Lannes était de taille moyenne, mais très bien proportionné; sa

physionomie était agréable et très expressive; ses yeux petits, mais

annonçant un esprit des plus vifs; son caractère très bon, mais emporté,

jusqu'à l'époque où il parvint à le dominer; son ambition était immense,

son activité prodigieuse et son courage à toute épreuve. Après avoir

passé sa jeunesse dans l'état d'apprenti teinturier, Lannes vit s'ouvrir

devant lui la carrière des armes, dans laquelle il était appelé à

marcher à pas de géant. Entraîné par l'enthousiasme qui, en 1791,

détermina la plupart des hommes de son âge à voler à la défense du pays

injustement attaqué, il s'enrôla dans le 1er bataillon des volontaires

du Gers, et servit comme simple grenadier jusqu'au moment où ses

camarades, séduits par sa bonne tenue, son zèle et la vivacité de son

esprit, le nommèrent sous-lieutenant. À compter de ce moment, il se

livra sans relâche à l'étude, et alors même qu'il était maréchal, il

passait une partie de ses nuits à travailler; aussi devint-il un homme

convenablement instruit. Il fit ses premières armes sous mon père, au

camp de Miral, près de Toulouse, puis à l'armée des Pyrénées-Orientales,

où son intrépidité et sa rare intelligence l'élevèrent rapidement au

grade de chef de bataillon, qu'il occupait, lorsque la division de mon

père passa sous les ordres du général Augereau. Celui-ci, à la suite

d'un combat sanglant dans lequel Lannes s'était couvert de gloire, le

fit nommer chef de brigade (colonel). Lannes, ayant été blessé dans

cette affaire, fut obligé d'aller passer quelques mois à Perpignan, où

il fut logé chez un riche banquier, M. Méric. L'esprit et les bonnes

manières du jeune officier le firent apprécier de toute la famille,

particulièrement de Mlle Méric, qu'il épousa. Ce mariage était alors

infiniment au-dessus de ce qu'il pouvait espérer.

La paix ayant été conclue entre la France et l'Espagne, en 1795, Lannes

suivit en Italie la division d'Augereau et fut placé _à la suite_, à la

4e demi-brigade de ligne, qui se trouvait réellement sous ses ordres, en

l'absence du chef titulaire, à l'époque où Bonaparte vint prendre le

commandement de l'armée. Celui-ci ne tarda pas à reconnaître le mérite

de Lannes; aussi, lorsqu'un arrêté du Directoire prescrivit à tous les

officiers _à la suite_ de rentrer dans leurs foyers, Bonaparte prit sur

lui de le retenir en Italie, où il fut blessé deux fois pendant les

célèbres campagnes de 1796 et 1797, sans faire officiellement partie de

l'armée. Sans la perspicacité du général en chef, Lannes, éloigné malgré

lui du service, serait allé enfouir ses talents militaires dans les

bureaux de son beau-père, et la France n'aurait pu compter un grand

capitaine de plus. Lorsque, en 1796, Bonaparte conduisit une armée en

Égypte, il prit avec lui Lannes, devenu général de brigade, et par

conséquent rendu officiellement à l'activité.

Le nouveau général se distingua partout et fut si grièvement blessé à

l'assaut de Saint-Jean d'Acre que ses troupes le crurent mort! Je vous

ai raconté comment il fut miraculeusement sauvé par un capitaine de

grenadiers qui, au péril de sa vie, le traîna jusqu'au bout de la

tranchée. Le général Lannes ayant eu dans cette affaire le cou traversé

d'une balle, portait depuis cette époque la tête constamment penchée sur

l'épaule gauche et conserva toujours certain embarras dans le larynx. À

peine rétabli de cette cruelle blessure, le général Lannes fut accablé

d'une douleur morale des plus poignantes; il apprit que sa femme, auprès

de laquelle il ne s'était pas trouvé depuis près de deux ans, venait

d'accoucher d'un garçon, dont elle prétendait lui attribuer la

paternité. Il s'ensuivit un procès, et le divorce fut prononcé.

