordre et de s'éloigner,
prescrivit de suspendre la poursuite, et cantonnant son armée dans
Coïmbre et les villages voisins, il y séjourna trois jours pleins!...
Pour expliquer cette déplorable perte de temps, on disait qu'il était
indispensable de réorganiser les 2e et 6e corps, qui avaient tant
souffert à Busaco; qu'il fallait établir des hôpitaux à Coïmbre et
laisser reposer les attelages de l'artillerie, ce qu'on aurait pu faire,
tout en mettant le 8e corps à la poursuite des Anglo-Portugais, car,
jetés dans un désordre affreux et engagés dans une série de défilés,
ceux-ci n'auraient ni osé ni pu tenir tête nulle part. Mais les
véritables motifs du séjour que l'on fit à Coïmbre furent, d'une part,
l'accroissement de la mésintelligence qui régnait déjà entre Masséna et
ses lieutenants, et surtout l'embarras dans lequel se trouvait le
généralissime de savoir s'il laisserait une division à Coïmbre, afin
d'assurer ses derrières et de veiller à la sûreté des nombreux malades
ou blessés qu'on y laisserait, ou bien si on abandonnerait ces
malheureux à leur fatale destinée, en emmenant toutes les troupes pour
ne point affaiblir le nombre de combattants, car on s'attendait à une
nouvelle bataille devant Lisbonne. Chacune de ces deux résolutions
offrait ses avantages et ses inconvénients; mais il ne fallait
cependant pas trois jours pour prendre un parti.
Masséna finit par décider qu'on ne laisserait à Coïmbre qu'une
demi-compagnie, dont la mission serait de garder l'immense couvent de
Santa-Clara, dans lequel on avait réuni les blessés pour les garantir de
la fureur des premiers miliciens qui pénétreraient en ville, et de
capituler dès que les officiers ennemis paraîtraient. Si cette
résolution eût été communiquée aux chefs de corps la veille du départ,
elle pouvait avoir son bon côté; on n'eût laissé à Coïmbre que les
hommes vraiment incapables d'aller plus loin, tandis que, faute d'ordres
positifs, et d'après les bruits répandus dans l'armée, qu'une forte
division devait rester dans la place, les colonels avaient déposé tous
leurs éclopés, malades et blessés dans le monastère destiné à servir
d'hôpital. Cependant, l'immense majorité d'entre eux pouvait marcher,
puisqu'ils étaient venus de Busaco à Coïmbre et ne demandaient pas mieux
que de suivre leurs régiments. Le nombre de ces infortunés s'élevait à
plus de trois mille, auxquels on laissa pour défenseurs deux lieutenants
et quatre-vingts soldats du bataillon de marine attaché à l'armée.
Je m'étonnais que Masséna, prêt à joindre les rives du Tage, où il
allait avoir besoin de matelots, sacrifiât une demi-compagnie de ces
hommes précieux, et si difficiles à remplacer, au lieu de laisser à
Coïmbre de moins bons fantassins, car il était facile de prévoir qu'il
ne se passerait pas vingt-quatre heures avant que les partisans ennemis
revinssent occuper la ville. En effet, l'armée française s'étant
éloignée de Coïmbre le 3 au matin, les miliciens portugais y pénétrèrent
le soir même et se portèrent en foule vers le couvent, où nos malheureux
blessés s'étant barricadés, après avoir acquis la triste certitude que
Masséna les avait abandonnés, se préparaient à vendre chèrement leur
vie contre les paysans miliciens qui menaçaient de les égorger. Dans
cette pénible situation, les lieutenants de marine tinrent une conduite
vraiment admirable; aidés par les officiers d'infanterie qui se
trouvaient isolément parmi les blessés, ils réunirent ceux d'entre eux
qui, ayant encore des fusils, pouvaient s'en servir, et organisèrent si
bien leurs moyens de défense qu'ils combattirent toute la nuit sans que
les Portugais parvinssent à s'emparer de l'hôpital. Enfin, le 6 au
matin, parut le brigadier Trent, chef des miliciens de la province, avec
lequel nos officiers de marine conclurent une capitulation écrite. Mais
à peine les blessés français eurent-ils rendu le petit nombre d'armes
dont ils venaient de se servir, que les paysans miliciens, se
précipitant sur ces malheureux qui se soutenaient à peine pour la
plupart, en égorgèrent plus d'un millier!... Le surplus, impitoyablement
mis en route vers Oporto, périt dans le trajet: dès qu'un d'entre eux,
tombant de fatigue et de besoin, ne pouvait suivre la colonne, les
miliciens portugais le massacraient... Ces miliciens étaient cependant
organisés et conduits par des officiers anglais, ayant à leur tête un
général anglais, Trent, qui, en ne réprimant pas ces atrocités,
déshonora son pays et son uniforme... En vain, pour excuser Trent,
l'historien anglais Napier prétend qu'il n'y eut que _dix_ prisonniers
français sacrifiés; le fait est qu'ils périrent presque tous assassinés,
soit dans l'hôpital de Coïmbre, soit sur la route d'Oporto; aussi le nom
de Trent est-il devenu infâme, même en Angleterre.
