Braga, où se trouvait une nouvelle et nombreuse armée portugaise
commandée par le général Freira. Ce malheureux officier, voyant son
avant-garde battue par les Français, se préparait à effectuer sa
retraite, lorsque ses troupes, presque entièrement composées de paysans
levés en masse, crièrent à la trahison et le massacrèrent! En ce moment,
l'avant-garde française, commandée par le général Franceschi, ayant paru
aux portes de Braga, la population se porta vers les prisons où l'on
avait enfermé les individus _soupçonnés_ de faire des vœux pour les
Français, et tous furent égorgés!
Le maréchal Soult ayant fait attaquer l'armée ennemie, celle-ci, après
une courte et vive résistance, fut mise dans une déroute complète, et
perdit plus de 4,000 hommes, ainsi que toute son artillerie. Les
fuyards, en traversant Braga, tuèrent le corregidor et commençaient à
mettre la ville à feu et à sang lorsque, poursuivis par les troupes
françaises, ils se sauvèrent par la route d'Oporto. Les avantages que le
maréchal Soult venait d'obtenir à Braga furent bien affaiblis par la
perte qu'il fit à la même époque; car le général portugais Sylveira, qui
s'était jeté sur le flanc gauche de l'armée française, pendant qu'elle
marchait sur Braga, avait investi et enlevé la ville de Chavès, où il
nous prit 800 combattants et 1,200 malades. Soult, ignorant ce fâcheux
événement, laissa dans Braga la division Heudelet, et continua sa marche
sur Oporto. Les ennemis disputèrent vaillamment le passage de la
rivière de l'Ave, mais il fut néanmoins forcé. Le général français
Jardon y fut tué. Furieux de leur défaite, les Portugais massacrèrent
leur chef, le général Vallongo. Les divisions françaises des généraux
Mermet, Merle et Franceschi se trouvaient alors réunies sur la rive
gauche de l'Ave, et le chemin d'Oporto leur était ouvert. Elles se
concentrèrent sur le front des retranchements qui couvraient la ville et
le camp, contenant au moins 40,000 hommes, dont la moitié de troupes
réglées, commandées par les généraux Lima et Pereiras; mais l'autorité
réelle était entre les mains de l'évêque, homme violent, qui dirigeait
la multitude à son gré; aussi les historiens anglais et portugais
l'ont-ils rendu responsable du massacre de quinze individus de haut rang
qu'il ne voulut ou ne put sauver de la fureur du peuple, lorsque
celui-ci fut exaspéré par la vue des colonnes françaises.
Oporto, bâti sur la rive droite du Douro, est dominé par d'immenses
rochers garnis alors de deux cents pièces de canon. Un pont de bateaux,
long de deux cent cinquante toises, unissait la ville au faubourg de
Villa-Nova. Avant d'attaquer Oporto, le maréchal Soult écrivit au prélat
pour l'engager à épargner à cette grande ville les horreurs d'un siège.
Le prisonnier portugais qu'on chargea de ce message fut sur le point
d'être pendu! L'évêque entra néanmoins en pourparlers, mais sans faire
cesser le feu des remparts; puis il finit par refuser de se rendre. Il
paraît qu'il craignit d'être victime de la populace, dont il avait
lui-même exalté la fureur par de fausses espérances de succès. Le 28
mars, le maréchal, voulant détourner l'attention des ennemis du centre
des retranchements, par où il comptait pénétrer dans la ville, fit
attaquer leurs ailes. La division Merle enleva sur la gauche plusieurs
clos fortifiés, pendant que les généraux Delaborde et Franceschi
menaçaient vers la droite d'autres ouvrages extérieurs. Sur ces
entrefaites, quelques bataillons ennemis ayant crié qu'ils voulaient se
rendre, le général Foy s'avança imprudemment, suivi de son aide de camp.
