Napoléon aurait certainement récompensé ces gens-là, mais il ne pouvait

leur donner que de l'_argent_, et il craignit probablement de blesser la

susceptibilité de Masséna, pour le service duquel ils bravaient tant de

périls!... C'était en effet au maréchal à le faire, d'autant plus qu'il

jouissait d'une fortune colossale: 200,000 fr. en qualité de chef

d'armée; 200,000 francs comme duc de Rivoli, et 500,000 francs comme

prince d'Essling: au total, _neuf cent mille francs par an_.

Cependant, Masséna laissa d'abord s'écouler deux mois sans annoncer à

ces hommes ses intentions à leur égard; puis, un jour que plusieurs de

ses aides de camp, au nombre desquels j'étais, se trouvaient réunis

auprès du lit de Sainte-Croix, Masséna, qui le visitait fréquemment,

entra dans l'appartement, et tout en causant avec nous sur les

événements de la campagne, il se félicita d'avoir suivi le conseil que

je lui avais donné d'aller sur le champ de bataille en calèche, plutôt

que de s'y faire porter par des grenadiers; il fut alors tout

naturellement conduit à parler de son cocher et de son postillon, et

loua leur sang-froid et le courage dont ils n'avaient cessé de faire

preuve au milieu des plus grands périls. Enfin, le maréchal termina en

disant que, voulant accorder à ces braves gens une bonne récompense, il

allait donner à chacun d'eux 400 francs. Puis, s'adressant à moi, il eut

le courage de me demander si ces deux hommes ne seraient pas

satisfaits!...

J'aurais dû me taire, ou me borner à proposer une somme un peu plus

forte; mais j'eus le tort d'être trop franc, et surtout de l'être avec

malice; car, bien que j'eusse parfaitement compris que Masséna

n'entendait donner à chacun de ces gens que 400 francs _une fois payés_,

je répondis qu'avec 400 francs de _rente viagère_, qu'ils ajouteraient à

leurs petites économies, le cocher et le postillon seraient sur leurs

vieux jours à l'abri de la misère. Une tigresse dont un chasseur

imprudent attaque les petits n'a pas des yeux plus terribles que le

devinrent ceux de Masséna en m'entendant parler ainsi; il bondit de son

fauteuil en s'écriant: «Malheureux!... vous voulez donc me ruiner!...

Comment! 400 _francs de rente viagère!_... Mais non, non, non!... C'est

400 fr. une fois donnés!»

La plupart de mes camarades gardèrent un prudent silence; mais le

général Sainte-Croix et le commandant Ligniville déclarèrent hautement

que la récompense fixée par le maréchal ne serait pas digne de lui, et

qu'il fallait la changer en une _rente viagère_. Alors Masséna ne se

contint plus: il courait furieux dans la chambre, en renversant tout ce

qui se trouvait sous sa main, même les gros meubles, et s'écriait: «Vous

voulez me ruiner!...» Puis, en sortant, il nous dit pour adieux: «Je

préférerais vous voir fusiller tous, et recevoir moi-même une balle au

travers du bras, plutôt que de signer la dotation d'une pension viagère

de 400 francs pour qui que ce fût... Allez tous au diable!...»

Le lendemain, il revint parmi nous, très calme en apparence, car

personne ne savait dissimuler comme lui; mais, à compter de ce jour, le

général Sainte-Croix, son ami, perdit beaucoup de son affection; il prit

Ligniville en guignon, et lui en donna des preuves l'année suivante en

Portugal. Quant à moi, il m'en voulut encore plus qu'à mes camarades,

parce que j'avais le premier parlé des 400 francs de rente. De bouche en

bouche, la nouvelle de cet incident arriva aux oreilles de l'Empereur:

aussi, un jour que Masséna dînait avec Napoléon, Sa Majesté ne cessa de

le plaisanter sur son amour pour l'argent et lui dit qu'il pensait

néanmoins qu'il avait fait une bonne _pension_ aux deux braves

serviteurs qui conduisaient sa calèche à Wagram... Le maréchal répondit

alors qu'il leur donnerait à chacun 400 francs de rente viagère, ce

qu'il fit sans qu'il fût besoin de lui percer le bras d'une balle. Sa

colère contre nous s'en accrut encore, et il nous disait souvent, avec

un rire sardonique: «Ah! mes gaillards, si je suivais vos bons avis,

vous m'auriez bientôt ruiné!...»

