En quittant Oporto, le maréchal faisait reposer tout son espoir de salut

sur le pont d'Amaranthe qu'il croyait encore occupé par Loison; mais il

apprit le 13 au matin, à Peñafiel, que ce général venait d'abandonner

Amaranthe pour se retirer à Guimaraëns!... Cette fâcheuse nouvelle

n'affaiblit pas l'énergie de Soult, et voyant que le chemin de la

retraite lui était coupé, il résolut de se retirer à travers champs,

malgré les difficultés que présentait le pays. Aussitôt, imposant

silence à toute observation timide, comme aux murmures de quelques

conspirateurs, il détruisit son artillerie et ses bagages, fit mettre

sur des chevaux de trait ses malades ainsi que des munitions pour

l'infanterie, et, sous une pluie battante, il gravit la sierra ou

montagne de Cathalina par un sentier rocailleux des plus étroits et se

rendit à Guimaraëns, où il trouva les divisions Loison et Lorge qui s'y

étaient transportées par la route qui vient d'Amaranthe.

Les forces principales de l'armée française s'étant réunies à

Guimaraëns, sans avoir été attaquées par les Anglais, le maréchal Soult

en conclut avec sagacité que ceux-ci avaient pris la route directe pour

aller à Braga et y couper toute retraite aux Français, privés désormais

de tout chemin praticable pour l'artillerie. Déjà les mécontents, au

nombre desquels se trouvait Loison, disaient qu'il fallait faire une

capitulation comme celle de Cintra; mais alors, et par une fermeté digne

d'admiration, Soult fit détruire toute l'artillerie des divisions Loison

et Lorge, et laissant à gauche la route de Braga, il prit encore les

sentiers des montagnes. Il gagna ainsi une journée sur les ennemis et

atteignit en deux marches Salamonde. Là, coupant à angle droit la route

de Chavès à Braga, par laquelle il était entré en Portugal trois mois

avant, il résolut d'éviter encore les chemins frayés et de se rendre à

Montalegre, toujours par les montagnes. Après une longue marche, les

éclaireurs vinrent l'informer que le pont de Puente-Novo, sur le Cavado,

était rompu, et que 1,200 paysans portugais, avec du canon, s'opposaient

à son rétablissement!... Si cet obstacle n'était pas surmonté, toute

retraite devenait impossible!...

La pluie n'avait pas cessé depuis plusieurs jours. Les troupes,

harassées, manquaient de vivres, de chaussures, et la plus grande partie

des cartouches étaient mouillées. L'armée anglaise devait, sans nul

doute, arriver sur l'arrière-garde le lendemain matin. L'heure de mettre

bas les armes était donc venue!...

Dans cette fâcheuse extrémité, Soult ne faiblit point. Il fait venir le

major Dulong, réputé, à juste titre, pour un des plus intrépides

officiers de l'armée française, lui donne 100 grenadiers de choix et le

charge de surprendre pendant la nuit les ennemis qui gardent le passage.

Une espèce d'assise en pierre n'ayant que six pouces de large était la

seule partie du pont qui ne fût point détruite. Dulong, suivi de 12

grenadiers, s'y glisse à plat ventre et s'avance en rampant vers le

poste ennemi. Le Cavado débordé coulait avec impétuosité... En se

voyant ainsi suspendu au-dessus du torrent, un grenadier perdit

l'équilibre et tomba dans le gouffre; mais ses cris furent étouffés par

le bruit de l'orage et des flots. Dulong et ses onze hommes atteignirent

enfin la rive opposée, et tombant à l'improviste sur les premiers postes

des paysans endormis, les tuèrent ou les dispersèrent tous. Les soldats

portugais, campés à peu de distance, croyant que l'armée française

venait de traverser le Cavado, s'enfuirent aussi. Le maréchal Soult fit

sur-le-champ réparer le pont. Ainsi la valeur du brave Dulong sauva

l'armée.

Cet officier fut très grièvement blessé le lendemain, en attaquant un

retranchement élevé par les Portugais dans un défilé d'un accès très

difficile, où les Français essuyèrent quelques pertes; mais ce fut le

dernier combat qu'ils eurent à soutenir dans cette pénible retraite. Ils

atteignirent le 17 Montalegre, où, repassant la frontière, ils

rentrèrent en Espagne, et se réunirent à Orense: là ils se mirent en

communication avec les troupes du maréchal Ney. L'intrépide Dulong fut

nommé colonel. (Il est mort lieutenant général en 1828.)