Celui-ci fut tué, le général fait prisonnier, mis complètement nu et
traîné à l'instant dans l'intérieur de la ville. Les Portugais
exécraient le général Loison, qui les avait battus. Ce général ayant
depuis longtemps perdu un bras, les ennemis l'avaient surnommé Mañeta
(le manchot). En voyant le général Foy prisonnier, la population
d'Oporto, croyant que c'était Loison, se mit à crier: «Tuez, tuez
Mañeta!» Mais Foy eut la présence d'esprit de lever ses deux mains et de
les montrer à la foule. Celle-ci reconnut son erreur et le laissa
conduire en prison. L'évêque, bien qu'il eût seul amené les choses à cet
état de crise, n'eut pas le courage de braver le danger, et, laissant
aux généraux Lima et Pereiras le soin de défendre la ville comme ils
pourraient, il s'enfuit avec une bonne escorte du côté opposé à celui de
l'attaque, traversa la rivière et ne s'arrêta qu'au couvent de la Serra,
bâti au sommet de la montagne escarpée qui, sur la rive gauche, domine
le faubourg de Villa-Nova; de là le prélat pouvait, en toute sûreté,
être spectateur des horreurs du combat du lendemain.
La nuit fut affreuse pour les habitants d'Oporto. Un orage violent ayant
éclaté, les soldats et les paysans portugais prirent le sifflement du
vent pour le bruit des balles ennemies; alors, malgré les officiers, la
fusillade et la canonnade partirent sur toute la ligne, et le bruit de
deux cents pièces d'artillerie se confondit avec celui de la foudre et
des cloches qu'on ne cessait de sonner!... Pendant cet affreux
tintamarre, les Français, abrités dans les bas-fonds contre les balles
et les boulets, attendaient avec calme que le lever du soleil leur
permît d'attaquer le corps de la place.
Le 29 mars, jour néfaste pour la ville d'Oporto, le temps étant redevenu
serein, nos troupes se portèrent avec ardeur au combat, que, selon ses
projets de la veille, le maréchal engagea d'abord sur les ailes, pour
tromper les ennemis. Ce stratagème réussit complètement; car les
généraux portugais affaiblirent démesurément leur centre pour renforcer
leurs flancs. Le maréchal Soult, faisant alors battre la charge, lance
les colonnes françaises sur ce point. L'attaque fut impétueuse; nos
soldats enlèvent bravement les retranchements, pénètrent au delà,
s'emparent de deux forts principaux, où ils entrent par les embrasures,
tuant ou dispersant tout ce qui veut résister.
Après ce glorieux succès, plusieurs bataillons vont prendre en queue les
ailes portugaises, pendant que Soult ordonne à une autre colonne de
marcher droit sur la ville, en se dirigeant vers le pont. Ainsi chassée
de ses retranchements, et coupée en plusieurs parties, l'armée
portugaise perdit tout espoir; sa déroute à travers la ville fut
affreuse. Une partie des fuyards gagna le fort de Santo-João, sur la
rive du Douro, et là, frappés de terreur, ils cherchèrent à traverser le
fleuve à la nage ou dans des barques. En vain Lima, leur général, leur
fit remarquer combien cette tentative était périlleuse. Ils le
massacrèrent, et, voyant les Français avancer toujours, ils essayèrent
de nouveau le passage du Douro; mais presque tous se noyèrent!
Cependant, le combat continuait encore dans Oporto; la colonne que le
maréchal avait fait marcher sur la ville, après avoir brisé les
barricades qui défendaient l'entrée des rues, était arrivée aux
approches du pont, où les horreurs de la guerre s'accrurent encore. Plus
de 4,000 personnes de tout âge et de tout sexe encombraient ce pont,
qu'elles s'efforçaient de passer, lorsque les batteries portugaises de
la rive opposée, apercevant les Français qu'elles voulaient empocher de
franchir le fleuve, ouvrirent un feu terrible sur cette masse
tumultueuse, dans laquelle les boulets firent un affreux ravage sans
atteindre nos troupes, et, au même instant, un détachement de cavalerie
portugaise, embarrassé par les fuyards, traversa au galop cette foule
épouvantée, en se frayant un chemin sanglant! Chacun cherchant alors son
salut dans les barques qui formaient le pont, elles furent bientôt
encombrées, et, ne pouvant soutenir le poids de tant d'individus,
plusieurs s'enfoncèrent. Le pont fut ainsi rompu sur quelques points; et
comme la foule se portait toujours en avant, des milliers d'hommes,
arrivés aux coupures du pont, étaient précipités dans le fleuve, qui fut
bientôt couvert de cadavres, sur lesquels venait échouer et périr tout
ce qui tentait encore le passage.
