l'île de Lobau une barque de moyenne grandeur, afin de transporter le
maréchal Lannes sur la rive droite. Je l'y fis placer, ainsi que nos
camarades blessés; puis, en arrivant à Ebersdorf, je dirigeai ces
derniers sur Vienne, sous la surveillance de M. Le Coulteux, qui les
conduisit à l'hôtel du prince Albert, où se trouvaient les colonels
Saint-Mars et O'Meara; je restai donc seul avec le maréchal, qui fut
conduit dans une des meilleures maisons d'Ebersdorf, où je fis ordonner
à tous ses gens de venir le joindre.
Cependant nos troupes accumulées dans l'île de Lobau, manquant de
vivres, de munitions, réduites à manger du cheval, et séparées de la
rive droite par l'immensité du fleuve, étaient dans une position des
plus critiques. On craignait que l'inaction du prince Charles ne fût
simulée, et l'on s'attendait d'un instant à l'autre à ce que, remontant
le Danube jusqu'au-dessus de Vienne, il le passât pour venir nous
attaquer à revers sur la rive droite et faire révolter la capitale
contre nous. Dans ce cas, le corps de l'intrépide maréchal Davout, qui
gardait Vienne et Ebersdorf, eût certainement opposé une très vive
résistance. Mais aurait-il pu vaincre toute l'armée ennemie, et que
seraient devenues pendant ce temps toutes les troupes françaises
enfermées dans l'île de Lobau?
L'empereur Napoléon profita très habilement du temps que les Autrichiens
lui laissaient, et jamais sa prodigieuse activité ne fut mieux employée.
Secondé par l'infatigable maréchal Davout et les divisions de son corps
d'armée, il fit dans la seule journée du 23 ce qu'un général ordinaire
n'aurait pu obtenir en une semaine. Un service de bateaux bien organisé
approvisionna de vivres et de munitions les divisions enfermées dans
l'île de Lobau; on ramena tous les blessés à Vienne; des hôpitaux furent
créés, des matériaux immenses furent réunis pour réparer les ponts, en
faire de nouveaux et les garantir par une estacade; cent pièces
d'artillerie du plus fort calibre, prises dans l'arsenal de Vienne,
furent conduites à Ebersdorf.
Le 24, la communication ayant été rétablie avec l'île, l'Empereur fit
repasser sur la rive droite les troupes du maréchal Lannes, la garde et
toute la cavalerie, ne laissant dans l'île de Lobau que le corps de
Masséna chargé de la fortifier, de la défendre et de mettre en batterie
les gros canons qu'on y avait amenés.
Rassuré sur ce point, l'Empereur fit approcher de Vienne le corps
d'armée du maréchal Bernadotte et les nombreuses divisions de troupes de
la Confédération germanique, ce qui le mettait en état de repousser le
prince Charles, dans le cas où il oserait traverser le fleuve pour venir
nous attaquer.
Peu de jours après, nous reçûmes un puissant renfort. Une armée
française arrivant d'Italie, sous les ordres du vice-roi Eugène de
Beauharnais, vint se ranger à notre droite. Au commencement de la
campagne, cette armée, dont je n'ai point encore parlé, avait éprouvé un
échec en combattant à Sacile; mais les Français ayant renouvelé leurs
attaques, et battu les ennemis, les avaient non seulement chassés
d'Italie, mais poussés au delà des Alpes. Ils venaient enfin de rejeter
le prince Jean derrière le Danube, en Hongrie, ce qui mettait le
vice-roi en communication avec la grande armée de l'empereur Napoléon,
dont ces troupes formèrent désormais l'aile droite, en face de
Presbourg.
CHAPITRE XIX
Considérations sur la bataille d'Essling.--Lannes meurt entre mes
bras.--Séjour à Vienne.
Je vous ai promis de ne pas vous fatiguer par des détails stratégiques;
cependant, la bataille d'Essling et les événements imprévus qui nous
privèrent d'une victoire éclatante ayant eu un retentissement immense,
je crois devoir faire quelques observations sur les causes qui amenèrent
ce résultat, d'autant qu'elles ont été dénaturées par un Français, qui a
imputé à l'Empereur des fautes qu'il n'a pas commises. M. le général
Rogniat, dans son ouvrage intitulé: _Considérations sur l'art de la
guerre_, prétend «qu'à Essling Napoléon donna sans réflexion dans un
piège que lui tendit l'archiduc Charles, en prescrivant au centre de son
armée de _reculer_, afin d'attirer les Français pendant qu'il faisait
couper les ponts, dont la destruction était préparée d'avance par le
général autrichien». Non seulement cette assertion est contraire à la
vérité, mais elle est absurde, ainsi que je crois l'avoir démontré dans
la réponse critique adressée par moi au général Rogniat, en 1820.
