Sainte-Croix, s'en joignit une autre. Napoléon, bien que de petite
taille, avait une grande prédilection pour les hommes grands, forts, à
la figure mâle; or, Sainte-Croix était petit, mince, blondin, et avait
une charmante figure féminine; mais dans ce corps qui, au premier abord,
paraissait faible et peu propre aux rudes travaux de la guerre, se
trouvaient une âme de fer, un courage vraiment héroïque et une activité
dévorante. L'Empereur ne tarda pas à reconnaître ces qualités;
cependant, comme il pensa que le grade de major, donné de prime abord à
Sainte-Croix, devait suffire pour quelque temps, il ne fit rien pour lui
pendant cette campagne, et, après la paix de Tilsitt, cet officier
retourna à Naples avec Masséna. Mais quand, en 1809, le maréchal fut
appelé au commandement d'un des corps de l'armée destinée à marcher
contre l'Autriche, il se rappela les reproches que l'Empereur lui avait
adressés, pour avoir, sans autorisation, attaché Sainte-Croix à son
état-major; il le demanda donc pour aide de camp, ce qui fut accordé.
Dans un des combats qui précédèrent notre entrée dans Vienne,
Sainte-Croix prit un drapeau ennemi, et l'Empereur le nomma colonel. Il
fit des prodiges de valeur et montra une rare intelligence à la bataille
d'Essling; mais ce qui acheva de détruire les préventions que l'Empereur
avait conçues contre Sainte-Croix, depuis son duel avec M. de M..., ce
furent les services importants qu'il rendit au corps de Masséna, placé
en avant-garde dans l'île de Lobau, pendant le laps de temps qui
s'écoula entre la bataille d'Essling et celle de Wagram. L'Empereur, qui
faisait élever dans cette île d'immenses fortifications, l'arma de plus
de cent canons de gros calibre. Il allait visiter tous les jours les
travaux, et voulant tout voir par lui-même, il marchait à pied pendant
sept et huit heures. Ces longues courses fatiguaient le maréchal
Masséna, déjà un peu cassé, et le général Becker, chef d'état-major, ne
pouvait la plupart du temps répondre aux questions de l'Empereur, tandis
que le colonel Sainte-Croix, dont l'activité était infatigable et
l'intelligence prodigieuse, avait tout vu avant l'arrivée de l'Empereur,
savait tout, prévoyait tout et donnait sur tout les renseignements les
plus exacts. Napoléon prit donc l'habitude de s'adresser à lui, et peu à
peu Sainte-Croix devint, sinon de droit, du moins de fait, le chef
d'état-major du corps d'armée qui défendait l'île de Lobau.
Il eût été si facile aux Autrichiens de nous chasser de cette île, ou
d'exterminer par une vive canonnade les quatre divisions que nous y
avions, que l'Empereur ne s'en éloignait qu'à regret chaque soir pour
retourner à Schœnbrünn. Il passait alors les nuits dans de cruelles
inquiétudes; aussi voulait-il avoir, dès son réveil, des nouvelles du
corps d'armée de Masséna; il avait donc ordonné à Sainte-Croix de se
trouver tous les matins dans son appartement, au lever de l'aurore, afin
de lui rendre compte de l'état des choses. Pour que ses rapports
fussent plus exacts, le colonel faisait à pied, toutes les nuits, le
tour de l'immense île de Lobau, visitant les postes, examinant ceux de
l'ennemi; puis, montant à cheval, il parcourait rapidement les deux
lieues qui le séparaient du palais de Schœnbrünn, où les aides de camp
avaient ordre de l'introduire à l'instant dans la chambre à coucher de
l'Empereur, qui, tout en s'habillant devant lui, causait de la position
respective des deux armées. On partait ensuite au galop pour l'île, où
l'Empereur, toujours accompagné de M. de Sainte-Croix, passait la
journée entière à examiner les travaux, et montait souvent avec lui au
haut d'une immense échelle double que le colonel avait eu l'heureuse
idée de faire établir en forme d'observatoire. De là, la vue dominait
les arbres les plus élevés et découvrait au loin les campagnes de la
rive gauche, occupées par les troupes ennemies, dont on connaissait
ainsi tous les mouvements. Le soir, Sainte-Croix reconduisait l'Empereur
à Schœnbrünn, retournait dans l'île, où, après quelques instants de
repos, il passait toute la nuit à visiter les postes, et recommençait le
lendemain les courses de la veille.
