les généraux en rejeter la faute les uns sur les autres, et comme c'est
ce qui advint au combat de Busaco, il est nécessaire de faire connaître
ici l'avis exprimé avant l'engagement par les lieutenants de Masséna
qui, après l'avoir poussé à la plus grande faute qu'il ait commise,
critiquèrent sa conduite à la suite de ce fatal événement.
J'ai dit que les corps du maréchal Ney et de Reynier se trouvaient
l'avant-veille de la bataille au pied de la montagne d'Alcoba, en
présence de l'ennemi. Ces deux généraux, attendant avec impatience le
généralissime, se communiquaient par écrit leurs observations
respectives sur la position de l'armée anglo-portugaise. Or, il existe
une lettre datée du 26 septembre au matin, dans laquelle le maréchal Ney
disait au général Reynier: «Si j'avais le commandement, j'attaquerais
sans hésiter un instant!» Ils exprimaient l'un et l'autre le même
sentiment dans leur correspondance avec Masséna: «Cette position est
loin d'être aussi formidable qu'elle le paraît, et si je n'eusse été
aussi subordonné, je l'aurais enlevée sans attendre vos ordres.» Les
généraux Reynier et Junot ayant assuré que rien n'était plus facile,
Masséna, s'en rapportant à eux, ne fit pas la plus petite reconnaissance
des lieux, quoiqu'on ait depuis assuré le contraire, et se bornant à
répondre: «Eh bien, je serai demain ici au point du jour, et nous
attaquerons...», il tourna bride, et reprit le chemin de Mortagoa.
Au moment de ce brusque départ, la stupéfaction fut générale, car chacun
avait pensé, en voyant Masséna revenir auprès de ses troupes campées à
une portée de canon de l'ennemi, qu'après avoir employé le peu de jour
qui restait à étudier la position qu'il voulait enlever, il demeurerait
au milieu de son armée. Le généralissime, en s'éloignant sans avoir rien
vu par lui-même, commit une grande faute; mais ses lieutenants, qui
l'avaient poussé à l'attaque, en endormant sa vigilance habituelle,
devaient-ils blâmer sa conduite, ainsi qu'ils le firent plus tard? Je ne
le pense pas. Ils eurent au contraire des reproches à se faire, car,
restés deux jours au pied de l'Alcoba, ils conseillèrent de l'attaquer
de front, malgré son escarpement, sans chercher le moyen de tourner
cette montagne; cependant la chose était des plus faciles, ainsi que
vous le verrez bientôt.
Ce fut un grand malheur pour l'armée que le général Sainte-Croix ne se
trouvât pas alors auprès de Masséna, parce que son instinct de la guerre
l'aurait certainement porté à user de la confiance que le maréchal avait
en lui, pour le faire renoncer à une attaque de front contre une
position aussi formidable, avant d'être certain qu'on ne pouvait la
tourner; mais Sainte-Croix était avec sa brigade à plusieurs lieues en
arrière, escortant un convoi confié à sa garde.
À peine le généralissime et son état-major eurent-ils quitté l'armée,
que la nuit nous surprit. Masséna n'avait qu'un œil et n'était pas bon
écuyer. De grosses pierres et des quartiers de rochers couvraient le
chemin que nous parcourions; il fallut donc marcher pendant plus de deux
heures au pas, dans l'obscurité, pour faire les cinq lieues qui nous
séparaient de Mortagoa, où le maréchal avait dépêché le commandant Pelet
pour annoncer son retour. Pendant ce trajet, je fis de bien tristes
réflexions sur les suites que devait avoir la bataille qu'on allait
engager le lendemain dans des conditions aussi désavantageuses pour
l'armée française!... J'en fis part à voix basse à mon ami Ligniville,
ainsi qu'au général Fririon. Nous désirions tous bien vivement que
Masséna changeât ses dispositions; mais comme Pelet était le seul
officier auquel il fût donné de lui soumettre des observations
_directes_, nous résolûmes, tant le cas nous paraissait grave, de lui
faire indirectement entendre la vérité, en employant un stratagème qui
nous avait quelquefois réussi. Pour cela, après nous être concertés,
nous nous approchâmes du maréchal en feignant de ne pas le reconnaître
dans l'obscurité; nous parlâmes de la bataille résolue pour le jour
suivant, et j'exprimai le regret de voir le généralissime attaquer de
front la montagne d'Alcoba avant d'avoir la certitude qu'elle ne pouvait
être tournée. Le général Fririon, jouant alors le rôle convenu entre
nous, répondit que le maréchal Ney et le général Reynier avaient assuré
qu'il était impossible de passer ailleurs; mais Ligniville et moi
répliquâmes que cela nous paraissait d'autant plus difficile à croire,
qu'il n'était pas possible que les habitants de Mortagoa fussent restés
plusieurs siècles sans communication directe avec Boïalva, et obligés
d'aller franchir la montagne à Busaco, le point le plus escarpé, afin de
gagner la grande route d'Oporto où leurs affaires les appelaient
journellement. J'ajoutai qu'ayant fait cette observation aux aides de
camp du maréchal Ney et du général Reynier, en demandant lequel d'entre
eux avait reconnu l'extrême gauche ennemie, aucun ne m'avait répondu.