En effet, si le prince Charles savait qu'il avait en son pouvoir le
moyen de détruire les ponts, pourquoi ne les a-t-il pas fait briser le
21 au soir, lorsque le nombre des troupes françaises passées sur la rive
gauche n'étant encore que de vingt-cinq mille hommes, il aurait eu la
certitude de les écraser ou de les faire prisonniers, puisqu'il
disposait de plus de cent vingt mille soldats?... Cela ne valait-il pas
mieux que de laisser pendant toute la nuit le passage du fleuve à la
disposition de Napoléon, qui en profita pour faire arriver sur la rive
gauche sa garde, le corps du maréchal Lannes, ainsi que les cuirassiers
de Nansouty, ce qui doublait les forces que nous pouvions opposer aux
ennemis? Si le prince Charles avait préparé la rupture des ponts,
pourquoi, dans l'après-midi du 21, fit-il attaquer les villages
d'Essling et d'Aspern, où il perdit quatre à cinq mille hommes?... Il
était bien plus sage d'attendre que le faible corps de Masséna, n'ayant
plus aucun moyen de retraite, fût réduit à capituler. Enfin, pourquoi,
le 22 au matin, le prince Charles renouvela-t-il avec furie ses attaques
contre Essling et Aspern, au lieu d'attendre que les ponts fussent
brisés?... C'est évidemment parce que le généralissime autrichien
ignorait qu'il fût en son pouvoir de les détruire, et que le hasard
seul, et la crue du fleuve, amenèrent contre les pontons des arbres
flottants qui causèrent les premières ruptures partielles, et que, plus
tard, l'intelligence d'un officier autrichien prépara la destruction du
grand pont, en livrant au courant plusieurs barques chargées de bois
enflammés, et surtout en lançant un immense moulin flottant qui entraîna
presque tout ce pont. Mais rien n'avait été _préparé d'avance_, ainsi
que nous l'ont avoué depuis plusieurs généraux ennemis, que nous eûmes
l'occasion de voir après l'armistice de Znaïm.
S'il restait quelques doutes à ce sujet, ils seraient entièrement
détruits par l'argument irrésistible que voici. De toutes les
décorations militaires de l'empire d'Autriche, la plus difficile à
obtenir était celle de Marie-Thérèse, car elle n'était accordée qu'à
l'officier qui pouvait prouver qu'il avait fait _plus que son devoir_.
Il devait solliciter cette décoration _lui-même_, et s'il échouait, il
lui était interdit à tout jamais de reproduire sa demande. Or, malgré la
sévérité de ce règlement, le commandant des chasseurs autrichiens obtint
la croix de _Marie-Thérèse_, ce qui prouve incontestablement qu'il avait
agi d'après ses propres inspirations, et non par ordre du prince
Charles. Ce raisonnement, que j'ai développé dans mes _Remarques
critiques_ sur l'ouvrage du général Rogniat, est un de ceux que Napoléon
approuva le plus, lorsque, pendant sa captivité à Sainte-Hélène, il lut
mon livre et celui de Rogniat, et ce fut sans doute afin de punir ce
général de sa partialité pour nos ennemis que l'Empereur, en me faisant
un legs de cent mille francs, ajouta dans son testament: «J'engage le
colonel Marbot à continuer à écrire pour la défense de la gloire des
armées françaises, et à en confondre les calomniateurs et les
apostats!...»
Dès que les troupes, dont la vaillance avait si noblement éclaté à la
bataille d'Essling, eurent opéré leur retraite dans l'île de Lobau et
sur la rive droite du Danube, Napoléon s'établit à Ebersdorf, afin de
surveiller les préparatifs d'un nouveau passage, pour lequel il fallait
construire non plus un seul pont, mais _trois_, ayant tous en amont une
forte estacade en pilotis, destinée à détourner les corps flottants que
l'ennemi pourrait lancer contre eux.