Le général Lannes quitta l'Égypte en même temps que Bonaparte et le

suivit à Paris: il l'accompagna à Saint-Cloud lors du 18 brumaire.

Lannes fit brillamment la campagne de Marengo et sauva l'armée, en

repoussant au combat de Montebello les corps autrichiens qui accouraient

pour s'opposer aux troupes françaises. Une grande partie de notre

armée, engagée dans les défilés des Alpes, n'aurait pu déboucher dans

les plaines du Milanais, si le courage et les bonnes dispositions du

général Lannes n'eussent éloigné les ennemis. Sa conduite en cette

circonstance lui valut plus tard le titre de duc de Montebello. Ce fut

au retour de cette campagne que, dégagé des liens de son mariage avec

Mlle Méric, le général Lannes conçut l'espoir d'épouser Caroline

Bonaparte. Vous avez vu comment les intrigues de Bessières firent

pencher la balance en faveur de Murat. Nommé ambassadeur à Lisbonne, le

général Lannes épousa Mlle Guéhéneuc, fille du sénateur de ce nom, qui

lui apporta une fort belle dot, à laquelle, outre les grands émoluments

de sa place, le général ajouta une bonne aubaine qui rétablit

complètement ses affaires.

Un règlement fort ancien donnait à l'ambassadeur français arrivant pour

la première fois à Lisbonne le droit de faire entrer, avec franchise de

l'impôt des douanes, toutes les marchandises placées sur le navire qui

l'amenait. Le général Lannes, suivant l'usage établi, céda ce privilège

à des négociants moyennant 300,000 fr. Quelque temps après, Mme Lannes

étant accouchée à Lisbonne d'un fils (qui fut depuis ministre de la

marine sous Louis-Philippe), le prince régent de Portugal voulut être

parrain de l'enfant, et le jour du baptême, sous prétexte de visiter une

des salles du palais contenant des curiosités envoyées du Brésil, il

conduisit le général Lannes dans la pièce où se trouvaient les caisses

renfermant les pierreries. Il en fit ouvrir une, et prenant avec ses

deux mains trois fortes jointées de diamants bruts, il les versa dans le

chapeau du général, en disant: «La première est pour mon filleul, la

seconde est pour Mme l'ambassadrice sa mère, et la troisième pour M.

l'ambassadeur.» Dès ce moment, le maréchal, de qui je tiens ces détails,

fut vraiment riche.

Le destin ne borna pas là ses faveurs envers lui. Le premier Consul,

monté sur le trône impérial, ayant établi en 1804 la dignité de maréchal

de France, un général du mérite de Lannes devait nécessairement faire

partie de la première promotion. Le bâton de commandement lui fut donc

envoyé, et il reçut en même temps le titre de duc de Montebello. Le

nouveau maréchal alla prendre au camp de Boulogne le commandement du 5e

corps de la grande armée, qu'il conduisit l'année suivante en Autriche.

Il s'y distingua, particulièrement à Austerlitz, où il commandait l'aile

gauche.

Il se fit aussi remarquer en 1806 et en 1807, tant en Prusse qu'en

Pologne, surtout à Saalfeld, à Iéna, à Pultusk et à Friedland. Il en fut

de même en 1808 et 1809, en Espagne, où non seulement il seconda

vaillamment l'Empereur à la bataille de Burgos, mais gagna lui-même

celle de Tudela et soumit la ville de Saragosse jusque-là réputée

imprenable. Enfin, sans se donner aucun repos, il courut d'Espagne en

Allemagne, et je viens de raconter ses exploits, tant à la bataille

d'Eckmühl qu'à Ratisbonne et à Essling, où ce nouveau Bayard termina sa

glorieuse carrière.