Ainsi se termina la seconde invasion des Français en Portugal. Le fer de

l'ennemi, les maladies et les assassinats avaient fait perdre au

maréchal Soult 6,000 bons soldats. Il avait emmené cinquante-huit pièces

d'artillerie: il revenait avec _un seul_ canon; et pourtant, sa

réputation de vaillant soldat et de général habile n'en fut point

ébranlée, car l'opinion publique lui tint compte, d'une part, de la

fermeté qu'il avait déployée, et, d'autre part, des grandes difficultés

qu'il avait éprouvées, tant par les intrigues des conspirateurs que par

l'abandon dans lequel l'Empereur l'avait laissé, en ne le faisant pas

soutenir par le maréchal Victor, ainsi qu'il l'avait promis.

Napoléon, que les campagnes d'Italie, d'Égypte et d'Allemagne avaient

habitué à voir ses lieutenants obéir avec exactitude, eut le tort de

penser qu'il en serait de même dans la péninsule Ibérique; mais

l'éloignement et le titre de _maréchal_ les avaient rendus moins soumis.

Ainsi, le maréchal Victor, qui de Madrid devait marcher sur Lisbonne,

par la vallée du Tage, et se trouver à Mérida le 15 février pour menacer

le Portugal de ce côté, resta si longtemps à Talavera-la-Reyna, que son

inertie permit au général espagnol de la Cuesta de réunir une nombreuse

armée dans les montagnes de Guadalupe.

Victor, sortant alors de son apathie, marcha contre lui, le battit en

plusieurs rencontres, notamment à Médellin, sur les rives de la

Guadiana, et occupa enfin le 19 mars la ville de Mérida, un mois _après_

l'époque fixée par l'Empereur. Le roi Joseph, qui venait d'envahir

l'Estramadure, rappela au maréchal Victor l'ordre de Napoléon, qui lui

enjoignait d'entrer en Portugal pour se joindre au maréchal Soult; mais

comme celui-ci était le plus ancien, Victor, craignant de se trouver en

sous-ordre, non seulement ne voulut pas se réunir à lui, mais suspendit

la marche de la division Lapisse, qui, se trouvant déjà maîtresse du

pont d'Alcantara sur le Tage, pouvait opérer une heureuse diversion en

faveur de Soult, avant que les Anglais ne fussent l'attaquer dans

Oporto. Après avoir hésité pendant plus d'un mois, Victor, apprenant que

Soult venait de quitter le Portugal, se hâta de battre en retraite, et

fit sauter le pont d'Alcantara, le plus beau monument du génie de

Trajan!...

Dès son retour en Espagne, le maréchal Soult, après s'être muni

d'artillerie dans les arsenaux de la Corogne, eut à Lugo une entrevue

avec le maréchal Ney, auquel il proposa de réunir les forces disponibles

de leurs deux corps d'armée, pour faire ensemble une nouvelle invasion

en Portugal. Mais ces deux maréchaux n'ayant pu s'entendre, Soult, pour

refaire ses troupes, les conduisit à Zamora.

En terminant, je dois vous faire connaître le sort des officiers

compromis dans la conspiration dont j'ai parlé. Le capitaine

adjudant-major du 18e de dragons, Argenton, qui avait été l'âme du

complot, fut traduit devant un conseil de guerre et condamné à mort;

mais il réussit à s'évader. Son colonel, M. Lafitte, fut mis en retrait

d'emploi. Quant au général Loison et au colonel Donnadieu, qu'on

accusait sans preuves, ils n'encoururent aucune punition. Toutefois, le

maintien du général dans l'armée de Portugal ne pouvait que produire un

effet fâcheux.

Afin de mieux faire comprendre au roi Joseph quelles étaient ses vues,

Soult envoya le général Franceschi à Madrid. Ce brave et excellent

officier, étant tombé dans une embuscade de la guérilla du _Capucino_

fut conduit à Séville, puis à Grenade, où la Junte centrale, le traitant

en criminel et non en brave soldat, le jeta dans la prison de

l'Alhambra. Il fut ensuite transporté à Carthagène, où il mourut de la

fièvre jaune. Ce fut une perte immense pour l'armée, car Franceschi

réunissait toutes les qualités d'un général consommé.