J'en concluais que ce point n'avait été visité par personne!...
Si la vue de Masséna était mauvaise, il avait en revanche l'ouïe d'une
finesse extrême, et, selon nos désirs, il n'avait pas perdu un seul mot
de ce qui venait d'être dit. Il en fut tellement frappé que, se
rapprochant de notre groupe, et prenant part à la conversation, il
convint, lui ordinairement si circonspect, qu'il s'était trop légèrement
engagé à attaquer la montagne de front, mais qu'il allait donner
contre-ordre, et que si on trouvait un passage pour tourner la
position, il laisserait reposer son armée le lendemain, et la réunissant
la nuit suivante, à l'insu de ses ennemis, en face du point vulnérable,
alors il attaquerait; qu'à la vérité ce serait un retard de vingt-quatre
heures, mais avec plus de chances de succès et une moindre perte
d'hommes.
La détermination du maréchal paraissait tellement positive, qu'en
arrivant à Mortagoa il chargea Ligniville et moi de tâcher de trouver
quelque habitant du bourg qui pût nous indiquer un chemin qui conduisît
à Boïalva, en évitant de passer par Busaco.
La chose était fort difficile, car toute la population avait fui à
l'approche des Français, et une nuit des plus obscures s'opposait à
l'efficacité de nos recherches; mais enfin, nous parvînmes à découvrir
dans un monastère un vieux jardinier, resté pour soigner un moine
gravement malade, auprès duquel il nous conduisit. Ce moine répondit
avec candeur à toutes nos questions. Il avait été fort souvent de
Mortagoa à Boïalva par une bonne route dont l'embranchement était à une
petite lieue du couvent où nous étions, et il s'étonnait d'autant plus
que nous ne connussions pas cet embranchement, qu'une partie de notre
armée avait passé devant en allant de Viseu à Mortagoa. Conduits par le
vieux jardinier, nous fûmes alors vérifier le dire du moine, et
reconnûmes en effet qu'une excellente route se prolongeait au loin dans
la direction des montagnes dont elle paraissait contourner la gauche;
cependant, le maréchal Ney avait séjourné quarante-huit heures à
Mortagoa sans avoir recherché cette route, dont la connaissance nous eût
évité bien des désastres.
Ligniville et moi, heureux de la découverte que nous venions de faire,
courûmes en rendre compte au maréchal; mais notre absence avait duré
plus d'une heure, et nous le trouvâmes avec le commandant Pelet, au
milieu de plans et de cartes. Ce dernier dit avoir examiné de jour avec
un télescope les montagnes, dont la configuration n'indiquait aucun
passage vers notre droite. Il ne pouvait croire, d'ailleurs, que pendant
son séjour à Mortagoa le maréchal Ney n'eût pas fait explorer les
environs, et puisqu'il n'avait pas reconnu de passage, c'était une
preuve qu'il n'en existait point. Nous ne pûmes le convaincre du
contraire. En vain proposâmes-nous, Ligniville et moi, de tourner et de
gravir la montagne que le moine assurait être moins escarpée que celle
de Busaco; en vain offrîmes-nous d'aller jusqu'à Boïalva, si on voulait
nous donner l'un des trois bataillons de garde au quartier général; en
vain le général Fririon supplia le maréchal d'accepter cette offre, tout
fut inutile! Masséna, très fatigué, répondit qu'il était près de minuit,
qu'il fallait partir à quatre heures du matin pour être rendus au camp
au point du jour; cela dit, il alla se coucher.
