Les Français, ne pouvant croire que les Anglais se fussent tellement

approchés de la place afin de la voir prendre sous leurs yeux,

s'attendaient à une bataille; il n'en fut rien, et, le 10 juillet,

l'artillerie des Espagnols étant réduite au silence, une partie de la

ville en flammes, un magasin à poudre ayant sauté, la contrescarpe étant

renversée sur une longueur de trente-six pieds, le fossé rempli de

décombres et la brèche largement ouverte, Masséna résolut de faire

donner le signal de l'assaut. À cet effet, le maréchal Ney forma dans

son corps une colonne de 1,500 hommes de bonne volonté, destinés à

monter les premiers à la brèche. Ces braves, réunis au pied du rempart,

attendaient le signal de l'attaque, lorsqu'un officier ayant exprimé la

crainte que le passage ne fût pas suffisamment praticable, trois de nos

soldats s'élancent, montent au sommet de la brèche, regardent dans la

ville, examinent tout ce qu'il pouvait être utile de savoir, déchargent

leurs armes, et, bien que cet acte de courage eût été exécuté en plein

jour, ces trois braves, par un bonheur égal à leur dévouement,

rejoignent leurs camarades sans avoir été blessés! Aussitôt, les

colonnes qui doivent aller à l'assaut, animées par cet exemple et par la

présence du maréchal Ney, s'avancent au pas de charge et vont se

précipiter dans la ville, lorsque le vieux général Herrasti demande à

capituler.

La défense de la garnison de Rodrigo avait été fort belle; mais les

troupes espagnoles dont elle se composait se plaignaient avec raison de

l'abandon des Anglais, qui s'étaient bornés à envoyer de simples

reconnaissances vers notre camp, sans tenter de sérieuse diversion. Ces

reconnaissances donnaient lieu à des escarmouches dont les résultats

tournaient presque toujours à notre avantage. L'une d'elles fut si

honorable pour notre infanterie, que l'historien anglais Napier n'a pu

s'empêcher de rendre hommage au courage des hommes qui y prirent part.

Voici le fait.

Le 11 juillet, le général anglais sir Crawford, qui parcourait le pays

entre Ciudad-Rodrigo et Villa del Puerco, à la tête de six escadrons,

ayant aperçu au point du jour une compagnie de grenadiers français,

forte de cent vingt hommes environ, allant à la découverte, ordonna de

la faire attaquer avec deux escadrons. Mais les Français eurent le temps

de former un petit carré, et manœuvrèrent avec tant de calme que les

officiers ennemis entendirent le capitaine Gouache et son sergent

exhorter leur monde à bien ajuster. Les cavaliers ennemis chargèrent

avec ardeur, mais reçurent une si terrible décharge qu'ils laissèrent le

terrain jonché de morts et durent s'éloigner. En voyant deux escadrons

anglais repoussés par une poignée de Français, le colonel ennemi Talbot

s'avança en fureur avec quatre escadrons du 14e dragons, et attaqua le

capitaine Gouache. Mais celui-ci, l'attendant de pied ferme, fit faire

une décharge à bout portant qui tua le colonel Talbot et une trentaine

des siens! Après quoi, le brave Gouache se retira en bon ordre vers le

camp français, sans que le général anglais osât l'attaquer de nouveau.

Cette brillante affaire eut un grand retentissement dans les deux

armées. Dès que l'Empereur en fut informé, il éleva le capitaine Gouache

au grade de chef de bataillon, donna de l'avancement aux autres

officiers et huit décorations à la compagnie de grenadiers.

Après avoir mentionné un fait aussi glorieux pour les militaires

français, je crois devoir en rapporter un autre qui n'honore pas moins

les Espagnols.

Le guérillero don Julian Sanchez, s'étant volontairement enfermé dans

Ciudad-Rodrigo avec les 200 cavaliers de sa troupe, y rendit de grands

services, en faisant de fréquentes attaques sur les points opposés de

nos tranchées. Puis, lorsque le manque de fourrages rendit la présence

de 200 chevaux embarrassante pour la garnison, Julian, par une nuit

obscure, sortit silencieusement de la ville avec ses lanciers, et,

traversant le pont de l'Agueda, dont les troupes du maréchal Ney avaient

négligé de barricader les avenues, il tomba sur nos postes, tua

plusieurs hommes, perça notre ligne et alla rejoindre l'armée anglaise.

