J'avais pris naturellement le commandement des deux petits détachements

réunis. Je prescrivis donc à l'officier de la garde de ne faire tirer

que sur mon ordre. La plupart des cavaliers ennemis avaient mis pied à

terre, pour être plus à même de s'emparer des sacs d'argent, et ils

combattaient fort mal avec leurs fusils; beaucoup même n'avaient que des

pistolets. J'avais placé mes fantassins derrière le fourgon: je les fis

sortir de cette position, dès que les Espagnols ne furent plus qu'à une

vingtaine de pas, et je commandai le feu... Il fut si juste et si

terrible que le chef des ennemis et une douzaine des siens tombèrent!...

Le reste de la bande, épouvanté, s'enfuit à toutes jambes vers les

chevaux gardés à deux cents pas de là par quelques-uns des leurs; mais

pendant qu'ils cherchaient à se mettre en selle, je les fis charger par

les fantassins et les six gendarmes, auxquels se joignit mon domestique

Woirland. Ce petit nombre de braves, surprenant les bandits espagnols

en désordre, en tua une trentaine et prit une cinquantaine de chevaux,

qu'ils vendirent le soir même à Dueñas, où je conduisis ma petite

troupe, après avoir fait panser mes blessés; leur nombre ne s'élevait

qu'à deux, encore n'avaient-ils été que légèrement atteints.

L'officier et les soldats de la jeune garde avaient, comme toujours,

fait preuve de beaucoup de courage dans ce combat, qui, vu la

disproportion du nombre, aurait pu nous devenir funeste, si je n'eusse

eu que des conscrits, d'autant plus que j'étais si faible, qu'il ne

m'avait pas été possible de prendre part à la charge. L'émotion que je

venais d'éprouver avait augmenté ma fièvre; je fus obligé de passer la

nuit à Dueñas. Le lendemain, le commandant de cette ville, averti de ce

qui s'était passé, fit accompagner le trésor par une compagnie entière

jusqu'à Valladolid, où je me rendis avec cette escorte; je marchais au

pas, car, pouvant à peine me soutenir à cheval, il m'eût été impossible

de supporter le mouvement du galop.

Je suis entré dans quelques détails sur ce voyage, afin de vous mettre

de nouveau à même d'apprécier les dangers auxquels étaient exposés les

officiers obligés, par leur service, de courir la poste dans les

provinces d'Espagne insurgées contre nous.

Ayant atteint le but de ma mission, j'espérais goûter quelque repos à

Valladolid, mais des tribulations d'un nouveau genre m'y attendaient[3].

Junot, duc d'Abrantès, général en chef d'un des corps qui devaient faire

partie de l'armée de Masséna, s'était établi depuis quelques mois à

Valladolid, où il occupait l'immense palais construit par Charles-Quint.

Ce bâtiment, malgré son antiquité, se trouvait dans un état de parfaite

conservation, et le mobilier en était fort convenable. Je n'avais pas

mis en doute qu'en apprenant l'arrivée prochaine du maréchal, qui

devenait _généralissime_, le duc d'Abrantès ne s'empressât de lui céder

l'ancien palais des rois d'Espagne et d'aller se loger dans un des beaux

hôtels qui existaient en ville; mais, à mon grand étonnement, Junot, qui

avait fait venir la duchesse, sa femme, à Valladolid, où elle tenait une

petite cour fort élégante, Junot m'annonça qu'il ne comptait céder à

Masséna que la moitié de son palais. Il était, disait-il, certain que le

maréchal serait trop galant pour déplacer Mme la duchesse, d'autant plus

que le palais était assez vaste pour loger facilement les deux

états-majors.

Pour comprendre l'embarras dans lequel cette réponse me jeta, il faut

savoir que Masséna avait l'habitude de mener toujours avec lui, même à

la guerre, une dame X----, à laquelle il était si attaché qu'il n'avait

accepté le commandement de l'armée de Portugal qu'à condition que

l'Empereur lui permettrait de s'en faire accompagner. Masséna, d'un

caractère sombre et misanthropique, vivant seul par goût, retiré dans sa

chambre et séparé de son état-major, avait besoin, dans la solitude, de

distraire parfois ses sombres pensées par la conversation d'une personne

vive et spirituelle. Sous ce double rapport, Mme X... lui convenait

parfaitement, car c'était une femme de beaucoup de moyens, bonne et

aimable, et qui comprenait du reste tous les désagréments de sa

situation. Il était impossible que cette dame logeât sous le même toit

que la duchesse d'Abrantès, qui, sortie de la famille des Comnène, était

une femme d'une grande fierté. D'un autre côté, il n'eût pas été

convenable que le maréchal fût logé dans l'hôtel d'un simple

particulier, tandis que le palais serait occupé par un de ses

subordonnés! Je me vis donc forcé d'avouer à Junot l'état des choses.

