eux!... Je compris que, malgré ma force, je ne pourrais retenir ce
colosse par le bras, mais je la saisis par sa jupe, dont la taille se
déchira avec un grand craquement!... À ce bruit, la bergère craignant de
se trouver en chemise, si elle tirait dans le sens contraire, s'arrêta
tout court, en disant: «C'est _lui!_ c'est _lui!_...» et m'adressa de
vifs reproches pour l'avoir empêchée de le suivre! Je les supportai
patiemment, jusqu'à ce que j'eusse aperçu au loin l'Empereur et Duroc,
accompagnés à distance par les deux Écossais, sortir de la longue
enfilade des salons et gagner l'escalier qui conduisait au bal. Jugeant
alors que Mme X... ne pourrait les retrouver dans la foule, je fis à la
bergère une très profonde salutation, sans mot dire, et m'éloignai
d'elle au plus vite!... Elle était furieuse et prête à étouffer de
rage!... Cependant, en sentant que le bas de son vêtement allait
l'abandonner, elle me dit: «Tâchez au moins de me faire avoir quelques
épingles, car ma robe va tomber!...» Mais j'étais si courroucé de ses
excentricités que je la plantai là, et j'avouerai même que j'eus la
méchanceté de me réjouir de l'embarras dans lequel je la laissais! Pour
me remettre des émotions causées par cette étrange et pénible aventure,
je me hâtai de quitter l'hôtel Marescalchi et de rentrer chez moi.
Je passai une nuit des plus agitées, tourmenté par des rêves dans
lesquels je me voyais poursuivi par l'effrontée _bergère_ qui, malgré
mes remontrances, insultait horriblement l'Empereur!... Je courus le
lendemain chez la cousine Sahuguet, pour lui raconter les extravagances
de sa compromettante amie. Elle en fut indignée, et fit défendre sa
porte à Mme X----, qui reçut peu de jours après l'ordre de quitter
Paris. J'ignore ce qu'elle est devenue.
On sait que l'Empereur assistait tous les dimanches à une messe
d'apparat, après laquelle il y avait grande réception dans les
appartements des Tuileries. Pour y être admis, il fallait avoir atteint
certain degré dans la hiérarchie civile ou judiciaire, ou bien être
officier de l'armée. À ce titre, j'avais mes entrées, dont je ne faisais
usage qu'une seule fois par mois. Le dimanche qui suivit le jour où la
scène dont je viens de parler avait eu lieu, je fus dans une grande
perplexité... Devais-je me présenter aussi promptement devant
l'Empereur, ou fallait-il laisser écouler quelques semaines? Ma mère,
que je consultai, fut d'avis que, puisque je n'avais rien à me reprocher
dans cette affaire, je devais aller aux Tuileries sans avoir à témoigner
d'aucun embarras. Je suivis ce conseil.
Les personnes qui venaient faire leur cour formaient sur le chemin de la
chapelle une double haie, au milieu de laquelle l'Empereur passait en
silence, en rendant les saluts qu'on lui adressait. Il répondit au mien
par un sourire bienveillant qui me parut de bon augure et me rassura
complètement. Après la messe, Napoléon, traversant de nouveau les
salons, où, d'après l'usage, il adressait quelques paroles aux personnes
qui s'y trouvaient, s'arrêta devant moi, et, ne pouvant s'exprimer
librement en présence de nombreux auditeurs, il me dit, certain d'être
compris à demi-mot: «On assure que vous étiez au dernier bal
Marescalchi; vous y êtes-vous beaucoup amusé?...--Pas le moins du monde,
Sire!...--Ah! ah! reprit l'Empereur, c'est que si les bals masqués
offrent quelques aventures agréables, ils en présentent aussi de
fâcheuses; l'essentiel est de bien s'en tirer, et c'est probablement ce
que vous aurez fait.»
Dès que l'Empereur se fut éloigné, le général Duroc, qui le suivait, me
dit à l'oreille: «Avouez que vous avez été un moment fort embarrassé!...
Je ne l'étais pas moins que vous, car je suis responsable de toutes les
invitations; mais cela ne se renouvellera plus; notre impudente
_bergère_ est déjà loin de Paris, où elle ne reviendra jamais!...» Le
nuage qui avait un moment troublé ma tranquillité étant dissipé, je
repris mes habitudes et ma gaieté. J'éprouvai bientôt une très vive
satisfaction, car, à la réception suivante, l'Empereur voulut bien
m'annoncer publiquement qu'il m'avait compris au nombre des officiers
qui devaient recevoir l'ordre des _Trois Toisons_.