Jamais je ne passai une plus terrible nuit, et tous mes camarades
étaient aussi attristés que moi. Enfin, l'heure du départ sonna, et nous
arrivâmes aux avant-postes dès les premières lueurs de l'aurore du 27
septembre, jour néfaste qui devait éclairer l'un des plus terribles
échecs qu'aient éprouvés les armées françaises!
CHAPITRE XXXIV
Échec de Busaco.--Épisode.--Nous tournons la position et gagnons la
route de Coïmbre.
En se retrouvant en face de la position qu'il avait à peine examinée la
veille, Masséna parut hésiter, et, se rapprochant du lieu où je causais
avec le général Fririon, il nous dit tristement: «Il y avait du bon dans
votre proposition d'hier...» Ce peu de mots ranimant l'espoir que nous
avions eu la veille, nous redoublâmes nos efforts pour déterminer le
généralissime à tourner la montagne vers son extrême gauche par Boïalva,
et déjà nous l'avions ramené à notre avis, lorsque le maréchal Ney, le
général Reynier et Pelet vinrent interrompre notre entretien, en disant
que tout était prêt pour l'attaque. Masséna fit bien encore quelques
observations; mais enfin, subjugué par ses lieutenants, et craignant
sans doute qu'on ne lui reprochât d'avoir laissé échapper une victoire
qu'ils déclaraient _certaine_, il ordonna vers sept heures du matin de
commencer le feu.
Le 2e corps, sous Reynier, attaquait la droite des ennemis, et Ney leur
gauche et leur centre. Les troupes françaises étaient rangées sur un
terrain pierreux, descendant en pente fort raide vers une immense gorge
qui nous séparait de la montagne d'Alcoba, haute, très escarpée et
occupée par les ennemis. Ceux-ci, dominant entièrement notre camp,
apercevaient tous nos mouvements, tandis que nous ne voyions que leurs
avant-postes, placés à mi-côte, entre le couvent de Busaco et la gorge,
tellement profonde sur ce point que l'œil nu pouvait à peine y
distinguer le mouvement des troupes qui y défilaient, et cette sorte
d'abîme était si resserré que les balles des carabiniers anglais
portaient d'un côté à l'autre. On pouvait donc considérer ce ravin comme
un immense fossé creusé par la nature, pour servir de première défense
aux fortifications naturelles, consistant en d'immenses rochers taillés
presque partout à pic en forme de muraille. Ajoutons à cela que notre
artillerie, engagée dans de très mauvais chemins et obligée de tirer de
bas en haut, ne pouvait rendre que fort peu de services, et que
l'infanterie avait à lutter non seulement contre une foule d'obstacles
et une montée des plus rudes, mais encore contre les meilleurs tireurs
de l'Europe, car, jusqu'à cette époque, les troupes anglaises étaient
les seules qui fussent parfaitement exercées au tir des armes
portatives; aussi leur tir était-il infiniment supérieur à celui des
fantassins des autres nations.