CHAPITRE XXXIII

Situation de nos armées en Espagne.--L'armée de Portugal.--Notre parc

d'artillerie est menacé.--Réunion de Viseu.--Causes d'insuccès de la

campagne.--L'armée devant l'Alcoba.

Vers la fin de 1809, l'Empereur voulant obtenir plus d'unité dans les

opérations des divers corps d'armée qu'il avait en Espagne, les plaça

sous les ordres du roi Joseph, son frère; mais celui-ci n'étant

nullement militaire, Napoléon ne lui accorda qu'une autorité fictive et

créa le maréchal Soult major général, afin de lui donner le commandement

_réel_ de toutes les troupes françaises du midi de l'Espagne, qui, bien

dirigées, gagnèrent les batailles d'Ocana, d'Alba de Tormès, forcèrent

les défilés de la sierra Morena, envahirent l'Andalousie, s'emparèrent

de Séville, de Cordoue, et investirent Cadix, où s'était réfugiée la

Junte gouvernementale. Pendant ce temps, le général Suchet dominait et

administrait habilement l'Aragon et le royaume de Valence, dont il avait

assiégé et pris plusieurs villes fortifiées. Les maréchaux Saint-Cyr et

Augereau avaient fait une guerre active en Catalogne, dont la

population, la plus belliqueuse de l'Espagne, se défendit avec une

grande énergie. La Navarre et les provinces du Nord étaient infestées

par de nombreuses guérillas, auxquelles les troupes de la jeune garde de

l'Empereur faisaient une petite guerre incessante. Les généraux Bonnet

et Drouet occupaient la Biscaye et les Asturies, Ney tenait la province

de Salamanque, et Junot celle de Valladolid. Les Français venaient

d'évacuer la Galice, pays trop pauvre pour nourrir nos troupes. Telle

était, en résumé, la situation de nos armées en Espagne lorsque, après

avoir pris Ciudad-Rodrigo et Alméida, le maréchal Masséna pénétra en

Portugal.

Les troupes sous les ordres de Masséna se composaient: du 2e corps,

entièrement formé de vieux soldats d'Austerlitz ayant été l'année

précédente à Oporto avec le maréchal Soult, que le général Reynier

venait de remplacer (ses divisionnaires étaient Merle et Heudelet); du

6e corps, commandé par le maréchal Ney et ayant fait avec lui les

campagnes d'Austerlitz, d'Iéna et de Friedland (ses divisionnaires

étaient Marchand, Loison et Mermet); du 8e corps, commandé par le

général en chef Junot et composé de troupes médiocres (il avait pour

généraux de division Solignac et Clausel, qui devint plus tard

maréchal); d'un corps de deux divisions de cavalerie sous les ordres du

général Montbrun, et d'une nombreuse artillerie de campagne dirigée par

le général Éblé. Le général Lasouski commandait le génie.

Après avoir défalqué les garnisons laissées à Rodrigo, Alméida et

Salamanque, ainsi que les malades, le nombre des combattants de toutes

armes s'élevait à cinquante mille, ayant soixante bouches à feu et une

grande quantité de caissons de munitions. Ce train était beaucoup trop

considérable, car, en Portugal, pays très accidenté, il n'existe presque

pas de grandes routes. Les voies de communication sont presque toujours

des sentiers étroits, rocailleux et souvent escarpés; aussi les

transports s'y font à dos de mulet. Il est même des pays où les routes

sont complètement inconnues. Enfin, à l'exception de quelques vallées,

le sol généralement aride, n'offre que des ressources insuffisantes pour

la nourriture d'une armée. Tout faisait donc un devoir au maréchal

Masséna de passer par le pays le moins difficile et le plus fécond. Il

fit cependant le contraire!...

En effet, l'armée ayant quitté les environs d'Alméida le 14 septembre

1810, et se trouvant réunie le lendemain à Celorico, voyait s'ouvrir

devant elle la riche vallée du Mondego et pouvait, par Sampaya et Ponte

de Morcella, se diriger sur Coïmbre par des chemins sinon bons, du moins

passables. Cependant, le maréchal, influencé par le commandant Pelet,

son conseil, abandonna la contrée praticable, où ses troupes auraient

vécu largement, pour aller, vers sa droite, se jeter dans les montagnes

de Viseu, dont les chemins sont les plus affreux du Portugal. Il suffit

d'ailleurs d'examiner la carte pour reconnaître combien il était

déraisonnable de venir passer à Viseu pour se rendre de Celorico à

Coïmbre!... faute d'autant plus grande, que Viseu se trouve séparé de la

sierra d'Alcoba par de hautes montagnes que l'armée aurait évitées en se

dirigeant de Celorico sur cette ville par la vallée du Mondego. Les

environs de Viseu ne produisent ni céréales, ni légumes, ni fourrages.

