pour cela de deux frères juifs, hommes très intelligents, qui, pour
donner des nouvelles exactes et recevoir plus d'argent, avaient l'audace
de se glisser parmi les colonnes autrichiennes, sous prétexte de vendre
des fruits et du vin; puis, restant en arrière, ils attendaient
l'arrivée des Français et venaient faire leur rapport au maréchal.
Celui-ci, pendant son court séjour à Hollabrünn, avait promis une forte
somme à l'un de ces juifs s'il lui remettait, le lendemain au soir,
l'état approximatif des forces ennemies engagées sur la route que nous
suivions. Alléché par l'appât du gain, l'Israélite prend des chemins
détournés, marche toute la nuit, gagne la tête de l'armée ennemie,
pénètre dans un bois, et, grimpant au sommet d'un arbre touffu, il se
blottit dans le feuillage, d'où, sans être aperçu, il dominait la grande
route, et, à mesure que les colonnes défilaient devant lui, l'espion
inscrivait sur un calepin à quelle arme ces troupes appartenaient, la
force des escadrons et des bataillons, ainsi que le nombre des pièces.
Mais, au moment où il était ainsi occupé, un sergent de chasseurs entre
dans le bois pour s'y reposer quelques instants, et vient se coucher
précisément au-dessous de l'arbre sur lequel se trouvait le Juif, qu'il
n'avait point aperçu. À cette vue, l'espion, absolument saisi, fit
probablement quelque mouvement pour se cacher; le calepin lui échappa
des mains et vint tomber à côté du sergent! Celui-ci lève la tête, et
voyant un homme au milieu des hautes branches, il le couche en joue, en
lui ordonnant de descendre. Le malheureux Juif, forcé d'obéir, est
conduit devant un général autrichien, qui, à la vue du calepin
accusateur, fait tuer ce misérable à coups de baïonnette. Il gisait sur
la grande route lorsque, quelques heures après, l'armée française arriva
sur ce point. Dès que le second Juif, qui marchait avec nous en ce
moment, aperçut le corps de son frère, il poussa des cris affreux; puis,
se ravisant, il fouilla les poches du mort. Mais n'y ayant rien trouvé,
il pesta contre les ennemis qui lui avaient, disait-il, _volé_ l'argent
dont son frère était pourvu; finalement, pour avoir au moins quelque
part de son héritage, il prit tous les vêtements pour les vendre plus
tard. Voilà qui peint bien le caractère juif!
CHAPITRE XXVI
Combat de Znaïm.--Les cuirassiers de Guiton.--Je suis blessé en séparant
les combattants.--M. d'Aspre.--Nouvelle brouille avec Masséna.--Retour à
Paris.
Le 11 juillet, jour néfaste pour moi, le corps de Masséna parut devant
Znaïm vers dix heures du matin, et nous aperçûmes, à une demi-lieue sur
notre droite, les divisions du maréchal Marmont réunies sur le plateau
de Teswitz. Ces troupes venaient de Laa par la route de Brünn. À midi,
l'Empereur et sa garde arrivèrent à Zukerhandel, et l'armée d'Italie
n'en était plus qu'à quelques lieues.
La ville de Znaïm, entourée d'un mur fort solide, est située sur un
coteau couvert de vignobles, au bas duquel coulent la rivière de Taya et
le fort ruisseau de Lischen, qui se jette dans la Taya au-dessous de
Teswitz. Ces deux cours d'eau environnent donc une partie du coteau de
Znaïm et en font une position retranchée par la nature, car, presque sur
tous les points, les rives sont hérissées de rochers escarpés, d'un
accès fort difficile. Le sol s'abaisse au village d'Oblass, que traverse
la route de Vienne, par laquelle arrivait le corps de Masséna.
Le prince Charles, ne recevant pas de réponse à sa proposition
d'armistice, et ne voyant même pas revenir son parlementaire, prit la
résolution de profiter des bonnes positions qu'il occupait, pour risquer
encore les chances d'une bataille. En conséquence, il forma son armée
sur deux lignes, dont la première appuyait sa droite à la Taya, près de
Kloster-Bruck, avait son centre en face de Teswitz et de Zukerhandel, et
prolongeait sa gauche jusqu'à Kukrowitz. La seconde ligne occupait
Znaïm, le Galgenberg et Brenditz; les réserves étaient en arrière. Une
nuée de tirailleurs défendait les vignobles situés entre Znaïm, le
Lischen et la Taya.