Bien qu'il semble que les règles de la guerre doivent être semblables
chez toutes les nations civilisées, elles varient cependant à l'infini,
lors même qu'on se trouve en des circonstances identiques. Ainsi, quand
les Français ont une position à défendre, après avoir garni le front et
les flancs de tirailleurs, ils couronnent ostensiblement les hauteurs
avec le gros de leurs troupes et les réserves, ce qui a le grave
inconvénient de faire connaître aux ennemis le point vulnérable de notre
ligne. La méthode employée par les Anglais en pareil cas me paraît
infiniment préférable, ainsi que l'expérience l'a si souvent prouvé dans
les guerres de la Péninsule. En effet, après avoir, ainsi que nous,
garni le front de la position de tirailleurs chargés d'en disputer les
approches, ils placent leurs principales forces de manière à les dérober
à la vue, tout en les tenant assez proches du point capital de la
position pour qu'elles puissent fondre rapidement sur les ennemis s'ils
venaient à l'aborder; cette attaque, faite à l'imprévu sur des
assaillants qui, après avoir éprouvé de nombreuses pertes, se croient
déjà vainqueurs, réussit presque toujours. Nous en fîmes la triste
expérience à la bataille de Busaco; car, malgré les nombreux obstacles
qui ajoutaient à la défense de la montagne d'Alcoba, nos braves soldats
du 2e corps venaient de l'escalader après une heure d'efforts inouïs,
exécutés avec un courage et une ardeur vraiment héroïques, lorsque,
arrivés haletants au sommet de la crête, ils se trouvèrent tout à coup
en face d'une ligne d'infanterie anglaise qu'ils n'avaient point
aperçue. Cette ligne, après les avoir accueillis à quinze pas par un feu
des plus justes et des mieux nourris, qui coucha par terre plus de 500
hommes, s'élança sur les survivants, la baïonnette en avant. Cette
attaque imprévue, accompagnée d'une grêle de mitraille qui les prenait
en flanc, ébranla quelques-uns de nos bataillons; mais ils se remirent
promptement, et, malgré les pertes que nous avions faites en gravissant
la position, et celles infiniment plus considérables que nous venions
d'éprouver, nos troupes étonnées, mais non déconcertées, coururent sur
la ligne anglaise, l'enfoncèrent sur plusieurs points à coups de
baïonnette et lui enlevèrent six canons!
Mais Wellington ayant fait avancer une forte réserve, tandis que les
nôtres étaient au bas de la montagne, les Français, pressés de toutes
parts et forcés de céder l'espace très étroit qu'ils occupaient sur le
plateau, se trouvèrent, après une longue et vive résistance, acculés en
masse à la descente rapide par laquelle ils étaient montés. Les lignes
anglaises les suivirent jusqu'à mi-côte, en leur tirant souvent des
bordées de mousqueterie auxquelles nous ne pouvions riposter, tant nous
étions dominés; aussi furent-elles bien meurtrières! Toute résistance
devenant inutile dans une position aussi défavorable pour les Français,
les officiers leur prescrivirent de se disperser en tirailleurs dans les
anfractuosités du terrain, et l'on regagna, sous une grêle de balles, le
pied de la montagne. Nous perdîmes sur ce point le général Graindorge,
deux colonels, 80 officiers et 700 ou 800 soldats.
Après un tel échec, la prudence ordonnait, ce nous semble, de ne plus
envoyer des troupes affaiblies par de nombreuses pertes contre des
ennemis fiers de leur succès et occupant toujours les mêmes positions;
néanmoins, le général Reynier ordonna aux brigades Foy et Sarrut de
retourner à la charge, et Masséna, témoin de cette folie, permit cette
seconde attaque, qui eut le même sort que la première.
Pendant que cela se passait à notre gauche, le sort ne nous était pas
plus favorable à la droite formée par le 6e corps, car, bien qu'on fût
convenu de faire une attaque simultanée sur tous les points et que
Masséna en eût renouvelé l'ordre vers les sept heures, au moment
d'engager l'action, le général Ney n'ébranla ses troupes qu'à huit
heures et demie. Il prétendit depuis avoir été retardé par les obstacles
que présentait la position sur ce point. Il est certain qu'ils étaient
encore plus grands que sur la gauche. Les Français venaient de commettre
une très grande faute en envoyant le 2e corps au combat avant que le 6e
fût en mesure d'agir. Le maréchal Ney en fit une pareille en engageant
sans ensemble les divisions Loison, Marchand et Mermet. Ces troupes
attaquèrent vigoureusement, et malgré la canonnade et la fusillade qui
enlevaient des files entières, les brigades Ferey et Simon et le 26e de
ligne, gravissant des rochers escarpés, se jetèrent sur l'artillerie
ennemie, dont ils prirent trois pièces. Les Anglais, ayant reçu de
nouveaux renforts, reprennent l'offensive. Le général Simon, la mâchoire
brisée, tombe et est fait prisonnier sur un des canons qu'il venait
d'enlever. Presque tous les officiers supérieurs sont tués ou blessés,
et trois décharges, faites à brûle-pourpoint, achèvent de porter la
confusion et la mort dans les masses françaises, qui regagnent en
désordre le point de départ. Ainsi se termina le combat principal.
