considérables qu'elles n'auraient pu l'être. Ils avouèrent cependant
vingt-quatre mille tués ou blessés: trois de leurs généraux étaient
morts. L'un d'entre eux, Wukassowitz, officier de très grand mérite,
s'était distingué en combattant en Italie le général Bonaparte; les deux
autres, Nordmann et d'Apre, étaient des Français portant les armes
contre leur patrie. Selon les bulletins, nous fîmes vingt mille
prisonniers et enlevâmes trente canons; mais je crois ce calcul fort
exagéré; nous ne prîmes que quelques drapeaux. Notre perte en tués ou
blessés fut à peu près égale à celle des ennemis. Les généraux Lacour,
Gauthier et Lasalle, ainsi que sept colonels, furent tués. Les ennemis
avaient eu dix généraux blessés, parmi lesquels était le prince Charles.
Le nombre des nôtres, en y comprenant le maréchal Bessières, s'éleva à
vingt et un. Parmi les douze colonels blessés, s'en trouvaient trois que
l'Empereur affectionnait le plus: Daumesnil, Corbineau et Sainte-Croix.
Les deux premiers, qui appartenaient aux chasseurs à cheval de la garde,
perdirent chacun une jambe: l'Empereur les combla de bienfaits. Quant à
Sainte-Croix, dont un boulet avait frôlé le tibia, sa blessure n'était
pas dangereuse; ses amis s'en réjouirent, et cependant, s'il eût été
amputé, il vivrait peut-être encore, ainsi que son glorieux frère
Robert, dont une jambe est restée sur le champ de bataille de la
Moskova!
Bien que Sainte-Croix ne fût colonel que depuis deux mois et n'eût pas
encore vingt-sept ans, l'Empereur le nomma général de brigade, comte,
avec vingt mille francs de rente, grand-croix de l'ordre de Hesse et
commandeur de celui de Bade. Le soir même de la bataille, l'Empereur,
voulant récompenser les bons services de Macdonald, Oudinot et Marmont,
remit à chacun d'eux le bâton de maréchal; mais il n'était pas en son
pouvoir de leur donner les talents de chefs d'armée: courageux et bons
généraux d'_exécution_, entre les mains de l'Empereur, ils se montraient
embarrassés lorsqu'ils étaient loin de lui, soit pour concevoir un plan
de campagne, soit pour l'exécuter ou le modifier, selon les
circonstances. On prétendit dans l'armée que l'Empereur, ne pouvant
remplacer Lannes, avait voulu en avoir la monnaie; ce jugement était
sévère, mais il faut reconnaître que ces trois maréchaux eurent une part
souvent malheureuse dans les campagnes qui aboutirent à la chute de
Napoléon et à la ruine du pays.
CHAPITRE XXIV
Le général Lasalle.--Incidents de la bataille de Wagram et observations
diverses.--Disgrâce de Bernadotte.
Le général Lasalle, tué à Wagram, fut vivement regretté par l'Empereur
ainsi que par l'armée. C'était l'officier de cavalerie légère qui
entendait le mieux la guerre des avant-postes et possédait le coup d'œil
le plus sûr. Il explorait en un instant toute une contrée, et se
trompait rarement; aussi les rapports qu'il faisait sur la position de
l'ennemi étaient-ils clairs et précis.
Lasalle était un bel homme, spirituel, mais qui, quoique instruit et
bien élevé, avait adopté le genre de se poser en sacripant. On le voyait
toujours buvant, jurant, chantant à tue-tête, brisant tout, et dominé
par la passion du jeu. Il était excellent cavalier et d'une bravoure
poussée jusqu'à la témérité.