Les troupes n'y trouvèrent que des citrons et des raisins, nourriture

fort peu substantielle.

Il s'en fallut de bien peu que l'expédition de Masséna se terminât à

Viseu, par le manque de prévoyance du maréchal, qui fit marcher son parc

d'artillerie à l'extrême droite de la colonne, c'est-à-dire _en dehors_

des masses d'infanterie, en ne lui donnant pour escorte qu'un bataillon

irlandais au service de France et une compagnie de grenadiers français.

Ce parc marchant sur une seule file, ayant une longueur de plus d'une

lieue, avançait lentement et péniblement par des chemins très

difficiles, lorsque tout à coup parut sur son flanc droit le colonel

anglais Trent, avec quatre à cinq mille miliciens portugais!... Si

l'ennemi, profitant de la supériorité de ses forces, eût enveloppé le

convoi et attaqué avec résolution, toute l'artillerie, les munitions et

les vivres de l'armée étaient enlevés ou détruits. Mais le colonel

Trent, ainsi qu'il l'a dit depuis, ne pouvait supposer qu'un maréchal

aussi expérimenté que Masséna eût laissé sans soutien un convoi de la

conservation duquel dépendait le salut de son armée; pensant qu'une

puissante escorte, masquée par les plis du terrain, se trouvait dans le

voisinage, il n'osa avancer qu'avec circonspection. Il se borna donc à

attaquer la compagnie de grenadiers français qui était en tête;

celle-ci répondit par un feu terrible qui tua une cinquantaine

d'hommes!... Les miliciens effrayés reculèrent, et Trent, faisant ce

qu'il aurait dû faire d'abord, enveloppa une partie du convoi.

Cependant, à mesure qu'il s'avançait, il s'aperçut de la faiblesse de

l'escorte, et envoya un parlementaire au commandant pour le sommer de se

rendre, sinon il allait l'attaquer sur tous les points. L'officier

français consentit adroitement à entrer en pourparlers, afin de donner

aux Irlandais, qu'il avait fait prévenir, le temps d'arriver de la queue

à la tête du convoi. Ils parurent enfin, venant bravement au pas de

course!... Dès que l'officier français les aperçut, il rompit la

conférence en disant à l'Anglais: «Je ne puis plus traiter, car voici

mon général qui vient à mon secours avec huit mille hommes!...» Chacun

reprit donc sa position; mais Trent s'empressa de quitter la sienne et

de s'éloigner, croyant avoir affaire à l'avant-garde d'une forte

colonne.

Le parc fut donc sauvé; mais le danger qu'il venait de courir, bientôt

connu de toute l'armée, y causa la plus vive émotion. Ney, Junot,

Reynier, Montbrun se rendirent sur-le-champ à Viseu, pour adresser de

vifs reproches au général Fririon, chef d'état-major, qui déclara que,

malgré ses vives réclamations, on ne lui avait même pas donné

connaissance de la marche des colonnes, tout se décidant entre Masséna

et Pelet. En apprenant un tel état de choses, les chefs des quatre corps

d'armée, saisis de stupeur et d'indignation, entrèrent chez Masséna pour

lui faire de justes observations. Ney portait la parole, et du salon de

service nous l'entendions protester; mais Masséna, prévoyant que la

conversation allait s'animer, entraîna les généraux dans une pièce

éloignée de celle qu'occupaient ses aides de camp. J'ignore ce qui fut

résolu; mais il paraît que le généralissime promit d'en agir autrement,

car, au bout d'un quart d'heure, nous aperçûmes Masséna se promenant

paisiblement dans le jardin, en donnant tour à tour le bras à ses

lieutenants. L'union paraissait rétablie, mais ce ne fut pas pour

longtemps.

Ainsi que je l'ai déjà dit, des motifs puérils produisent quelquefois de

grands et fâcheux résultats. En voici un exemple frappant, car il influa

sur le résultat d'une campagne qui devait chasser les Anglais du

Portugal, tandis que son avortement accrut au contraire la confiance des

Anglais dans Wellington, tout en aguerrissant des troupes qui

contribuèrent puissamment aux défaites que nous éprouvâmes les années

suivantes.