Vous serez sans doute bien aises d'avoir quelques renseignements sur cet
ordre nouveau, dont la création, annoncée par le _Moniteur_, ne fut
jamais mise à exécution.
Vous savez qu'au quinzième siècle Philippe le Bon, duc de Bourgogne,
établit l'ordre de la Toison d'or, qui, donné seulement à un petit
nombre de grands personnages, devint célèbre dans la chrétienté et fut
très recherché.
À la mort de Charles le Téméraire, dernier duc de Bourgogne, sa fille
ayant épousé l'héritier présomptif de la maison d'Autriche, lui apporta
en dot ce beau duché, et, par conséquent, le droit de conférer la Toison
d'or. Dès la seconde génération, l'empereur Charles-Quint, après avoir
réuni à la couronne d'Autriche la couronne d'Espagne qu'il tenait de sa
mère, jouit encore du même privilège. Mais, après lui, nonobstant la
séparation de ses États d'Espagne et d'Allemagne, des princes de la
maison d'Autriche ayant continué à régner sur ce dernier pays, ils
conservèrent sans contestation la grande maîtrise de la Toison d'or,
quoiqu'ils ne comptassent plus le duché de Bourgogne au nombre de leurs
possessions.
Il n'en fut pas de même lorsque, sous Louis XIV, la branche autrichienne
qui régnait en Espagne s'étant éteinte, un prince français monta sur le
trône de ce beau pays. La maison d'Autriche prétendit conserver le droit
de conférer la Toison d'or, tandis que les rois espagnols élevaient la
même prétention. Quelques bons esprits sont d'avis qu'ils n'en avaient
le droit ni les uns ni les autres, puisque la Bourgogne faisait
désormais partie de la France, et qu'il paraissait naturel qu'un ordre
d'origine bourguignonne fût donné par nos rois. Néanmoins, il n'en fut
pas ainsi; la France s'abstint, tandis que les souverains d'Autriche et
d'Espagne, ne pouvant se mettre d'accord, continuèrent, chacun de son
côté, à distribuer des décorations de l'ordre en litige. Il y avait donc
la Toison d'or d'Espagne et celle d'Autriche.
L'empereur Napoléon, ayant à son avènement trouvé les choses en cet
état, résolut, comme possesseur réel de l'ancienne Bourgogne,
d'obscurcir l'éclat de ces deux ordres rivaux en créant l'ordre des
_trois Toisons d'or_, auquel il donnerait une très grande illustration,
en restreignant à un petit nombre les membres de ce nouvel ordre, et en
soumettant leur admission à des conditions basées sur de glorieux
services, car la première exigeait que le récipiendaire eût au moins
quatre blessures (j'en avais alors six). De grands privilèges et une
dotation considérable étaient attachés à cette décoration.
Par un sentiment facile à comprendre, Napoléon voulut que le décret par
lequel il fondait l'ordre des Trois Toisons fût daté de Schœnbrünn,
palais de l'empereur d'Autriche, au moment où les armées françaises,
venant de gagner la bataille de Wagram et de conquérir la moitié de ses
États, occupaient l'Espagne dont le roi était à Valençay. Ce dernier
prince fut probablement insensible à ce nouvel outrage, qui était peu de
chose auprès de la perte de sa couronne; mais il n'en fut pas de même de
l'empereur d'Autriche, qui fut, dit-on, très peiné en apprenant que
Napoléon allait ternir l'éclat d'un ordre fondé par un de ses aïeux, et
auquel les princes de sa maison attachaient un très grand prix.
Malgré les nombreuses félicitations que je recevais de toutes parts, la
joie que j'éprouvais ne m'empêcha pas de blâmer intérieurement la
création de l'ordre des Trois Toisons; il me semblait que l'éclat dont
l'Empereur voulait entourer la nouvelle décoration ne pouvait
qu'amoindrir celui de la Légion d'honneur, dont l'institution avait
produit d'aussi immenses résultats!... Néanmoins, je me félicitais
d'avoir été trouvé digne de faire partie du nouvel ordre. Mais soit que
Napoléon ait craint de diminuer le prestige de la Légion d'honneur, soit
qu'il ait voulu être agréable à son futur beau-père, l'empereur
d'Autriche, il renonça à fonder l'ordre des Trois Toisons, dont on ne
parla plus, après l'union de l'empereur des Français avec
l'archiduchesse Marie-Louise.