Pendant quarante-quatre jours, et par une chaleur excessive,
Sainte-Croix supporta ces fatigues sans en être accablé et sans que son
zèle et son activité se ralentissent un seul instant. Il faisait en même
temps preuve d'une telle intelligence sur les plus hautes questions
militaires, que Napoléon l'appelait constamment auprès de lui, lorsqu'il
conférait avec les maréchaux Masséna et Berthier relativement au moyen
de faire déboucher l'armée sur la rive gauche. Il s'agissait de
traverser le petit bras du Danube sur un autre point que celui qui avait
servi de passage lors de la bataille d'Essling, parce qu'on savait que
le prince Charles avait fait élever de nombreux retranchements en ce
lieu.
Sainte-Croix proposa de tourner les fortifications de l'ennemi, en
exécutant le passage devant Stadt-Enzersdorf, ce qui fut adopté. Enfin,
Napoléon conçut une si grande opinion du mérite de ce colonel, qu'il dit
un jour à M. de Czernitcheff, envoyé de l'empereur de Russie: «Depuis
que je commande les armées, je n'ai pas rencontré d'officier plus
capable, qui comprît mieux mes pensées et les fît mieux exécuter; il me
rappelle le maréchal Lannes et le général Desaix; aussi, à moins que la
foudre ne l'emporte, la France et l'Europe seront étonnées du chemin que
je lui ferai faire!» Ces paroles, rapportées par M. de Czernitcheff,
furent bientôt connues de tous, et l'on prévit que Sainte-Croix serait
rapidement maréchal: malheureusement, la foudre l'emporta! Il fut tué,
l'année suivante, d'un coup de canon, sur les rives du Tage, aux portes
de Lisbonne, ainsi que je le dirai en racontant la campagne que je fis,
en 1810, en Portugal.
Napoléon, qui tenait habituellement à distance les chefs qu'il estimait
le plus, se familiarisait par exception avec l'un d'eux et se
complaisait même parfois à exciter sa franchise et ses reparties. Il en
était ainsi de Lasalle, Junot et Rapp, qui disaient à l'Empereur tout ce
qui leur passait par la tête. Les deux premiers, qui se ruinaient tous
les deux ans, allaient ainsi raconter leurs fredaines à Napoléon, qui
payait toujours leurs dettes. Sainte-Croix avait trop d'esprit et de
tenue pour abuser de la faveur dont il jouissait; néanmoins, lorsque
l'Empereur l'y poussait, il avait la repartie prompte et incisive. Ainsi
Napoléon, qui prenait très souvent le bras du colonel pour marcher dans
les sables de l'île de Lobau, lui ayant dit dans une de leurs nombreuses
courses: «Je me souviens qu'après ton duel avec le cousin de ma femme,
je voulais te faire fusiller; je conviens que c'eût été une faute et un
bien grand dommage!--C'est très vrai, Sire, répond Sainte-Croix, et je
suis certain qu'à présent que Votre Majesté me connaît mieux, Elle ne me
donnerait pas pour un des cousins de l'Impératrice...--Comment, pour
un!... dis donc pour _tous!_...» répliqua l'Empereur.
Un autre jour que Sainte-Croix assistait au lever de Napoléon, celui-ci
dit en buvant un grand verre d'eau fraîche: «Je pense qu'en allemand
Schœnbrünn signifie _belle fontaine_; on a eu raison de donner ce nom à
cette résidence, car la source de son parc produit une eau délicieuse,
dont je bois tous les matins. Aimes-tu aussi l'eau fraîche, toi?--Ma
foi, non, Sire, je préfère un bon verre de vin de Bordeaux ou de
Champagne.» L'Empereur, se tournant alors vers son valet de chambre, lui
dit: «Vous enverrez au colonel cent bouteilles de bordeaux et autant de
Champagne.» En effet, le soir même, pendant que les aides de camp de
Masséna dînaient au bivouac sous une baraque de feuillages, nous vîmes
arriver dans l'île plusieurs mulets des écuries impériales, portant à
Sainte-Croix deux cents bouteilles d'excellent vin, avec lequel nous
bûmes à la santé de l'Empereur.
