lieu, je dois citer le combat de deux régiments de cavalerie, qui, bien
que servant dans des armées opposées l'une à l'autre, appartenaient au
même colonel propriétaire, le prince Albert de Saxe-Teschen. Celui-ci
avait épousé la célèbre archiduchesse Christine d'Autriche, gouvernante
des Pays-Bas. Ayant le titre de prince dans les deux États, il possédait
un régiment de housards en Saxe et un de cuirassiers en Autriche. L'un
et l'autre portaient son nom; et d'après les usages de ces deux États,
il nommait à tous les emplois d'officiers dans ces corps. Comme depuis
de longues années l'Autriche et la Saxe vivaient en paix, lorsque le
prince Albert avait un officier à placer, il le mettait indistinctement
dans celui de ces deux régiments où se trouvait une vacance, de sorte
qu'on voyait des membres d'une même famille servir, les uns dans les
housards saxons du prince Albert, et les autres dans les cuirassiers
autrichiens d'Albert. Or, par une circonstance déplorable et fort
extraordinaire, ces deux régiments se trouvèrent en présence sur le
champ de bataille de Wagram, où, stimulés par le devoir et le point
d'honneur, ils se chargèrent mutuellement. Chose remarquable, les
cuirassiers furent enfoncés par les housards, qui combattirent avec la
plus grande vigueur, tant ils étaient désireux de réparer sous les yeux
de Napoléon et de l'armée française le double échec qu'avait éprouvé
l'infanterie saxonne!... Celle-ci, quoique ayant fait preuve de courage
dans maintes circonstances, n'est pas, à beaucoup près, aussi solidement
constituée, ni aussi instruite, que la cavalerie, qui passe avec raison
pour une des meilleures de l'Europe.
CHAPITRE XXV
Ce qui m'advint à la bataille de Wagram.--Brouille avec Masséna.--Prise
d'Hollabrünn et entrée à Guntersdorf.
Après avoir lu le récit des épisodes dont j'ai cru devoir accompagner le
récit succinct de la bataille de Wagram, vous désirez probablement
savoir ce qui m'advint de personnel dans ce terrible conflit.
J'eus le bonheur de n'être pas blessé, quoique ayant été souvent très
exposé, surtout le second jour, au moment où l'artillerie ennemie
faisait converger presque tous ses feux sur la calèche du maréchal
Masséna. Nous étions, à la lettre, sous une grêle de boulets, qui
abattit bien du monde autour de moi. Je courus aussi de très grands
dangers, lorsque la cavalerie autrichienne ayant enfoncé et mis en
déroute la division Boudet, le maréchal m'envoya vers ce général, perdu
dans la foule de dix mille fuyards, que la cavalerie taillait en
pièces!... Je fus encore souvent mis en péril lorsque, pour porter des
ordres, j'étais obligé de passer auprès des incendies partiels qui, sur
une infinité de points, dévoraient les moissons dans la plaine. Grâce à
de nombreux détours, je parvenais à éviter les flammes; mais il était
presque impossible de ne pas traverser les champs, sur lesquels les
cendres des pailles consumées conservaient encore assez de chaleur pour
excorier les pieds des chevaux. Deux des miens furent pour quelque temps
mis hors de service par les blessures qu'ils y reçurent, et l'un d'eux
souffrit tant, qu'il fut sur le point de me rouler dans ces débris de
paille mal éteinte. Enfin, je m'en tirai sans autre accident grave. Mais
si ma personne échappa à l'incendie, ainsi qu'au plomb et au fer des
ennemis, il m'arriva un désagrément dont les suites me furent bien
funestes, car, le second jour de la bataille, je me brouillai presque
complètement avec Masséna. Voici à quel sujet.
Chargé par ce maréchal d'une mission auprès de l'Empereur, que je
n'avais pu rejoindre qu'avec les plus grandes peines, je revenais,
après avoir fait plus de trois lieues au galop sur les cendres encore
brûlantes des moissons consumées. Mon cheval, exténué de fatigue et les
jambes à moitié brûlées, ne pouvait plus marcher, lorsqu'en arrivant
auprès de Masséna, je le trouvai dans un bien grand embarras. Son corps
d'armée, vivement poussé par la droite des ennemis, battait en retraite
le long du Danube, et les fantassins de la division Boudet, chargés et
enfoncés par la cavalerie autrichienne qui les sabrait sans relâche,
couraient pêle-mêle dans l'immensité de la plaine! Ce fut le moment le
plus critique de la bataille.