Malgré les soins qu'il donnait aux travaux nécessaires pour ces
importantes constructions, l'Empereur, accompagné du prince Berthier,
venait soir et matin visiter le maréchal Lannes, dont la situation fut
aussi bonne que possible pendant les quatre premiers jours qui suivirent
sa blessure. Il conservait toute sa présence d'esprit et causait avec
beaucoup de calme. Il était si loin de renoncer à servir son pays, ainsi
que l'ont annoncé quelques écrivains, que faisant des projets pour
l'avenir, et sachant que le célèbre mécanicien viennois Mesler avait
fait pour le général autrichien, comte de Palfi, une jambe artificielle,
avec laquelle celui-ci marchait et montait à cheval comme s'il n'eût
éprouvé aucun accident, le maréchal me chargea d'écrire à cet artiste
pour l'inviter à venir lui prendre la mesure d'une jambe. Mais les
fortes chaleurs qui nous accablaient depuis quelque temps redoublèrent
d'intensité, et leur effet produisit un bien fâcheux résultat sur le
blessé. Une fièvre ardente s'empara de lui, et bientôt survint un
délire affreux. Le maréchal, toujours préoccupé de la situation critique
dans laquelle il avait laissé l'armée, se croyait encore sur le champ de
bataille; il appelait à haute voix ses aides de camp, ordonnant à l'un
de faire charger les cuirassiers, à l'autre de conduire l'artillerie sur
tel point, etc., etc... En vain le docteur Yvan et moi cherchions-nous à
le calmer, il ne nous comprenait plus; sa surexcitation allait toujours
croissant; il ne reconnaissait même plus l'Empereur!... Cet état dura
plusieurs jours sans que le maréchal dormît un seul instant, ou cessât
de combattre imaginairement!... Enfin, dans la nuit du 29 au 30, il
s'abstint de donner des ordres de combat; un grand affaissement succéda
au délire; il reprit toutes ses facultés mentales, me reconnut, me serra
la main, parla de sa femme et de ses cinq enfants, de son père... et,
comme j'étais très près de son chevet, il appuya sa tête sur mon épaule,
parut sommeiller, et rendit le dernier soupir!... C'était le 30 mai au
point du jour.
Peu d'instants après ce fatal événement, l'Empereur arrivant pour sa
visite du matin, je crus devoir aller au-devant de Sa Majesté, pour lui
annoncer la malheureuse catastrophe, et l'engager à ne pas entrer dans
l'appartement infecté de miasmes putrides; mais Napoléon, m'écartant de
la main, s'avança vers le corps du maréchal, qu'il embrassa en le
baignant de larmes, disant à plusieurs reprises: «Quelle perte pour la
France et pour moi!...»
En vain le prince Berthier voulait éloigner l'Empereur de ce triste
spectacle; il résista pendant plus d'une heure et ne céda que lorsque
Berthier lui fit observer que le général Bertrand et les officiers du
génie l'attendaient pour l'exécution d'un travail important, dont il
avait lui-même fixé le moment. Napoléon, en s'éloignant, m'exprima sa
satisfaction pour les soins que je n'avais cessé de donner à mon
maréchal; il me chargea de le faire embaumer et de tout préparer pour
l'envoi du corps en France.
J'étais navré de douleur!... Ma désolation s'accrut encore par la
nécessité où je me trouvai d'assister à l'embaumement fait par les
docteurs Larrey et Yvan, afin d'en dresser procès-verbal. Puis il me
fallut présider au départ du corps qui, placé dans une voiture, fut
transporté à Strasbourg sous la conduite d'un officier et de deux
sergents de la garde impériale. Cette journée fut bien pénible pour
moi!... Que de tristes réflexions je fis sur la destinée de cet homme,
qui, sorti des dernières classes de la société, mais doué d'une haute
intelligence et d'un courage à toute épreuve, s'était élevé par son
propre mérite au premier rang, et qui, au moment où il jouissait de tant
d'honneurs et d'une fortune immense, venait de terminer sa carrière en
pays étranger, loin de sa famille, entre les bras d'un simple aide de
camp!