L'Empereur, voyant que les plénipotentiaires autrichiens reculaient

constamment la conclusion du traité de paix, se préparait à la guerre,

en faisant venir de France de nombreux renforts, dont il arrivait tous

les jours de nombreux détachements, que Napoléon inspectait lui-même à

la parade quotidienne, passée dans la cour du palais de Schœnbrünn. Ces

recrues attiraient beaucoup de curieux, qu'on laissait trop facilement

approcher; aussi, un étudiant, nommé Frédéric Stabs, fils d'un libraire

de Naumbourg et membre de la société secrète du Tugensbund (ligue de la

vertu), profita de ce défaut de surveillance pour se glisser dans le

groupe qui environnait l'Empereur. Déjà deux fois le général Rapp

l'avait invité à ne pas s'approcher aussi près, lorsqu'en l'éloignant

une troisième fois, il sentit que ce jeune homme avait des armes cachées

sous ses habits. Stabs fut arrêté et avoua qu'il était venu dans

l'intention de tuer l'Empereur, afin de délivrer l'Allemagne de son

joug. Napoléon voulait lui laisser la vie et le faire traiter comme

atteint de démence; mais les médecins ayant affirmé qu'il n'était pas

fou, et cet homme persistant à dire que, s'il s'échappait, il

chercherait de nouveau à accomplir l'attentat qu'il avait depuis

longtemps conçu, on l'envoya au conseil de guerre; il fut condamné, et

l'Empereur l'abandonna à son malheureux sort: Stabs fut fusillé.

Le traité de paix ayant été signé le 14 octobre, l'Empereur quitta

l'Autriche le 22, laissant au major général et aux maréchaux le soin de

présider au départ des troupes, qui ne fut entièrement effectué que

quinze jours après. Masséna autorisa alors ses officiers à rentrer en

France.

Je quittai Vienne le 10 novembre. J'avais acheté une calèche, dans

laquelle je voyageai jusqu'à Strasbourg avec mon camarade Ligniville,

dont la famille habitait les environs. J'avais laissé en arrière mon

domestique, chargé de conduire l'un de mes chevaux à Paris. Je me

trouvais donc seul à Strasbourg et craignais de me mettre seul en route,

car mon bras était très enflé; l'ongle du pouce venait de tomber, et je

souffrais au delà de toute expression. J'aperçus heureusement, dans

l'hôtel où je logeais, le chirurgien-major du 10e de chasseurs, qui

voulut bien me panser, et qui, devant se rendre à Paris, prit place dans

ma voiture, en m'assurant ses soins pendant le trajet. Ce docteur

quittait le service militaire, pour s'établir à Chantilly, où je l'ai

revu, vingt années après, à la table de Mgr le duc d'Orléans, comme

commandant de la garde nationale. J'arrivai néanmoins à Paris en assez

mauvais état; mais les bons soins de ma mère, et le repos dont je

jouissais enfin auprès d'elle, hâtèrent ma guérison.

Ainsi se termina pour moi l'année 1809. Or, si vous vous rappelez que je

l'avais commencée à Astorga, en Espagne, pendant la campagne contre les

Anglais, après laquelle je pris part au siège de Saragosse, où je reçus

une balle au travers du corps; si vous considérez qu'il me fallut

ensuite traverser une partie de l'Espagne, toute la France et

l'Allemagne, assister à la bataille d'Eckmühl, monter à l'assaut de

Ratisbonne, exécuter à Mölk le périlleux passage du Danube, combattre

pendant deux jours à Essling, où je fus blessé à la cuisse, me trouver

engagé pendant soixante heures à la bataille de Wagram, enfin être

blessé au bras au combat de Znaïm, vous conviendrez que cette année

avait été pour moi bien fertile en événements et m'avait vu courir bien

des dangers!

CHAPITRE XXVII

1810.--Mésaventure dans un bal masqué.--Création de l'ordre des Trois

Toisons.--Mariage de l'Empereur avec Marie-Louise d'Autriche.

Il est un écueil qu'évitent rarement les personnes qui écrivent leur

propre histoire, c'est la minutie des détails: je cède d'autant plus à

cet entraînement, que vous m'y avez encouragé après avoir lu ce qui

précède.