Le maréchal, du haut de sa calèche, voyait le danger imminent qui nous
menaçait, et prenait avec calme des dispositions pour maintenir en bon
ordre les trois divisions d'infanterie qui n'avaient point été entamées.
Pour cela, il avait été obligé d'envoyer tant d'aides de camp vers ses
généraux, qu'il n'avait plus auprès de lui que le jeune lieutenant
Prosper Masséna, son fils, lorsqu'il s'aperçut que les soldats de la
division Boudet, toujours poursuivis par la cavalerie autrichienne, se
portaient vers les trois divisions qui combattaient encore, et allaient,
en se jetant dans leurs rangs, les entraîner dans une commune déroute!
Pour prévenir cette catastrophe, le maréchal voulut détourner le torrent
des fuyards, en faisant dire aux généraux et officiers de le diriger
vers l'île de Lobau, qui, armée d'une nombreuse artillerie, offrait aux
troupes débandées un asile assuré. La mission était périlleuse, et il
était plus que probable que l'aide de camp qui irait au milieu de cette
multitude désordonnée serait attaqué par quelques-uns des cavaliers
ennemis qui la sabraient. Le maréchal ne pouvait donc se résoudre à
exposer son fils à un danger aussi imminent; cependant, il n'avait que
cet officier auprès de lui, et il fallait bien que cet ordre fût
transmis!
Je survins fort à propos pour tirer Masséna du cruel embarras dans
lequel il se trouvait; aussi, sans me donner le temps de respirer, il
m'ordonna d'aller me précipiter dans les dangers qu'il craignait pour
son fils. Mais s'apercevant que mon cheval pouvait à peine se soutenir,
il me prêta l'un des siens, qu'une ordonnance conduisait en main.
J'avais trop le sentiment des devoirs militaires pour ne pas comprendre
qu'un maréchal ou général ne peut s'astreindre à suivre le règlement que
ses aides de camp ont fait entre eux, pour marcher à tour de rôle,
quelque périlleuse que soit la mission: il faut que, dans certaines
circonstances, le chef puisse employer l'officier qu'il juge le plus
propre à faire exécuter ses ordres. Aussi, bien que Prosper n'eût de
toute la journée fait une seule course, et que ce fût à lui de marcher,
je ne fis aucune observation. Je dirai même que mon amour-propre
m'empêchant de pénétrer le véritable motif qui avait porté le maréchal à
me donner une mission aussi difficile que périlleuse, lorsqu'elle devait
échoir à un autre, j'étais fier de la confiance qu'il avait en moi! Mais
Masséna détruisit bientôt mon illusion, en me disant d'un ton patelin:
«Tu comprends, mon ami, pourquoi je n'envoie pas mon fils, bien que ce
soit à lui de marcher... Je crains qu'on ne me le tue... tu comprends...
tu comprends?...» J'aurais dû me taire; mais indigné d'un égoïsme aussi
peu déguisé, je ne pus m'empêcher de répondre, et cela devant plusieurs
généraux: «Monsieur le maréchal, je partais croyant aller remplir un
devoir; je regrette que vous me tiriez de cette erreur, car je comprends
parfaitement, à présent, que, forcé d'envoyer l'un de vos aides de camp
à une mort presque certaine, vous préfériez que ce soit moi plutôt que
votre fils; mais je pense que vous auriez pu m'épargner cette cruelle
vérité!...» Et sans attendre la réponse, je m'élançai au grand galop
vers la division Boudet, dont les cavaliers ennemis faisaient un
affreux massacre!...