Les pertes des 2e et 6e corps étaient immenses; elles s'élevaient à près
de 5,000 hommes, dont 250 officiers tués, blessés ou pris. Le général
Graindorge, les colonels Monnier, Amy et Berlier tués, deux autres
blessés, le général Simon blessé tombé au pouvoir de l'ennemi, les
généraux Merle, Maucune et Foy grièvement blessés; deux colonels et
treize chefs de bataillon le furent aussi. Les ennemis, protégés par
leur position dominante, éprouvèrent de moins grandes pertes: cependant,
ils convinrent avoir eu 2,300 hommes hors de combat. On sut depuis que,
si nous eussions attaqué la veille, les Anglais se seraient retirés sans
combattre, parce que 25,000 hommes de leurs meilleures troupes se
trouvaient encore au delà du Mondego, à une forte marche de Busaco, où
ils n'arrivèrent que dans la nuit qui précéda la bataille.
Tel fut le résultat des six jours que Masséna avait perdus à Viseu et de
l'empressement qu'il mit le 26 à retourner à Mortagoa, au lieu de
reconnaître la position qu'il devait attaquer le lendemain.
Quoiqu'il en soit, les efforts que les Français venaient de faire ayant
échoué devant des montagnes si escarpées qu'un homme isolé et sans
fardeau avait beaucoup de peine à les gravir, tout faisait un devoir aux
chefs des armées françaises de faire cesser un feu désormais inutile.
Néanmoins, un vif tiraillement s'était engagé sur la ligne, au bas de la
position que nos soldats, exaltés au dernier degré, demandaient à
escalader de nouveau. Ces petits combats partiels, soutenus contre des
ennemis cachés derrière des rochers très élevés, nous coûtant beaucoup
de monde, chacun sentait la nécessité d'y mettre un terme, et personne
n'en donnait l'ordre formel.
Les deux armées furent alors témoins d'un incident fort touchant et bien
en contraste avec les scènes de carnage qui nous environnaient. Le valet
de chambre du général Simon, ayant appris que son maître, grièvement
blessé, avait été laissé au sommet de l'Alcoba, essaya de se rendre
auprès de lui; mais, repoussé par les ennemis, qui, ne pouvant
comprendre le sujet de sa venue dans leurs lignes, tirèrent plusieurs
fois sur lui, ce serviteur dévoué, contraint de regagner les postes
français, se lamentait de ne pouvoir aller secourir son maître,
lorsqu'une pauvre cantinière du 26e de ligne, attachée à la brigade
Simon, qui ne connaissait le général que de vue, prend ses effets des
mains du valet de chambre, les charge sur son âne qu'elle pousse en
avant, en disant: «Nous verrons si les Anglais oseront tuer une
femme!...» Et n'écoutant aucune observation, elle gravit la montée, en
passant tranquillement au milieu des tirailleurs des deux partis.
Ceux-ci, malgré leur acharnement, lui ouvrent un passage et suspendent
leurs feux jusqu'à ce qu'elle soit hors de portée. Notre héroïne
aperçoit un colonel anglais et lui fait connaître le motif qui l'amène.
Elle est bien reçue; on la conduit auprès du général Simon; elle le
soigne de son mieux, reste auprès de lui plusieurs jours, ne le quitte
qu'après l'arrivée du valet de chambre, refuse toute espèce de
récompense et, remontant sur son baudet, traverse de nouveau l'armée
ennemie en retraite sur Lisbonne et rejoint son régiment sans avoir été
l'objet de la plus légère insulte, bien qu'elle fût jeune et très jolie.
Les Anglais affectèrent au contraire de la traiter avec les plus grands
égards. Mais revenons à Busaco.
Les deux armées conservèrent leurs positions respectives. La nuit qui
suivit fut des plus tristes pour nous, car on pouvait calculer nos
pertes, et l'avenir paraissait bien sombre!... Le 28, au point du jour,
les échos de l'Alcoba se renvoient tout à coup d'immenses cris de joie
et le son des musiques de l'armée anglaise rangée sur les hauteurs.