Pour vous mettre plus à même d'apprécier le maréchal Lannes, je crois

devoir rapporter un fait qui donne une haute opinion de son caractère et

de l'empire qu'il savait prendre sur lui-même.

Dans les relations ordinaires, le maréchal était calme et doux; mais sur

les champs de bataille il s'emportait jusqu'à la fureur, dès que ses

ordres n'étaient pas bien exécutés. Or, il arriva pendant la bataille de

Burgos qu'au moment décisif, un capitaine d'artillerie, ayant mal

compris la manœuvre indiquée, conduisit sa batterie dans une direction

opposée à celle prescrite, lorsque le maréchal, s'en étant aperçu,

s'élance au galop, et, poussé par la colère, va lui-même réprimander

sévèrement cet officier en présence de l'Empereur. Mais comme, en

s'éloignant rapidement, il avait entendu Napoléon commencer une phrase

dont il n'avait pu saisir que ces mots: «Ce diable de Lannes...», il

revint tout pensif, et me tirant à part, dès que ce fut possible, il

exigea, au nom de la confiance qu'il avait en moi et du dévouement que

je lui portais, de lui faire connaître entièrement l'observation de

l'Empereur. Je répondis avec franchise: «Sa Majesté a dit: Ce diable de

Lannes possède toutes les qualités qui font les grands capitaines; mais

il ne le sera jamais, parce qu'il ne maîtrise pas sa colère et s'emporte

même contre les officiers d'un grade subalterne, ce qui est un des plus

graves défauts que puisse avoir un chef d'armée.» Le maréchal avait

tellement _à cœur_ de devenir un grand capitaine, qu'il résolut

probablement d'acquérir la _seule_ qualité qui lui manquât, au dire d'un

aussi bon juge que l'Empereur, car, dès ce moment, _jamais_ je ne le vis

plus en colère, bien que souvent ses ordres fussent mal exécutés,

surtout au siège de Saragosse. Lorsqu'il s'apercevait d'une faute

essentielle, son naturel bouillant le poussait d'abord vers

l'emportement, mais à l'instant sa ferme volonté prenait le dessus; il

devenait très pâle, ses mains se crispaient, mais il faisait ses

observations avec tout le calme d'un homme flegmatique. J'en citerai un

exemple.

Pour peu qu'on ait fait la guerre, on sait qu'au lieu de se servir de

tire-bourre pour retirer les balles de leurs fusils, lorsqu'ils doivent

les laver, les soldats ont la mauvaise habitude de les décharger, en

faisant feu en l'air, ce qui est très dangereux dans une réunion de

troupes. Or, malgré les défenses faites à ce sujet, il arriva pendant

le siège de Saragosse que des fantassins ayant tiré leurs fusils de la

sorte, au moment où le maréchal passait auprès de leur camp, une balle,

décrivant une parabole, vint tomber sur la bride de son cheval, dont

elle coupa les rênes, près de sa main. Le soldat coupable de cette

infraction aux règlements ayant été arrêté, le maréchal, contenant son

premier mouvement de vivacité, se borna à lui dire: «Vois à quoi tu

t'exposes et quelle serait ta douleur si tu m'eusses tué.» Puis il fit

relâcher cet homme. Quelle force d'âme il faut pour dompter ainsi son

caractère!

En apprenant que le maréchal venait d'être grièvement blessé, Mme la

maréchale partit aussitôt avec son frère, le colonel Guéhéneuc, qui

venait d'annoncer à Paris la capitulation de Vienne. Mais une dépêche

l'ayant informée, à Munich, de la mort du maréchal, elle regagna Paris

dans un profond désespoir, car elle aimait beaucoup son mari. Nommée

l'année suivante dame d'honneur de la nouvelle impératrice,

l'archiduchesse Marie-Louise, elle allait la recevoir à Branau, sur les

frontières de Bavière, quand, en passant à Strasbourg, elle voulut voir

le corps de son mari déposé dans une église de cette ville: spectacle

au-dessus de ses forces, car, dès qu'on ouvrit la bière, la maréchale

fut saisie d'une violente attaque de nerfs qui mit sa vie en danger

pendant plusieurs jours.