L'année 1810 s'ouvrit pour moi sous d'heureux auspices: je me trouvais à

Paris auprès de ma mère, et les blessures que j'avais reçues pendant les

deux dernières campagnes étaient parfaitement guéries, ce qui me

permettait d'aller dans le monde. Je me liai plus intimement avec M. et

Mme Desbrières, dont j'épousai la fille l'année suivante. Mais, avant

d'arriver à ce moment heureux, je dus faire la pénible campagne de

Portugal, où je courus de bien grands dangers.

L'Empereur venait de nommer le maréchal Masséna généralissime d'une

armée formidable, qu'il se proposait de diriger au printemps sur

Lisbonne, occupé en ce moment par les Anglais.

Nous faisions donc nos préparatifs de départ; mais comme, selon leur

habitude, les Français préludaient aux combats par les plaisirs, jamais

Paris ne fut plus brillant que cet hiver-là. Ce n'étaient, tant à la

cour qu'à la ville, que fêtes et bals somptueux, auxquels mon grade et

mon titre d'aide de camp du prince d'Essling me faisaient toujours

inviter. L'Empereur, donnant d'immenses traitements aux grands

dignitaires, exigeait qu'ils fissent prospérer le commerce en excitant

le luxe par de grandes réunions. Presque tous considéraient donc comme

un devoir cette manière de faire la cour au maître: c'était à qui

surpasserait les autres. Mais celui qui se distinguait le plus dans

cette lutte de faste était M. le comte Marescalchi, ambassadeur de

Napoléon _roi d'Italie_ auprès de Napoléon _empereur des Français_. Ce

diplomate, qui occupait le bel hôtel situé aux Champs-Élysées, au coin

de l'avenue Montaigne, avait imaginé un amusement, sinon nouveau, au

moins très perfectionné par lui: c'étaient des bals costumés et masqués;

et comme l'étiquette se serait opposée à ce qu'on se travestît à la cour

et chez les grands dignitaires, M. Marescalchi avait le monopole de ce

genre de plaisirs, et ses bals, très courus, réunissaient toute la haute

société de Paris.

L'Empereur lui-même, dont le divorce avec Joséphine venait d'être

prononcé, et dont le mariage avec Marie-Louise d'Autriche n'était point

encore conclu, l'Empereur ne manquait pas une de ces fêtes; on disait

même qu'il en donnait le programme. Caché sous un simple domino noir,

portant un masque ordinaire et donnant le bras au maréchal Duroc,

déguisé de la même façon, Napoléon se mêlait à la foule et s'amusait à

intriguer les dames, qui, presque toutes, avaient la figure découverte.

Il est vrai que cette foule se composait de personnes sûres et connues,

d'abord parce que, avant de faire ses invitations, M. Marescalchi en

soumettait la liste au ministre de la police, et que l'adjudant de place

Laborde, si célèbre à cette époque par le talent avec lequel il

_flairait_ un conspirateur, se tenait à l'entrée des appartements, dans

lesquels personne ne pénétrait sans se démasquer devant lui, déclarer

son nom et montrer son billet. De nombreux agents déguisés parcouraient

le bal, et un bataillon de la garde environnait l'hôtel, dont il gardait

toutes les issues. Mais ces précautions indispensables étaient dirigées

avec tant de ménagements par le général Duroc, qu'une fois dans les

salons, les invités ne s'apercevaient nullement de cette surveillance,

qui ne gênait en rien l'expansion de leur gaieté.

Je ne manquais jamais aucune de ces réunions, où je m'amusais beaucoup.

Cependant, j'y éprouvai une nuit un désagrément qui troubla fort le

plaisir que je goûtais. L'aventure mérite, je crois, de vous être

racontée.