Mais le général ne fit que rire de mes observations, disant que Masséna

et lui avaient souvent logé dans la même cassine en Italie, et que les

dames s'arrangeraient entre elles.

En désespoir de cause, je parlai à la duchesse elle-même; c'était une

femme d'esprit; elle prit alors la résolution d'aller s'établir en

ville, mais Junot s'y opposa avec obstination. Ce parti pris me

contraria fort; mais que pouvais-je contre un général en chef?... Les

choses se trouvaient encore dans cet état lorsque, au bout de quelques

jours passés dans mon lit, accablé de fièvre, je reçus une estafette,

par laquelle le maréchal me faisait prévenir qu'il arriverait dans peu

d'heures. J'avais, à tout hasard, fait louer en ville un hôtel pour le

recevoir, et, malgré mon extrême faiblesse, j'allais monter à cheval

pour me rendre au-devant de lui et le prévenir de ce qui s'était passé;

mais les mules qui traînaient sa voiture avaient marché si rapidement

que je trouvai au bas de l'escalier M. le maréchal donnant la main à Mme

X... Je commençais à lui expliquer les difficultés que j'avais éprouvées

pour prendre possession de la totalité du palais, quand Junot,

entraînant la duchesse, accourt, se précipite dans les bras de Masséna;

puis, devant un nombreux état-major, il baise la main de Mme X... et lui

présente ensuite sa femme. Jugez de l'étonnement de ces deux dames!

Elles restèrent comme pétrifiées et ne se dirent pas un seul mot! Le

maréchal eut le bon esprit de se contraindre; mais il fut vivement

affecté de voir Mme la duchesse d'Abrantès prétexter d'une indisposition

pour s'éloigner de la salle à manger, au moment où Junot y entraînait

Mme X...

Au premier aspect, ces détails paraissent oiseux; mais je ne les raconte

que parce que cette scène eut de bien graves résultats; le maréchal ne

pardonna jamais à Junot d'avoir refusé de lui céder la totalité du

palais, et de l'avoir mis par là dans une fausse situation vis-à-vis

d'un grand nombre d'officiers généraux. Junot fit, de son côté, cause

commune avec le maréchal Ney et le général Reynier, chefs des deux

autres corps qui formaient, avec le sien, la grande armée de Portugal.

Cela donna lieu à des divisions très fâcheuses, qui contribuèrent

infiniment au mauvais résultat des campagnes de 1810 et 1811, résultat

dont l'influence malheureuse fut d'un poids immense dans les destinées

de l'Empire français!... Tant il est vrai que des causes en apparence

futiles ou même ridicules amènent quelquefois de grandes calamités! Le

général Kellermann, commandant à Valladolid, rendit compte à Masséna des

démarches que j'avais faites pour lui éviter une partie des

désagréments, dont il me garda cependant rancune.

CHAPITRE XXIX

État-major de Masséna.--L'influence de Pelet succède à celle de

Sainte-Croix, nommé général.--Casabianca.

Les aides de camp et officiers d'ordonnance du maréchal arrivaient

successivement à Valladolid. Leur nombre était considérable, parce que,

la paix paraissant rétablie pour longtemps en Allemagne, les officiers

désireux d'avancement avaient sollicité la faveur de venir faire la

guerre en Portugal, et que les mieux appuyés à la Cour ou au ministère

avaient été placés à l'état-major du généralissime Masséna, qui, ayant

un commandement immense dans un pays éloigné de France, avait besoin

d'être entouré de beaucoup d'officiers. Son état-major particulier se

composait donc de quatorze aides de camp et de quatre officiers

d'ordonnance.