Cependant, bien qu'il eût fait les premières guerres de la Révolution,
il était peu connu avant la célèbre campagne de 1796 en Italie, alors
que simple capitaine du 7e _bis_ de housards, il se fit remarquer du
général en chef Bonaparte, à la bataille de Rivoli. On sait qu'elle eut
lieu sur un plateau très élevé, bordé d'un côté par une partie
rocailleuse très escarpée, au bas de laquelle coule l'Adige, que longe
la route du Tyrol. Les Autrichiens, ayant été battus par l'infanterie
française, s'éloignèrent du champ de bataille par toutes les issues. Une
de leurs colonnes espérait s'échapper, en gagnant la vallée à travers
les rochers; mais Lasalle la suit avec deux escadrons dans ce passage
difficile. En vain on lui représente qu'il est impossible d'engager de
la cavalerie sur un terrain aussi dangereux; il s'élance au galop dans
la descente, ses housards le suivent; l'ennemi, étonné, précipite sa
retraite, Lasalle le joint et lui fait plusieurs milliers de
prisonniers, sous les yeux du général Bonaparte et de l'armée qui, du
haut des monts voisins, admiraient un tel courage. À compter de ce jour,
Lasalle fut en très grande faveur auprès de Bonaparte, qui l'avança
promptement et l'emmena avec lui en Égypte, où il le fit colonel. Dans
un des nombreux engagements qui eurent lieu contre les mameluks, le
cordon qui retenait le sabre de Lasalle à son poignet s'étant rompu, cet
officier met bravement pied à terre, au plus fort de la mêlée, et, sans
s'étonner du danger, il ramasse son arme, remonte lestement à cheval et
s'élance de nouveau sur les ennemis! Il faut avoir assisté à un combat
de cavalerie pour apprécier ce qu'exige de courage, de sang-froid et de
dextérité l'exécution d'un tel acte, surtout en présence de cavaliers
tels que les mameluks.
Lasalle était intimement lié avec une dame française de haut parage, et
pendant son séjour en Égypte, leur correspondance fut saisie par les
Anglais, puis injurieusement imprimée et publiée par leur gouvernement,
dont l'acte fut généralement blâmé, même en Angleterre. Cet éclat
entraîna le divorce de la dame, et Lasalle l'épousa à son retour en
Europe. Devenu officier général, Lasalle fut mis par l'Empereur à la
tête de l'avant-garde de la grande armée. Il se distingua dans la
campagne d'Austerlitz et surtout dans celle de Prusse, où, avec deux
régiments de housards, il eut l'audace inouïe de se présenter devant la
place forte de Stettin et de la sommer de se rendre!... Le gouverneur,
effrayé, s'empressa de lui apporter les clefs!... Si ce dernier s'en fût
servi pour fermer les portes de sa forteresse, toute la cavalerie de
l'Europe n'aurait pu la prendre; mais il n'y songea pas! Quoi qu'il en
soit, la reddition de Stettin fit le plus grand honneur à Lasalle et
accrut infiniment l'affection que lui portait l'Empereur. Il le gâtait à
un point vraiment incroyable, riant de toutes ses fredaines et ne lui
laissant jamais payer ses dettes. Lasalle était sur le point d'épouser
la dame divorcée dont j'ai parlé plus haut, et Napoléon lui avait fait
donner deux cent mille francs sur sa cassette. Huit jours après, il le
rencontre aux Tuileries et lui demande: «À quand la noce?--Elle aura
lieu, Sire, quand j'aurai de quoi acheter la corbeille et les
meubles.--Comment! mais je t'ai donné deux cent mille francs la semaine
dernière... qu'en as-tu fait?--J'en ai employé la moitié à payer mes
dettes, et j'ai perdu le reste au jeu!...» Un pareil aveu aurait brisé
la carrière de tout autre général; il fit sourire l'Empereur, qui, se
bornant à tirer assez fortement la moustache de Lasalle, ordonna au
maréchal Duroc de lui donner encore deux cent mille francs.
À la fin de la bataille de Wagram, Lasalle, dont la division n'avait pas
encore été engagée, vint solliciter de Masséna l'autorisation de
poursuivre l'ennemi. Le maréchal y consentit, à condition que ce serait
_avec prudence_. Mais à peine Lasalle a-t-il pris les devants, qu'il
aperçoit une brigade d'infanterie ennemie qui, restée en arrière et
serrée de près, se hâtait de gagner le bourg de Léopoldau, afin d'y
obtenir une capitulation en règle, tandis qu'en plaine elle redoutait la
furie du vainqueur. Lasalle devine le projet du général autrichien, et
craignant qu'il n'échappe à sa cavalerie, il parle à ses hommes, leur
montre le soleil prêt à se coucher: «La bataille va finir, s'écrie-t-il,
et nous sommes les seuls qui n'ayons pas contribué à la victoire!
Allons, suivez-moi!...» Il s'élance, le sabre à la main, suivi de
nombreux escadrons, et pour empêcher les bataillons ennemis d'entrer
dans le bourg, le général se dirige dans l'espace très resserré qui
existait encore entre Léopoldau et la tête de colonne des ennemis.