Le siège de Ciudad-Rodrigo faillit me coûter la vie, non par le feu,

mais par suite de la maladie que j'y contractai dans les circonstances

suivantes.

Les environs de cette ville étant peu fertiles, les habitations y sont

fort rares, et l'on avait éprouvé beaucoup de difficultés pour établir

le quartier du maréchal à proximité du lieu où devaient se faire nos

tranchées; on le plaça dans un bâtiment isolé, situé sur un point élevé

d'où l'on dominait la ville et les faubourgs. Comme le siège pouvait

être fort long, et qu'auprès du logement du maréchal il n'y avait aucun

abri pour ses nombreux officiers, nous louâmes à nos frais des planches

et des madriers, avec lesquels on construisit une salle immense, où nous

étions à l'abri du soleil et de la pluie, et couchés sur un plancher

qui, bien que grossier, nous préservait des exhalaisons et de l'humidité

du sol. Mais le maréchal s'étant trouvé incommodé par une odeur

insupportable, dès la première nuit qu'il passa dans le grand bâtiment

en pierre, on en rechercha la cause, et il fut reconnu que ce bâtiment

était une ancienne bergerie. Masséna, ayant alors jeté son dévolu sur

notre maison improvisée, mais ne voulant cependant pas nous expulser

d'autorité, vint nous voir sous un prétexte quelconque, et s'écria en

entrant: «Ah! mes gaillards! comme vous êtes bien ici! Je vous

demanderai une petite place pour mon lit et mon bureau!» Nous comprîmes

que c'était le partage du lion, et nous empressâmes d'évacuer notre

excellente habitation, pour aller nous établir dans la vieille étable à

moutons. Elle était pavée de petits cailloux, dont les interstices

recelaient des débris de fumier, et dont les aspérités nous gênaient

infiniment, lorsque nous voulions nous coucher, car en Espagne on ne

trouve pas de paille longue. Force nous fut donc de nous étendre sur le

pavé nu et infect, dont nous respirions les miasmes putrides; aussi, au

bout de quelques jours, tombâmes-nous tous plus ou moins malades. Je le

fus plus gravement que mes camarades, car, dans les pays chauds, la

fièvre éprouve plus vivement les personnes qui en ont déjà subi les

atteintes. Celle qui m'avait accablé, à mon arrivée à Valladolid,

reparut avec intensité. Néanmoins, je résolus de prendre part aux

dangers du siège, et je continuai mon service.

Ce service était souvent bien pénible, surtout lorsqu'il fallait,

pendant la nuit, porter des ordres à celle de nos divisions qui cernait

la ville sur la rive gauche de l'Agueda et faisait les travaux

nécessaires pour s'emparer du couvent de San-Francisco, transformé en

bastion par les ennemis. Pour se rendre de notre quartier général à ce

point, en évitant le feu de la place, il fallait faire un très grand

détour, et gagner un pont construit par nos troupes, à moins de

raccourcir, en traversant la rivière à gué. Or, un soir que tous les

préparatifs étaient faits pour enlever San-Francisco, le maréchal Ney

n'attendant plus que l'autorisation de Masséna pour donner le signal,

c'était à moi à marcher; je fus donc forcé de porter cet ordre. La nuit

était sombre, la chaleur étouffante; une fièvre ardente me dévorait, et

j'étais en pleine transpiration, lorsque j'arrivai au gué. Je ne l'avais

jamais traversé qu'une seule fois en plein jour, mais le dragon

d'ordonnance qui m'accompagnait, l'ayant passé plusieurs fois, m'offrit

de me guider.

