En effet, le brave colonel Sainte-Croix, après avoir fait débarquer en

silence les 2,500 grenadiers, prit terre sur la rive ennemie en face

d'Enzersdorf. Un régiment de Croates bivouaquait sur ce point. Attaqué

à l'improviste, il se défend néanmoins avec acharnement à la baïonnette;

mais nos grenadiers, animés par la voix de Sainte-Croix qui s'était jeté

au plus fort de la mêlée, enfoncent les ennemis, et ceux-ci se retirent

en désordre sur Enzersdorf. Ce gros bourg, environné d'une muraille

crénelée, précédé d'une digue taillée en forme de parapet, était rempli

d'infanterie, tandis que des flèches en terre couvraient toutes les

entrées. Enlever ce bourg était d'autant plus difficile que le feu avait

incendié les maisons, et que la garnison pouvait être d'un moment à

l'autre soutenue par la brigade autrichienne du général Nordmann, placée

un peu en arrière, entre le bourg d'Enzersdorf et celui de Mühlleiten.

Mais aucun obstacle n'arrête Sainte-Croix, qui, marchant à la tête de

ses grenadiers, enlève les ouvrages extérieurs, poursuit les ennemis

l'épée dans les reins et entre pêle-mêle avec eux dans le redan qui

couvre la porte du Midi. Cette porte était fermée; Sainte-Croix la fait

enfoncer sous une grêle de balles, que la garnison lançait par les

créneaux du mur d'enceinte. Une fois maîtres de ce passage, le colonel

et ses braves soldats se précipitent dans l'intérieur du bourg, dont la

garnison, affaiblie par les énormes pertes qu'elle vient d'éprouver, se

réfugie dans le château; mais à la vue des échelles que Sainte-Croix

fait apporter pour donner l'assaut, le commandant autrichien demande à

capituler. Ainsi, Sainte-Croix, auquel ce beau fait d'armes fit le plus

grand honneur, resta maître d'Enzersdorf, à la grande satisfaction de

l'Empereur, dont cette capture servait merveilleusement les projets. Il

prescrivit à l'instant de jeter huit ponts sur le petit bras du Danube,

entre l'île de Lobau et le bourg d'Enzersdorf.

Le premier de ces ponts, d'une construction jusqu'alors inconnue, avait

été inventé par l'Empereur. Il paraissait n'être que d'une seule pièce;

cependant, il se trouvait divisé en quatre sections qu'unissaient des

charnières, ce qui lui permettait de contourner et de suivre les

sinuosités du rivage. Arrivé dans le bras du Danube, un de ses bouts fut

fixé aux arbres de l'île de Lobau, tandis qu'à l'aide d'un câble, porté

par un bateau, on dirigeait l'autre extrémité vers la rive opposée.

Poussé par le courant, ce pont d'un nouveau genre, tournant sur

lui-même, fit un à-droite complet, et put servir à l'instant même. Les

sept autres furent complètement établis un quart d'heure après, ce qui

permit à Napoléon de faire passer rapidement sur la rive gauche les

corps de Masséna, Oudinot, Bernadotte, Davout, Marmont, l'armée du

prince Eugène, les réserves d'artillerie, toute la cavalerie, enfin la

garde.

Pendant que l'Empereur s'empressait de profiter des avantages que lui

offrait la prise du bourg d'Enzersdorf, le prince Charles, toujours

persuadé que son adversaire voulait déboucher entre Essling et Aspern,

perdait son temps et ses munitions, pour jeter une grêle de boulets et

d'obus sur la partie de l’île de Lobau située en face de ces deux

villages, pensant qu'il faisait éprouver de grandes pertes aux troupes

françaises, qu'il supposait être agglomérées en ce lieu. Ces projectiles

ne produisirent aucun effet, car nous n'avions sur ce point que quelques

éclaireurs dispersés et protégés par des épaulements en terre, tandis

que le gros de nos troupes, massé du côté d'Enzersdorf, traversait le

petit bras du Danube et se massait sur la rive gauche. Le généralissime

autrichien fut stupéfait, le 5 juillet au matin, lorsqu'en se dirigeant

sur l'ancien champ de bataille, entre Essling et Aspern, où il comptait

nous combattre avec avantage, au moment où nous déboucherions de l'île

de Lobau, il s'aperçut que son aile gauche était tournée par l'armée

française qui marchait déjà sur Sachsengang, dont elle ne tarda pas à

s'emparer. Surpris sur sa gauche et menacé sur ses derrières, le prince

Charles fut obligé, pour nous faire face, d'exécuter un immense

mouvement rétrograde vers le ruisseau de Russbach, en reculant

constamment devant Napoléon, tandis que nos divers corps d'armée se

plaçaient à leur ordre de bataille, dans l'immense plaine ouverte devant

eux.