Ma mère était à je ne sais quel degré parente du général de division

Sahuguet d'Espagnac, dont le père avait été gouverneur des Invalides

sous Louis XV: ils se traitaient de cousins. Nommé, sous le Consulat,

gouverneur de l'île Tabago qui appartenait alors à la France, le général

Sahuguet y mourut, laissant une veuve qui vint habiter Paris. C'était

une très bonne femme, mais d'un caractère un peu aigre; aussi ma mère et

moi ne lui faisions-nous que de très rares visites. Or il advint que

pendant l'hiver de 1810 je trouvai chez elle une de ses amies que je ne

connaissais pas encore, mais dont j'avais beaucoup entendu parler. Mme

X... était une femme de la plus haute taille, ayant passé la

cinquantaine. On disait qu'elle avait été fort belle, mais il ne lui

restait de son ancienne beauté que des cheveux magnifiques; elle avait

la voix et les gestes d'un homme, l'air hautain, la parole hardie;

c'était un vrai dragon. Veuve d'un homme qui avait occupé un emploi

élevé, mais qui avait abusé de la confiance que le gouvernement avait

placée en lui, elle avait vu liquider sa pension dans des conditions

qu'elle trouvait beaucoup trop faibles. Venue à Paris pour réclamer

contre ce qu'elle appelait une injustice criante, et voyant ses

prétentions repoussées par le ministère, elle s'adressa vainement à tous

les princes et princesses de la famille impériale, et se décida, en

désespoir de cause, à parler à l'Empereur lui-même! Mais l'audience lui

ayant été refusée, cette femme obstinée suivait sans cesse Napoléon, en

cherchant à pénétrer dans tous les lieux où il se rendait. Ayant appris

qu'il se rendait au bal de M. Marescalchi, elle pensa que ce diplomate

ne refuserait pas de recevoir la veuve d'un homme autrefois haut placé.

Elle avait donc écrit bravement à M. Marescalchi pour le prier de

l'inviter, et l'ambassadeur ayant porté sur sa liste le nom de cette

dame, qui avait échappé aux investigations de la police, Mme X...

venait de recevoir un billet pour le bal, qui devait avoir lieu le soir

même du jour où je la vis chez Mme Sahuguet. La conversation lui ayant

bientôt appris que j'irais à cette fête, elle me dit qu'elle serait

d'autant plus heureuse de m'y rencontrer que, n'habitant pas

ordinairement Paris, elle n'y connaissait que très peu de personnes,

dont aucune n'allait chez M. Marescalchi. Je répondis par des politesses

banales, d'usage en pareil cas, et j'étais bien loin de penser qu'il en

résulterait pour moi un des plus grands désagréments que j'aie jamais

éprouvés!...

La nuit venue, je me rends à l'ambassade. Le bal se donnait au

rez-de-chaussée, tandis que dans les appartements du premier étage se

trouvaient les tables de jeu et les salons de conversation. Il y avait

foule, lorsque j'arrivai, autour des nombreux quadrilles de danseurs,

parés des costumes les plus magnifiques. Au milieu de cette profusion de

soieries, de velours, de plumes et de broderies, apparut tout à coup un

colosse féminin, une cariatide, vêtue d'une simple robe de calicot

blanc, rehaussée d'un corset rouge et chamarrée de nombreux rubans de

couleur du plus mauvais goût!... C'était Mme X----, qui, pour montrer sa

belle chevelure, n'avait trouvé rien de mieux que de se costumer en

_bergère_, ayant un petit chapeau de paille sur l'oreille et deux

énormes tresses qui lui battaient les talons!... La tournure bizarre de

cette dame et l'étrange simplicité de la toilette avec laquelle elle

paraissait dans une aussi brillante réunion ayant attiré tous les

regards, la curiosité me fit porter les yeux de ce côté. Je venais

malheureusement d'ôter mon masque. Mme X----, fort embarrassée dans

cette foule inconnue, vint à moi, et, sans plus de façons, s'accroche à

mon bras en disant à haute voix: «J'aurai enfin un chevalier!...»

J'aurais voulu passer cette étrange bergère au grand diable d'enfer,

d'autant plus que ses confidences indiscrètes me faisaient craindre une

scène avec l'Empereur, ce qui m'eût fortement compromis. Je cherchais

donc l'occasion de me débarrasser d'elle, lorsque le prétexte se

présenta de lui-même.