Le mariage civil fut célébré à Saint-Cloud le 1er avril, et la cérémonie
religieuse eut lieu le lendemain à Paris, dans la chapelle du Louvre.
J'y assistai, ainsi qu'aux nombreuses fêtes données en réjouissance de
ce mémorable événement, qui devait, disait-on, assurer la couronne sur
la tête de Napoléon, et qui, au contraire, contribua si puissamment à sa
chute!...
CHAPITRE XXVIII
Campagne de Portugal.--Mon départ.--D'Irun à Valladolid.--Masséna et
Junot.--Fâcheux pronostics sur l'issue de la campagne.
L'époque où le maréchal Masséna devait se rendre en Portugal approchait,
et déjà les nombreuses troupes dont son armée devait être composée
étaient réunies dans le sud-ouest de l'Espagne. Comme j'étais le seul
des aides de camp du maréchal qui eût été dans la Péninsule, il décida
que je le devancerais et que j'irais établir son quartier général à
Valladolid.
Je partis de Paris le 15 avril, avec le triste pressentiment que
j'allais faire une campagne désagréable sous tous les rapports. Mes
premiers pas semblèrent justifier cette prévision, car une des roues de
la chaise de poste dans laquelle je voyageais avec mon domestique
Woirland se brisa à quelques lieues de Paris. Nous fûmes obligés de
gagner à pied le relais de Longjumeau. C'était un jour de fête; nous
perdîmes plus de douze heures, que je voulus rattraper en marchant nuit
et jour, de sorte que j'étais un peu fatigué quand j'arrivai à Bayonne.
À partir de cette ville, on ne voyageait plus en voiture; il fallut donc
courir la poste à franc étrier, et, pour comble de contrariété, le
temps, que j'avais laissé magnifique en France, se mit tout à coup à la
pluie, et les Pyrénées se couvrirent de neige. Je fus bientôt mouillé et
transi; mais, n'importe, il fallait continuer!...
Je ne suis pas superstitieux; cependant, au moment où, quittant le sol
français, j'allais traverser la Bidassoa pour entrer en Espagne, je fis
une rencontre que je considérai comme un mauvais présage. Un énorme et
hideux baudet noir, au poil malpropre et tout ébouriffé, se trouvait au
milieu du pont, dont il semblait vouloir interdire le passage. Le
postillon qui nous précédait de quelques pas lui ayant appliqué un
vigoureux coup de fouet, pour le forcer à nous faire place, l'animal
furieux se jeta sur le cheval de cet homme, qu'il mordait cruellement,
tandis qu'il lançait de terribles ruades contre moi et Woirland, qui
étions accourus au secours du postillon. Les coups que nous
administrions tous les trois à cette maudite bête, loin de lui faire
lâcher prise, semblaient l'exciter encore plus, et je ne sais vraiment
comment ce ridicule combat se serait terminé, sans l'assistance des
douaniers, qui piquèrent la croupe du baudet avec leurs bâtons ferrés.
Les faits justifièrent mes fâcheuses impressions, car les deux campagnes
que je fis dans la Péninsule, en 1810 et 1811, furent pour moi très
pénibles; j'y reçus deux blessures, sans obtenir la moindre récompense,
ni presque aucun témoignage de la bienveillance de Masséna.
Après avoir passé le pont de la Bidassoa, j'arrivai à Irun, premier
relais espagnol. Là cessait toute sécurité; les officiers porteurs de
dépêches devaient, ainsi que les courriers de poste, se faire escorter
par un piquet de la gendarmerie dite de Burgos qui, formée dans la ville
de ce nom, avec des hommes d'élite, était spécialement chargée d'assurer
les communications et avait, à cet effet, à tous les relais de poste, un
détachement retranché dans un blockhaus, ou maison fortifiée. Ces
gendarmes, dans la force de l'âge, braves et zélés, firent pendant cinq
années un service très pénible, et éprouvèrent de grandes pertes, car il
y avait guerre _à mort_ entre eux et les insurgés espagnols.