Dès son arrivée devant Oblass, Masséna fit occuper ce village, ainsi que
le double pont qui passe sur la rivière et l'île dite des Faisans. La
division Legrand, qui venait de s'en emparer, se porta sur
Alt-Schallersdorf et Kloster-Bruck, vaste et ancien couvent transformé
en fabrique de tabac. Nos troupes éprouvèrent sur ce point une
résistance d'autant plus vive que notre artillerie ne secondait pas
leurs efforts; ne pouvant, en effet, passer dans les vignes, elle était
obligée de tirer du bord de la rivière, c'est-à-dire de bas en haut, ce
qui rend le feu incertain et presque nul. Le maréchal, retenu à Oblass
dans sa calèche, regrettait vivement de ne pouvoir monter à cheval, pour
aller voir par lui-même ce qu'il y avait à faire pour remédier à cet
inconvénient, lorsque je me permis de lui dire que, ayant exploré les
environs avant l'attaque, je croyais qu'une batterie partant d'Oblass,
longeant la rive droite de la rivière et allant se poster au-dessus du
village d'Edelspitz, pourrait rendre les plus grands services. Masséna
trouva l'avis utile; il m'en remercia et me chargea de conduire six
canons au lieu indiqué, d'où, dominant et prenant à revers les troupes
qui défendaient Kloster-Bruck et Alt-Schallersdorf, ils firent un tel
ravage parmi les ennemis, que ceux-ci abandonnèrent promptement ces deux
postes, dont nos troupes s'emparèrent. Le maréchal se félicitait du bon
effet produit par cette batterie, lorsque j'accourus lui proposer d'en
conduire une autre à Küeberg, point culminant de la rive gauche, mais
cependant accessible en renforçant les attelages. Le maréchal y
consentit, et, après quelques efforts, je réussis à faire monter huit
pièces à Küeberg, d'où leurs boulets, fouettant en plein sur les lignes
autrichiennes massées en avant de Znaïm, les eurent bientôt forcées à se
réfugier derrière les murs de cette ville; aussi je ne doute pas que si
la bataille eût continué, la batterie que nous avions placée sur le
Küeberg n'eût été fort utile à l'armée française: c'est en occupant ce
point avec de l'artillerie qu'on peut réduire promptement la forte
position de Znaïm.
Pendant la vive canonnade dont je viens de parler, un orage épouvantable
fondit sur la contrée. En un instant, tout est inondé. La Taya déborde,
les armes ne peuvent plus faire feu, et l'on n'entend plus un seul coup
de fusil. Les troupes du général Legrand se réfugient dans
Kloster-Bruck, à Schallersdorf, et principalement dans les nombreuses
caves creusées au milieu des vignes dont le coteau est couvert. Mais
pendant que nos soldats vident les tonnes, sans se préoccuper des
ennemis qu'ils supposent abrités dans les maisons de Znaïm, le prince
Charles, prévenu sans doute de cette négligence, et voulant couper toute
retraite à la division Legrand, fait sortir de la ville une colonne de
mille grenadiers qui, s'élançant au pas de course sur la grande route
abandonnée par nos gens, traversent Alt-Schallersdorf et arrivent au
premier pont d'Oblass! Je descendais en ce moment du Küeberg et
d'Edelspitz; j'y étais monté en passant par New-Schallersdorf, à côté
d'Oblass, où j'avais pris les canons que je devais conduire; mais, en
revenant seul, il me parut inutile de faire ce détour, puisque je savais
que tout le terrain compris entre la Taya et Znaïm était occupé par une
de nos divisions d'infanterie. Aussi, dès que je fus au petit pont qui
sépare Edelspitz de l'île des Faisans, j'y passai la Taya pour gagner
les grands ponts placés sur la grande route en face d'Oblass, où j'avais
laissé le maréchal. Je venais de monter sur la chaussée qui unit ces
deux ponts, lorsque, malgré l'orage, j'entends derrière moi le bruit de
nombreux pas cadencés; je tourne la tête, et qu'aperçois-je?... Une
colonne de grenadiers autrichiens qui n'était plus qu'à vingt-cinq pas
de moi!... Mon premier mouvement fut de courir ventre à terre, afin de
prévenir le maréchal et les nombreuses troupes qu'il avait auprès de
lui; mais, à mon très grand étonnement, je trouvai le pont le plus
voisin d'Oblass occupé par une brigade de cuirassiers français. Le
général Guiton, qui la commandait, sachant la division Legrand de
l'autre côté du fleuve, et ayant reçu un ordre inexact, s'avançait
tranquillement au pas!