Masséna ayant écrit à l'Empereur pendant que nous étions à Coïmbre, la
difficulté consistait à faire passer cette dépêche au milieu des
populations insurgées, réunies sur nos derrières et nos flancs. Un
Français aurait échoué dans cette mission; il fallait quelqu'un qui
connût le pays et en parlât la langue. M. de Mascareguas, un des
officiers portugais qui avaient suivi le général d'Alorna en France et y
avaient pris du service ainsi que lui, s'offrit pour porter la lettre de
Masséna.
J'assistai au départ de Mascareguas, qui, s'étant déguisé en berger
montagnard, portant un petit chien dans son panier, se flattait de
gagner sans encombre Alméida, dont le commandant français lui donnerait
le moyen de se rendre à Paris. Mais Mascareguas, appartenant à la
première noblesse de Portugal, eut beau dissimuler sa taille élégante,
ses manières distinguées et son langage d'homme de cour, les paysans ne
s'y trompèrent pas. Il fut arrêté, conduit à Lisbonne, condamné à mort,
et, bien qu'il réclamât les immunités de la noblesse, c'est-à-dire la
faveur d'avoir la tête tranchée, il fut considéré comme espion et pendu
en place publique.
Les trois jours que les Français venaient encore de perdre à Coïmbre
ayant permis aux Anglais de s'éloigner, il nous en fallut trois autres
pour joindre leur arrière-garde à Pombal, jolie petite ville, chef-lieu
de l'apanage du célèbre marquis de ce nom. Le corps du marquis reposait,
avant notre arrivée, dans un magnifique tombeau, construit sous un
immense mausolée, dont l'architecture est fort remarquable. Le monument
avait été saccagé par les traînards de l'armée anglaise. Ils avaient
ouvert le cercueil, jeté les ossements sous les pieds de leurs chevaux
logés dans l'intérieur du vaste mausolée, dont ils avaient fait une
écurie. Ô vanité des choses humaines! C'est là que gisaient dans la boue
quelques rares débris du grand ministre destructeur des Jésuites,
lorsque le maréchal Masséna et son état-major visitèrent sa tombe
désormais vide!
De Pombal, l'armée française gagna Leyria, et, le 9 octobre, notre
avant-garde parvint enfin sur les rives du Tage et occupa Santarem,
ville importante par son commerce. Nous y trouvâmes d'immenses
approvisionnements de tous genres; mais cet avantage fut désagréablement
compensé. Après avoir joui jusque-là d'un temps magnifique, nous fûmes
assaillis par des pluies d'automne telles qu'on n'en voit que sous les
tropiques et sur les côtes du midi de la Péninsule. Cela fatigua
beaucoup les troupes des deux armées; néanmoins, les nôtres atteignirent
Alenquer, gros bourg situé au bas des petites montagnes, ou plutôt des
collines de Cintra, qui forment une ceinture autour de Lisbonne, dont
nous n'étions plus qu'à quelques lieues. Les Français s'attendaient bien
à livrer bataille avant d'entrer à Lisbonne; mais, sachant que cette
ville était ouverte du côté de terre, personne ne doutait du succès.
Cependant, tous les environs de Lisbonne étaient couverts de
fortifications, auxquelles les Anglais faisaient travailler depuis un an
et demi, sans que ni le maréchal Ney, qui venait de passer une année à
Salamanque, ni Masséna, qui depuis six mois se préparait à envahir le
Portugal, eussent eu la moindre notion sur ces travaux gigantesques! Les
généraux Reynier et Junot étaient dans la même ignorance; mais, chose
plus surprenante encore, et vraiment incroyable, si les faits n'étaient
aujourd'hui incontestables, le gouvernement français ne savait pas
lui-même que les montagnes de Cintra fussent fortifiées! On ne conçoit
pas comment l'Empereur, dont les agents pénétraient dans toutes les
contrées, n'en avait pas dirigé quelques-uns sur Lisbonne, ce qui était
d'autant plus facile qu'à cette époque des milliers de navires anglais,
allemands, américains et suédois portaient journellement sur les rives
du Tage les provisions immenses destinées à l'armée de Wellington. Il
eût donc été possible de glisser quelques espions parmi les très
nombreux matelots et commis employés sur ces vaisseaux: avec de
l'argent, on parvient à tout savoir! C'était par ce moyen que l'Empereur
se tenait au courant de ce qui se faisait en Angleterre, ainsi que chez
les principales puissances de l'Europe. Néanmoins, il ne donna jamais à
Masséna aucun renseignement sur les défenses de Lisbonne, et ce ne fut
qu'en arrivant à Alenquer, au pied des coteaux de Cintra, que le général
français apprit qu'ils étaient fortifiés et unis entre eux par des
lignes dont la gauche touchait à la mer derrière Torrès-Védras; le
centre occupait Sobral, et la droite s'appuyait au Tage vers Alhandra.