Il me conduisit fort bien jusqu'au milieu de la rivière, qui n'avait

alors que deux ou trois pieds de profondeur; mais, arrivé là, cet homme

s'égare dans les ténèbres, et nos chevaux, se trouvant tout à coup sur

de très larges pierres fort glissantes, s'abattent, et nous voilà dans

l'eau! Il n'y avait aucun danger de se noyer; aussi nous relevâmes-nous

facilement et gagnâmes-nous la rive gauche; mais nous étions

complètement mouillés. Dans toute autre circonstance, je n'eus fait que

rire de ce bain forcé; mais bien que peu froide, l'eau arrêta la

transpiration dont j'étais couvert, et je fus pris d'un horrible

frisson. Il fallait cependant accomplir ma mission, et me rendre à

San-Francisco, où je passai la nuit en plein air, auprès du maréchal

Ney, qui fit attaquer et prendre le couvent par une colonne ayant à sa

tête un chef de bataillon nommé Lefrançois. J'étais lié avec ce brave

officier qui m'avait montré la veille une lettre par laquelle une jeune

personne qu'il aimait lui annonçait que son père consentait à les unir

dès qu'il serait major (lieutenant-colonel). C'était pour obtenir ce

grade que Lefrançois avait sollicité la faveur de conduire les troupes à

l'assaut. L'attaque fut très vive, la défense opiniâtre; enfin, après

trois heures de combat, nos troupes restèrent en possession du couvent,

mais le malheureux Lefrançois avait été tué!... La perte de cet officier

fut vivement sentie par l'armée et m'affecta beaucoup.

Dans les pays chauds, le lever de l'aurore est presque toujours précédé

par un froid piquant. J'y fus d'autant plus sensible ce jour-là que je

venais de passer la nuit dans des vêtements imprégnés d'eau; aussi

étais-je fortement indisposé, lorsque je rentrai au quartier général;

cependant, avant de prendre des habits secs, il me fallut aller rendre

compte à Masséna du résultat de l'attaque de San-Francisco.

Le maréchal faisait en ce moment à pied sa promenade du matin, en

compagnie du général Fririon, chef d'état-major. Préoccupés par mon

récit, ou poussés par le désir d'observer de plus près, ils se

rapprochèrent insensiblement de la ville, et nous n'en étions plus qu'à

une portée de canon, lorsque le maréchal me permit d'aller me reposer.

Mais à peine étais-je éloigné d'une cinquantaine de pas, qu'une bombe

monstrueuse, lancée du rempart de Ciudad-Rodrigo, tombe auprès de

Masséna et de Fririon!... Au bruit affreux qu'elle fit en éclatant, je

me retournai, et n'apercevant plus le maréchal ni le général, qu'un

nuage de fumée et de poussière cachait à mes regards, je les crus morts

et courus sur le point où je les avais laissés. Je fus étonné de les

trouver vivants et n'ayant pour tout mal que des contusions faites par

des cailloux que la bombe avait lancés autour d'elle, au moment de

l'explosion. Du reste, ils étaient l'un et l'autre couverts de terre;

Masséna surtout, qui avait depuis quelques années perdu un œil à la

chasse, avait l'œil qui lui restait tellement rempli de sable qu'il n'y

voyait plus pour se conduire, et les meurtrissures faites par les

pierres le mettaient hors d'état de marcher. Il devenait cependant

urgent de l'éloigner du feu de la place. Masséna était maigre et de

petite taille; il me fut donc possible, malgré mon indisposition, de le

charger sur mes épaules et de le porter sur un point où les projectiles

ennemis ne pouvaient l'atteindre. Mes camarades, que j'allai prévenir,

vinrent prendre le maréchal, afin que les soldats ignorassent le danger

qu'avait couru le généralissime.

Les fatigues et l'agitation morale que j'avais éprouvées depuis

vingt-quatre heures augmentèrent beaucoup ma fièvre; néanmoins je me

raidissais contre le mal, et je parvins à le surmonter jusqu'à la

reddition de Ciudad-Rodrigo, qui, ainsi que je l'ai déjà dit, eut lieu

le 9 juillet. Mais, à compter de ce jour, la surexcitation qui m'avait

soutenu n'ayant plus d'aliment, puisque l'armée était en repos, je fus

vaincu par la fièvre. Elle prit un caractère si alarmant que l'on fut

obligé de me transporter dans l'unique maison de la ville que les bombes

françaises eussent laissée intacte. C'est la seule fois que j'aie été

sérieusement malade sans avoir été blessé, mais je le fus si gravement

qu'on désespéra de ma vie. Aussi me laissa-t-on à Ciudad-Rodrigo,

lorsque l'armée, après avoir passé la Coa, marcha sur la forteresse

portugaise d'Alméida. Cette place n'étant à vol d'oiseau qu'à quatre

lieues de Ciudad-Rodrigo, j'entendais de mon lit de douleur le bruit

continuel du canon, dont chaque détonation me faisait bondir de rage!...