CHAPITRE XXII
Préparatifs faits en vue d'un nouveau passage du Danube.--Arrestation
d'un espion.--Bataille de Wagram.--Prise d'Enzersdorf.--Combat sur le
Russbach.
Plus le moment du nouveau passage du Danube approchait, plus les
Autrichiens surveillaient les rives du petit bras de ce fleuve qui nous
séparait d'eux. Ils fortifiaient même Enzersdorf, et si quelque groupe
de militaires français approchait trop de la partie de l'île située en
face de ce bourg, les postes ennemis faisaient feu sur eux; mais
lorsqu'on s'avançait isolément, ou au nombre de deux ou trois personnes,
ils ne tiraient pas. L'Empereur désirait voir de près les préparatifs de
l'ennemi. On a dit que pour y parvenir, sans courir de danger, il
s'était déguisé en soldat et s'était placé en faction. Le fait a été
inexactement rapporté: voici ce qui se passa.
L'Empereur et le maréchal Masséna, revêtus de capotes de sergents, et
suivis de Sainte-Croix costumé en simple soldat, s'avancèrent jusqu'au
bord du rivage. Le colonel se déshabille complètement et se met dans
l'eau, tandis que Napoléon et Masséna, pour éloigner tout soupçon de
l'esprit des ennemis, quittent leurs capotes, comme s'ils se proposaient
de se baigner, et examinent alors tout à leur aise le point où ils
voulaient jeter des ponts et opérer le passage. Telle était l'habitude
de voir nos soldats venir par très petits groupes se baigner en ce lieu,
que les Autrichiens restèrent tranquillement couchés sur l'herbe. Ce
fait prouve qu'à la guerre les chefs doivent sévèrement prohiber ces
espèces de _trêves_ et ces désignations de points neutres, que les
troupes des deux partis établissent souvent pour leur convenance
respective.
L'Empereur, ayant alors résolu de passer le bras du fleuve à cet
endroit, décida que plusieurs ponts y seraient construits; mais comme il
était plus que probable que, dès que les postes ennemis donneraient
l'éveil, les troupes autrichiennes placées à Enzersdorf accourraient
pour s'opposer à l'établissement de nos ponts, il fut convenu que l'on
ferait d'abord transporter deux mille cinq cents grenadiers sur l'autre
rive, et qu'en y arrivant, ils iraient attaquer Enzersdorf, afin que la
garnison ainsi occupée ne pût venir troubler nos travaux et s'opposer à
notre passage. Cela bien arrêté, l'Empereur dit à Masséna: «Comme cette
première colonne sera évidemment très exposée, puisque ce sera contre
elle que l'ennemi dirigera d'abord tous ses efforts, il faut la composer
de nos meilleures troupes et choisir pour la commander un colonel brave
et intelligent.--Mais, Sire, cela me revient! s'écria
Sainte-Croix.--Pourquoi donc? répondit l'Empereur, charmé de ce zèle, et
qui n'avait probablement fait la demande que pour entraîner la
réplique.--Pourquoi? reprit le colonel, mais parce que de tous les
officiers qui sont dans l'île, c'est moi qui depuis six semaines ai
supporté le plus de fatigues, étant constamment sur pied jour et nuit
pour faire exécuter vos ordres, et je demande que Votre Majesté veuille
bien m'accorder comme récompense le commandement des deux mille cinq
cents grenadiers qui doivent aborder les premiers sur la rive
ennemie!--Eh bien, tu l'auras!» répliqua Napoléon, auquel cette noble
hardiesse plut infiniment. Le projet de passage étant définitivement
réglé, la nuit du 4 au 5 juillet fut désignée pour l'attaque.