Je quittai Irun par une pluie battante, et au bout de quelques heures
d'une marche faite au milieu de hautes montagnes, j'approchais de la
petite ville de Mondragon, lorsqu'une vive fusillade se fit entendre,
une demi-lieue en avant de nous!... Je m'arrêtai pour réfléchir sur ce
que j'avais à faire... Si j'avançais, c'était peut-être pour tomber
entre les mains des bandits qui inondaient la contrée!... Mais, d'un
autre côté, si un officier porteur de dépêches retournait sur ses pas
chaque fois qu'il entend un coup de fusil, il lui faudrait plusieurs
mois pour remplir la plus courte mission!... J'avançai donc... et
bientôt j'aperçus le cadavre d'un officier français!... Cet infortuné,
allant de Madrid à Paris, porteur de lettres du roi Joseph pour
l'Empereur, venait de changer de chevaux à Mondragon, lorsque, à deux
portées de canon de ce relais, son escorte et lui reçurent, presque à
bout portant, le feu d'un groupe de bandits cachés derrière un des
rochers de la montagne qui dominent ce passage. L'officier avait eu le
corps traversé de plusieurs balles, et deux gendarmes de son escorte
étaient blessés!... Si cet officier eût retardé d'un quart d'heure son
départ du relais de Mondragon, vers lequel je me dirigeais en sens
contraire, il est certain que c'eût été moi qui fusse tombé dans
l'embuscade préparée par les insurgés!... Cela promettait! et j'avais
encore plus de cent lieues à parcourir au milieu de provinces soulevées
contre nous!... L'attaque faite aux portes de Mondragon ayant donné
l'éveil à la petite garnison de cette ville, elle s'était mise à la
poursuite des brigands, qui, retardés dans leur marche par le désir
d'emporter trois des leurs, blessés par nos gendarmes, furent bientôt
atteints et forcés de fuir dans les montagnes, en abandonnant leurs
blessés, qui furent fusillés.
L'expérience que j'avais acquise dans ma précédente campagne d'Espagne
m'avait appris que le moment le plus favorable pour un officier qui doit
traverser un pays difficile, est celui où les brigands viennent de faire
une attaque, parce qu'ils s'empressent alors de s'éloigner, de crainte
d'être poursuivis. Je me préparais donc à continuer ma route, lorsque le
commandant de la place s'y opposa, d'abord parce qu'il venait
d'apprendre que le célèbre chef de bande Mina avait paru dans les
environs, et en second lieu parce que la nuit approchait, et que les
ordres de l'Empereur prescrivaient de ne faire partir les escortes qu'en
plein jour.
Le commandant de Mondragon était un capitaine piémontais, servant depuis
très longtemps dans l'armée française, où il était connu pour sa rare
intelligence et pour son intrépidité des plus remarquables. Les insurgés
le redoutaient au dernier point, et, à l'exception de quelques
embuscades secrètes, qu'il était impossible de prévoir, il dominait en
maître tout le district, en employant tour à tour l'adresse et
l'énergie. Je citerai un exemple de l'une et de l'autre, qui serviront à
vous donner une idée de la guerre que nous avions à soutenir en Espagne,
bien que nous y eussions beaucoup de partisans dans la classe des hommes
éclairés.
Le curé de Mondragon était un des plus fougueux ennemis des Français.
Néanmoins, lorsque Napoléon passa dans cette ville pour retourner à
Paris, en janvier 1809, cet ecclésiastique, poussé par la curiosité,
s'étant rendu devant la maison de poste, ainsi que toute la population,
pour voir l'Empereur, fut aperçu par le commandant de place, qui,
marchant droit à lui, le prit par la main et, le conduisant vers
l'Empereur, dit de manière à être entendu par toute la foule: «J'ai
l'honneur de présenter à Votre Majesté le curé de cette ville, comme un
des plus dévoués serviteurs du roi Joseph, votre frère!...» Napoléon,
prenant pour argent comptant ce que disait le madré Piémontais, fit le
meilleur accueil à l'ecclésiastique, qui se trouva ainsi compromis,
malgré lui, vis-à-vis de toute la population!... Aussi, dès le soir
même, le curé reçut en rentrant chez lui un coup de fusil qui le blessa
au bras!... Il connaissait trop bien ses compatriotes pour ne pas
comprendre que sa perte était jurée, si les Français ne restaient
victorieux dans cette terrible lutte, et, dès ce moment, il se déclara
ouvertement pour eux, se mit à la tête des partisans du roi Joseph,
désignés par le nom de Joséphins, et nous rendit les plus grands
services.