En m'éloignant de la calèche, j'avais entendu un commencement de
discussion entre le maréchal et son fils, mais le bruit du champ de
bataille et la rapidité de ma course m'avaient empêché de saisir leurs
paroles, dont le sens me fut bientôt expliqué; car à peine avais-je
joint la division Boudet, et commencé à faire tous mes efforts pour
diriger cette masse épouvantée vers l'île de Lobau, que j'aperçois
Prosper Masséna auprès de moi!... Ce brave garçon, indigné de ce que son
père m'eût exposé à sa place et voulût le réduire à l'inaction, s'était
échappé à l'improviste pour me suivre. «Je veux, me dit-il, partager au
moins les dangers que j'aurais dû vous éviter, si l'aveugle tendresse de
mon père ne l'eût rendu injuste envers vous, puisque c'était à moi à
marcher!...»
La noble simplicité de ce jeune homme me plut: à sa place, j'aurais agi
de même. Cependant, j'aurais désiré qu'il fût bien loin de moi à ce
moment critique, car, à moins de l'avoir vu, on ne peut se faire une
idée exacte de ce qu'est une masse de fantassins dont les rangs ont été
enfoncés par la cavalerie, qui les poursuit avec vigueur, et dont les
sabres et les lances font un terrible ravage au milieu de ce pêle-mêle
d'hommes épouvantés, courant en désordre, au lieu de se pelotonner et de
se défendre à coups de baïonnette, ce qui serait pourtant facile et
moins dangereux que de tourner le dos en fuyant! Prosper Masséna était
très brave; le péril ne l'étonna nullement, bien qu'à chaque instant
nous nous trouvassions dans ce _tohu-bohu_ face à face avec des
cavaliers ennemis. Ma position devenait alors fort critique, parce que
j'avais une triple tâche à remplir: d'abord, parer les coups qu'on
portait au jeune Masséna, qui, n'ayant de sa vie manié un sabre, s'en
servait très maladroitement; en second lieu, défendre ma personne;
enfin, parler à nos fantassins en désordre pour leur faire comprendre
qu'ils devaient se rendre vers l'île de Lobau, et non sur les divisions
qui se trouvaient encore en ligne. Prosper et moi ne reçûmes aucune
blessure. Dès que les cavaliers autrichiens nous voyaient décidés à nous
défendre énergiquement, ils nous quittaient pour aller frapper les
fantassins qui n'opposaient aucune résistance.
Lorsqu'une troupe est en désordre, les soldats se jettent _moutonnement_
du côté où ils voient courir leurs camarades; aussi, dès que j'eus
transmis l'ordre du maréchal à un certain nombre d'officiers, et qu'ils
eurent crié à leurs gens de courir vers l'île de Lobau, le torrent des
fuyards se dirigea sur ce point. Le général Boudet, que j'avais enfin
trouvé, parvint à rallier ses troupes, sous la protection de notre
artillerie, dont le feu arrêta les ennemis. Ma mission ainsi terminée,
je retournai vers le maréchal avec Prosper; mais voulant prendre le
chemin le plus court, j'eus l'imprudence de passer auprès d'un bouquet
de bois, derrière lequel étaient postés une centaine de uhlans
autrichiens. Ils s'élancent à l'improviste sur nous, qui gagnons la
plaine à toutes jambes, en nous dirigeant vers une ligne de cavalerie
française qui venait dans notre direction. Il était temps! car
l'escadron ennemi était sur le point de nous joindre et nous serrait de
si près que je crus un moment que nous allions être tués ou faits
prisonniers. Mais à l'approche des nôtres, les uhlans firent demi-tour,
à l'exception d'un officier, qui, parfaitement monté, ne voulut pas nous
quitter sans avoir déchargé ses pistolets sur nous. Une balle traversa
le cou du cheval de Prosper, et l'animal, en balançant fortement la
tête, inonda de sang la figure du jeune Masséna. Je le crus blessé, et
me préparais à le défendre contre l'officier de uhlans, lorsque nous
fûmes joints par les éclaireurs du régiment français qui, tirant leurs
mousquetons sur l'officier autrichien, l'étendirent mort sur la place,
au moment où il s'éloignait au galop.