Ceux-ci, se voyant coupés de l'asile qu'ils espéraient gagner,
s'arrêtent et commencent un feu roulant des plus vifs. Une balle atteint
Lasalle à la tête, et il tombe raide mort!... Sa division perdit une
centaine de cavaliers et eut beaucoup de blessés. Les bataillons
autrichiens s'ouvrirent un passage et occupèrent le bourg; mais à
l'approche de nos divisions d'infanterie, ils mirent bas les armes, et
les chefs déclarèrent que telle avait été leur intention, en cherchant
un refuge dans Léopoldau. La charge exécutée par Lasalle était donc
inutile, et il paya bien cher l'insertion de son nom au bulletin!
Sa mort laissa un grand vide dans la cavalerie légère, dont il avait
perfectionné l'éducation militaire; mais, sous un autre rapport, il lui
avait beaucoup nui, car les masses imitant les travers et les ridicules
des chefs qu'elles aiment, parce qu'ils les conduisent à la victoire,
les exemples donnés par le général Lasalle furent pernicieux pour la
cavalerie légère, où la tradition s'en est longtemps perpétuée. On ne se
serait pas cru chasseur, et surtout housard, si, prenant le célèbre
Lasalle pour modèle, on n'eût été, comme lui, sans-gêne, jureur,
tapageur et buveur!... Bien des officiers copièrent les défauts de ce
général d'avant-garde, mais aucun d'eux n'acquit les grandes qualités
qui les lui faisaient pardonner.
Lorsqu'un combat a lieu pendant l'été, il arrive souvent que les obus et
les bourres de fusil mettent le feu aux blés déjà mûrs; mais Wagram fut,
de toutes les batailles de l'Empire, celle où l'on vit le plus
d'incendies de ce genre. L'année était précoce; il faisait une chaleur
affreuse, et le terrain sur lequel nous combattions était une immense
plaine entièrement couverte de céréales. À la veille d'être moissonnées,
les récoltes s'enflammaient très facilement; et lorsque le feu prenait
sur un point, il se propageait avec une rapidité effrayante pour les
deux armées, dont les mouvements furent souvent entravés par la
nécessité d'éviter le fléau destructeur. Malheur aux troupes qui se
laissaient atteindre! La poudre contenue dans les gibernes et les
caissons s'enflammait et portait la mort dans les rangs. On voyait donc
des bataillons, et même des régiments entiers, s'élancer au pas de
course pour éviter l'incendie, et gagner des emplacements où le blé eût
déjà été brûlé; mais les hommes valides pouvaient seuls profiter de ce
refuge. Quant aux militaires grièvement blessés, un grand nombre
périrent dans les flammes, et, parmi ceux que le feu n'atteignit pas,
beaucoup passèrent plusieurs jours sur le champ de bataille, où la
grande hauteur des moissons empêchait de les apercevoir. Ils vécurent
pendant ce temps de grains de blé. L'Empereur fit parcourir la plaine
par de nombreux détachements de cavalerie, suivis des voitures qu'on
avait pu trouver dans Vienne, et les blessés furent relevés, sans
distinction d'amis ni d'ennemis. Mais ceux sur lesquels l'incendie avait
passé succombèrent presque tous, ce qui fit dire aux soldats que le feu
de paille avait tué presque autant d'hommes que le feu du combat.
Les deux jours que dura la bataille furent remplis d'anxiété pour les
habitants de Vienne, qui, n'étant séparés des armées que par le Danube,
non seulement entendaient le canon et la fusillade, mais voyaient
parfaitement les manœuvres des combattants. Les toits, les clochers de
Vienne, et surtout les hauteurs qui dominent cette ville et la rive
droite, étaient couverts par la population, qui, selon les phases de la
bataille, passait de la crainte à l'espérance. Quel rare et magnifique
panorama les spectateurs avaient sous les yeux!... Trois cent mille
hommes combattant dans une plaine immense!...