Afin de n'être pas surpris par l'arrivée du prince Jean, dans le cas où

celui-ci, venant de Hongrie, paraîtrait sur notre aile droite, à

Unter-Siebenbrünn, l'Empereur envoya en observation sur ce point trois

fortes divisions de cavalerie, ainsi que plusieurs bataillons, soutenus

par de l'artillerie légère. Ces troupes étaient considérées comme hors

ligne et destinées à arrêter le premier effort du prince Jean jusqu'à

l'arrivée des réserves. Quant au gros de l'armée, sa droite, formée par

le corps de Davout, se porta sur Glinzendorf et le Russbach. Le centre

était composé par les Bavarois, les Wurtembergeois, les corps d'Oudinot,

de Bernadotte, et l'armée d'Italie. La gauche, aux ordres de Masséna,

longeait le petit bras du Danube, dans la direction d'Essling et

d'Aspern. Chacun de ces corps devait enlever en marchant les villages

qui se trouvaient devant lui. La réserve se composait du corps de

Marmont, de trois divisions de cuirassiers, d'une nombreuse artillerie

et de toute la garde impériale. Enfin, le général Régnier, avec une

division d'infanterie et de nombreux artilleurs, restait à la garde de

l'île de Lobau, en avant de laquelle on rétablit l'ancien pont, qui nous

avait servi lors de la bataille d'Essling.

À la plus horrible des nuits avait succédé la plus belle journée.

L'armée française, en grande tenue de parade, s'avance majestueusement

dans l'ordre le plus parfait, précédée par une immense artillerie qui

écrase tout ce que l'ennemi tente de lui opposer. Les régiments dont se

composait la gauche autrichienne, précédée par le général Nordmann,

furent les premiers exposés à nos coups. Chassés d'Enzersdorf et de

Mühlleiten, ils essayèrent de défendre Raschdorf, mais ils furent

repoussés, et le général Nordmann périt dans le combat. Cet officier

était Alsacien; ancien colonel des housards de Bercheny, il avait passé

à l'ennemi en 1793, avec une partie de son régiment, en même temps que

Dumouriez, et s'était mis au service de l'Autriche.

La marche de l'armée française n'éprouvant aucune résistance sérieuse,

nous occupâmes successivement Essling, Aspern, Breitenlée, Raschdorf et

Süssenbrünn. Jusqu'à ce moment, la première partie du plan de Napoléon

avait réussi, puisque ses troupes venaient de franchir le dernier bras

du Danube et occupaient les plaines de la rive gauche. Cependant, rien

n'était encore décidé, tant que nous n'avions pas battu et entamé

sérieusement l'ennemi. Celui-ci, au lieu de réunir toutes ses forces sur

le ruisseau de Russbach, commit la faute énorme de les diviser, en

opérant sa retraite par deux lignes très divergentes, l'une sur

Markgrafen-Neusiedel, derrière le Russbach, et l'autre sur les hauteurs

de Stamersdorf, où les troupes de l'aile droite autrichienne se

trouvaient évidemment trop éloignées du champ de bataille.

La position qui borde le Russbach est forte, domine la plaine et se

trouve protégée par ce ruisseau qui, bien que peu large, forme un très

bon obstacle, parce que ses bords étant très escarpés, l'infanterie ne

peut les franchir qu'avec difficulté, et que la cavalerie et

l'artillerie n'avaient d'autre passage que les ponts situés dans les

villages occupés par les Autrichiens. Cependant, comme le Russbach était

la clef de la position des deux armées, Napoléon résolut de s'en

emparer, et fit en conséquence attaquer Markgrafen-Neusiedel par Davout,

Baumersdorf par Oudinot et Deutsch-Wagram par Bernadotte, tandis que le

prince Eugène, secondé par Macdonald et Lamarque, passait le ruisseau

entre ces deux villages. L'artillerie légère de la garde écrasa par son

feu les masses autrichiennes; mais le maréchal Bernadotte, à la tête des

Saxons, fit une attaque si molle sur Wagram, qu'il ne réussit pas. Les

généraux Macdonald et Lamarque, franchissant le Russbach, mirent un

moment en péril le centre ennemi; mais le prince Charles, s'élançant

bravement sur ce point avec ses réserves, contraignit nos troupes à

repasser le ruisseau.