Prosper et moi retournâmes alors auprès du maréchal, qui jeta un cri de
douleur en voyant son fils couvert de sang... Mais en apprenant qu'il
n'était pas blessé, il donna un libre cours à sa colère, et en présence
de plusieurs généraux, de ses aides de camp, et de deux officiers
d'ordonnance de l'Empereur, il gronda vertement son fils et termina sa
mercuriale en lui disant: «Qui vous a ordonné, jeune étourdi, d'aller
vous fourrer dans cette bagarre?...» La réponse de Prosper fut vraiment
sublime! «Qui me l'a ordonné?... mon honneur! Je fais ma première
campagne; je suis déjà lieutenant, membre de la Légion d'honneur; j'ai
reçu plusieurs décorations étrangères, et cependant je n'ai encore rendu
aucun service. J'ai donc voulu prouver à mes camarades, à l'armée, à la
France, que si je ne suis pas destiné à avoir les talents militaires qui
ont illustré mon père, je suis du moins, par ma valeur, digne de porter
le nom de Masséna!...» Le maréchal, voyant que tous ceux qui
l'entouraient approuvaient les nobles sentiments de son fils, ne
répliqua pas; mais sa colère concentrée retomba principalement sur moi,
qu'il accusait d'avoir entraîné son fils, quand, tout au contraire,
celui-ci m'embarrassa fort par sa présence.
Les deux officiers d'ordonnance de l'Empereur, qui venaient d'être
témoins de la scène entre le maréchal et son fils, l'ayant racontée à
leur tour au grand quartier général, Napoléon en fut informé, et Sa
Majesté étant venue le soir à Léopoldau, où se trouvait l'état-major de
Masséna, fit appeler Prosper et lui dit, en le prenant amicalement par
l'oreille: «C'est bien, c'est très bien, mon cher enfant; voilà comment
des jeunes gens tels que toi doivent débuter dans la carrière!» Puis, se
tournant vers le maréchal, il lui dit à voix basse, mais de manière à
être entendu par le général Bertrand, de qui je le tiens: «J'aime mon
frère Louis autant que vous chérissez votre fils; mais, lorsqu'il était
mon aide de camp en Italie, il faisait son service comme les autres, et
j'aurais craint de le déconsidérer, en exposant l'un de ses camarades à
sa place.»
La réponse que j'avais eu le tort de faire à Masséna, le blâme que
l'Empereur lui infligeait, ne pouvaient que l'aigrir encore davantage
contre moi; aussi, à compter de ce jour, il ne me tutoya plus, et
quoique ostensiblement il me traitât fort bien, je compris qu'il me
garderait toujours rancune: vous verrez que mes prévisions se
vérifièrent.
Jamais les Autrichiens ne combattirent depuis avec autant de vigueur
qu'à Wagram; leur retraite même fut admirable par le calme et le bon
ordre qui y régnèrent. Il est vrai qu'ils eurent l'avantage de pouvoir
quitter le champ de bataille sans être poursuivis; j'ai donné les motifs
qui retinrent Napoléon le 6 au soir; mais il ne me serait pas possible
d'expliquer les causes du retard qu'il mit, le 7 au matin, à suivre les
traces des ennemis. On a prétendu qu'ayant devant lui la route de Bohême
et celle de Moravie, qui toutes deux aboutissent au pont de Spitz, près
de Florisdorf, l'Empereur, avant de s'éloigner du champ de bataille,
voulait savoir quel était à peu près le nombre des troupes que le prince
Charles avait engagées sur chacune de ces routes, et qu'il attendait le
rapport des reconnaissances faites à ce sujet. Mais il est à remarquer
que les reconnaissances ne donnent en pareil cas que des renseignements
très imparfaits, parce qu'elles ne peuvent apercevoir ce qui se trouve
au delà des arrière-gardes ennemies, qui les arrêtent au bout d'une
demi-lieue: c'est ce qui arriva aux nôtres. On perdit donc inutilement
un temps précieux; et puisqu'on avait vu la veille les colonnes ennemies
s'engager sur les deux routes, il aurait fallu les poursuivre le 7 au
matin, dès l'aurore, sur l'une ou sur l'autre; nous avions assez de
troupes disponibles pour être en force sur tous les points. Quoi qu'il
en soit, l'Empereur ne fit commencer la poursuite qu'à deux heures de
l'après-midi et ne franchit, de sa personne, que trois petites lieues,
pour aller coucher au château de Volkersdorf, du haut duquel l'empereur
d'Autriche avait, les deux jours précédents, observé les mouvements des
armées belligérantes.