Plusieurs fois je voulus me lever, et ces essais infructueux, me

prouvant mon impuissante faiblesse, augmentaient encore mon désespoir.

J'étais éloigné de mon frère et de mes camarades, que le devoir retenait

auprès du maréchal au siège d'Alméida; ma triste solitude n'était

interrompue que par les courtes visites du docteur Blancheton, qui,

malgré ses talents, ne pouvait me soigner que très imparfaitement, faute

de médicaments, l'armée ayant emmené ses ambulances, et toutes les

pharmacies de Ciudad-Rodrigo étant épuisées ou détruites. L'air de cette

ville était vicié par la grande quantité de blessés des deux partis

qu'on y avait laissés, et surtout par l'odeur infecte s'exhalant de

plusieurs milliers de cadavres qu'on n'avait pu enterrer, parce qu'ils

étaient à demi enfouis sous les décombres des maisons écrasées par les

bombes. Une chaleur de plus de trente degrés, ajoutant encore à ces

causes d'insalubrité, amena bientôt le typhus. Il fit de grands ravages

dans la garnison, et surtout parmi les habitants qui, ayant échappé aux

horreurs du siège, s'étaient obstinés à rester dans la place, afin de

conserver les débris de leur fortune.

Je me trouvais livré aux soins de mon domestique, et, malgré son zèle,

il ne pouvait me procurer ce dont j'avais besoin; ma maladie s'aggrava,

et le délire s'empara bientôt de moi. Je me souviens qu'il existait dans

ma chambre de grands tableaux représentant les quatre parties du monde.

L'Afrique, placée devant mon lit, avait à ses pieds un lion énorme, dont

les yeux me semblaient fixés sur moi, et je ne le perdais pas de vue!...

Enfin, un jour, je crus le voir remuer, et, voulant prévenir son

attaque, je me levai en chancelant, pris mon sabre, et, frappant d'estoc

et de taille, je mis le lion en pièces. Après cet exploit digne de don

Quichotte, je tombai à demi évanoui sur le carreau, où le docteur

Blancheton me trouva. Il fit enlever tous les tableaux qui garnissaient

l'appartement, et dès lors mon exaltation se calma. Mes moments lucides

n'en étaient pas moins affreux. Je contemplais avec douleur ma pénible

situation et l'abandon dans lequel je me trouvais. La mort des champs de

bataille me paraissait douce auprès de celle qui m'attendait, et je

regrettais de n'y être pas tombé en _soldat!_... Tandis que mourir de la

fièvre, dans un lit, lorsqu'on combattait auprès de moi, me paraissait

une chose horrible et presque honteuse!... J'étais depuis un mois dans

cette terrible position, lorsque, le 26 août, à l'entrée de la nuit, une

épouvantable détonation se fit entendre tout à coup... La terre trembla;

je crus que la maison allait s'écrouler! C'était la forteresse d'Alméida

qui venait de sauter, par suite de l'explosion d'un immense magasin à

poudre, et bien que Rodrigo soit à une demi-journée de cette place, la

commotion s'y était fait vivement sentir!... On peut juger par là des

effets qu'elle avait produits dans Alméida même!... Cette malheureuse

place fut détruite de fond en comble: il n'y resta que six maisons

debout. La garnison eut six cents hommes frappés à mort et un très grand

nombre de blessés. Enfin, une cinquantaine de Français, occupés aux

travaux du siège, furent frappés par des éclats de pierre. Lord

Wellesley, conformément aux instructions de son gouvernement, voulant

ménager le sang de l'armée britannique aux dépens de celui de ses

alliés, après avoir confié la défense de Ciudad-Rodrigo aux troupes

espagnoles qui venaient de succomber, avait abandonné celle d'Alméida

aux Portugais, en ne laissant dans cette place qu'un seul Anglais, le

général Cox, qui en était gouverneur.