Ce mouvement s'exécuta d'abord avec le plus grand ordre; mais la nuit

étant survenue, nos fantassins, qui venaient de résister à une attaque

de front faite par les chevau-légers autrichiens, ayant aperçu sur leurs

derrières une brigade de cavalerie française amenée à leur secours par

le général Salme, se crurent coupés; il en résulta un peu de désordre

qui s'aggrava par suite d'une méprise: quelques bataillons saxons

tirèrent sur la division Lamarque. Cependant, le trouble occasionné par

ces accidents fut promptement réparé. L'attaque faite par le maréchal

Oudinot sur Baumersdorf fut aussi repoussée; elle avait été faite sans

ensemble. Le maréchal Davout seul avait eu des succès, car, après avoir

forcé le passage du Russbach et tourné Markgrafen-Neusiedel, il allait

s'emparer de ce bourg, malgré une défense des plus opiniâtres, lorsque

la nuit l'obligea à suspendre son attaque, et peu d'instants après

l'Empereur lui ordonna de revenir sur ses pas, afin de ne pas l'exposer,

en le laissant isolé au delà de ce cours d'eau.

CHAPITRE XXIII

Deuxième journée.--Alternatives du combat et défaite du prince

Charles.--Considérations diverses sur la bataille de Wagram.

Tels furent les principaux événements de la journée du 5 juillet, qui ne

firent que préparer la bataille décisive du lendemain. La nuit se passa

fort tranquillement; l'armée française, ayant toujours à sa droite trois

divisions de cavalerie en observation à Léopoldsdorf, avait sa droite

véritable vers Grosshofen; notre centre était à Aderklaa, et la gauche

en retour à Breitenlée, ce qui donnait à notre ligne la forme d'un

angle, dont Wagram était le sommet. Les tentes de l'Empereur et de sa

garde étaient un peu en avant de Raschdorf.

Si on jette un coup d'œil sur le plan de la bataille de Wagram, on voit

que la droite ennemie, partant des environs de Kampfendorf, longeant

ensuite la rive gauche du Russbach jusqu'à Helmhof, d'où elle se

dirigeait par Sauring vers Stamersdorf, on voit, dis-je, que la ligne

ennemie formait ainsi un angle rentrant, dont le sommet se trouvait

également à Deutsch-Wagram. C'était donc le point essentiel, dont chacun

des deux adversaires désirait s'emparer; pour y parvenir, ils voulurent

l'un et l'autre tourner leur ennemi par son flanc gauche. Mais le prince

Charles, ayant beaucoup trop étendu son armée, était obligé de

transmettre _par écrit_ des ordres qui étaient mal compris ou mal

exécutés, tandis que l'Empereur, ayant des réserves sous sa main,

donnait des instructions positives dont il pouvait voir et surveiller

l'exécution.

Le 6 juillet, à la pointe du jour, l'action recommença plus vivement que

la veille; mais, au grand étonnement de Napoléon, le prince Charles,

qui, dans la journée du 5, s'était borné à se défendre, venait de

prendre l'offensive et de nous enlever Aderklaa!... Bientôt la canonnade

se prolongea sur toute la ligne: de mémoire d'homme on n'avait vu une

aussi nombreuse artillerie sur un champ de bataille, car le total des

bouches à feu mises en action par les deux armées s'élevait à plus de

douze cents!

L'aile gauche des Autrichiens, conduite par le prince Charles en

personne, passant le ruisseau du Russbach, déboucha sur trois colonnes

vers Léopoldsdorf, Glinzendorf et Grosshofen; mais le maréchal Davout et

la cavalerie de Grouchy opposèrent une vive résistance à l'ennemi, et

l'avaient même arrêté, lorsque Napoléon parut à la tête d'une immense

réserve. En voyant le combat s'engager à l'extrême droite de sa ligne,

vers Léopoldsdorf, l'Empereur avait cru un moment que l'archiduc Jean,

arrivant de Hongrie, venait de joindre la grande armée ennemie. Non

seulement le prince Jean n'avait pas paru à notre droite, mais on a su

depuis qu'il se trouvait en ce moment à Presbourg, à huit lieues du

champ de bataille; aussi l'aile gauche autrichienne, privée du secours

qu'elle avait espéré, se repentit bientôt d'être venue nous attaquer. En

effet, accablée par des forces supérieures, et surtout par l'artillerie,

elle éprouva des pertes considérables, et fut rejetée au delà du

Russbach par le maréchal Davout, qui franchit ce ruisseau avec une

partie de ses troupes, et marcha par les deux rives à l'attaque de

Markgrafen-Neusiedel.