L'élévation de Sainte-Croix au grade de général avait été un malheur

pour le maréchal Masséna, car il perdait en lui un sage et excellent

conseiller, au moment où, déjà vieilli et livré à lui-même, il allait

avoir à combattre un ennemi tel que le duc de Wellington, et se faire

obéir par des lieutenants dont un, étant maréchal comme lui, et les deux

autres, ayant le titre de général en chef, étaient habitués dès

longtemps à ne recevoir d'ordres que de l'Empereur. Quoique Sainte-Croix

fît partie de l'armée de Portugal, dans laquelle il commandait une

brigade de dragons, ses nouveaux devoirs ne lui permettaient plus d'être

constamment auprès de Masséna. Le caractère du maréchal, jadis si ferme,

était devenu d'une grande irrésolution, et on s'aperçut bientôt de

l'absence de l'homme capable qui, pendant la campagne de Wagram, avait

été l'âme de son état-major. Le maréchal n'ayant plus de colonel comme

premier aide de camp, les fonctions en furent remplies par le plus

ancien chef d'escadron de notre état-major: c'était Pelet, bon camarade,

homme courageux, mathématicien instruit, mais n'ayant jamais commandé

aucune troupe, car, à sa sortie de l'École polytechnique, il avait été

placé, selon ses goûts, dans le corps des ingénieurs géographes.

Ce corps, tout en suivant les armées, ne combattait jamais et faisait, à

vrai dire, double emploi avec le génie. Il est dans la nature humaine

d'admirer ce qu'on sait le moins faire; aussi Masséna, qui n'avait reçu

qu'une instruction très imparfaite, tenait-il en grande considération

les ingénieurs géographes, capables de lui présenter de beaux plans, et

en avait-il pris plusieurs à son état-major.

Pelet se trouva dans cette situation à l'armée de Naples, en 1806, et

suivit Masséna en Pologne en 1807. Devenu capitaine, il fit auprès du

maréchal la campagne de 1809, en Autriche, se comporta vaillamment et

fut blessé sur le pont d'Ebersberg, ce qui lui valut le grade de chef

d'escadron. Il assista aux batailles d'Essling, de Wagram, et s'exposa

souvent pour lever le plan de l'île de Lobau et du cours du Danube.

On ne peut nier que ce ne fussent là de bons services, mais ils

n'avaient pu donner à Pelet la _pratique_ de l'art de la guerre, surtout

quand il s'agissait de commander une armée de 70,000 hommes, destinée à

combattre le célèbre Wellington, dans un pays des plus difficiles.

Cependant, Pelet devenait de fait l'inspirateur de Masséna; il était le

seul consulté, alors que ni le maréchal Ney ni les généraux Reynier,

Junot, les divisionnaires et même le chef d'état-major général Fririon,

ne le furent presque jamais! Masséna avait été séduit par les talents

extraordinaires dont Sainte-Croix avait donné tant de preuves dans la

campagne de Wagram; mais ce génie hors ligne avait deviné la grande

guerre, sans avoir auparavant exercé un commandement important: les

miracles de ce genre sont fort rares. Masséna, en s'abandonnant par

habitude aux inspirations de son premier aide de camp, indisposa ses

lieutenants et engendra la désobéissance qui nous conduisit à des

revers. Ces revers auraient été bien plus grands encore, si l'ancienne

gloire et le nom de Masséna n'étaient restés comme un épouvantail pour

le chef de l'armée anglaise, car Wellington n'agissait qu'avec la plus

grande circonspection, tant il craignait de commettre quelque faute en

présence du fameux vainqueur de Zurich!... Le prestige attaché à son nom

avait influencé l'Empereur lui-même. Napoléon ne se rendait pas assez

compte qu'il avait été le premier auteur des succès remportés à Wagram;

il se persuadait trop que Masséna avait conservé toute sa vigueur

d'esprit et de corps, en lui donnant la difficile mission d'aller à cinq

cents lieues de France conquérir le Portugal.

Sans doute, le jugement que je porte ici vous paraîtra sévère, mais il

sera bientôt confirmé par le récit des événements des deux campagnes de

Portugal.