Le célèbre et spirituel feld-maréchal prince de Ligne, quoique déjà bien
âgé, avait réuni la haute société de Vienne dans sa maison de campagne,
située au point le plus élevé des collines, d'où l'œil embrassait tout
le champ de bataille. Son expérience de la guerre et son esprit
supérieur lui firent promptement comprendre le projet de Napoléon et les
fautes du prince Charles, dont il prédit la défaite. Les événements de
la journée du 5 laissèrent l'affaire indécise; mais lorsque, dans celle
du 6, les Viennois virent la droite de l'armée autrichienne refouler
notre aile gauche, qui perdit beaucoup de terrain, une joie frénétique
éclata parmi eux, et, à l'aide de nos longues-vues, nous apercevions des
milliers d'hommes et de femmes agitant leurs chapeaux et leurs
mouchoirs, pour exciter encore le courage de leurs troupes victorieuses
sur ce point, mais sur ce point seulement. Aussi le prince de Ligne ne
partageait-il pas la joie des Viennois, et je tiens d'une personne qui
se trouvait alors chez ce vieux guerrier, qu'il dit à ses invités: «Ne
vous réjouissez pas encore; dans moins d'un quart d'heure le prince
Charles sera battu, car il n'a pas de _réserves_, et vous voyez les
masses de celles de Napoléon encombrer la plaine!...» L'événement
justifia cette prédiction.
Comme il faut, avant tout, rendre justice à chacun, même à ses ennemis,
je dirai, après avoir critiqué les manœuvres faites par le prince
Charles à Wagram, que ses fautes sont infiniment atténuées par l'espoir
qu'il devait avoir dans l'arrivée du prince Jean avec un corps de 35 à
40,000 hommes, qui pouvait déboucher sur notre aile droite et même sur
nos derrières. Il faut aussi convenir que l'archiduc Charles montra
beaucoup de vigueur dans l'exécution du plan qu'il avait conçu, et fit
preuve d'un grand courage personnel, ainsi que de beaucoup d'aptitude à
soutenir le moral de ses troupes. J'en citerai un exemple remarquable.
On sait que, outre le colonel commandant, chaque régiment a un colonel
_propriétaire_, dont il porte le nom: c'est habituellement un prince ou
un officier général, à la mort duquel le régiment est donné à un autre,
de sorte que ces corps changent souvent de dénomination et sont obligés
de quitter le nom qu'ils ont illustré sur vingt champs de bataille, pour
en prendre un nouveau totalement inconnu. Ainsi, les dragons de Latour,
si célèbres dans les premières guerres de la Révolution, et dont la
gloire s'étendait dans toute l'Europe, durent, à la mort du général
Latour, prendre le nom du général Vincent, ce qui, en détruisant une
belle tradition, blessait infiniment l'amour-propre de ce régiment, dont
le zèle fut considérablement affaibli par ce changement. Or, il advint,
à la première journée de Wagram, que le prince Charles, voyant le centre
de son armée sur le point d'être enfoncé par le corps d'Oudinot, voulut
essayer de l'arrêter en l'attaquant avec de la cavalerie.
Les dragons de Vincent se trouvaient sous sa main; il leur ordonna de
charger: ils le firent mollement, furent repoussés, et les Français
avançaient toujours! Le prince lança de nouveau contre eux ce même
régiment de Vincent, qui recula une seconde fois devant nos bataillons!
La ligne autrichienne était percée!... Dans ce pressant danger, le
prince court vers les dragons, les arrête dans leur fuite, et, pour les
faire rougir de leur peu de vigueur, il leur dit à haute voix: «Dragons
de Vincent, on voit bien que vous n'êtes plus les dragons de Latour!» Le
régiment, humilié par ce reproche sanglant, mais mérité, ayant répondu:
«Si, si, nous le sommes encore!--Eh bien! s'écria le prince en mettant
fièrement l'épée à la main, pour vous montrer encore dignes de votre
ancienne gloire, suivez-moi!» Et, quoique atteint d'une balle, il
s'élance contre les Français! Le régiment de Vincent le suit avec une
ardeur inexprimable; la charge fut terrible, et les grenadiers d'Oudinot
reculèrent en subissant de grandes pertes. C'est ainsi qu'un général
habile et énergique sait tirer parti de tout ce qui peut ranimer le
courage chancelant de ses troupes.
L'allocution du prince Charles exalta à un si haut degré les dragons de
Vincent, qu'après avoir arrêté les grenadiers d'Oudinot, ils fondirent
sur la division Lamarque et lui reprirent 2,000 prisonniers et cinq
drapeaux qu'elle venait d'enlever aux Autrichiens! Le prince Charles
félicita les dragons en leur disant: «À présent, vous porterez avec
orgueil le nom de Vincent, que vous venez de rendre aussi glorieux que
celui de Latour!» Ce régiment fut un de ceux qui, le lendemain,
contribuèrent le plus à mettre en déroute la division d'infanterie du
général Boudet.