À peine avais-je eu le temps de dire: «Voilà les ennemis!...» que le
général les aperçoit, met l'épée à la main, et criant: «Au galop!»
s'élance sur les grenadiers autrichiens. Ceux-ci, venus pour nous
attaquer à l'improviste, furent tellement étonnés de l'être eux-mêmes à
l'instant où ils s'y attendaient si peu, que les premiers rangs eurent à
peine le temps de croiser la baïonnette, et qu'en un clin d'œil les
trois bataillons de grenadiers furent _littéralement roulés_ par terre,
sous les pieds des chevaux de nos cuirassiers!... Pas un des hommes ne
resta debout!... _Un seul_ fut tué; tous les autres furent pris, ainsi
que les trois canons qu'ils avaient amenés pour contribuer à la défense
de l'île des Faisans et des ponts.
Ce retour offensif aurait eu des résultats très fâcheux pour nous, si le
prince Charles l'eût exécuté avec une troupe beaucoup plus nombreuse, en
faisant en même temps attaquer la division Legrand dispersée dans les
vignes, et qui, n'ayant plus de retraite par les ponts, eût éprouvé un
très grand échec, car la Taya n'était pas guéable. Mais le général
autrichien fit un faux calcul, en se flattant qu'un millier d'hommes
envoyés pour s'emparer de l'île des Faisans pourraient s'y maintenir
contre les attaques de trois de nos divisions, et contre les efforts que
la division Legrand, attaquée elle-même, n'eût pas manqué de faire pour
s'ouvrir un passage. Ainsi pris entre deux feux, les mille grenadiers
autrichiens, enfermés dans l'île des Faisans, eussent été réduits à
mettre bas les armes. Il est vrai que dans ce combat nous aurions perdu
beaucoup d'hommes, dont la vie fut épargnée par l'attaque inattendue du
général Guiton. Les cuirassiers, enhardis par le succès et ne
connaissant pas le terrain, poussèrent leurs charges jusqu'aux portes de
Znaïm, pendant que les fantassins du général Legrand, attirés par le
tumulte, accouraient pour les seconder. La ville fut sur le point d'être
enlevée... Mais des forces supérieures, secondées par une nombreuse
artillerie, contraignirent les Français à redescendre jusqu'à
Alt-Schallersdorf et Kloster-Bruck, où Masséna les fit soutenir par la
division d'infanterie du général Carra Saint-Cyr.
L'Empereur, placé sur les hauteurs de Zukerhandel, ordonna à ce moment
au maréchal Marmont de déboucher de Teswitz pour se lier à la droite de
Masséna. La bataille s'engageait insensiblement. Pour s'en rapprocher,
Napoléon vint à Teswitz. Masséna m'ayant envoyé vers Sa Majesté pour lui
rendre compte de sa position, je revins avec l'ordre d'enlever à tout
prix la ville que notre batterie de Küeberg foudroyait et que le
maréchal Marmont allait assaillir aussi par le vallon de Lechen. De
toutes parts on battait la charge, et le bruit des tambours, assourdi
par l'effet de la pluie, se mêlait à celui du tonnerre... Nos troupes
très animées s'avançaient bravement contre les nombreux bataillons qui,
postés en avant de Znaïm, les attendaient résolument: quelques rares
coups de fusil partaient seulement des maisons. Tout faisait présager un
sanglant combat à la baïonnette, lorsqu'un officier de l'Empereur,
arrivant à toute bride, apporta à Masséna l'ordre d'arrêter le combat,
parce qu'un armistice venait d'être conclu entre Napoléon et le prince
de Liechtenstein. Aussitôt le maréchal, qui s'était beaucoup rapproché
des troupes, prescrit à tous les officiers de courir annoncer cette
nouvelle sur les divers points de la ligne, et me désigne
nominativement pour aller vers celle de nos brigades qui se trouve le
plus près de la ville et a le moins d'espace à parcourir pour en venir
aux mains avec l'ennemi.