Peu de temps avant mon passage à Mondragon, ce même commandant de place
fit preuve d'un bien grand courage. Obligé d'envoyer la majeure partie
de sa garnison dans les montagnes, pour protéger l'arrivée d'un convoi
de vivres, et contraint, quelques heures après, de fournir des escortes
à des officiers porteurs de dépêches, il ne lui restait plus qu'une
vingtaine de soldats. C'était un jour de marché. De nombreux campagnards
étaient réunis sur la place. Le maître de poste, un de nos plus grands
ennemis, les harangue et les engage à profiter de la faiblesse de la
garnison française pour l'égorger!... La foule se porte aussitôt vers la
maison, où le commandant avait réuni sa faible réserve. L'attaque est
impétueuse, la défense pleine de vigueur; cependant, les nôtres auraient
fini par succomber, lorsque le brave commandant de place, faisant ouvrir
la porte, s'élance avec sa petite troupe, va droit au maître de poste,
le tue d'un coup d'épée dans le cœur, le fait traîner dans la maison, et
ordonne de placer son corps inanimé sur le balcon!... À la vue de cet
acte de vigueur, accompagné d'une terrible fusillade, la foule, décimée
par les balles, s'enfuit épouvantée! La garnison étant rentrée le soir
même, le commandant de place fit pendre le cadavre du maître de poste au
gibet public, afin de servir d'exemple, et, bien que cet homme eût
beaucoup de parents et d'amis dans cette ville, personne ne bougea!
Après avoir passé la nuit à Mondragon, j'en partis au point du jour, et
fus indigné en voyant le postillon espagnol qui nous dirigeait,
s'arrêter sous la potence et cribler de coups de fouet un cadavre qui
s'y trouvait suspendu. J'adressai de vifs reproches à ce misérable, qui
me répondit en riant: «C'est mon maître de poste, qui m'a, de son
vivant, donné tant de coups de fouet, que je suis bien aise de lui en
rendre quelques-uns!» Ce trait seul suffirait pour faire connaître le
caractère vindicatif des Espagnols de la basse classe.
J'arrivai à Vitoria trempé jusqu'aux os. Une fièvre ardente me
contraignit de m'y arrêter chez le général Séras, pour lequel j'avais
des dépêches. C'était, si vous vous le rappelez, ce même général qui
m'avait nommé sous-officier dix ans auparavant à San-Giacomo, à la suite
du petit combat livré aux housards de Barco, par les cinquante cavaliers
de Bercheny que je commandais. Il me reçut parfaitement, et voulait que
je me reposasse quelque temps auprès de lui; mais la mission dont
j'étais chargé ne pouvant être retardée, je repris le lendemain la poste
à franc étrier, malgré la fièvre qu'aggravait un temps affreux. Je
passai l'Èbre, ce jour-là, à Miranda. C'est à ce fleuve que se terminent
les contreforts des Pyrénées. C'était aussi la limite de la puissance
des deux célèbres partisans Mina.
Le premier de ces guerilleros, né dans les environs de Mondragon, était
fils d'un riche fermier; il étudiait pour être prêtre, lorsque éclata,
en 1808, la guerre de l'indépendance. On ignore généralement qu'à cette
époque un très grand nombre d'Espagnols, en tête desquels se plaçait une
partie du clergé séculier, voulant arracher leur patrie au joug de
l'Inquisition et des moines, non seulement faisaient des vœux pour
l'affermissement du roi Joseph sur le trône, mais se joignaient à nos
troupes pour repousser les insurgés, qui se déclarèrent contre nous. Le
jeune Mina fut du nombre de nos alliés; il leva une compagnie des amis
de l'ordre, et fit la guerre aux bandits. Mais, par un revirement
bizarre, Mina, épris de la vie d'aventures, devint lui-même insurgé et
nous fit une guerre acharnée, en Biscaye et en Navarre, à la tête de
bandes qui s'élevèrent un moment au chiffre de près de dix mille
hommes. Le commandant de Mondragon réussit enfin à l'enlever, dans une
maison où se célébrait la noce d'une de ses parentes. Napoléon le fit
transporter en France et enfermer au donjon de Vincennes. Mina faisait
la guerre de partisan avec talent et loyauté. Retourné dans sa patrie en
1814, il devint l'adversaire de Ferdinand VII, pour lequel il avait si
bien combattu. Sur le point d'être arrêté, il s'évada, gagna l'Amérique,
se mêla des révolutions du Mexique et fut fusillé.