L'Empereur, ainsi rassuré sur sa droite, revient au centre avec sa

garde, et tandis que Bernadotte attaque Wagram, et qu'Oudinot marche sur

Baumersdorf, il ordonne à Masséna de reprendre Aderklaa. Ce village

disputé, pris et repris, reste enfin aux grenadiers autrichiens,

conduits à une nouvelle attaque par le prince Charles, qui lance en même

temps une forte colonne de cavalerie contre les Saxons du corps de

Bernadotte et les met dans une déroute si complète qu'ils se jetèrent

sur les troupes de Masséna, dont ils troublèrent momentanément le bon

ordre. Ce maréchal était toujours dans sa calèche. Les ennemis, en

apercevant au milieu de la bataille cette voiture attelée de quatre

chevaux blancs, comprirent qu'elle ne pouvait être occupée que par un

personnage fort important; ils dirigèrent donc sur elle une grêle de

boulets. Le maréchal et ceux qui l'entouraient coururent les plus grands

dangers; nous étions entourés de morts et de mourants; le capitaine

Barain, aide de camp de Masséna, eut un bras emporté, et le colonel

Sainte-Croix fut blessé par un boulet.

L'Empereur, arrivant au galop sur ce point, reconnut que l'archiduc,

cherchant à le tourner et même à l'envelopper, faisait avancer l'aile

droite qui occupait déjà Süssenbrünn, Léopoldsdorf, Stadlau, et marchait

sur Aspern, menaçant ainsi l'île de Lobau!... Napoléon monte pour un

instant dans la calèche, auprès de Masséna, afin de mieux être aperçu

des troupes. À son aspect, l'ordre se rétablit; il prescrit à Masséna de

faire un changement de front en arrière, pour porter sa gauche à Aspern

et faire face à Hirschstatten; puis il fait garnir par trois divisions

de Macdonald le terrain que quitte Masséna. Ces divers mouvements

s'opèrent très régulièrement, quoique faits sous le canon de l'ennemi.

Napoléon, profitant alors de l'immense avantage que lui donne la réunion

de ses principales forces sur le centre, fait avancer, pour soutenir

Macdonald, non seulement de fortes réserves d'infanterie, d'artillerie

et de cuirassiers, mais encore la garde impériale, qui, massée sur trois

lignes, vient se ranger derrière ces troupes.

La position des deux armées offrait en ce moment un spectacle fort

bizarre, car leurs lignes opposées avaient pris la configuration de deux

lettres Z mises à côté l'une de l'autre. En effet, l'aile gauche des

Autrichiens, placée à Markgrafen-Neusiedel, reculait devant notre

droite, tandis que les deux centres se maintenaient respectivement, et

que notre aile gauche battait en retraite le long du Danube, devant la

droite des ennemis. Les deux parties paraissaient donc avoir des chances

à peu près égales. Cependant, ces chances étaient toutes en faveur de

Napoléon, d'abord parce qu'il était plus que probable que le village de

Markgrafen-Neusiedel, n'offrant d'autre moyen de résistance qu'une

vieille tour fortifiée, ne pourrait tenir longtemps contre les efforts

du maréchal Davout, qui l'attaquait avec sa vigueur accoutumée. Or, il

était facile de prévoir qu'une fois Markgrafen-Neusiedel pris, la gauche

des Autrichiens se trouvant débordée, et n'ayant plus aucun appui,

reculerait indéfiniment et se séparerait du centre, tandis que notre

aile gauche, quoique battue en ce moment, se rapprocherait par sa marche

rétrograde de l'île de Lobau, dont la formidable artillerie devait

arrêter la droite des Autrichiens et l'empêcher de pousser plus loin ses

succès. En second lieu, Napoléon occupait une position _concentrique_,

ce qui lui avait permis de garder une grande partie de ses troupes en

réserve, tout en faisant face de divers côtés, tandis que le prince

Charles, ayant été obligé de beaucoup étendre son armée, pour exécuter

son grand mouvement _excentrique_, au moyen duquel il espérait nous

envelopper, ne se trouvait en force sur aucun point. L'Empereur, ayant

remarqué cette faute, était d'un calme parfait, bien qu'il lût sur les

visages de son entourage l'inquiétude, causée par la marche victorieuse

de l'aile droite ennemie. En effet, celle-ci, poussant toujours le corps

de Masséna devant elle, se trouvait déjà entre Essling et Aspern, sur

l'ancien champ de bataille du 22 mai, d'où, après avoir écrasé la

division Boudet par une terrible charge de cavalerie, elle menaçait nos

derrières.