Arrivé derrière ces régiments, en vain je veux parler; ma voix est
dominée par les cris de: «Vive l'Empereur!» toujours précurseurs du
combat, et déjà les troupes croisaient la baïonnette!... Le moindre
retard allait donner lieu à l'une de ces terribles mêlées d'infanterie
qu'il est impossible d'arrêter dès qu'elles sont engagées. Je n'hésite
donc pas, et, passant par un intervalle, je m'élance entre les deux
lignes prêtes à se joindre, et, tout en criant: «La paix! la paix!...»
je fais avec ma main gauche signe d'arrêter, lorsque, tout à coup, une
balle partie du faubourg me frappe au poignet!... Quelques-uns de nos
officiers, comprenant enfin que je portais l'ordre de suspendre les
hostilités, arrêtent la marche de leurs compagnies; d'autres hésitaient,
parce qu'ils voyaient venir à eux les bataillons autrichiens qui
n'étaient plus qu'à cent pas!... À ce moment, un aide de camp du prince
Charles arrive également entre les deux lignes, cherchant à prévenir
l'attaque, et reçoit aussi du faubourg une balle qui lui traverse
l'épaule. Je cours vers cet officier, et, pour bien faire comprendre aux
deux partis l'objet de notre mission, nous nous embrassons en témoignage
de paix.
À cette vue, les officiers des deux nations, n'hésitant plus, commandent
_Halte!_ se groupent autour de nous, et apprennent qu'un armistice vient
d'être conclu. On se mêle, on se félicite mutuellement; puis les
Autrichiens retournent à Znaïm et nos troupes vers les positions
qu'elles occupaient avant qu'on battît la charge.
La commotion du coup que j'avais reçu avait été si forte, que je croyais
avoir le poignet cassé. Heureusement, il n'en était rien; mais la balle
avait fortement lésé le nerf qui rattache le pouce au poignet.
Aucune de mes nombreuses blessures ne m'a fait autant souffrir: je fus
obligé de porter le bras en écharpe pendant plus de six mois. Cependant,
ma blessure, quoique grave, l'était bien moins que celle de l'aide de
camp autrichien. C'était un tout jeune homme, plein de courage, et qui,
malgré ce qu'il avait éprouvé, voulut absolument venir avec moi auprès
de Masséna, tant pour voir ce vieux guerrier si célèbre, que pour
accomplir un message dont le prince Charles l'avait chargé pour lui.
Pendant le trajet que nous fîmes ensemble pour gagner Kloster-Bruck, où
Masséna s'était établi, l'officier autrichien, qui perdait beaucoup de
sang, ayant été sur le point de s'évanouir, je lui proposai de le
reconduire à Znaïm; mais il persista à me suivre pour être pansé par les
chirurgiens français, qu'il disait être bien plus habiles que ceux de
son armée. Ce jeune homme s'appelait le comte d'Aspre et était neveu du
général de ce nom, tué à Wagram. Le maréchal Masséna le reçut très bien
et lui fit prodiguer toutes sortes de soins. Quant à moi, le maréchal,
me voyant blessé de nouveau, crut devoir joindre ses suffrages à ceux de
tous les officiers et même des soldats de la brigade, qui faisaient
l'éloge du dévouement avec lequel je m'étais élancé entre les deux
armées pour éviter l'effusion du sang.
Napoléon, étant venu vers le soir visiter les bivouacs, m'adressa de
vifs témoignages de satisfaction, en ajoutant: «Vous êtes blessé bien
souvent, mais je récompenserai votre zèle.» L'Empereur avait formé le
projet de créer l'ordre militaire des _Trois Toisons_, dont les
chevaliers devaient avoir au moins six blessures, et j'appris plus tard
que Sa Majesté m'avait inscrit au nombre des officiers qu'il jugeait
dignes de recevoir cette décoration, dont je reparlerai plus loin.
L'Empereur voulut voir M. d'Aspre, qui avait montré le même dévouement
que moi, et le chargea de compliments pour le prince Charles.
Comme, tout en se félicitant que les cuirassiers fussent arrivés sur les
ponts à l'instant même où les grenadiers autrichiens allaient s'en
emparer, Napoléon s'étonnait qu'on eût envoyé de la grosse cavalerie au
delà du fleuve, sur un coteau où il n'y avait d'autre passage qu'une
grande route encaissée entre des vignobles, personne ne voulut avoir
donné cet ordre, qui ne provenait ni du maréchal, ni du chef
d'état-major, et le général de cuirassiers ne pouvant désigner
l'officier qui le lui avait transmis, l'auteur de cette heureuse faute
resta inconnu.
Pendant le peu de minutes que les grenadiers occupèrent l'île des
Faisans, ils y prirent trois de nos généraux: Fririon, chef d'état-major
de Masséna, Lasouski et Stabenrath, auxquels ils enlevèrent en un tour
de main leurs bourses et leurs éperons d'argent. Ces généraux, délivrés
à l'instant même par nos cuirassiers, rirent beaucoup de leur courte
captivité.