Toute l'armée savait que Masséna avait amené Mme X... en Portugal; mais

cette dame, qui avait traversé en voiture toute l'Espagne et était

restée à Salamanque pendant les sièges de Rodrigo et d'Alméida, voulut

suivie Masséna à cheval, quand il se mit en marche dans ce pays

impraticable aux voitures, ce qui produisit un fort mauvais effet. Le

maréchal, qui mangeait généralement seul avec Mme X..., avait fait ce

jour-là placer son petit couvert sous un bosquet de citronniers. La

table des aides de camp était dans le même jardin, à cent pas de la

sienne. On allait servir, lorsque le généralissime, voulant probablement

achever de cimenter le bon accord qui venait d'être rétabli entre ses

quatre lieutenants, fit observer que chacun d'eux ayant plusieurs lieues

à faire pour regagner son quartier général, le mieux serait qu'avant de

partir, ils dînassent avec lui. Ney, Reynier, Junot et Montbrun

acceptent, et Masséna, pour prévenir le retour de réflexions sur

l'incident du convoi, ordonna, par extraordinaire, de joindre la table

de ses aides de camp à la sienne.

Jusque-là tout allait bien; mais quelques instants avant de s'asseoir.

Masséna fait appeler Mme X..., qui recule en se voyant en présence des

lieutenants de Masséna. Mais celui-ci dit tout haut à Ney: «Mon cher

maréchal, veuillez donner la main à madame.» Le maréchal Ney pâlit et

fut sur le point d'éclater... Cependant, il se contint, et conduisit du

bout du doigt Mme X... vers la table, où, sur l'indication de Masséna,

elle prit place à sa droite. Mais, pendant tout le repas, le maréchal

Ney ne lui adressa pas une seule parole, et s'entretint avec Montbrun,

son voisin de gauche. Mme X..., qui avait trop d'esprit pour ne pas

sentir combien sa situation était fausse, fut prise tout à coup d'une

violente attaque de nerfs et tomba évanouie. Alors Ney, Reynier,

Montbrun et Junot quittent le jardin, non sans que Ney témoignât à haute

voix et très vivement ses impressions.

Les généraux Reynier et Montbrun exprimèrent aussi hautement leurs

sentiments. Junot fut acerbe; comme il blâmait Masséna, je pris la

liberté de lui rappeler la scène de Valladolid et l'accueil qu'il avait

fait à Mme X...; mais il me répondit en riant: «Parce qu'un vieux

housard tel que moi fait quelquefois des farces, ce n'est pas une raison

pour que Masséna les imite; d'ailleurs, je ne puis me séparer de mes

camarades!» À compter de ce jour, Ney, Reynier, Montbrun et Junot furent

au plus mal avec Masséna, qui, de son côté, leur en voulut beaucoup[4].

La discorde établie entre les chefs de l'armée ne pouvait qu'aggraver

les causes qui devaient nuire au succès d'une campagne entreprise à cinq

cents lieues de France. Ces causes étaient d'abord le manque absolu de

connaissance de la topographie des contrées dans lesquelles nous

faisions la guerre; car, soit par précautions défensives, soit par

apathie, le gouvernement portugais n'a jamais fait lever de bonnes

cartes du royaume. La seule qui existât alors était on ne peut plus

inexacte, de sorte que nous marchions pour ainsi dire à tâtons,

quoiqu'il y eût dans l'armée de Masséna un très grand nombre d'officiers

français ayant déjà fait deux campagnes en Portugal avec Soult et Junot;

mais les officiers n'étaient point venus dans les provinces que nous

traversions, et ne pouvaient être d'aucune utilité pour diriger les

colonnes. Nous avions au grand état-major une trentaine d'officiers

portugais, au nombre desquels se trouvaient les généraux marquis

d'Alorna et comte Pamplona, venus de France en 1808, avec le contingent

fourni à Napoléon par la cour de Lisbonne. Ces militaires, bien qu'ils

n'eussent fait qu'obéir aux ordres de leur ancien gouvernement, ayant

été proscrits par la Junte, avaient suivi notre armée afin de revenir

dans leur patrie et rentrer en possession de leurs biens confisqués.