Puisque j'écris l'histoire de ma vie, je suis dans la nécessité de

revenir constamment sur ce qui m'est personnel. Je vous rappellerai donc

qu'après le décès du maréchal Lannes, j'étais allé rejoindre mes

camarades à Vienne pour soigner ma blessure. Je gisais sur mon lit de

douleur, plongé dans de tristes réflexions, car non seulement je

regrettais pour _lui-même_ le maréchal qui avait été si bon pour moi,

mais je ne pouvais me dissimuler que la perte d'un tel appui changeait

infiniment ma position. En effet, l'Empereur m'avait bien dit au couvent

de Mölk qu'il me faisait _chef d'escadron_, et, de même que le maréchal

Berthier, il m'en donnait le nom; cependant, comme les préoccupations de

la guerre les empêchaient d'expédier les brevets, je n'étais encore par

le _fait_ que simple capitaine. Un heureux hasard vint mettre un terme

aux craintes que j'éprouvais pour mon avenir.

Mon camarade La Bourdonnaye, bien plus gravement blessé que moi,

occupait la chambre voisine de la mienne; nous en faisions souvent

ouvrir la porte afin de causer ensemble. M. Mounier, secrétaire de

l'Empereur, et depuis pair de France, venait souvent visiter La

Bourdonnaye, son ami; nous fîmes connaissance, et comme il avait

beaucoup entendu parler au quartier général de mes actions de guerre et

de mes blessures, et qu'il me voyait encore frappé par le feu de

l'ennemi, il me demanda quelle récompense j'avais reçue. «Rien, lui

dis-je.--Ce ne peut être que par suite d'un oubli, répondit M. Mounier,

car je suis certain d'avoir vu votre nom sur un des brevets déposés dans

le portefeuille de l'Empereur.» Le lendemain, j'appris par M. Mounier

que, ayant mis ce brevet sous les yeux de l'Empereur, celui-ci, au lieu

de le signer, avait écrit en marge: «Cet officier sera, par exception,

placé comme chef d'escadron dans les chasseurs à cheval de ma garde.»

L'Empereur m'accordait ainsi une faveur immense et _sans exemple_, car

les officiers de la garde ayant le grade supérieur à celui qu'ils

occupaient réellement dans ce corps d'élite, Napoléon, en m'y admettant

comme chef d'escadron, me faisait franchir deux échelons à la fois et me

donnait le grade de major (ou lieutenant-colonel) de la ligne: c'était

magnifique!...

Cependant, cet avantage ne m'éblouit pas, bien qu'il s'y joignît celui

de voir plus souvent ma mère à Paris, où la garde tenait garnison. Mais,

outre que le maréchal Bessières, commandant supérieur de la garde,

recevait fort mal les officiers qu'il n'avait pas proposés, j'avais à

craindre sa rancune au sujet de l'incident d'Essling.

J'étais dans une cruelle incertitude, lorsque le prince Eugène, vice-roi

d'Italie, arriva à Vienne et fut logé dans l'hôtel du prince Albert. Il

reçut la visite de tous les maréchaux présents, et entre autres de

Masséna, qui chercha à témoigner quelque bienveillance aux aides de camp

du maréchal Lannes, auxquels Napoléon portait lui-même intérêt. Masséna

monta dans nos appartements et s'arrêta quelque temps près de moi, qu'il

connaissait depuis le siège de Gênes. Je lui fis part de mon embarras;

il me répondit: «Ce serait sans doute fort avantageux pour toi d'entrer

dans la garde, mais tu t'exposerais à la vengeance du maréchal

Bessières. Viens avec moi, en qualité d'aide de camp, tu seras reçu

comme l'enfant de la maison, comme le fils d'un bon général qui est mort

en combattant sous mes ordres, et j'aurai soin de ton avancement.»