Je vous ai dit qu'avant d'avoir reçu ma blessure, et immédiatement après
la belle charge des cuirassiers, le maréchal m'avait ordonné d'aller
rendre compte de ce beau fait d'armes à l'Empereur, toujours placé à
Zukerhandel. Comme l'orage avait rendu la Taya infranchissable à gué, je
dus la passer, en face d'Oblass, sur les ponts de l'île des Faisans,
pour gagner Zukerhandel par Teswitz, d'où les troupes du maréchal
Marmont débouchaient en ce moment. L'artillerie ennemie faisait un feu
terrible sur elles, de sorte que le terrain qui avoisine la rivière
était labouré par les boulets, et cependant il n'y avait pas moyen de
prendre un autre chemin, à moins de faire un détour considérable: je
pris donc cette direction. J'étais parti d'Oblass avec M. le chef
d'escadron de Talleyrand-Périgord, qui, après avoir porté un ordre au
maréchal Masséna, retournait à l'état-major impérial dont il faisait
partie. Cet officier avait déjà parcouru ce trajet, et il s'offrit pour
me guider. Il marchait devant moi sur le petit sentier qui longe la rive
droite de la Taya, lorsque, la canonnade ennemie redoublant d'intensité,
nous accélérons la rapidité de notre course. Tout à coup, un maudit
soldat du train, dont le cheval était chargé de poulets et de canards,
produit de sa maraude, sort d'entre les saules qui bordent la rivière,
et, se plaçant sur le sentier à quelques pas de M. de Talleyrand, se
lance à toute bride; mais un boulet ayant tué son cheval, celui de M. de
Talleyrand, qui le suivait de près, heurte le cadavre de cet animal et
s'abat complètement!... En voyant tomber mon compagnon, je mets pied à
terre pour l'aider à se relever. La chose était difficile, car l'un de
ses pieds était engagé dans l'étrier sous le ventre du cheval. Le soldat
du train, au lieu de nous prêter assistance, courut se blottir parmi les
arbres, et je restai seul pour accomplir une tâche d'autant plus pénible
qu'une grêle de boulets tombait autour de nous, et que les tirailleurs
ennemis, poussant les nôtres, pouvaient venir nous surprendre!...
N'importe!... Je n'abandonnerai pas un camarade dans cette fâcheuse
position!... Je me mis donc à l'œuvre, et, après des efforts inouïs,
j'eus le bonheur de relever le cheval et de replacer M. de Talleyrand en
selle; puis nous reprîmes notre course.
J'eus d'autant plus de mérite en cette circonstance, que je voyais mon
compagnon pour la première fois; aussi m'exprima-t-il sa reconnaissance
dans les termes les plus chaleureux, et lorsque, arrivés à Zukerhandel,
j'eus rempli ma mission auprès de l'Empereur, je fus entouré et félicité
par tous les officiers du grand état-major. M. de Talleyrand leur avait
appris ce que je venais de faire, et répétait sans cesse: «Voilà ce
qu'on appelle un excellent camarade!» Quelques années plus tard, lorsque
je revins de l'exil auquel m'avait condamné la Restauration, M. de
Talleyrand, alors général de la garde royale, me reçut assez froidement.
Toutefois, lorsque vingt ans après je le retrouvai à Milan, où
j'accompagnai Mgr le duc d'Orléans, je ne lui en tins pas rancune, et
nous nous serrâmes la main. C'est dans ce même voyage que je rencontrai
à Crémone M. d'Aspre, devenu général-major au service de l'Autriche,
après avoir servi l'Espagne jusqu'en 1836. Depuis, il a commandé en
second l'armée d'Italie, sous le célèbre maréchal Radetzki. Mais
revenons à Znaïm.
Les Autrichiens évacuèrent cette ville, et on y établit le quartier
général de Masséna, dont le corps d'armée forma un camp dans les
environs. L'armistice avait livré provisoirement à Napoléon le tiers de
la monarchie autrichienne, habité par 8,000,000 d'âmes: c'était un
immense gage de paix.
M. d'Aspre, étant trop souffrant pour suivre son armée, resta à Znaïm.
Je le vis souvent; c'était un homme de beaucoup d'esprit, quoique un peu
exalté.