L'Empereur confia au général Vandamme le soin de garder la ville de
Vienne. Le général Régnier resta donc dans l'île de Lobau; Oudinot prit
position à Wagram, et Macdonald à Florisdorf. Après avoir ainsi assuré
ses derrières, Napoléon fit suivre l'ennemi sur la route de Moravie par
les corps de Marmont et de Davout, et sur celle de Bohême par Masséna.
Enfin, l'armée d'Italie et la garde devaient marcher entre ces deux
grandes routes dans la direction de Laa, prêtes à se porter où besoin
serait.
La plus forte partie de l'armée autrichienne s'était engagée sur la
route de Bohême, que suivait le corps de Masséna. Mais le prince Charles
avait très bien utilisé la nuit du 6 au 7 et une partie de ce jour, que
Napoléon lui avait laissée, et tous ses bagages, chariots, caissons et
l'artillerie étaient déjà loin et hors de notre atteinte, lorsqu'en
quittant le champ de bataille, nous rencontrâmes les éclaireurs de
l'arrière-garde ennemie, au défilé de Langen-Enzersdorf. Par sa
longueur et son resserrement, ce passage aurait été fatal au prince
Charles si, la veille, nous eussions pu le pousser jusque-là. Après
avoir traversé le défilé, nous entrâmes dans une vaste plaine, au centre
de laquelle se trouve Korneubourg. Cette petite ville, ayant un mur
d'enceinte, était occupée par neuf bataillons de Croates et de chasseurs
tyroliens, et l'on apercevait, sur les deux flancs, de fortes masses de
cavalerie et une nombreuse artillerie. Ainsi postée, cette arrière-garde
nous attendait avec un calme imposant.
Il faut, sans doute, être entreprenant à la guerre, surtout devant un
ennemi déjà battu; néanmoins, on ne doit pas forcer les conséquences de
cette règle jusqu'à manquer de prudence. Les généraux et la cavalerie
française sont souvent trop _téméraires_: ils renouvelèrent ici la faute
que Montbrun avait commise au mois de juin devant Raab, lorsque, ne
voulant pas attendre l'infanterie, il mena ses escadrons trop près de
cette place, dont le canon fit un très grand ravage dans leurs rangs.
Malgré cette sévère leçon, le général Bruyère, qui avait remplacé
Lasalle dans le commandement de la division de cavalerie légère attachée
au corps de Masséna, ayant pris les devants en sortant du défilé,
n'attendit pas que notre infanterie l'eût passé aussi et fût formée dans
la plaine. Déployant ses escadrons, il s'avança vers les ennemis, qui
restèrent impassibles, le laissèrent approcher jusqu'à une portée de
canon, et qui, ouvrant alors un feu terrible, lui firent éprouver de
grandes pertes!...
À cette vue, Masséna, qui arrivait en ce moment à l'entrée de la plaine,
se mit en fureur et m'envoya vers Bruyère pour lui exprimer son extrême
mécontentement. Je trouvai ce général très bravement placé à la tête de
sa division, sous une grêle de boulets, mais bien peiné de s'être
tellement aventuré, et fort embarrassé du parti qu'il devait prendre. En
effet, s'il chargeait la cavalerie autrichienne, deux fois plus
nombreuse que la sienne, il faisait hacher sa division; d'un autre côté,
s'il battait en retraite pour s'éloigner du canon et se rapprocher de
notre infanterie, il était certain que, dès que ses régiments auraient
fait demi-tour, la cavalerie ennemie s'élancerait sur eux et les
pousserait en désordre sur nos bataillons, à leur sortie du défilé, ce
qui pouvait avoir les résultats les plus graves!... Rester où l'on se
trouvait et y attendre l'infanterie, était donc ce qu'il y avait de
moins mauvais; aussi, le général Bruyère m'ayant fait l'honneur de me
demander mon avis, ce fut celui que je me permis de lui donner. Le
maréchal, auquel j'avais été en rendre compte, approuva ce que j'avais
fait, mais je le trouvai dans une colère noire contre le général
Bruyère, et il s'écriait à chaque instant: «Est-il croyable qu'on fasse
tuer de braves gens aussi inutilement!...» Cependant, il presse
l'arrivée de la division Legrand, et, dès qu'elle est formée hors du
défilé, il fait attaquer Korneubourg par le 26e léger, qui s'en empare,
pendant que la cavalerie ennemie est repoussée par les escadrons de
Bruyère, qui courent à la charge avec joie, les dangers d'une charge
étant infiniment moins grands que ceux résultant de la canonnade à
laquelle ils étaient soumis depuis une demi-heure! Le général Bruyère
fit merveille durant ce combat de mains, ce qui n'empêcha pas le
maréchal de le réprimander fortement.