Dans l'intervalle qui s'écoula avant cette époque, deux graves
événements se produisirent dans notre corps d'armée. Le général de
division Becker était un bon officier, quoique assez paresseux; mais il
avait le tort de tout critiquer. Il se permit donc de désapprouver
hautement le plan d'attaque conçu par Napoléon. Celui-ci, en ayant été
informé, ordonna au général de rentrer en France. Nous verrons le
général Becker se venger de cette disgrâce en 1815. Le général Fririon
devint chef d'état-major; c'était un homme capable, d'un excellent
caractère, mais manquant de la fermeté qu'il fallait auprès d'un homme
tel que Masséna.
Le second événement faillit priver l'Empereur du concours de Masséna,
pour la bataille qui se préparait. Un jour où Napoléon et le maréchal
parcouraient l'île de Lobau, le cheval de ce dernier s'étant abattu dans
un trou caché par de hautes herbes, le maréchal fut assez grièvement
blessé à une jambe pour ne plus pouvoir se tenir en selle. Ce
contretemps affligea d'autant plus l'Empereur que Masséna avait la
confiance des troupes et connaissait parfaitement le terrain sur lequel
nous devions combattre, puisque c'était celui sur lequel avait eu lieu
la bataille d'Essling, à laquelle le maréchal avait pris une part si
glorieuse. Masséna fit alors preuve d'une grande force d'âme; car,
malgré les vives souffrances qu'il éprouvait, il voulut conserver son
commandement, déclarant qu'à l'exemple du maréchal de Saxe à Fontenoy,
il se ferait porter sur le champ de bataille par des grenadiers. Un
brancard fut établi à cet effet; mais, sur les observations que je pris
la liberté de faire au maréchal, il comprit que ce moyen de transport
semblerait prétentieux et présenterait moins de sécurité qu'une calèche
légère qui, traînée par quatre bons chevaux, transporterait bien plus
rapidement le maréchal d'un point à un autre, que ne pourraient le faire
des hommes. Il fut convenu que Masséna irait sur le champ de bataille
dans sa calèche découverte, ayant auprès de lui son chirurgien, le
docteur Brisset. Celui-ci, bien que placé par état parmi les
non-combattants, ne voulut pas quitter le maréchal, parce qu'il fallait
renouveler toutes les heures les compresses qui recouvraient sa jambe,
et il s'acquitta de ce soin périlleux avec le plus grand sang-froid, au
milieu des boulets, non seulement pendant les deux jours que dura la
bataille de Wagram, mais encore pendant les divers combats qui
s'ensuivirent.
Napoléon savait que les ennemis s'attendaient à le voir déboucher de
l'île de Lobau, en passant entre Essling et Aspern, ainsi qu'il l'avait
fait au mois de mai, et qu'ils venaient de construire des retranchements
dans l'intervalle qui sépare ces deux villages; or, comme il sentait
aussi combien il importait de cacher aux Autrichiens le projet conçu par
lui de les tourner, en traversant le petit bras du Danube devant
Enzersdorf, il faisait surveiller tout ce qui entrait dans l'île de
Lobau par les grands ponts qui l'unissaient à Ebersdorf. Cependant, vers
les derniers jours, les préparatifs indispensables avaient dévoilé ce
secret à toutes les personnes placées dans l'île; mais, comme on pensait
avoir la certitude qu'il ne s'y trouvait que des militaires français ou
des domestiques d'officiers, ayant chacun une garde de sûreté, on se
croyait à l'abri des investigations des ennemis: c'était une erreur. Le
prince Charles était parvenu à introduire un espion parmi nous, et déjà
cet homme se préparait à l'avertir que nous devions l'attaquer par
Enzersdorf, lorsqu'une lettre anonyme, écrite en hongrois et adressée à
l'Empereur, fut apportée à son mameluk Roustan par une petite fille bien
mise, qui se borna à lui dire que cette lettre était _importante_ et
_très pressée!_ On crut d'abord qu'il s'agissait d'une demande d'argent;
mais les interprètes, ayant traduit la dépêche, se hâtèrent d'en donner
connaissance à l'Empereur, qui se rendit à l'instant dans l'île de
Lobau, où, dès son arrivée, il donna l'ordre de suspendre les travaux de
tous genres, de faire former en rangs non seulement les troupes, mais
les états-majors, les administrateurs, les boulangers, bouchers,
cantiniers, et même les domestiques, qui devaient chacun se placer
derrière leurs maîtres. Ces dispositions prises, et lorsqu'il n'y eut
plus un seul individu hors des rangs, l'Empereur fit annoncer aux
troupes qu'un espion s'était glissé dans l'île, espérant qu'on ne
pourrait le découvrir au milieu des 30,000 hommes qui s'y trouvaient;
qu'il fallait donc, à présent que tout le monde était à son rang, que
chacun regardât ses voisins de droite et de gauche. Le succès de cet
ingénieux moyen fut instantané; car, au milieu du plus profond silence,
on entendit deux soldats s'écrier: «Voici un inconnu!» On arrêta cet
homme, on le questionna, et il avoua s'être déguisé en fantassin
français avec les effets des morts laissés sur le champ de bataille
d'Essling.