La veille du jour où nos troupes parurent sur ce point, l'armée anglaise
poussant devant elle la population des contrées voisines, c'est-à-dire
plus de trois cent mille âmes, venait d'entrer dans les lignes, où le
désordre était au comble!... Ceux des officiers français qui devinaient
ce qui se passait chez les ennemis éprouvèrent de nouveaux et bien vifs
regrets de la résolution prise par Masséna, quinze jours avant,
d'attaquer de front la position de Busaco, au pied de laquelle il avait
inutilement perdu tant de monde. Si cette position eût été tournée, les
ennemis pris en flanc se seraient retirés vers Lisbonne, et notre armée
intacte et pleine d'ardeur eût, dès son arrivée, immédiatement attaqué
les lignes de Cintra, dont il est certain qu'elle se fût emparée. La
capitale prise, les Anglais se seraient retirés avec précipitation,
après avoir essuyé d'irréparables revers... Mais les pertes
considérables que les Français avaient faites devant Busaco ayant
refroidi l'ardeur des lieutenants de Masséna et semé la discorde entre
eux et lui, tous cherchaient à paralyser les opérations du généralissime
et représentaient les plus petits mamelons comme de nouvelles montagnes
de Busaco, dont la prise devait coûter des torrents de sang!...
Cependant, malgré ce mauvais vouloir, Masséna dirigea vers le centre des
ennemis le 8e corps, dont une division, celle de Clausel, enleva le
bourg de Sobral, point des plus importants pour nous, et l'on
s'attendait à une attaque simultanée sur toute la ligne, lorsque le
général Sainte-Croix, qui l'avait conseillée, fut tué d'un coup de canon
en avant de Villa-Franca! Cet excellent officier faisait avec le général
Montbrun une reconnaissance sur Alhandra, et longeait le fleuve du Tage,
sur lequel croisaient en ce moment plusieurs chaloupes portugaises
dirigeant leurs feux contre nos avant-postes, lorsqu'un boulet ramé vint
couper en deux l'infortuné Sainte-Croix! Ce fut une perte immense pour
l'armée, pour Masséna, et surtout pour moi qui l'aimais comme un
frère!...
Après la mort du seul homme qui pût donner de bons conseils au
généralissime, celui-ci retomba dans ses perpétuelles hésitations, se
laissant ébranler par les clameurs de ses lieutenants pris maintenant de
timidité, et présentant toutes les collines de Cintra comme hérissées de
canons prêts à nous pulvériser. Pour savoir à quoi s'en tenir, Masséna,
qui, depuis l'avis que Ligniville et moi avions ouvert à la bataille de
Busaco, nous témoignait quelque bienveillance, nous chargea de parcourir
le front des lignes ennemies. Il est incontestable qu'elles étaient
d'une force imposante, mais cependant pas telle, à beaucoup près, qu'on
voulait bien le dire.
En effet, les retranchements des Anglais formaient autour de Lisbonne un
arc immense, dont le développement était de quinze lieues portugaises,
qui font au moins vingt lieues de France. Or, quel est l'officier au
fait des choses de la guerre auquel on persuadera qu'une position de
vingt lieues d'étendue présente partout les mêmes difficultés et n'est
pas faible sur quelques points? Nous en reconnûmes plusieurs, en voyant
des officiers ennemis, et même des piquets de cavalerie, y monter très
facilement avec leurs chevaux. Nous acquîmes aussi la conviction que nos
géographes et officiers chargés de lever le plan des collines avaient
figuré des redoutes armées partout où ils apercevaient un peu de terre
fraîchement remuée!... Or, les Anglais, pour nous induire en erreur,
avaient tracé sur les moindres monticules des ouvrages dont la plupart
étaient encore à l'état de projet; mais, eussent-ils été achevés, il
nous semblait que les accidents de terrain permettant aux Français de
cacher les mouvements d'une partie de leur armée composée de trois
corps, il serait possible d'en employer un à simuler des entreprises sur
le front des ennemis, pendant que les deux autres attaqueraient
réellement les points les plus faibles de cette immense ligne, derrière
laquelle les troupes anglaises, si elles voulaient tout couvrir,
devaient nécessairement être trop disséminées, ou bien avoir leurs
réserves fort éloignées des points d'attaque qui ne leur seraient pas
connus d'avance.