De terribles secousses morales et physiques avaient ébranlé ma santé; ma
blessure, fort simple d'abord et facile à guérir, si, après l'avoir
reçue, j'eusse pu jouir de quelque repos de corps et d'esprit, s'était
horriblement enflammée, pendant les dix jours que je venais de passer
dans de terribles angoisses et des fatigues continuelles; car personne
ne m'avait secondé dans les soins qu'exigeait l'affreuse position du
maréchal, pas même ses deux valets de chambre. L'un d'eux, espèce de
_mirliflor_, avait abandonné son maître dès les premiers jours, sous
prétexte que la mauvaise odeur des plaies lui soulevait le cœur. Le
second valet de chambre montra plus de zèle, mais, les émanations
putrides, qu'une chaleur de 30 degrés rendait encore plus dangereuses,
le forcèrent à garder le lit, et je fus obligé de faire venir un
infirmier militaire, homme rempli de bonne volonté, mais dont la figure
inconnue, et surtout le costume, paraissaient déplaire au maréchal, qui
ne voulait rien prendre que de ma main. Je le veillai donc jour et nuit;
aussi la fatigue ayant aggravé ma blessure, j'avais la cuisse infiniment
gonflée et pouvais à peine me tenir debout, lorsque, après le départ du
corps du maréchal, je me déterminai à me rendre à Vienne pour m'y faire
soigner.
Je trouvai dans l'hôtel du prince Albert tous mes camarades blessés.
L'Empereur ne les avait pas perdus de vue, car le chirurgien en chef de
la cour d'Autriche, logé au palais de Schœnbrünn, lui ayant offert ses
services pour les blessés français, Napoléon l'avait chargé de soigner
les aides de camp du maréchal Lannes, et le bon docteur Franck venait
deux fois par jour au palais du prince Albert. Dès qu'il eut examiné ma
blessure, qui lui parut être en très mauvais état, il me prescrivit un
repos absolu. Cependant, malgré ses avis, je traversais souvent les
corridors pour me rendre auprès de mon ami de Viry, qu'une blessure bien
plus grave que la mienne retenait au lit. J'eus bientôt le malheur de
perdre cet excellent camarade, que je regrettai infiniment, et comme
j'étais le seul aide de camp qui connût son père, je fus dans la triste
obligation d'annoncer cette fatale nouvelle au malheureux vieillard,
qui, déchiré par la douleur, survécut peu de temps à son fils bien-aimé!
Réduit à l'immobilité, je lisais beaucoup et consignais par écrit les
faits les plus saillants de la campagne que nous venions de faire, ainsi
que quelques anecdotes que j'avais recueillies à ce sujet. Voici la plus
intéressante.
Deux ans avant l'établissement de l'Empire, il n'existait dans les
régiments français aucun grade intermédiaire entre celui de colonel et
celui de chef de bataillon ou d'escadron. Bonaparte, alors premier
Consul, voulant combler cette lacune, qu'avait créée dans la hiérarchie
militaire un décret de la Convention, consulta le Conseil d'État. On
reconnut la nécessité de rétablir dans chaque corps de l'armée un
officier dont le grade et les attributions fussent analogues à ceux des
anciens _lieutenants-colonels_. Ce point arrêté, le premier Consul
demanda qu'il fût délibéré sur le _titre_ que porterait cet officier. Le
général Berthier et quelques conseillers d'État répondirent que,
puisqu'il devait remplir les fonctions de lieutenant-colonel, il
paraissait tout naturel de lui en donner le titre; mais Bonaparte s'y
opposa formellement. Il fit observer que, sous l'ancien régime, les
colonels étant de grands seigneurs qui passaient leur vie à la cour et
ne paraissaient que fort rarement à leur régiment, l'administration et
l'instruction en étaient confiées à des officiers remplaçants, toujours
présents au corps; qu'il avait donc paru juste de donner à ceux-ci un
encouragement et une importance nécessaires à la dignité du
commandement, en leur accordant le titre de _lieutenant-colonel_,
puisqu'en réalité ils étaient les chefs des régiments dont les colonels
étaient titulaires. Mais, depuis, les choses étaient bien changées; les
colonels étant devenus les commandants réels de leurs corps, il ne
fallait pas créer une rivalité entre eux et l'officier dont on venait de
rétablir le grade. Que si l'on donnait à celui-ci le titre de
lieutenant-colonel, on le rapprocherait beaucoup trop de son chef, parce
qu'en lui parlant, les inférieurs le nommeraient par abréviation _mon
colonel_; or, il n'était pas convenable que, lorsqu'un soldat dirait
qu'il va chez son colonel, on pût lui demander _chez lequel_.--En
conséquence, le premier Consul proposa de donner au second officier de
chaque régiment le titre de _major_. Cette sage opinion prévalut, et, en
rétablissant le grade, on ne reprit pas la dénomination de
_lieutenant-colonel_. Cette désignation qui, au premier abord, paraît
avoir fort peu d'importance, en a cependant une très grande, ainsi que
le prouve le fait que voici.