Séduit par ces promesses, j'acceptai. Masséna se rendit aussitôt auprès

de l'Empereur, qui finit par consentir à sa demande, et m'expédia un

brevet de chef d'escadron, aide de camp de Masséna; ce fut le 18 juin.

Malgré la joie que j'éprouvais d'être enfin _officier supérieur_, je ne

tardai pas à me repentir d'avoir accepté les offres de Masséna. Une

heure après avoir reçu ma commission d'aide de camp, je vis arriver le

maréchal Bessières m'apportant lui-même ma nomination dans la garde; il

m'assura du plaisir qu'il aurait à me recevoir dans ce corps, sachant,

du reste, que je n'avais fait qu'obéir aux instructions du maréchal

Lannes en lui transmettant des ordres sur le champ de bataille

d'Essling. Je fus pénétré de reconnaissance pour cette démarche loyale

et regrettai vivement de m'être si promptement engagé avec Masséna; mais

il n'était plus temps de revenir sur ma décision. Je craignais alors que

mon avancement en souffrît; mais heureusement il n'en fut rien, car M.

Mounier, nommé à ma place aux chasseurs de la garde, était encore chef

d'escadron lorsque j'étais déjà colonel. Il est vrai qu'il resta les

deux années suivantes à Paris, tandis que je les passai au milieu des

coups de fusil et reçus deux nouvelles blessures, ainsi que je le dirai

plus loin.

Napoléon combla de récompenses l'état-major du maréchal Lannes. Le

colonel Guéhéneuc devint aide de camp de l'Empereur, qui prit Watteville

et La Bourdonnaye pour officiers d'ordonnance. Saint-Mars fut nommé

colonel du 3e de chasseurs et Labédoyère aide de camp du prince Eugène.

Quant à moi, qui venais d'être nommé chef d'escadron, dès que je pus me

rendre à Schœnbrünn pour remercier l'Empereur, Sa Majesté me fit

l'honneur de me dire: «Je voulais vous placer dans ma garde; cependant,

puisque le maréchal Masséna désire vous avoir pour aide de camp, et que

cela vous convient, j'y consens; mais pour vous témoigner d'une manière

_toute spéciale_ combien je suis content de vous, je vous nomme

chevalier de l'Empire, avec une dotation de 2,000 francs de rente.»

Si j'eusse osé, j'aurais prié l'Empereur de revenir à sa première pensée

et de m'admettre dans sa garde; mais pouvais-je lui dire quelle avait

été la cause de mon refus? C'était impossible. Je me bornai donc à

remercier, mais j'avais le cœur navré!... Cependant, forcé de me

résigner à la position dans laquelle je m'étais placé par mon

étourderie, je cherchai à éloigner d'inutiles regrets et soignai plus

attentivement ma blessure, afin d'être en état d'accompagner mon

nouveau maréchal, dans les combats auxquels devait donner lieu le

nouveau passage du Danube.

CHAPITRE XXI

État-major de Masséna.--M. de Sainte-Croix.--Faveur méritée dont il

jouit auprès de Napoléon.

Vers la fin de juin, me trouvant assez bien rétabli, j'allai rejoindre

le quartier général de Masséna dans l'île de Lobau. Les aides de camp,

dont je devenais le camarade, me reçurent très bien. Cet état-major

était fort nombreux et comptait plusieurs officiers distingués, mais il

s'y trouvait aussi quelques médiocrités. Je ne veux cependant

interrompre momentanément le récit de la campagne de 1809 que pour vous

faire connaître le premier aide de camp, colonel de Sainte-Croix, parce

qu'il joua un fort grand rôle dans les événements qui précédèrent la

bataille de Wagram.