La bataille de Wagram donna lieu à une foule d'épisodes, dont le plus
important n'a été rapporté par aucun auteur, bien qu'il produisît alors
une très grande sensation dans l'armée et dans le public. Je veux parler
de la disgrâce du général Bernadotte, que l'Empereur chassa du champ de
bataille! Ces deux illustres personnages n'avaient jamais eu d'affection
l'un pour l'autre, et depuis la conspiration de Rennes, ourdie par
Bernadotte contre le gouvernement consulaire, ils étaient fort mal
ensemble. Malgré cela, Napoléon, devenu empereur, avait compris
Bernadotte dans la première promotion de maréchaux, et le créa prince de
Ponte-Corvo, à la sollicitation de Joseph Bonaparte, dont Bernadotte
avait épousé la belle-sœur. Mais rien ne put calmer la haine et l'envie
que ce général avait conçues contre Napoléon, qu'il flattait lorsqu'il
était devant lui et dont il blâmait et critiquait ensuite tous les
actes, ce que l'Empereur n'ignorait pas.
La capacité et le courage dont Bernadotte fit preuve à Austerlitz
auraient porté l'Empereur à oublier ses torts, s'il ne les eût aggravés
par la conduite qu'il tint à la bataille d'Iéna, où, malgré les
sollicitations des généraux de son armée, il laissa ses trois divisions
dans l'inaction la plus complète, et ne voulut jamais porter secours au
maréchal Davout, qui, placé à une lieue de lui, soutenait seul devant
Auerstaëdt les efforts de la moitié de l'armée prussienne, commandée par
le Roi en personne! Non seulement Davout, abandonné par son camarade,
résista glorieusement, mais il battit ses nombreux ennemis. L'armée et
la France s'indignèrent contre Bernadotte. L'Empereur se borna à le
réprimander très fortement, ce qui réveilla un peu le zèle de ce
maréchal, qui fit assez bien à Hall ainsi qu'à Lubeck. Mais, retombant
bientôt dans ses habitudes de mollesse et peut-être même de mauvais
vouloir, il n'arriva à Eylau que deux jours après la bataille, malgré
les ordres qu'il avait reçus.
Cette nonchalance ranima le mécontentement de l'Empereur, mécontentement
qui ne fit que s'accroître pendant la campagne de 1809 en Autriche, où
Bernadotte, commandant un corps d'armée composé de troupes saxonnes,
arrivait toujours trop tard, agissait mollement, et critiquait non
seulement les manœuvres de l'Empereur, mais la manière dont les
maréchaux dirigeaient leurs troupes. Cette attitude acheva d'irriter
Napoléon. Néanmoins, il se contenait encore, lorsque, le 5 juillet,
première journée de la bataille de Wagram, le peu de vigueur et les
fausses dispositions de Bernadotte permirent aux Autrichiens de
reprendre le village de Deutsch-Wagram, dont la possession était d'une
très grande importance.
Il paraît qu'après cet échec Bernadotte aurait dit à un groupe
d'officiers «que le passage du Danube et l'action qui s'en était suivie
ce jour-là avaient été mal dirigés, et que s'il eût commandé, il aurait
par une _savante manœuvre_, et presque sans combat, réduit le prince
Charles à la nécessité de mettre bas les armes». Ce propos fut rapporté
le soir même à l'Empereur, qui en fut justement indigné. Telle était la
disposition des esprits entre Napoléon et Bernadotte, lorsque le 6
juillet vit recommencer entre les deux armées l'engagement mémorable qui
devait décider la victoire, encore incertaine la veille.
Nous avons vu qu'au plus fort de l'action, les Saxons, commandés par
Bernadotte et mal dirigés par lui, furent repoussés, et que, chargés par
la cavalerie ennemie, ils se jetèrent en désordre sur le corps d'armée
de Masséna, qu'ils faillirent entraîner dans leur fuite. Les Saxons sont
braves, mais les meilleures troupes peuvent être mises en déroute et
essuyer une défaite. Or, il est de principe qu'en pareil cas les chefs
ne doivent pas chercher à rallier ceux de leurs soldats qui sont à la
portée des sabres et des baïonnettes ennemis, parce que c'est une chose
à peu près impossible. Les généraux et colonels doivent donc gagner
promptement la tête de la masse des fuyards, et, faisant alors
demi-tour, se présenter en face d'eux, leur en imposer par leur
présence, leurs paroles, arrêter le mouvement rétrograde, reformer les
bataillons et résister ainsi à la poursuite de l'ennemi. Pour se
conformer à cette règle, Bernadotte, dont le courage personnel ne peut
être mis en doute, cède au torrent de ses troupes en désordre, et, suivi
d'un nombreux état-major, il s'élance au grand galop dans la plaine,
afin de devancer les fuyards et de les arrêter. Mais à peine est-il
sorti de cette cohue, dont les cris de détresse retentissaient au loin,
qu'il se trouve face à face avec l'Empereur, qui lui dit d'un ton
ironique: «Est-ce par cette _savante manœuvre_ que vous comptez réduire
le prince Charles à la nécessité de mettre bas les armes?...»