Les premiers Français qui arrivèrent, oubliant le combat, ne virent plus
que des malheureux qu'il fallait secourir, et en arrachèrent un bon
nombre à la mort; plus humains en cela que les artilleurs portugais qui,
dans l'espoir d'atteindre quelques Français, tiraient sur leurs propres
concitoyens! Nos soldats, à l'aide de planches, franchirent les coupures
du pont, arrivèrent sur la rive droite, emportèrent les batteries
ennemies et s'emparèrent du faubourg de Villa-Nova. Le passage du Douro
se trouva dès lors assuré. Les malheurs de la ville semblaient toucher à
leur fin, lorsqu'on apprit que 200 hommes, formant la garde de l'évêque,
s'étaient enfermés dans son palais, d'où ils faisaient feu par les
fenêtres. Les Français y coururent, et leurs sommations étant restées
inutiles, ils brisèrent les portes et passèrent tous ces séides au fil
de l'épée.
Jusque-là nos troupes n'avaient agi que d'après les lois de la guerre;
la ville et les habitants avaient été respectés; mais en revenant de
l'assaut de l'évêché, où ils s'étaient fortement animés, nos soldats
aperçurent sur la grande place une trentaine de leurs camarades, que les
Portugais avaient pris la veille, et auxquels ils venaient d'arracher
les yeux, la langue, et qu'ils avaient mutilés avec un raffinement de
barbarie digne de cannibales!... La plupart de ces malheureux Français
respiraient encore!... À la vue de ces atrocités, les soldats exaspérés
ne respirèrent plus que vengeance et se portèrent à de terribles
représailles, que le maréchal Soult, les généraux, les officiers, et
même un grand nombre de soldats plus calmes, eurent toute sorte de peine
à faire cesser. On porte à dix mille le nombre de Portugais qui périrent
dans cette journée, tant à l'avant des retranchements qu'au pont et dans
la ville. La perte des Français n'excéda pas cinq cents hommes. Le
général Foy fut délivré, à la grande satisfaction de l'armée. Quant à
l'évêque d'Oporto, après avoir vu du haut du couvent de la Serra la
ruine de ses projets ambitieux sur les provinces du Nord, qu'il voulait,
dit-on, séparer du royaume à son profit, il s'enfuit vers Lisbonne. Là,
il se réconcilia avec la régence gouvernementale, qui non seulement
l'admit dans son sein, mais le nomma bientôt _patriarche_ de Portugal.
La chute d'Oporto permit au maréchal Soult d'établir une base solide
d'opérations. Le fruit immédiat de la victoire fut la prise d'immenses
magasins remplis de munitions de guerre et de vivres. Trente vaisseaux
anglais, retenus par les vents contraires, tombèrent aussi entre nos
mains. Adoptant une conduite toute conciliatrice, ainsi qu'il l'avait
fait à Braga, Soult s'efforça de remédier aux maux de la guerre, et
rappela les habitants qui avaient fui de la ville. L'habileté de cette
administration produisit un excellent résultat et donna lieu à un fait
fort inattendu, que les historiens ont mal expliqué et dont les journaux
de l'époque n'osèrent faire mention.
Les Portugais ne pouvaient pardonner au prince régent, chef de la maison
de Bragance, de les avoir abandonnés pour transporter le siège du
gouvernement en Amérique. Ils prévoyaient que le résultat de la guerre
actuelle serait de faire du Portugal une dépendance du Brésil ou de
l'Espagne, ou bien une colonie anglaise, toutes choses qui leur
répugnaient également, et, pour conserver leur nationalité, ils
songèrent à se donner un roi.