Charles d'Escorches de Sainte-Croix, fils du marquis de ce nom, ancien

ambassadeur de Louis XVI à Constantinople, était sous tous les rapports

un homme vraiment supérieur. Sa carrière militaire fut bien courte, mais

d'une rapidité et d'un éclat extraordinaires. Nos deux familles étant

liées, la plus tendre amitié m'unissait à cet officier; aussi le désir

de servir auprès de lui avait beaucoup contribué à me faire accepter les

propositions du maréchal Masséna. Bien que Sainte-Croix eût un goût inné

pour les armes, il ne put s'y livrer que très tard, parce que sa

famille, le destinant à la diplomatie, l'avait placé au secrétariat du

ministère des affaires étrangères, auprès de M. de Talleyrand, avec

lequel elle était en relation intime. Tant que dura la paix conclue à

Amiens, Sainte-Croix supporta patiemment la position sédentaire qu'on

lui avait faite, mais l'ouverture de la campagne de 1805 réveilla son

ardeur guerrière. Cependant, comme il était âgé de vingt-trois ans, et

avait par conséquent passé l'âge fixé pour entrer à l'École militaire,

il est probable qu'il n'aurait jamais fait partie de l'armée, si une

circonstance favorable n'eût secondé ses désirs.

L'Empereur voulait utiliser un grand nombre d'émigrés et de jeunes

nobles qui, bien que souhaitant se rattacher à son gouvernement, ne

pouvaient néanmoins se résoudre à prendre du service comme simples

soldats; il fit donc choisir, parmi les prisonniers faits à Austerlitz,

les six mille plus beaux hommes, dont il ordonna de former deux

régiments à la solde de la France. Ces nouveaux corps n'étant pas

assujettis aux mêmes règles de formation que les régiments nationaux,

Napoléon donna tous les emplois d'officiers selon son bon plaisir. Il

n'était donc pas nécessaire d'avoir été militaire pour obtenir d'emblée

même un grade d'officier supérieur; il suffisait d'appartenir à une

famille ayant une bonne position et de montrer du zèle pour le service

de l'Empereur. Ces promotions étaient sans doute contraires aux usages

établis, mais Napoléon y trouvait l'avantage de rattacher à lui plus de

cent cinquante jeunes gens bien élevés et riches, qu'il arrachait à

l'oisiveté et à la corruption de Paris. Le neveu du célèbre La Tour

d'Auvergne fut nommé colonel du 1er régiment étranger, et un grand

seigneur allemand, le prince d'Isembourg, obtint le second. Ces corps

furent désignés par les noms de leur chef. L'Empereur voulut que leur

administration et leur organisation fussent calquées sur les

_capitulations_ des anciens régiments étrangers au service de France

avant la Révolution, et comme, de temps immémorial, le ministre des

affaires étrangères avait été chargé de la levée de ces troupes,

Napoléon ordonna à M. de Talleyrand de faire faire dans ses archives des

recherches à ce sujet.

Le ministre connaissant les goûts militaires du jeune Sainte-Croix et le

désir qu'il avait d'entrer dans l'armée, le chargea de ce travail. Le

diplomate ne se borna pas à tracer l'historique des anciens régiments

étrangers, mais il y proposa des modifications nécessaires. L'Empereur,

frappé du bon sens qui avait présidé à la rédaction de ce projet et

sachant le désir de l'auteur d'être compris parmi les officiers d'un des

corps en nouvelle formation, le nomma d'abord chef de bataillon, et,

quelques mois après, major du régiment de La Tour d'Auvergne. Cette

faveur était d'autant plus grande que l'Empereur n'avait jamais vu

Sainte-Croix, mais elle faillit aussi le perdre dès son entrée dans la

carrière.