Bernadotte, déjà fortement ému de voir son armée dans la plus complète
déroute, le fut encore plus vivement en apprenant que l'Empereur était
informé des propos inconsidérés qu'il avait tenus la veille. Il resta
stupéfait!... puis, se remettant un peu, il cherchait à balbutier
quelques mots d'explication; mais l'Empereur, d'un ton sévère, et la
parole haute, lui dit: «Je vous retire le commandement du corps d'armée
que vous dirigez si mal, monsieur!... Éloignez-vous de moi sur-le-champ
et quittez la grande armée dans les vingt-quatre heures; je n'ai que
faire d'un brouillon tel que vous!...» Cela dit, Napoléon tourna le dos
au maréchal, et prenant momentanément le commandement direct des Saxons,
il rétablit l'ordre dans leurs rangs et les ramena contre l'ennemi!
Dans toute autre circonstance, Bernadotte eût été certainement désolé
d'un tel éclat; mais comme son expulsion avait été prononcée au moment
où il galopait en tête des fuyards, ce qui pouvait laisser place à la
médisance au sujet de son courage, bien que sa retraite précipitée eût
pour but d'aller arrêter ses soldats, il comprit combien sa fâcheuse
situation en était aggravée, et on assure que, dans son désespoir, il
voulut se précipiter sur les baïonnettes ennemies pour se donner la
mort!...
Ses aides de camp le retinrent et l'éloignèrent des troupes saxonnes. Il
erra toute la journée sur le champ de bataille; enfin, vers le soir, il
s'arrêta derrière les lignes de notre aile gauche, au village de
Léopoldau, où ses officiers le déterminèrent à passer la nuit dans le
joli petit château qui se trouve en ce lieu. Mais à peine y était-il
installé, que Masséna, dont le corps d'armée enveloppait Léopoldau, où
il avait ordonné de placer son quartier général, arrive pour occuper le
château. Or, comme il est d'usage à la guerre que les maréchaux et
généraux s'établissent au centre de leurs troupes, et ne vont jamais
prendre logement dans les villages où se trouvent les régiments
commandés par un de leurs camarades, Bernadotte voulut céder la place à
Masséna. Celui-ci, qui ignorait encore la mésaventure de son collègue,
le pria instamment de rester et de partager le gîte avec lui, ainsi
qu'ils l'avaient si souvent pratiqué dans les guerres d'Italie.
Bernadotte accepte; mais pendant qu'on arrange le logement, un officier
témoin de la scène qui avait eu lieu entre l'Empereur et Bernadotte vint
la raconter à Masséna, qui, en apprenant la disgrâce éclatante de son
camarade, se ravise et trouve que la maison n'est pas assez vaste pour
recevoir deux maréchaux et leurs états-majors. Voulant cependant simuler
la générosité, il dit à ses aides de camp: «Ce logement m'appartenait de
droit; mais puisque ce pauvre Bernadotte est dans le malheur, je dois le
lui céder; cherchez-moi un autre gîte, fût-ce une grange...» Puis il se
fait replacer en calèche et s'éloigne du château, sans revoir ni
prévenir Bernadotte, qui fut très affecté de cet abandon.
Son exaspération lui fit commettre une nouvelle faute très grave, car,
bien que le commandement des troupes saxonnes lui eût été retiré, il
leur adressa un ordre du jour, dans lequel il exaltait au plus haut
point leurs exploits, et par conséquent les siens, sans attendre, selon
les usages militaires, que le chef suprême de l'armée eût fait à chacun
sa part de gloire. Cette infraction aux règlements accrut encore la
colère de l'Empereur, et Bernadotte fut obligé de se retirer de l'armée.
Il retourna en France.