Le 8 juillet, Masséna, ayant quatre divisions d'infanterie, une de
cavalerie légère, une de cuirassiers et une nombreuse artillerie,
continua la poursuite de l'arrière-garde ennemie. Il n'y eut cependant
qu'un petit engagement, et nous occupâmes la ville de Stockerau, dans
laquelle nos troupes s'emparèrent de plusieurs magasins autrichiens
contenant une immense quantité de provisions de bouche, surtout en vins,
ce qui excita une joie des plus vives. Le corps d'armée de Masséna
continuant sa marche le 9, sur la route de Bohême, fut arrêté devant
Hollabrünn par des forces nombreuses. Il s'ensuivit un combat très vif,
dans lequel le général Bruyère, voulant faire oublier la faute qu'il
avait commise devant Korneubourg, dirigea sa division avec prudence,
mais exposa beaucoup sa personne; aussi fut-il grièvement blessé.
La malheureuse ville d'Hollabrünn, à peine rebâtie, à la suite de
l'incendie qui l'avait détruite en 1805, lorsque les Russes nous en
disputaient la possession, fut de nouveau réduite en cendres, et
ensevelit encore un grand nombre de blessés sous ses décombres. Les
ennemis se retirèrent avec perte.
Dans la nuit du 9 au 10, le maréchal m'envoya vers l'Empereur, pour
l'informer du combat d'Hollabrünn. Après une longue marche par des
chemins de traverse, où je m'égarai plusieurs fois dans l'obscurité, je
joignis enfin Napoléon au château de Volkersdorf, qu'il occupait depuis
le lendemain de la bataille de Wagram. Sa Majesté venait d'apprendre
qu'une grande partie de l'armée autrichienne, quittant la route de
Nikolsbourg et de Moravie, se portait vers Laa, pour y passer la Taya et
rejoindre le prince Charles à Znaïm, et elle avait prescrit au maréchal
Marmont de la suivre dans cette nouvelle direction. L'Empereur la prit
lui-même le 10 au matin, tandis que Davout continuait de pousser vers
Nikolsbourg, dont il s'empara. J'en fus réexpédié vers Masséna, auquel
je portai l'ordre de marcher rapidement vers Znaïm, où l'ennemi
paraissait vouloir concentrer ses principales forces et se préparer à
une nouvelle bataille.
Pendant cette journée du 10, l'arrière-garde ennemie battit constamment
en retraite devant le corps de Masséna, sans oser nous attendre, car
elle avait éprouvé des pertes considérables la veille, à Hollabrünn. À
compter de ce moment, le désordre se mit dans ses rangs; aussi
fîmes-nous un très grand nombre de prisonniers. Ce même jour, le prince
de Liechtenstein se présenta comme parlementaire à nos avant-postes,
chargé par le généralissime autrichien d'aller proposer un armistice à
Napoléon. Masséna le fit accompagner par un de ses officiers; mais,
pendant qu'ils gagnaient Volkersdorf, dans l'espoir d'y trouver encore
Napoléon, celui-ci s'était porté à Laa, et le parlementaire ne put le
joindre que le lendemain au soir devant Znaïm. Ce retard coûta la vie à
bien des hommes des deux partis! L'arrière-garde autrichienne, après
s'être retirée depuis le matin sans combattre, nous disputa le soir
l'entrée du bourg de Guntersdorf. Une vive canonnade s'étant engagée, un
boulet traversa la calèche de Masséna, et un second tua un des chevaux
qui la traînaient. Heureusement le maréchal venait de mettre pied à
terre cinq minutes avant cet accident! Les ennemis, repoussés, nous
cédèrent enfin Guntersdorf, où nous passâmes la nuit.