Ma blessure me faisait beaucoup souffrir; je ne pouvais faire aucun
service à cheval. Masséna me chargea donc de dépêches pour l'Empereur,
en m'ordonnant d'aller en poste à Vienne, où il ne tarda pas à venir
s'établir avec son état-major. Nos gens et nos chevaux restèrent à
Znaïm, à tout événement. La conclusion de la paix traînait en longueur:
Napoléon voulait écraser l'Autriche, qui résistait d'autant plus qu'elle
espérait le secours des Anglais descendus en Hollande le 30 juillet et
déjà maîtres de Flessingue.
En apprenant cet événement, le grand chancelier Cambacérès, qui
gouvernait la France en l'absence de l'Empereur, fit marcher les troupes
disponibles vers les bords de l'Escaut et en confia le commandement au
maréchal Bernadotte. Ce choix déplut beaucoup à Napoléon. Du reste, les
Anglais se retirèrent presque aussitôt. Les conférences reprirent avec
la même lenteur; nous occupions toujours le pays, et le quartier général
de Masséna resta à Vienne depuis le 15 juillet jusqu'au 10 novembre.
Privé, par ma blessure, des agréments que cette ville offrait aux
officiers, j'eus du moins la satisfaction de trouver chez la comtesse de
Stibar, chez laquelle j'étais logé, tous les soins que réclamait ma
position: je lui en ai conservé une bien vive reconnaissance.
J'avais retrouvé à Vienne mon bon ami le général de Sainte-Croix, que sa
blessure retint plusieurs mois au lit. Il logeait dans le palais
Lobkowitz qu'occupait Masséna. Je passais chaque jour plusieurs heures
avec lui, et l'instruisis du mécontentement que le maréchal paraissait
avoir conçu contre moi depuis l'incident de Wagram. Comme il avait une
très grande influence sur Masséna, il lui fit bientôt sentir combien son
attitude à mon égard avait été pénible et blessante. Ses bons offices,
ainsi que ma conduite à Znaïm, me remirent enfin assez bien dans
l'esprit du maréchal, lorsque, par un excès de franchise, je détruisis
le résultat obtenu, et ravivai le mauvais vouloir du maréchal à mon
égard. Voici à quel sujet.
Vous savez que blessé aux jambes, à la suite d'une chute de cheval qu'il
avait faite dans l'île de Lobau, Masséna fut obligé de monter en calèche
pour diriger ses troupes pendant la bataille de Wagram, ainsi qu'aux
combats qui la suivirent. On allait donc atteler des chevaux
d'artillerie à cette voiture, lorsque, s'étant aperçu qu'ils étaient
trop longs pour le timon, et n'avaient pas assez de _liant_ dans leurs
mouvements, on leur substitua quatre chevaux des écuries du maréchal,
pris parmi les plus dociles, et parfaitement habitués au bruit du canon.
Les deux soldats du train désignés pour conduire Masséna allaient se
mettre en selle, le 4 juillet au soir, quand le cocher et le postillon
du maréchal déclarèrent que, puisque leur maître se servait de ses
propres chevaux, c'était à eux à les diriger. Malgré toutes les
observations qu'on put leur faire sur les dangers auxquels ils
s'exposaient, ces deux hommes persistèrent à vouloir conduire leur
maître. Cela dit, et comme s'il se fût agi d'une simple promenade au
bois de Boulogne, le cocher monta sur le siège, et le postillon sauta à
cheval!... Ces deux intrépides serviteurs furent pendant huit jours
exposés à de très grands dangers, surtout à Wagram, où plusieurs
centaines d'hommes furent tués auprès de leur calèche. À Guntersdorf, le
boulet qui traversa cette voiture perça la redingote du cocher, et un
autre boulet tua le cheval que montait le postillon!... Rien n'intimida
ces deux fidèles domestiques, dont tout le corps d'armée admirait le
dévouement. L'Empereur même les félicita, et dans une de ses fréquentes
apparitions auprès de Masséna, il lui dit: «Il y a sur le champ de
bataille 300,000 combattants: eh bien! savez-vous quels sont les deux
plus braves? C'est votre cocher et votre postillon, car nous sommes tous
ici pour faire notre _devoir_, tandis que ces deux hommes, n'étant tenus
à aucune obligation militaire, pouvaient s'exempter de venir s'exposer à
la mort; ils ont donc mérité plus qu'aucun autre!» Puis s'adressant aux
conducteurs de la voiture, il s'écria: «Oui, vous êtes deux braves!...»