Ce misérable était né à Paris et paraissait bien élevé, instruit même.
La passion du jeu l'ayant ruiné, il avait fui la France pour éviter les
poursuites de ses créanciers, s'était réfugié en Autriche, où, poussé
par le désir de se procurer des moyens de jouer encore, il s'était
offert pour servir d'espion à l'état-major autrichien. Pendant la nuit,
une très petite nacelle le transportait de la rive gauche du Danube à la
rive droite, à une lieue au-dessous d'Ebersdorf, et venait le reprendre
la nuit suivante à un signal convenu. Il avait déjà fait de très
fréquents voyages de ce genre, entrant dans l'île de Lobau et en
sortant, en se mêlant, vêtu en soldat, aux nombreux détachements de nos
troupes qui allaient constamment à Ebersdorf pour chercher des vivres ou
des matériaux. Craignant d'être remarqué s'il restait seul, l'espion se
portait toujours sur les lieux où il y avait foule et travaillait aux
retranchements avec les soldats. Il achetait sa nourriture chez les
cantiniers, passait la nuit auprès des camps, et dès le point du jour,
muni d'une bêche comme s'il allait rejoindre des travailleurs, il
parcourait l'île en tous sens, examinant les ouvrages, qu'il dessinait à
la hâte, en se couchant parmi les osiers; puis, la nuit suivante, il
allait faire un rapport aux Autrichiens et revenait pour continuer ses
observations. Cet homme, traduit devant un conseil de guerre, fut
condamné à mort. Il exprimait un vif repentir d'avoir servi les ennemis
de la France, ce qui portait l'Empereur à commuer sa peine, lorsque,
dans l'espoir de décider Napoléon à lui accorder la vie, l'espion
proposa de tromper le prince Charles, en allant lui faire un faux
rapport sur ce qu'il avait vu dans l'île, et de revenir dire aux
Français ce que faisaient les Autrichiens. Cette nouvelle infamie
indigna l'Empereur, qui, abandonnant le coupable à sa fatale destinée,
le laissa fusiller.
Cependant, le jour de la grande bataille approchait. Napoléon avait
réuni autour d'Ebersdorf toute l'armée venant d'Italie, les corps des
maréchaux Davout, Bernadotte, la garde, et transformé l'île de Lobau en
une immense forteresse, armée de cent pièces de gros calibre et de vingt
mortiers. Trois solides ponts sur pilotis, défendus par des estacades,
assuraient le passage du grand Danube entre Ebersdorf et l'île. Enfin,
on était en mesure de jeter plusieurs ponts de moindre dimension sur le
petit bras, le seul qui nous séparât de la rive gauche.