La comparaison qu'ils firent entre le gouvernement de Soult et
l'horrible anarchie qui l'avait précédé, étant tout à l'avantage du
maréchal, le parti de l'ordre se réveilla, ses chefs se rendirent auprès
du maréchal Soult et lui proposèrent de se mettre à leur tête, pour
former un gouvernement indépendant. Se croyant justifié par les
circonstances, Soult ne découragea pas ce parti, nomma aux emplois
civils, leva une légion portugaise de cinq mille hommes, et se conduisit
avec tant d'habileté, qu'en moins de quinze jours les villes d'Oporto,
de Braga, ainsi que toutes celles des provinces conquises par lui,
envoyèrent des adresses signées par plus de trente mille individus de la
noblesse, du clergé et du tiers état, exprimant leur adhésion à ce
nouvel ordre de choses. Le duc de Rovigo, ancien ministre de l'Empereur,
assure, dans les mémoires qu'il publia sous la Restauration, que Soult
refusa ces propositions; cependant, un très grand nombre d'officiers
français qui se trouvaient alors à Oporto, notamment les généraux
Delaborde, Mermet, Thomières, Merle, Loison et Foy, m'ont _affirmé_
avoir assisté à des réceptions dans lesquelles les Portugais donnaient
au maréchal Soult le titre de Roi et de Majesté, que celui-ci acceptait
avec beaucoup de dignité. Enfin, un jour que je questionnais à ce sujet
le lieutenant général Pierre Soult, frère du maréchal, qui avait été mon
colonel, et avec lequel j'étais fort lié, il me répondit avec franchise:
«Comme, en envoyant mon frère en Portugal, l'Empereur l'avait autorisé à
employer _tous les moyens_ pour arracher ce pays à l'alliance de
l'Angleterre et l'attacher à celle de la France, le maréchal, voyant la
nation lui offrir la couronne, pensa que ce moyen n'avait pas été
excepté par Napoléon, étant non seulement le meilleur, mais le _seul_
qui pût unir les intérêts du Portugal à ceux de l'Empire; il devait donc
l'employer, sauf ratification de l'Empereur.» Ce qui prouverait que
Pierre Soult avait raison, c'est que Napoléon, au lieu d'exprimer le
moindre mécontentement de ce que le maréchal eût accepté d'être roi de
Portugal, lui donna des pouvoirs beaucoup plus étendus que ceux qu'il
avait en entrant dans ce pays.
L'Empereur ne fit en cela que céder aux exigences de la situation qui
lui rendaient le maréchal Soult indispensable, et est-il vrai que
Napoléon lui écrivit: «Je ne me souviens que de votre belle conduite à
Austerlitz»?... C'est un point qui n'a jamais été éclairci; car le
maréchal Bertrand m'a dit que, dans les longs entretiens qu'il avait eus
à Sainte-Hélène avec Napoléon, il voulut plusieurs fois amener la
conversation sur la royauté éphémère du maréchal Soult, mais que
l'Empereur garda toujours le silence à ce sujet. Bertrand en concluait
que l'Empereur n'avait _ni encouragé ni blâmé_ ce que Soult avait fait
pour obtenir la couronne de Portugal, et que le succès de cette
entreprise en eût fait absoudre l'audace.
L'Empereur avait d'abord eu la pensée de réunir toute la Péninsule en
un seul État, dont son frère Joseph aurait été le roi; mais, ayant
reconnu que la haine réciproque des Espagnols et des Portugais rendait
ce projet impraticable, et désirant cependant arracher à tout prix le
Portugal à la domination des Anglais, il aurait consenti à donner la
couronne de ce pays à l'un de ses lieutenants, dont les intérêts eussent
été ceux de la France. Puisque le maréchal Soult avait obtenu le
suffrage d'une grande partie de la nation, Bertrand pensait que Napoléon
se serait déterminé à ratifier ce choix. L'Empereur aurait ainsi assuré
l'affermissement du roi Joseph sur son trône et l'expulsion des Anglais
de l'Espagne et du Portugal, dont la guerre commençait à le fatiguer, en
l'empêchant de porter ses vues sur le nord de l'Europe.