Ce brave officier, ne se laissant pas intimider par l'affreux désastre

qui venait de détruire presque tous les moyens de résistance, proposait

à la garnison de se défendre encore derrière les décombres de la cité;

mais les troupes portugaises, effrayées et entraînées par leurs

officiers, principalement par Bernardo Costa, le gouverneur, et José

Bareiros, chef des artilleurs, se révoltèrent, et le général Cox,

abandonné de tous, fut contraint de capituler avec Masséna.

On a dit que le généralissime français avait séduit les chefs portugais,

et que l'explosion fut le résultat de leur trahison: c'est une erreur.

Personne n'avait mis le feu; il n'eut pour cause que la négligence des

artificiers de la garnison qui, au lieu d'extraire des caves les

tonneaux de poudre les uns après les autres, en refermant les portes

après chaque sortie, avaient eu l'imprudence d'en rouler une vingtaine à

la fois dans la cour du château. Il paraît qu'une bombe française,

tombant sur un des barils, y mit le feu, qui se communiqua de proche en

proche à tous les autres, formant une traînée jusqu'au centre du grand

magasin, et fit sauter cet établissement, dont l'explosion renversa la

ville et endommagea ses remparts. Quoi qu'il en soit, les Anglais mirent

en jugement les deux chefs portugais. Bernardo Costa fut pris, condamné

et fusillé!... Bareiros parvint à s'évader. Ces deux officiers n'étaient

certainement pas coupables du crime de trahison: on ne pouvait leur

reprocher de n'avoir pas continué une défense désespérée, dont tout le

résultat eût été de conserver quelques jours les décombres d'Alméida,

tandis que l'armée anglaise restait tranquillement campée à deux lieues

de la place, sans faire aucun mouvement pour les secourir.

Après s'être ainsi emparé d'Alméida, le maréchal Masséna, ne pouvant

s'établir dans les ruines de cette ville, transporta son quartier

général au fort de la _Conception_, situé sur l'extrême frontière

d'Espagne. Les Français avaient détruit une partie des fortifications,

mais les bâtiments intérieurs étaient conservés et passablement

logeables. Ce fut là que Masséna prépara l'expédition qu'il devait

entreprendre pour conduire son armée à Lisbonne.

Mon frère et plusieurs de mes camarades profitèrent de cette suspension

des hostilités pour venir me voir à Ciudad-Rodrigo. Leur présence accrut

le calme que la prise d'Alméida avait apporté dans mes esprits. La

fièvre disparut, et peu de jours après j'entrai en pleine convalescence.

J'avais hâte de changer d'air et de rejoindre le quartier général à la

Conception. On craignait toutefois que je ne pusse faire à cheval le

trajet, qui n'était que de quelques heures. Je partis cependant, et,

avec l'aide de mon frère et de quelques amis, j'arrivai au fort.

J'étais heureux de me retrouver au milieu de mes camarades; ils avaient

craint de ne plus me revoir et me reçurent très affectueusement. Le

maréchal, dont j'étais séparé depuis le jour où je l'avais porté dans

mes bras, pour l'éloigner des canons de Rodrigo, ne me dit pas un mot de

ma maladie.

En quittant mon logement, je l'avais cédé au colonel du 13e de

chasseurs, M. de Montesquiou, frère aîné du général de ce nom, jeune

homme qui avait fait avec distinction plusieurs campagnes. C'est lui que

l'Empereur envoya en parlementaire au roi de Prusse la veille de la

bataille d'Iéna. Les fatigues incessantes et le climat de la Péninsule

avaient altéré sa santé; il s'arrêta à Ciudad-Rodrigo et y mourut: ce

fut une grande perte pour l'armée!

Après quinze jours passés au fort de la Conception, en bon air et dans

le repos, je retrouvai la santé, la plénitude de mes forces, et me

préparai à faire la campagne de Portugal. Avant de raconter les

événements remarquables de cette célèbre et malheureuse campagne, il est

indispensable de vous faire connaître succinctement ce qui s'était passé

dans la Péninsule depuis que l'Empereur l'avait quittée, en 1809.

CHAPITRE XXXI

Campagne de Soult en Portugal.--Prise de Chavès et de Braga.--Siège et

prise d'Oporto.--Le trône de Portugal est offert à Soult.