L'histoire des guerres du siècle de Louis XIV, époque où l'on faisait
grand usage des lignes, prouve que la plupart de celles qui furent
attaquées furent enlevées parce que les défenseurs ne pouvaient se
soutenir mutuellement. Nous pensions donc qu'il serait facile de percer
les lignes anglaises sur quelque point de leur immense développement. La
trouée une fois faite, les troupes ennemies, placées à plusieurs lieues
et même à une journée de cette trouée, par laquelle pénétrerait en masse
un de nos corps d'armée, reconnaîtraient qu'elles n'auraient pas le
temps d'accourir, si ce n'est en forces très inférieures, et se
retireraient, non pas à Lisbonne, d'où les vaisseaux ne peuvent sortir
par tous les vents, mais sur Cascaès, où leur flotte militaire et les
transports se trouvaient réunis. La retraite des ennemis eût été bien
difficile, et se fût peut-être changée en déroute; mais, dans tous les
cas, l'embarquement de l'armée anglaise en notre présence lui eût coûté
bien cher: c'eût été la seconde édition de celui de sir John Moore à la
Corogne! Nous avons vu depuis des officiers anglais, entre autres le
général Hill, convenir que si les Français eussent attaqué pendant les
dix premiers jours de leur arrivée devant Lisbonne, ils y auraient
facilement pénétré pêle-mêle avec la multitude des paysans, au milieu
desquels les troupes anglaises n'auraient pu se débrouiller, ni prendre
aucune disposition régulière de défense.
Lorsque mon camarade et moi fîmes notre rapport en ce sens à Masséna,
les yeux de ce vieux guerrier étincelèrent d'une noble ardeur, et il
dicta sur-le-champ des ordres de marche, afin de préparer l'attaque
qu'il comptait faire le jour suivant. Cependant, à la réception de ces
ordres, les quatre lieutenants du généralissime accoururent chez lui, et
la réunion fut des plus orageuses!... Le général Junot, qui connaissait
parfaitement Lisbonne, où il avait commandé, assurait qu'il ne lui
semblait pas possible de défendre une ville aussi immense, et se
prononçait vivement pour l'attaque. Le général Montbrun partageait cet
avis; mais le maréchal Ney et le général Reynier s'y opposèrent avec
chaleur, ajoutant que les pertes éprouvées à Busaco, jointes à celles
des blessés abandonnés à Coïmbre, et les nombreux malades que les pluies
avaient momentanément mis hors de service, ayant infiniment diminué le
chiffre des combattants, il n'était pas possible d'attaquer les fortes
positions de Cintra; qu'au surplus, leurs soldats étaient démoralisés,
assertion inexacte, car les troupes montraient au contraire une très
grande ardeur et demandaient à marcher sur Lisbonne. Masséna, impatienté
par cette discussion, ayant répété de vive voix les ordres de marche
déjà donnés par écrit, le maréchal Ney déclara formellement qu'il ne les
exécuterait pas!... Le généralissime eut alors la pensée de retirer au
maréchal Ney le commandement du 6e corps, ainsi qu'il fut dans
l'obligation de le faire quelques mois après; mais considérant que Ney
commandait depuis sept ans les mêmes troupes dont il était aimé, que son
éloignement impliquerait celui de Reynier, ce qui achèverait de jeter la
discorde dans l'armée, au moment où elle se trouvait à cinq cents lieues
de France, environnée d'ennemis, et où elle avait un si grand besoin
d'union, Masséna, que les énergiques conseils de Sainte-Croix eussent
soutenu, faiblit devant la désobéissance de ses deux principaux
lieutenants. Ces derniers, ne pouvant toutefois le déterminer à quitter
le Portugal, lui arrachèrent du moins la promesse de s'éloigner des
lignes ennemies et de se retirer à dix lieues derrière Santarem et le
Rio-Major, afin d'y attendre de nouveau les ordres de l'Empereur!... Je
vis avec douleur cette petite retraite qui en pronostiquait, selon moi,
une générale et définitive. Mes pressentiments ne me trompèrent point,
ainsi que vous le verrez bientôt.