Masséna avait espéré que ces bannis pourraient lui donner quelques

renseignements utiles; mais, excepté Lisbonne et ses environs, aucun

d'eux ne connaissait son propre pays, tandis que les Anglais, le

parcourant en tous sens depuis plus de deux ans, étaient parfaitement au

fait de sa configuration intérieure, ce qui leur procurait un immense

avantage sur nous!...

Une cause non moins importante nuisit encore au succès de notre

campagne. Sir Arthur Wellington, auquel la Junte venait d'accorder des

pouvoirs illimités, s'en servit pour ordonner à toutes les populations

d'abandonner leurs habitations, de détruire les provisions, les

moulins, et de se retirer sur Lisbonne avec leurs troupeaux à l'approche

des Français, qui se trouvaient ainsi privés de renseignements et

réduits à la nécessité de courir au loin pour se procurer des vivres!...

Les Espagnols, chez lesquels les Anglais avaient essayé cette terrible

mesure de résistance, s'y étaient constamment refusés; mais les

Portugais, plus dociles, s'y conformèrent avec une telle exactitude que

nous parcourions d'immenses contrées sans rencontrer _un seul_

habitant!... De mémoire d'homme, on ne vit une fuite aussi générale!...

La cité de Viseu était totalement déserte lorsque nous y entrâmes;

cependant Masséna y arrêta l'armée pendant six jours consécutifs, ce qui

fut une bien grande faute ajoutée à celle qu'on avait commise en

quittant la vallée du Mondego; car si, le lendemain de son arrivée à

Viseu, le généralissime français eût marché rapidement et attaqué

l'Alcoba, sur lequel sir Wellesley n'avait encore que fort peu de

troupes, le maréchal pouvait encore réparer sa faute; mais notre halte

de six jours permit aux Anglais de traverser à gué le Mondego au-dessus

de Ponte de Murcelha et de réunir leur armée sur les crêtes de l'Alcoba,

principalement à Busaco.

Les militaires d'aucun pays n'ont pu concevoir l'inaction dans laquelle

Masséna était resté pendant près d'une semaine à Viseu; mais

l'état-major du maréchal put constater que les fatigues éprouvées par

Mme X... contribuèrent beaucoup à retarder Masséna et à le retenir en

cet endroit; car dans ce pays soulevé il eût été impossible de la

laisser en arrière sans l'exposer à être enlevée. En outre, quand il

prit la détermination de se mettre en route, Masséna ne fit que de très

courtes étapes, s'arrêta d'abord à Tondella et le lendemain, 26

septembre, après avoir établi son quartier général à Mortagoa, sur la

rive droite d'un ruisseau nommé le Criz, il perdit un temps précieux à

assurer le logement de Mme X..., et ne partit qu'à deux heures du soir

avec son état-major pour les avant-postes, situés à cinq grandes lieues

de là, au pied d'Alcoba.

Cette montagne, d'environ trois lieues de long, aboutit sur la droite au

Mondego et se lie à gauche à des mamelons très escarpés, inaccessibles à

la marche des colonnes. Il existe au point culminant un couvent de

Minimes nommé Sako. Au centre, le sommet de la montagne forme une espèce

de plateau, sur lequel était placée l'artillerie anglaise, qui pouvait

agir librement sur tout le front de la position, et dont les boulets

arrivaient en deçà du Criz. Un chemin qui règne autour de la crête de

Busaco fournissait une communication facile entre les différentes

parties de l'armée ennemie. Le versant de la montagne qui faisait face

au côté par lequel arrivaient les Français est très escarpé et propre à

la défense. Les ennemis avaient leur gauche sur les pics qui dominent

Barria, le centre et les réserves au couvent de Busaco, la droite sur

les hauteurs, un peu en arrière de San Antonio de Cantaro. Cette

position, défendue par une armée nombreuse, était si formidable que les

Anglais craignaient que le généralissime français n'osât les attaquer.

Lorsque Masséna arriva, le 26 septembre au soir, au pied de la position,

son armée établie en son absence par le maréchal Ney était ainsi placée:

la droite formée par le 6e corps au village de Moira; le centre, en face

du couvent de Busaco; la gauche, composée du corps de Reynier (le 2e), à

San Antonio de Cantaro; le 8e corps, commandé par Junot, en marche,

ainsi que le grand parc d'artillerie, pour venir se placer en réserve

derrière le centre. La cavalerie, aux ordres de Montbrun, se trouvait à

Bienfaita.

Mémoires du général baron de Marbot (2/3) · 第 27 / 35 段