Wellington passait une revue de ses troupes qui le saluaient de leurs
hourras,... tandis qu'au bas de la montagne les Français étaient mornes
et silencieux. Masséna aurait dû monter alors à cheval, passer son armée
en revue, haranguer les soldats, dont l'ardeur ainsi ranimée eût répondu
par des cris, présages de futures victoires, à l'enthousiasme
provocateur que l'ennemi faisait éclater. L'Empereur et le maréchal
Lannes l'eussent fait certainement. Masséna se tint à l'écart, se
promenant tout seul, l'œil incertain et sans prendre aucune disposition,
tandis que ses lieutenants, surtout Ney et Reynier, l'accusaient
hautement d'imprudence dans l'attaque d'une position aussi forte que
Busaco, eux qui la veille le poussaient au combat, en lui répondant de
la victoire!... Enfin, ils vinrent joindre le généralissime, et ce fut
pour lui proposer de constater notre insuccès aux yeux de l'armée et du
monde, en abandonnant le Portugal et en ramenant l'armée derrière
Ciudad-Rodrigo et en Espagne! Le vieux Masséna, retrouvant alors une
partie de l'énergie qui l'avait illustré à Rivoli, à Zurich et à Gênes,
et dans une foule d'occasions mémorables, repoussa cette proposition
comme indigne de l'armée et de lui-même.
Les Anglais ont donné à la mémorable affaire de Busaco le nom de
_bataille politique_, parce que le Parlement britannique, effrayé des
dépenses immenses de la guerre, paraissait résolu à retirer ses troupes
de la Péninsule, en se bornant désormais à fournir des armes et des
munitions aux guérillas espagnoles et portugaises. Ce projet tendant à
détruire l'influence de Wellington, celui-ci avait résolu d'en empêcher
l'exécution, en répondant par une victoire aux alarmes du Parlement
anglais. Ce fut ce qui le décida à attendre les Français à Busaco. Ce
moyen lui réussit, car le Parlement accorda de nouveaux subsides pour
cette guerre, qui devait nous être si funeste!
Pendant que le maréchal discutait avec ses lieutenants, survint le
général Sainte-Croix, qui s'était momentanément séparé de sa brigade. En
le voyant, chacun exprimait le regret qu'il ne se fût pas trouvé la
veille auprès du maréchal, dont il était le bon génie. Informé de l'état
des choses par Masséna lui-même, qui comprenait enfin la faute qu'il
avait commise en ne tournant pas la position des ennemis par la droite,
ainsi que nous le lui avions conseillé, Sainte-Croix l'engagea à
reprendre ce projet, et, d'après le consentement du généralissime, il
partit au galop, accompagné de Ligniville et de moi, pour Mortagoa, où
il fit venir sa brigade de dragons campée non loin de là. En passant
dans ce bourg, nous prîmes le jardinier du couvent, qui, à la vue d'un
quadruple d'or, consentit à nous servir de guide et se mit à rire
lorsqu'on lui demanda s'il existait vraiment un chemin pour gagner
Boïalva!...
Pendant que la brigade Sainte-Croix et un régiment d'infanterie
ouvraient la marche dans cette nouvelle direction, le 8e corps et la
cavalerie de Montbrun les suivaient de près, et le surplus de l'armée se
préparait à en faire autant. Masséna, stimulé par Sainte-Croix, avait
enfin parlé en _généralissime_, et imposé silence à ses lieutenants qui
persistaient à nier l'existence d'un passage sur la droite. Afin de
cacher aux Anglais le mouvement de celles de nos troupes qui se
trouvaient au pied de l'Alcoba, on ne le commença qu'à la nuit close et
dans le plus grand silence. Ils ne tardèrent cependant pas à en être
informés par les cris de désespoir que jetaient les blessés français,
qu'on était dans la triste nécessité d'abandonner!... Ceux qui n'étaient
que légèrement atteints suivirent l'armée. On employa un grand nombre de
chevaux et toutes les bêtes de somme au transport des hommes
susceptibles de guérison; mais ceux dont on avait amputé les jambes, ou
qui étaient grièvement atteints au corps, furent laissés gisants sur les
bruyères arides, et les malheureux s'attendaient à être égorgés par les
paysans, dès que les deux armées s'éloigneraient; aussi leur désespoir
était-il affreux!...