Pendant le long séjour que le jeune Mina fit à Vincennes, les
montagnards insurgés placèrent à leur tête un de ses oncles, grossier
forgeron, homme sanguinaire, n'ayant aucuns moyens, mais auquel le nom
populaire de Mina donnait une influence extraordinaire. Des officiers
instruits, envoyés par la Junte de Séville, étaient chargés de diriger
ce nouveau chef, qui nous fit beaucoup de mal.
J'entrai dans les immenses et tristes plaines de la Vieille-Castille. Au
premier abord, il paraît presque impossible d'y tendre une embuscade,
puisque ces plaines sont totalement dépourvues de bois, et qu'il n'y
existe aucune montagne; mais le pays est tellement ondulé, que la
sécurité qu'il présente d'abord est infiniment trompeuse. Les bas-fonds,
formés par les nombreux monticules dont il est couvert, permettaient aux
insurgés espagnols d'y cacher leurs bandes, qui fondaient à l'improviste
sur les détachements français, marchant quelquefois avec d'autant plus
de confiance que, à l'œil nu, ils apercevaient une étendue de quatre à
cinq lieues, en tous sens, sans y découvrir aucun ennemi. L'expérience
de quelques revers ayant rendu nos troupes plus circonspectes, elles ne
traversaient plus ces plaines qu'en faisant visiter les bas-fonds par
des tirailleurs. Mais cette sage précaution ne pouvait être prise que
par des détachements assez nombreux pour envoyer des éclaireurs en avant
et sur leurs flancs, ce que ne pouvaient faire les escortes de cinq ou
six gendarmes qu'on donnait aux officiers porteurs de dépêches; aussi
plusieurs d'entre eux furent-ils pris et assassinés dans les plaines de
la Castille. Quoi qu'il en soit, je préférais voyager dans ce pays
découvert plutôt que dans les montagnes de Navarre et de Biscaye, dont
les routes sont continuellement dominées par des rochers, des forêts, et
dont les habitants sont beaucoup plus braves et entreprenants que les
Castillans. Je continuai donc résolument ma course, traversai sans
accident le défilé de Pancorbo et la petite ville de Briviesca; mais,
entre ce poste et Burgos, nous vîmes tout à coup une vingtaine de
cavaliers espagnols sortir de derrière un monticule!...
Ils nous tirèrent sans succès quelques coups de carabine. Les six
gendarmes de mon escorte mirent le sabre à la main; j'en fis autant,
ainsi que mon domestique, et nous continuâmes notre route sans daigner
riposter aux ennemis, qui, jugeant par notre attitude que nous étions
gens à nous défendre vigoureusement, s'éloignèrent dans une autre
direction.
Je couchai, à Burgos, chez le général Dorsenne, qui y commandait une
brigade de la garde, car, dans ce pays soulevé contre nous, les troupes
françaises occupaient presque toutes les villes, les bourgs et les
villages. Les routes seules n'étaient pas sûres; aussi les plus grands
dangers étaient-ils pour ceux qui, comme moi, étaient obligés de les
parcourir avec de faibles escortes. J'en fis une nouvelle épreuve le
lendemain, lorsque, ayant voulu continuer mon voyage, malgré mon extrême
faiblesse et la fièvre qui me dévorait, je rencontrai, entre Palencia et
Dueñas, un officier et vingt-cinq soldats de la jeune garde, conduisant
un caisson chargé d'argent, destiné à la solde de la garnison française
de Valladolid. L'escorte de ce convoi était évidemment insuffisante, car
les guérilleros des environs, prévenus de son passage, s'étaient réunis
au nombre de cent cinquante cavaliers pour l'enlever, et ils attaquaient
déjà le détachement de la garde, quand, apercevant au loin le groupe que
formaient autour de moi les gendarmes de mon escorte, arrivant au galop,
les insurgés nous prirent pour l'avant-garde d'un corps de cavalerie et
suspendirent leur entreprise. Mais un des leurs gravissant un monticule,
d'où il découvrait au loin, leur cria qu'il n'apercevait aucune troupe
française; alors les bandits, stimulés par l'appât du pillage du trésor,
s'avancèrent assez courageusement vers le fourgon.