Pour confirmer le prince Charles dans la pensée qu'il chercherait encore
à passer entre Essling et Aspern, Napoléon ordonna, le 1er juillet au
soir, de faire reconstruire pendant la nuit le petit pont qui avait
servi à notre retraite après la bataille d'Essling et de jeter sur la
rive opposée, dans les bois, deux divisions dont les tirailleurs
devaient attirer l'attention des ennemis sur ce point, pendant que tout
se préparait pour notre attaque sur Enzersdorf. On ne comprend pas
comment le prince Charles, qui avait entouré Essling et Aspern
d'immenses fortifications, garnies de cent cinquante bouches à feu, ait
pu croire que Napoléon viendrait les attaquer de front: c'eût été
prendre le taureau par les cornes!
Les journées du 2 et du 3 se passèrent en préparatifs de part et
d'autre.
L'armée française, traversant le grand bras du Danube sur les trois
ponts d'Ebersdorf, se massa dans l'île de Lobau, où l'Empereur réunit
150,000 hommes. Le prince Charles, de son côté, rassembla des forces
égales sur la rive gauche, où les troupes autrichiennes, placées sur
deux lignes, formaient un arc immense, afin d'envelopper les parties de
l'île de Lobau qui leur faisaient face. À la droite des ennemis, la
pointe de cet arc s'appuyait au Danube à Florisdorf, Spitz et Iedelsée.
Leur centre occupait les villages d'Essling et d'Aspern, fortement
retranchés et nouvellement reliés l'un à l'autre par des ouvrages armés
d'une nombreuse artillerie. Enfin, la gauche de l'arc formé par l'armée
autrichienne se trouvait à Gross-Enzersdorf, ayant un fort détachement à
Mühlleiten. Le prince Charles surveillait donc exactement tous les
points de l'île de Lobau par où nous pouvions déboucher; mais comme il
était persuadé, on ne sait pourquoi, que Napoléon l'attaquerait par son
centre, en passant le petit bras du Danube entre Essling et Aspern,
ainsi qu'il l'avait fait au mois de mai, le généralissime avait
concentré toutes ses forces dans les vastes plaines qui s'étendent
depuis ces villages jusqu'à Deutsch-Wagram et à Markgrafen-Neusiedel,
gros bourg situé sur le ruisseau de Russbach, dont les rives, fort
encaissées et dominées par des hauteurs, offrent une excellente position
défensive. Du reste, le prince Charles avait peu de troupes à sa droite,
et encore moins à sa gauche, parce qu'il avait prescrit à l'archiduc
Jean, son frère, commandant l'armée de Hongrie, de quitter Presbourg
avec les 35,000 hommes dont il disposait, et de se trouver le 5 juillet
au matin à Unter-Siebenbrünn, pour s'y relier avec la gauche de la
seconde ligne de la grande armée autrichienne: mais le prince Jean
n'exécuta pas cet ordre.
D'après les instructions de l'empereur Napoléon, l'armée française
commença son attaque le 5 juillet, à neuf heures du soir. Un orage
épouvantable éclatait en ce moment; la nuit était des plus obscures, la
pluie tombait à torrents, et le bruit du tonnerre se mêlait à celui de
notre artillerie, qui, garantie des boulets ennemis par un épaulement,
dirigeait tous ses feux sur Essling et Aspern, afin de confirmer le
prince Charles dans la pensée que nous allions déboucher sur ce point;
aussi ce fut là qu'il porta toute son attention, sans s'inquiéter
aucunement d'Enzersdorf, sur lequel nos principales forces se
dirigeaient.
Dès que les premiers coups de canon se firent entendre, le maréchal
Masséna, très souffrant encore, fut placé dans une petite calèche
découverte, que ses aides de camp entouraient, et il se fit conduire
vers le point sur lequel devait commencer l'attaque. L'Empereur nous
rejoignit bientôt; il était très gai et dit au maréchal: «Je suis
enchanté de cet orage: quelle belle nuit pour nous! Les Autrichiens ne
peuvent voir nos préparatifs de passage en face d'Enzersdorf, et ils
n'en auront connaissance que quand nous aurons enlevé ce poste
essentiel, quand nos ponts seront placés et une partie de mon armée
formée sur la rive qu'ils prétendent défendre...»