Pelet, qui ne pouvait alors être à même de répondre à ce qu'en attendait

Masséna, gagna cependant beaucoup dans la pratique de la guerre, surtout

pendant la campagne de Russie, où il commandait comme colonel un

régiment d'infanterie, à la tête duquel il fut blessé. Il servait alors

sous les ordres du maréchal Ney, et bien que celui-ci lui eût voué une

grande antipathie depuis les affaires de Portugal, Pelet sut conquérir

son estime, et lorsque Ney, séparé par les Russes du reste de l'armée

française, se trouva pendant la retraite de Moscou dans une position des

plus dangereuses, ce fut Pelet qui proposa de passer sur le Borysthène à

demi gelé, entreprise périlleuse, et qui, exécutée avec résolution,

assura le salut du corps du maréchal Ney. Ce bon conseil fit la fortune

militaire de Pelet, qui, nommé par l'Empereur général-major des

grenadiers de sa vieille garde, fit vaillamment à leur tête les

campagnes de 1813 en Saxe et de 1814 en France, ainsi que celle de

Waterloo. Pelet devint ensuite directeur du dépôt de la guerre; mais, en

s'attachant exagérément à l'instruction scientifique des officiers

d'état-major placés sous ses ordres, il en fit trop souvent des leveurs

de plans, étrangers aux manœuvres des troupes. Le général Pelet a écrit

plusieurs ouvrages estimés, notamment une relation de la campagne de

1809 en Autriche, malheureusement obscurcie par ses observations

théoriques.

J'étais le second aide de camp de Masséna.

Le troisième aide de camp était le chef d'escadron Casabianca, d'origine

corse, et parent de la mère de l'Empereur. Instruit, capable, d'une

bravoure excessive, se sentant fait pour aller vite et bien, cet

officier, qui ne manquait pas d'ambition, avait été mis aux côtés de

Masséna par Napoléon lui-même; aussi Masséna le comblait-il de

prévenances, tout en le tenant souvent écarté de l'armée sous des

prétextes honorables. Ainsi, dès le début de la campagne, il le chargea

d'aller porter à l'Empereur la nouvelle de la capitulation de

Ciudad-Rodrigo. À son retour, qui n'eut lieu qu'un mois après, le

maréchal le réexpédia pour Paris, afin d'y annoncer la prise d'Alméida.

Casabianca nous ayant rejoints au moment où l'armée entrait en Portugal,

Masséna lui donna la mission d'aller rendre compte au ministre de la

position des armées. Arrêté à son retour par l'insurrection du Portugal,

il nous rejoignit enfin sur le Tage; mais il dut repartir encore,

traversa le Portugal sous l'escorte de deux bataillons et ne put enfin

nous retrouver qu'à la fin de la campagne. Attaqué bien souvent dans ses

longs et fréquents voyages, il en fut grandement récompensé par sa

nomination aux grades de lieutenant-colonel et de colonel.

Casabianca était, en 1812, colonel du 11e d'infanterie de ligne pendant

la campagne de Russie, et fit partie du même corps d'armée que mon

régiment, le 23e de chasseurs à cheval. Il fut tué dans un combat

inutile où il avait été engagé bien mal à propos.

Le quatrième aide de camp de Masséna était le chef d'escadron comte de

Ligniville. Il appartenait à l'une de ces quatre familles distinguées

qui, sorties de la même maison que les souverains actuels de l'Autriche,

portaient le titre des _Quatre grands chevaux de Lorraine_. Aussi, après

la bataille de Wagram, l'empereur François II envoya-t-il un

parlementaire pour s'informer s'il n'était rien arrivé de fâcheux à son

cousin le comte de Ligniville. Celui-ci était un homme superbe, très

brave et d'un caractère charmant. Il avait une telle passion pour l'état

militaire qu'à l'âge de quinze ans il s'échappa pour s'enrôler dans le

13e de dragons. Grièvement blessé à Marengo, il fut nommé officier sur

le champ de bataille et servit d'une manière brillante pendant les

campagnes d'Austerlitz, d'Iéna, de Friedland; il se trouvait en 1809

chef d'escadron aide de camp du général Becker, quand il passa dans

l'état-major de Masséna. J'ai dit qu'il se l'était indisposé, en

soutenant avec moi les intérêts des courageux serviteurs qui avaient

conduit le maréchal sur les champs de bataille de Wagram et de Znaïm.

Cette animosité n'ayant fait que s'accroître pendant la campagne de

Portugal, Ligniville alla rejoindre le 13e dragons, dont il devint

bientôt colonel. Devenu général sous la Restauration, il fit un très bon

mariage et vivait très heureux, quand il fut entraîné dans de fausses

spéculations, qui le ruinèrent à peu près complètement. Cet estimable

officier en fut vivement affecté et ne tarda pas à mourir: je le

regrettai beaucoup.

Le cinquième aide de camp était le chef d'escadron Barin, qui, amputé

d'un bras à la bataille de Wagram, persistait à vouloir servir comme

aide de camp; il ne pouvait cependant faire presque aucun service

actif. C'était un bon camarade, quoique fort taciturne.