J'ai dit qu'à leur entrée dans le bal, presque toutes les femmes se

démasquaient, ce qui rendait la réunion bien plus agréable. Quelques

hommes faisaient de même pour éviter la chaleur, et l'on tolérait cela

tant que leur nombre n'était pas trop considérable, parce que s'ils

eussent eu tous le visage découvert, il aurait été évident qu'en ne

voyant plus que deux hommes masqués, ç'aurait été l'Empereur avec le

général Duroc. Dès lors, la réunion aurait perdu toute espèce de charme

pour Napoléon, qui, dans son incognito, se complaisait à intriguer

certaines personnes et à écouter ce qui se disait autour de lui. Or, au

moment où je désirais le plus vivement m'éloigner de Mme X----, et où

beaucoup d'hommes avaient, ainsi que moi, la figure découverte, les

jeunes secrétaires attachés à l'ambassade de M. Marescalchi parcouraient

les salles, en nous invitant à remettre nos masques. Le mien était dans

ma poche, mais je feignis de l'avoir laissé sur une banquette de la

salle voisine, et, sous prétexte d'aller le chercher, je m'éloignai de

l'importune bergère, en lui promettant de revenir au plus tôt!...

Me voyant enfin débarrassé de ce terrible cauchemar, je me hâtai de

monter au premier étage, où, après avoir traversé les paisibles salons

de jeu, j'allai m'établir à l'extrémité des appartements, dans une pièce

isolée, faiblement éclairée par le demi-jour d'une lampe d'albâtre. Il

ne s'y trouvait personne. Je me démasquai donc, et, tout en prenant un

excellent sorbet, je me reposais, en me félicitant d'avoir échappé à Mme

X----, lorsque deux hommes masqués, à taille courte et grosse,

enveloppés dans des dominos noirs, entrèrent dans le petit salon où je

me trouvais seul. «Nous serons ici loin du tumulte», dit l'un d'eux;

puis il m'appela d'un ton d'autorité, par mon nom tout court, en me

faisant signe de venir à lui. Bien que je ne visse pas la figure de cet

individu, comme je me trouvais dans un hôtel qui réunissait en ce moment

tous les princes et dignitaires de l'Empire, je compris à l'instant que

l'homme qui, par un geste aussi impératif, appelait à lui un officier de

mon grade, devait être un grand personnage. Je m'avançai donc, et

l'inconnu me dit à demi-voix: «Je suis Duroc, l'Empereur est avec moi;

Sa Majesté est très fatiguée; accablée par la chaleur, elle désire se

reposer dans cette pièce écartée; restez avec nous, afin d'éloigner les

soupçons des personnes qui pourraient survenir.»

L'Empereur s'assit alors sur un fauteuil tourné vers l'angle des murs du

salon. Le général et moi, nous en prîmes deux autres, que nous plaçâmes

dos à dos avec le sien, de façon à le couvrir. Nous faisions face à la

porte d'entrée. Le général conserva son masque et m'engagea à causer

comme si j'étais avec quelques-uns de mes camarades. L'Empereur, s'étant

démasqué, demanda au général deux mouchoirs, avec lesquels il essuya la

sueur qui inondait sa figure et son cou; puis, me frappant légèrement

sur l'épaule, il me _pria_ (ce fut son expression) de lui avoir un grand

verre d'eau fraîche et de le lui apporter moi-même. Je courus

promptement au buffet d'un des salons voisins, pris un verre et le

remplis d'eau à la glace. Mais au moment où je le portais vers la pièce

où se trouvait Napoléon, je fus accosté par deux hommes de haute taille,

déguisés en Écossais, dont l'un me dit tout bas à l'oreille: «Monsieur

le chef d'escadron Marbot répond-il de la salubrité de l'eau qu'il porte

en ce moment?» Je crus pouvoir l'affirmer, car je l'avais prise dans

une des nombreuses carafes servant indistinctement à toutes les

personnes qui s'approchaient du buffet. Ces deux individus faisaient

certainement partie des agents de la sûreté disséminés dans l'hôtel sous

divers travestissements, et dont plusieurs surveillaient constamment la

personne de l'Empereur, sans le gêner par une assiduité obséquieuse: ils

marchaient à distance respectueuse de lui, prêts à voler à son secours

en cas de besoin.

Napoléon reçut avec un si vif plaisir l'eau que je lui apportais, que je

le crus en proie à une soif ardente; mais, à mon grand étonnement, il

n'en but qu'une très petite gorgée; puis, trempant tour à tour les deux

mouchoirs dans l'eau à la glace, il me dit de lui en glisser un sur la

nuque, tandis qu'il en plaçait un sur sa figure, en répétant plusieurs

fois: «Ah! que c'est bon!... que c'est bon!...» Le général Duroc reprit

alors la conversation avec moi. Elle roula principalement sur la

campagne que nous venions de faire en Autriche. L'Empereur me dit: «Vous

vous y êtes bien conduit, surtout à l'assaut de Ratisbonne et au passage

du Danube; je ne l'oublierai jamais et, sous peu, je vous donnerai une

marque éclatante de ma satisfaction.»