Quoi qu'il en soit, dès que l'offre faite au maréchal Soult par les
Portugais fut connue de son armée, elle produisit une grande agitation
en sens divers, car la troupe et les officiers subalternes, dont le
maréchal était fort aimé, ne blâmaient ce projet que parce qu'ils le
croyaient contraire aux intentions de l'Empereur. Cependant, le bruit
s'étant répandu que le maréchal n'agissait qu'avec son agrément,
l'immense majorité de l'armée, séduite par la gloire que devait lui
procurer la conquête du Portugal, se rangea dès lors du côté de Soult et
se tint prête à le soutenir dans des projets qu'on lui représentait
comme utiles à la France ainsi qu'à l'Empereur. Toutefois, un grand
nombre d'officiers supérieurs et quelques généraux craignaient que
l'avènement de Soult au trône de Portugal n'engageât l'Empereur à l'y
soutenir, en laissant indéfiniment le 2e corps dans ce pays, pour y
coloniser à l'exemple des Romains; ils s'écrièrent qu'on allait les
engager dans une guerre sans fin, et, cherchant à faire trêve avec les
Anglais, qui occupaient Lisbonne, ils résolurent d'élire un chef, de
faire appel aux troupes françaises revenues en Espagne, et de retourner
tous ensemble en France pour forcer l'Empereur à conclure la paix.
Ce projet, inspiré par le gouvernement anglais, et du reste plus facile
à former qu'à exécuter, aurait-il eu l'assentiment de toutes les armées
et de la masse de la nation française? C'est ce dont il est permis de
douter. Il reçut cependant un commencement d'exécution. Le lieutenant
général anglais Beresford, servant dans l'armée portugaise en qualité de
maréchal, était l'âme du complot, et, par l'entremise d'un marchand
d'Oporto nommé Viana, il entretint une correspondance avec les
mécontents français, qui eurent l'indignité de proposer l'arrestation du
maréchal Soult, qu'ils remettraient aux avant-postes. On conçoit dans
quelle perplexité la découverte de cette conspiration dut jeter le
maréchal Soult, d'autant plus qu'il n'en connaissait pas les complices.
Un abîme était ouvert devant lui; néanmoins, sa fermeté ne l'abandonna
pas.
CHAPITRE XXXII
Surprise d'Oporto.--Retraite de Soult par les montagnes.--Mauvais
vouloir du maréchal Victor.--Mort de Franceschi.
Pendant que Soult était absorbé par les soins qu'il ne cessait de donner
à l'administration du pays conquis, les nombreuses troupes
anglo-portugaises que sir Arthur Wellesley et lord Beresford amenaient
de Lisbonne et de Coïmbre s'approchaient chaque jour du Douro, et en
atteignirent bientôt les rives. Le général portugais Sylveira, après
avoir repris Chavès sur les Français, descendit la Tamega jusqu'à
Amaranthe et s'empara de cette ville ainsi que de son pont, ce qui
plaçait le corps portugais sur les derrières de Soult. Celui-ci
s'empressa de diriger sur ce point les généraux Heudelet et Loison, qui
chassèrent Sylveira d'Amaranthe; mais sir Arthur Wellesley, ayant le
projet de tourner l'aile gauche des Français, fit passer le Douro en
avant de Lamego à un nombreux corps anglo-portugais, qui se dirigea vers
Amaranthe. Le général Loison, malgré les ordres qu'il avait reçus de
défendre cette ville à outrance, abandonna le seul passage qui restât à
l'armée française pour sortir de la situation périlleuse où elle se
trouvait. Le maréchal Soult, voyant qu'une partie des forces ennemies
cherchaient à gagner ses derrières, pendant que le surplus, marchant sur
Oporto, menaçait de l'attaquer de front, résolut d'abandonner cette
ville et de faire retraite sur les frontières d'Espagne. Son mouvement,
fixé pour le 12, ayant été retardé de vingt-quatre heures, par la
nécessité de réunir l'artillerie et de mettre les convois en route, ce
retard lui devint fatal. Les conspirateurs étaient fort occupés; les
ordres du maréchal étaient négligés ou mal compris, et on lui
transmettait de faux rapports sur leur exécution. Les choses allaient
donc au plus mal lorsque, le 12 au matin, les colonnes anglaises
arrivèrent à Villa-Nova.
Soult avait dès la veille retiré ses troupes dans ce faubourg, détruit
le pont qui l'unissait à la ville et fait enlever toutes les
embarcations de la rive gauche. Le maréchal, ainsi rassuré sur les
tentatives de passage du Douro devant Oporto, mais craignant que la
flotte anglaise ne débarquât des troupes sur la droite de l'embouchure
du fleuve, en faisait exactement observer les rives _au-dessous_ de la
ville. Du haut du mont Serra, sir Arthur Wellesley planant comme un
aigle sur Oporto, sur le Douro et le pays environnant, reconnut de ce
point élevé qu'_au-dessus_ de la ville les postes français étaient en
très petit nombre, éloignés les uns des autres, et négligeaient le
service des patrouilles, tant ils se croyaient protégés par l'immensité
du fleuve.