Un M. de M..., cousin de l'impératrice Joséphine, s'était bercé de

l'espoir d'obtenir d'emblée le grade de lieutenant-colonel; il n'eut que

celui de chef de bataillon. Son amour-propre en fut blessé; il prit dès

lors Sainte-Croix en aversion et le provoqua en duel sous un prétexte

des plus frivoles. M. de M... était de première force dans le tir des

armes de tout genre; ses nombreux amis, certains de sa victoire,

formèrent une cavalcade pour l'accompagner au bois de Boulogne, mais un

seul entra avec lui dans le massif, où son adversaire et un témoin

l'attendaient. Le combat eut lieu au pistolet; M. de M... reçut dans la

poitrine une balle qui l'étendit raide mort!... À cette vue, le témoin,

dont le devoir était d'aller chercher du secours, se trouble en pensant

aux conséquences que peut avoir pour lui la fin tragique d'un parent de

l'Impératrice, et, sans reprendre son cheval, ni prévenir les amis de M.

de M..., il s'éloigne à travers bois et va se réfugier loin de Paris!...

De leur côté, Sainte-Croix et ses amis étaient rentrés en ville, de

sorte que le corps resta seul sur le terrain.

Cependant, les personnes qui attendaient dans l'allée le retour de M. de

M..., ne le voyant pas revenir après la détonation des coups de

pistolet, pénétrèrent dans le massif et trouvèrent le cadavre du

malheureux jeune homme. Or, il était arrivé qu'en tombant de son haut

frappé à mort, M. de M... s'était défoncé le crâne sur un chicot fort

dur. Ses amis, après avoir examiné la blessure qu'il avait à la

poitrine, en apercevant une seconde à la tête, pensèrent que

Sainte-Croix, après avoir blessé mortellement son adversaire avec la

balle de son pistolet, l'avait achevé en lui enfonçant le crâne avec la

crosse de cette arme, ce qui expliquait, selon eux, la disparition du

témoin du mort, qui n'avait pas eu la force ou le courage de s'opposer à

cet assassinat.

Dominés par cette prévention, ces messieurs courent à Saint-Cloud et la

font partager à l'Impératrice, qui va demander _justice_ à

l'Empereur!... L'ordre est donné de mettre Sainte-Croix en jugement. Il

ne s'était nullement caché; on l'arrête et on l'enferme. Il aurait sans

doute langui en prison pendant une longue instruction, si Fouché,

ministre de la justice et ami de sa famille, bien persuadé que

Sainte-Croix était incapable d'avoir commis le crime dont on l'accusait,

n'eût fait sur-le-champ les recherches les plus actives pour découvrir

le lieu où s'était réfugié le témoin de M. de M... Celui-ci, ramené à

Paris, déclara que tout s'était passé loyalement; d'ailleurs, les

magistrats chargés de l'enquête découvrirent, auprès du cadavre, un

chicot de racine imprégné de sang et auquel étaient collés quelques

cheveux du défunt. Dès lors l'innocence de Sainte-Croix fut reconnue; il

fut mis en liberté et s'empressa d'aller rejoindre son régiment qui se

formait en Italie.

M. de La Tour d'Auvergne, homme des plus estimables, manquait d'aptitude

pour les choses militaires; ce fut donc le major Sainte-Croix qui

organisa le nouveau régiment, dont il s'occupa avec tant de zèle qu'il

en fit un des meilleurs et un des plus beaux corps de l'armée. Envoyé

dans le royaume de Naples, et chargé de réprimer l'insurrection des

Calabres, il se distingua dans plusieurs combats. Le maréchal Masséna,

qui commandait alors dans la basse Italie, ayant reconnu le mérite de

Sainte-Croix, le prit en grande affection. Appelé en Pologne, après la

bataille d'Eylau, ce maréchal tint à y emmener Sainte-Croix, bien qu'il

ne fût pas encore son aide de camp et que les règlements s'opposassent à

ce que personne pût retirer un officier, surtout un major, de son

régiment. En arrivant à Varsovie, Masséna ayant présenté Sainte-Croix à

l'Empereur, celui-ci se rappela la mort de M. de M..., reçut le major

froidement et exprima même au maréchal son mécontentement de ce qu'il

eût éloigné cet officier du corps auquel il appartenait.

Mémoires du général baron de Marbot (2/3) · 第 16 / 35 段