Bien que je ne pusse comprendre en quoi consistait la nouvelle

récompense qui m'était destinée, mon cœur nageait dans la joie!... Mais,

ô douleur! la terrible bergère, Mme X..., paraît à l'extrémité du petit

salon! «Ah! vous voilà, monsieur! Je me plaindrai à votre cousine de

votre peu de galanterie! s'écria-t-elle. Depuis que vous m'avez

abandonnée, j'ai été dix fois sur le point d'être étouffée! J'ai quitté

la salle de bal: on y est suffoqué par la chaleur. Je vois qu'on est

bien ici, et je vais m'y reposer.» Cela dit, elle s'assoit auprès de

moi.

Le général Duroc se tut, et Napoléon, ayant toujours le dos tourné et la

figure dans le mouchoir mouillé, gardait la plus parfaite immobilité.

Elle s'accrut encore lorsque la bergère, donnant un libre cours à son

intempérance de langue, sans se soucier de nos voisins, qu'elle pensait

m'être totalement étrangers, me raconta qu'elle avait cru reconnaître

plusieurs fois dans la foule le _personnage_ qu'elle cherchait, mais

qu'il lui avait été impossible de l'aborder. «Il faut pourtant que je

_lui_ parle, disait-elle; il faut absolument qu'il double ma pension. Je

sais bien qu'on a cherché à me nuire, sous prétexte que, dans ma

jeunesse, j'ai eu des amants! Eh! parbleu! il suffit d'écouter un

instant ce qui se dit là-bas, dans l'entre-deux des croisées, pour

comprendre que chacun y est avec sa chacune! D'ailleurs, _ses_ sœurs

n'ont-elles pas des amants?... N'a-t-il pas des maîtresses, _lui_?...

Que vient-il faire ici, si ce n'est causer plus librement avec de jolies

femmes?... On prétend que mon mari a volé; mais le pauvre diable s'y est

pris bien tard et bien maladroitement! D'ailleurs, ceux qui accusent mon

mari n'ont-ils pas _volé_ aussi? Est-ce par héritage qu'ils ont eu leurs

hôtels et leurs belles terres? Et _lui_, n'a-t-il pas volé en Italie, en

Égypte, partout?--Mais, madame, permettez-moi de vous faire observer que

ce que vous dites là est fort inconvenant, et que je suis d'autant plus

surpris que vous teniez de tels discours, que je vous ai vue ce matin

pour la première fois!--Bah! bah! je dis la vérité devant tout le monde,

moi! Et s'_il_ ne me donne pas une bonne pension, je lui dirai ou lui

écrirai son fait _très vertement_... Ah! ah! je n'ai peur de rien, moi!»

J'étais sur le gril, et j'aurais volontiers changé ma situation actuelle

contre une attaque de cavalerie ou l'assaut d'une brèche! Cependant, ce

qui atténuait un peu ma douleur, c'est que le bavardage de Mme X...

devait me disculper auprès de mes deux voisins, en leur apprenant que

ce n'était pas moi qui l'avais amenée au bal, que je l'avais vue ce

jour-là pour la première fois, et m'étais éloigné d'elle aussitôt que je

l'avais pu.

J'étais cependant fort inquiet sur la manière dont finirait cette

pénible scène, lorsque le général Duroc, se penchant vers moi, me dit:

«Empêchez cette femme de nous suivre!» Il se leva; l'Empereur avait

remis son masque, pendant que Mme X... déblatérait contre lui, et en

passant devant elle, il me dit: «Marbot, les personnes qui te portent

intérêt apprennent avec plaisir que ce n'est que d'aujourd'hui que tu

connais cette _charmante bergère_, que tu ferais bien d'envoyer paître

ses moutons!...» Cela dit, Napoléon prend le bras de Duroc et sort avec

lui.

Mémoires du général baron de Marbot (2/3) · 第 22 / 35 段