Il peut arriver, à la guerre, qu'un bataillon, un régiment et même une
brigade soient surpris; mais l'histoire offre bien peu d'exemples d'une
armée attaquée à l'improviste, en plein jour, sans avoir été prévenue
par ses avant-postes. C'est néanmoins ce qui advint aux Français dans
Oporto, et voici comment.
Le Douro fait au-dessus de cette ville un crochet qui baigne le pied du
mont Serra. On conçoit que les Français eussent négligé cette partie du
fleuve lorsqu'elle était couverte par les troupes qu'ils avaient à
Villa-Nova et sur le Serra; mais, au moment où ils abandonnèrent ces
positions pour se concentrer sur la rive droite, ils auraient dû placer
des postes en avant de la ville; cependant soit négligence, soit
trahison, non seulement on avait omis cette précaution, mais on avait
laissé sans garde, en dehors de la place, un grand nombre de barques,
auprès d'un édifice non terminé appelé le _nouveau séminaire_, dont
l'enclos, s'abaissant de chaque côté jusqu'au rivage, pouvait contenir
quatre bataillons. En voyant un poste aussi important abandonné, sir
Arthur Wellesley conçut le hardi projet d'en faire le point d'appui de
son attaque et, s'il pouvait se procurer une embarcation, d'effectuer le
passage du fleuve sous les yeux d'une armée aguerrie et d'un de ses
plus célèbres généraux!
Un pauvre barbier s'était enfui de la ville la nuit précédente, au moyen
d'une petite nacelle, sans être aperçu par les patrouilles françaises.
Un colonel anglais, suivi de quelques hommes, traverse le fleuve sur cet
esquif et ramène à la rive gauche trois grandes barques sur lesquelles
on place un bataillon anglais, qui vient s'emparer du séminaire et de là
renvoie une grande quantité de bateaux, si bien qu'en moins d'une heure
et demie, 6,000 Anglais se trouvent au milieu de l'armée française, et
maîtres d'un poste dont il était d'autant plus difficile de les chasser
qu'ils étaient protégés par une nombreuse artillerie placée à la rive
opposée, sur le mont Serra.
Les postes français n'avaient rien vu, et l'armée était tranquille dans
Oporto, lorsque tout à coup la ville retentit du bruit confus des
tambours et de l'appel: «_Aux armes! aux armes! voilà les ennemis!_» On
put alors juger mieux que jamais de la solidité et de la valeur des
troupes françaises, qui, loin d'être découragées par cette surprise, se
précipitèrent avec fureur vers le séminaire. Déjà elles avaient arraché
sa principale grille et tué un très grand nombre d'Anglais, lorsque,
foudroyées par les canons de la rive gauche et menacées sur leurs
derrières par un corps anglais qui venait de débarquer dans la ville,
elles reçurent du maréchal l'ordre d'abandonner la place et de se
replier sur Vallonga, bourgade située à deux lieues d'Oporto, dans la
direction d'Amaranthe. Les Anglais n'osèrent pas ce jour-là suivre notre
armée plus loin; ils perdirent beaucoup de monde dans cette affaire.
Lord Paget, un de leurs meilleurs généraux, fut grièvement blessé, et,
de notre côté, le général Foy le fut aussi. Notre perte ne fut pas
considérable.
Nos vieilles bandes étaient si expérimentées, si endurcies à la guerre,
qu'elles se remettaient plus facilement d'une surprise qu'aucune autre;
aussi les historiens anglais conviennent qu'avant qu'elles eussent
atteint Vallonga, l'ordre était rétabli dans les colonnes françaises.
Le maréchal eut certainement de bien grands reproches à se faire pour
s'être laissé surprendre en plein jour dans Oporto et à l'abri d'un
fleuve; mais on doit lui rendre la justice de dire que, dans son
malheur, il fit preuve d'un courage personnel et d'une fermeté d'âme qui
ne se démentirent jamais dans les circonstances les plus difficiles.