Mon frère était le sixième aide de camp chef d'escadron.

Les capitaines aides de camp étaient:

M. Porcher de Richebourg, fils d'un sénateur, comte de l'Empire. Cet

officier, du reste très capable, n'avait pas grand goût pour l'état

militaire, qu'il quitta quand son père mourut, et il prit sa place à la

Chambre des pairs.

Le capitaine de Barral, neveu de l'archevêque de Tours, ancien page de

l'Empereur, était un charmant jeune homme, doué de toutes les qualités

qui font un bon militaire; mais une extrême timidité paralysait une

partie de ses grandes qualités. Il se retira comme capitaine; l'un de

ses fils épousa une Brésilienne fort aimable, qui devint dame d'honneur

de la princesse de Joinville.

Le capitaine Cavalier sortait du corps des ingénieurs géographes; ami de

Pelet, il lui servait de secrétaire, et faisait peu de service militaire

actif. Il fut nommé colonel d'état-major quand, sous la Restauration, on

fondit les ingénieurs géographes dans ce nouveau corps.

Le capitaine Despenoux appartenait à une famille de magistrats et en

avait gardé un tempérament extrêmement calme, qui ne s'animait qu'en

marchant à l'ennemi. Il supporta avec peine les fatigues de la campagne

de Portugal et ne put résister au climat de Russie. On le trouva dans un

bivouac, où le froid avait pour ainsi dire pétrifié son corps.

Le capitaine Renique avait la faveur toute spéciale de Masséna; mais bon

et excellent camarade, il sut ne pas trop s'en prévaloir. Je le pris

dans mon régiment lorsque je fus nommé colonel du 23e de chasseurs. Il

quitta l'armée après la retraite de Moscou.

Le capitaine d'Aguesseau, descendant de l'illustre chancelier de ce nom,

était un de ces jeunes gens riches qui, poussés par l'Empereur, avaient

pris l'état militaire sans consulter assez leurs forces physiques.

Celui-ci, homme grave et très courageux, était fort délicat. Les pluies

incessantes que nous eûmes en Portugal, dans l'hiver de 1810 à 1811, lui

furent si nuisibles qu'il finit par succomber sur les rives du Tage, à

cinq cents lieues de sa patrie et de sa famille!

Le capitaine Prosper Masséna, fils du maréchal, était un brave et

excellent jeune homme, dont je vous ai déjà fait connaître la belle

conduite à Wagram. Il me témoignait la plus grande amitié. Le maréchal

me l'adjoignait souvent dans les missions difficiles. Après avoir

quelque temps hésité à l'envoyer en Russie, son père, qui n'y avait pas

de commandement, finit par le retenir, et Prosper passa plusieurs années

éloigné de la guerre et occupé d'études. Quand le maréchal mourut, en

1817, Prosper Masséna, fort affecté de cet événement, fut pris de très

violentes crises. J'étais alors exilé. À mon retour, je vins présenter

mes hommages à la veuve du maréchal, qui fit aussitôt appeler son fils.

Ce bon jeune homme accourut et fut tellement ému de me revoir qu'il en

tomba de nouveau très gravement malade. Son état de santé résistant à

tous les soins, il quitta bientôt la vie à laquelle le rattachaient un

nom illustre et une fortune immense, en laissant à Victor, son frère

cadet, son titre et une partie de sa fortune.

Le plus jeune et le moins élevé en grade de tous les aides de camp du

maréchal était Victor Oudinot, fils du maréchal de ce nom. Il avait été

premier page de l'Empereur et l'accompagnait en cette qualité à la

bataille de Wagram: il venait d'entrer comme lieutenant dans

l'état-major de Masséna et n'était âgé que de vingt ans. Il est

aujourd'hui lieutenant général. Nous le retrouverons au cours de ces

récits: je me bornerai à dire, pour le moment, qu'il s'est acquis la

réputation d'être l'un des meilleurs écuyers de son temps.

Outre ces quatorze aides de camp, le maréchal avait quatre officiers

d'ordonnance, qui étaient: le capitaine du génie Beaufort d'Hautpoul,

officier du plus grand mérite, qui mourut jeune.