Mais les alarmes cessèrent bientôt, et le succès des Autrichiens fut de

bien courte durée, car les cent pièces de gros calibre dont la

prévoyance de Napoléon avait armé l'île de Lobau ouvrirent un feu

terrible et foudroyèrent la droite des ennemis, qui, sous peine d'être

exterminée, fut contrainte d'arrêter sa marche triomphante et de reculer

à son tour. Masséna put alors reformer ses divisions, dont les pertes

étaient considérables. Nous pensâmes que Napoléon, profitant du désordre

que la canonnade de l'île venait de jeter dans l'aile droite

autrichienne, allait la faire attaquer par ses réserves: le maréchal

Masséna m'envoya même lui demander des instructions à ce sujet. Mais

l'Empereur, toujours impassible, les yeux constamment fixés vers

l'extrême droite, sur Markgrafen-Neusiedel, dont la position élevée est

surmontée par une haute tour, qu'on aperçoit de tous les points du champ

de bataille, attendait, pour fondre sur la droite et le centre des

ennemis, que Davout, après avoir battu leur aile gauche, l'eût rejetée

au delà de Markgrafen-Neusiedel, défendu très vaillamment par le prince

de Hesse-Hambourg, qui y fut blessé.

Tout à coup, on voit la fumée des canons du maréchal Davout dépasser la

tour de Markgrafen-Neusiedel... Plus de doute, la gauche ennemie est

vaincue!... Alors l'Empereur, se tournant vers moi, me dit: «Courez dire

à Masséna qu'il tombe sur tout ce qui est devant lui, et la bataille est

gagnée!...» En même temps, les aides de camp des divers corps d'armée

sont expédiés vers leurs chefs pour leur porter l'ordre d'une attaque

générale et simultanée. Ce fut en ce moment solennel que l'empereur

Napoléon dit au général Lauriston: «Prenez cent pièces d'artillerie,

dont soixante de ma garde, et allez écraser les masses ennemies.» Cette

formidable batterie ayant ébranlé les Autrichiens, le maréchal Bessières

les fait charger par six régiments de carabiniers et de cuirassiers, que

soutenait une partie de la cavalerie de la garde. En vain le prince

Charles forme ses troupes en plusieurs carrés; ils sont enfoncés,

perdent leurs canons et un très grand nombre d'hommes. L'infanterie de

notre centre s'avance à son tour, conduite par Macdonald; les villages

de Süssenbrünn, de Breitenlée et d'Aderklaa sont emportés après une vive

résistance.

Pendant ce temps, non seulement le maréchal Masséna reprend le terrain

que notre gauche venait de perdre, mais poussant très vivement l'ennemi,

il le rejette au delà de Stadlau et de Kagran. Enfin, le maréchal

Davout, se faisant soutenir par Oudinot, occupe toutes les hauteurs du

Russbach et s'empare de Deutsch-Wagram!... Dès ce moment, la bataille

fut perdue pour les Autrichiens; ils se mirent en retraite sur toute la

ligne et se retirèrent en fort bon ordre dans la direction de la Moravie

par Sauring, Stamersdorf et Strebersdorf.

On a reproché à l'Empereur de n'avoir pas poursuivi les vaincus avec sa

vigueur habituelle; mais la critique n'est pas fondée, car plusieurs

motifs des plus graves durent empêcher Napoléon de lancer trop

promptement ses troupes sur les traces des ennemis. D'abord, dès que

ceux-ci eurent traversé la grande route de Moravie, ils se trouvèrent

dans une contrée fort accidentée, entrecoupée de collines boisées, de

ravins et de défilés qui, dominés par le mont et la forêt de Bisamberg,

offraient aux Autrichiens d'excellentes positions défensives, positions

d'autant plus difficiles à enlever que le prince Charles les occupait

avec des forces très considérables, formées de tous ses bataillons de

grenadiers et de plusieurs divisions qui n'avaient pas été engagées; une

nombreuse artillerie protégeait cette puissante arrière-garde. On devait

donc s'attendre à une très vive résistance qui, en se prolongeant,

amènerait un combat _de nuit_, dont les chances, toujours incertaines,

pouvaient compromettre la victoire déjà obtenue par l'Empereur.