Pendant que le maréchal Ney contenait les royaumes des Asturies et de

Léon, le maréchal Soult, qui venait d'ajouter à la conquête de la

Corogne celle du port militaire du Ferrol, avait réuni ses troupes en

Galice, à Santiago, et se préparait à envahir le Portugal.

Par suite d'une illusion qui lui devint funeste, Napoléon ne comprit

jamais l'énorme différence que l'insurrection des Espagnols et des

Portugais apportait entre les états de situation des troupes françaises

qui se trouvaient dans la Péninsule et le nombre réel de combattants

qu'elles pouvaient opposer à l'ennemi. Ainsi, la force du deuxième corps

(celui de Soult) était portée sur le papier à 47,000 hommes; mais en

défalquant les garnisons laissées à Santander, à la Corogne et au

Ferrol, les 8,000 hommes employés pour le service des communications, et

12,000 malades, le nombre des présents sous les armes n'excédait pas

20,000, qui, ayant combattu tout l'hiver dans un pays montagneux et

couvert de neige, étaient excédés de fatigue, manquaient de chaussures,

souvent de vivres, et n'avaient que des chevaux harassés pour traîner

l'artillerie dans des chemins affreux!... Ce fut avec d'aussi faibles

moyens que l'Empereur prescrivit au maréchal Soult d'entrer en Portugal.

Il comptait, il est vrai, sur la valeur des troupes du deuxième corps,

presque entièrement composé de vieux soldats d'Austerlitz et de

Friedland, et avait le projet de faire attaquer le Portugal d'un autre

côté, par le corps du maréchal Victor, qui devait à cet effet s'avancer

de l'Andalousie vers Lisbonne, et s'y réunir à Soult; mais la fortune ne

sanctionna pas ce calcul.

Ce fut le 1er février 1809 que le maréchal Soult, après avoir prévenu le

maréchal Ney qu'il abandonnait la Galice à sa surveillance, se mit en

marche vers le Minho, fleuve considérable qui, de Melgaco à son

embouchure, sépare l'Espagne du Portugal. Le maréchal Soult essaya de le

passer aux environs de la ville fortifiée de Tuy; mais la force du

courant et le feu des milices portugaises postées sur la rive opposée

ayant fait avorter cette expédition, le maréchal, avec une activité et

une vigueur admirables, prit une nouvelle ligne d'opérations, et voyant

qu'il ne pouvait traverser le fleuve sur ce point, il le remonta, le

franchit à Ribada-Via, occupa Orense, puis, redescendant le Minho,

attaqua Tuy, s'en empara et en fit sa place d'armes, où il laissa une

partie de son artillerie, ses gros bagages, les malades et les blessés,

à la garde d'une forte garnison, ce qui réduisit l'armée expéditionnaire

à 20,000 combattants, avec lesquels Soult s'avança hardiment sur Oporto.

L'anarchie régnait dans cette grande ville, la seconde du royaume;

l'évêque, s'étant emparé du commandement, avait réuni un très grand

nombre d'habitants des campagnes voisines qu'il faisait travailler à

d'immenses fortifications tracées par lui-même. Le peuple vivait dans la

licence, les troupes dans l'insubordination, les généraux ne pouvaient

s'entendre, tous voulaient être indépendants; enfin, le désordre était à

son comble!... La régence et l'évêque étaient ennemis jurés; chacun

avait ses adhérents qui assassinaient les hommes marquants du parti

opposé. Telles étaient les dispositions que l'on avait prises pour

résister à l'armée. Mais celle-ci, bien que fatiguée par des marches

continuelles et par la multitude des insurgés qui l'environnaient,

attaqua à Verin le corps espagnol commandé par La Romana, ainsi que les

Portugais aux ordres de Sylveira. Le premier fut complètement défait, le

second se retira derrière Chavès, place forte portugaise dont Soult

s'empara.

L'un des plus grands inconvénients attachés aux expéditions faites par

les Français dans la Péninsule, était la garde des prisonniers. Ceux que

Soult avait faits à Chavès étaient nombreux; il ne savait où les déposer

et accepta la proposition qu'ils firent de passer au service de la

France, bien que la plupart d'entre eux, ayant agi de même lors de

l'expédition de Junot, eussent fini par déserter.

Mémoires du général baron de Marbot (2/3) · 第 25 / 35 段