Le lieutenant Perron, Piémontais, d'une famille distinguée, laid, mais

très spirituel et d'un caractère jovial; ce jeune officier charma nos

ennuis pendant l'hiver de 1810, que nous passâmes dans la petite ville

de Torrès-Novas, où des pluies torrentielles nous retenaient. Le

maréchal et les généraux venaient quelquefois s'égayer au théâtre des

marionnettes qu'il avait su organiser. Brave jusqu'à la témérité, il

périt à la bataille de Montmirail, au moment où, démonté, il s'élançait

à califourchon sur un canon russe, dont il était sur le point de se

rendre maître avec l'aide de ses dragons.

Le lieutenant de Briqueville se signalait particulièrement par une

bravoure allant jusqu'à l'imprudence, ainsi qu'il le prouva en 1815, en

combattant, à la tête de son régiment, entre Versailles et Rocquencourt.

Engagé entre deux murs de parc, il y perdit beaucoup de monde et reçut

trois coups de sabre sur la tête. La ville de Caen l'envoya à la

Chambre, où il se mit dans l'opposition la plus violente; il mourut dans

un état de grande exaltation.

Le quatrième officier d'ordonnance de Masséna était Octave de Ségur,

fils du spirituel comte de ce nom, grand chambellan de l'Empereur.

Instruit, d'une politesse exquise, d'un caractère affable et d'une

bravoure calme, Octave de Ségur était aimé de tout l'état-major, dont il

était l'officier le moins élevé en grade, bien qu'il approchât de la

trentaine. Sorti de l'École polytechnique à l'époque du Directoire, il

accepta le poste de sous-préfet de Soissons, sous le Consulat; mais

indigné de l'assassinat juridique du duc d'Enghien, il donna sa

démission, et prit le parti de s'engager au 6e de housards, avec lequel

il fit obscurément plusieurs campagnes. Blessé et fait prisonnier à Raab

en Hongrie, en 1809, il fut échangé, et une fois guéri, il demanda à

prendre part comme sous-lieutenant à la campagne de Portugal, où il se

montra très brillamment. Devenu capitaine du 8e de housards, il fut fait

prisonnier en Russie, et entouré des égards que lui méritait sa qualité

de fils de notre ancien ambassadeur auprès de Catherine II. Après un

séjour de deux ans à Sataroff, sur le Volga, il revint en France en 1814

et entra dans l'état-major de la garde de Louis XVIII. Il mourut, bien

jeune encore, en 1816.

CHAPITRE XXX

Attaque et prise de Ciudad-Rodrigo.--Faits d'armes de part et

d'autre.--Je tombe gravement malade.--Incidents divers.--Prise

d'Alméida.

Bien que le ministre de la guerre eût donné au maréchal l'assurance que

tout avait été préparé pour l'entrée de son armée en campagne, il n'en

était rien, et le généralissime fut obligé de passer quinze jours à

Valladolid, afin d'y surveiller le départ des troupes et l'envoi des

vivres et des munitions de guerre. Le quartier général fut enfin porté à

Salamanque. Mon frère et moi fûmes logés dans cette ville célèbre, chez

le comte de Montezuma, descendant en ligne directe du dernier empereur

du Mexique, dont Fernand Cortès avait envoyé la famille en Espagne, où

elle s'était perpétuée en s'alliant à plusieurs familles de haute

noblesse. Le maréchal perdit encore trois semaines à Salamanque, à

attendre le corps du général Reynier. Ces retards, fort préjudiciables

pour nous, étaient tout à l'avantage des Anglais chargés de défendre le

Portugal.

La dernière ville d'Espagne sur cette frontière est Ciudad-Rodrigo,

place forte de troisième ordre, si l'on ne considère que la valeur de

ses ouvrages, mais qui acquiert une grande importance par sa position

entre l'Espagne et le Portugal, dans une contrée privée de routes, et

d'un accès fort difficile pour le transport des bouches à feu de gros

calibre, des munitions et de l'immense attirail indispensable pour un

siège. Il était cependant de toute nécessité que les Français se

rendissent maîtres de Ciudad-Rodrigo. Résolu de s'en emparer, Masséna

quitta Salamanque vers la mi-juin, et fit cerner Rodrigo par le corps du

maréchal Ney, tandis que celui de Junot couvrait les opérations contre

les attaques d'une armée anglo-portugaise qui, sous les ordres du duc de

Wellington, était campée à quelques lieues de nous, près de la

forteresse d'Alméida, première ville de Portugal. Ciudad-Rodrigo était

défendu par un vieux et brave général espagnol d'origine irlandaise,

Andréas Herrasti.

Mémoires du général baron de Marbot (2/3) · 第 24 / 35 段