En second lieu, pour que l'armée française fût réunie le 4 dans l'île de

Lobau, il avait fallu, dès le 1er juillet, mettre en mouvement les corps

alors cantonnés sur le haut Danube ou vers la Hongrie, et qui, pour se

trouver au rendez-vous général, avaient dû faire des marches forcées,

auxquelles venait de succéder sans repos, et par une très grande

chaleur, une bataille d'une nuit et de deux jours. Nos troupes étaient

donc exténuées, tandis que les Autrichiens, campés depuis plus d'un mois

auprès de l'île de Lobau, n'avaient eu à supporter que les fatigues de

la bataille: tous les avantages eussent été par conséquent du côté du

prince Charles, si nous l'eussions attaqué dans la forte position qu'il

venait de prendre sur les hauteurs d'un accès difficile.

Mais une troisième considération, bien plus puissante, modéra l'ardeur

de Napoléon et le détermina à laisser reposer ses troupes et à les

réunir sur le terrain qui avait servi de champ de bataille. Il venait

d'être averti par les généraux de sa cavalerie légère, placée par lui en

observation à Léopoldsdorf, au delà de son extrême droite, de

l'apparition d'un corps de 35 à 40,000 ennemis qui, arrivant de Hongrie,

sous le commandement du prince Jean, débouchait vers Unter-Siebenbrünn,

c'est-à-dire sur nos derrières actuels, depuis le changement de front

opéré par les deux armées. Les fortes réserves ménagées par l'Empereur

auraient sans doute suffi pour repousser et battre le prince Jean;

cependant, il faut reconnaître que la prudence devait porter Napoléon à

ne pas engager ses troupes contre les positions formidables que le

prince Charles paraissait résolu à défendre avec acharnement, lorsque

lui-même pouvait être attaqué sur ses derrières par le prince Jean, à la

tête d'un corps nombreux, qui n'avait pas encore tiré un coup de fusil.

L'Empereur ordonna donc de cesser la poursuite de l'ennemi, et fit

établir les bivouacs de son armée de manière qu'une partie faisait face

du côté où se trouvait le corps du prince Jean, qu'il s'apprêtait à bien

recevoir, s'il osait s'aventurer dans la plaine. Mais celui-ci,

craignant d'entrer en contact avec nos troupes victorieuses, se hâta de

battre en retraite et de regagner la Hongrie. Il est probable que si

Napoléon eût poursuivi les vaincus avec son activité ordinaire, les

trophées de la bataille de Wagram eussent été plus nombreux; mais

cependant on ne peut que louer sa circonspection, en considérant les

motifs qui le décidèrent à s'arrêter, et s'il eût toujours agi avec tant

de prudence, il aurait évité de bien grandes calamités à la France et à

lui-même.

D'après la détermination de l'Empereur, son armée victorieuse put enfin

avoir quelques heures de repos; elle prit position: la gauche à

Florisdorf, le centre en avant de Gérarsdorf, et la droite au delà du

Russbach. Les tentes de l'Empereur furent dressées entre Aderklaa et

Raschsdorf. Le quartier général de Masséna fut placé à Léopoldau.

Napoléon fit rétablir l'ancien pont de Spitz: l'armée fut alors en

communication directe avec Vienne, circonstance favorable au transport

des blessés dans les hôpitaux et à l'arrivage des vivres et munitions de

guerre.

Les Autrichiens ont adressé de très vifs reproches à l'archiduc Jean sur

les retards de sa marche et la nonchalance avec laquelle il exécuta les

ordres du prince Charles: ces reproches sont mérités. En effet, dès le 4

juillet au soir, l'archiduc Charles écrivit à son frère de quitter

Presbourg sur-le-champ pour se rendre à Unter-Siebenbrünn et s'y lier à

la gauche des troupes autrichiennes; mais bien que le prince Jean eût

reçu cet ordre le 5 juillet à quatre heures du matin, il ne se mit en

marche qu'à onze heures du soir, et sa marche fut si lente que, bien

qu'il n'eût que huit lieues à faire, il n'atteignit Unter-Siebenbrünn

que vingt heures après son départ de Presbourg, c'est-à-dire le 6

juillet, à sept heures du soir, au moment où la bataille était perdue

pour les Autrichiens, qui se trouvaient déjà en pleine retraite.

L'archiduc Charles ne pardonna jamais à son frère la non-exécution de

ses ordres: le prince Jean perdit son commandement et fut relégué en

Styrie[2].

Mémoires du général baron de Marbot (2/3) · 第 18 / 35 段