Le 21 mai, premier jour de la bataille d'Essling, les Autrichiens
s'étant emparés du village de ce nom, le régiment français qu'on y avait
placé se retirait avec quelque désordre devant des forces très
supérieures, lorsque le maréchal Lannes, auprès duquel était l'Empereur,
m'ayant envoyé sur ce point, j'appris en arrivant que le colonel venait
d'être tué. Je trouvai les officiers et les soldats bien résolus à le
venger et à reprendre Essling, car, sous les ordres du major, ils
reformaient promptement leurs rangs à peu de distance des premières
maisons, bien qu'ils fussent exposés au feu de l'ennemi.
Je courus informer le maréchal de l'état des choses; mais dès que j'eus
dit à voix basse: «Le colonel est mort!... » Napoléon, fronçant le
sourcil, prononça un _Chut_! qui m'imposa silence, et, sans me rendre
compte du parti que Sa Majesté voulait tirer de cet événement, je
compris que, pour le moment, _Elle ne voulait pas savoir_ que le colonel
eût été tué!
L'Empereur, que ses calomniateurs ont accusé de manquer de courage
personnel, s'élançant au galop malgré les balles qui sifflaient autour
de nous, arrive au centre du régiment et demande où est le colonel.
Personne ne dit mot. Napoléon ayant renouvelé sa question, quelques
soldats répondent: «Il vient d'être tué!--Je ne demande pas s'il est
mort, mais où il est.» Alors une voix timide annonce qu'il est resté
dans le village. «Comment, soldats! dit Napoléon, vous avez abandonné le
corps de votre colonel au pouvoir de l'ennemi! Sachez qu'un brave
régiment doit être toujours en mesure de montrer son aigle et son
colonel, mort ou vif!... Vous avez laissé votre colonel dans ce village,
allez le chercher!»
Le major, saisissant la pensée de Napoléon, s'écria: «Oui, nous sommes
déshonorés si nous ne rapportons notre colonel!...» Et il s'élance au
pas de course. Le régiment le suit au cri de: «Vive l'Empereur!»
s'élance dans Essling, extermine quelques centaines d'Autrichiens, reste
maître de la position et reprend le cadavre de son colonel, qu'une
compagnie de grenadiers vient déposer aux pieds de l'Empereur. Vous
comprenez parfaitement que Napoléon ne tenait nullement à avoir le corps
de ce malheureux officier; mais il avait voulu atteindre le double but
de reprendre le village et d'inculquer dans l'esprit des troupes que le
colonel est un _second drapeau_, qu'un bon régiment ne doit jamais
abandonner. Cette conviction, dans les moments difficiles, exalte le
courage des soldats et les porte à soutenir le combat avec acharnement
autour de leur chef, mort ou vif. Aussi, se tournant vers le prince
Berthier, l'Empereur, en lui rappelant la discussion du Conseil d'État,
ajouta: «Si, lorsque j'ai demandé le colonel, il y eût eu ici un
_lieutenant-colonel_ au lieu du _major_, on m'aurait répondu: Le voilà!
L'effet que je voulais obtenir aurait été bien moins grand; car, aux
yeux du soldat, les titres de _lieutenant-colonel_ et de _colonel_ sont
à peu près synonymes.» Cet incident terminé, l'Empereur fit dire au
major, qui venait d'enlever si bravement le régiment, qu'il le nommait
colonel.
Vous pouvez juger, par ce que je viens de vous raconter, du pouvoir
magique que Napoléon exerçait sur ses troupes, puisque sa présence et
quelques mots suffisaient pour les précipiter au milieu des plus grands
dangers, et avec quelle présence d'esprit il savait mettre à profit tous
les incidents du champ de bataille. Cet épisode m'a paru d'autant plus
utile à rapporter que, sous la Restauration, on rétablit fort mal à
propos le titre de lieutenant-colonel.
Voici une autre anecdote, qui n'a d'intérêt que parce qu'elle donna lieu
à une réflexion fort sage faite par le maréchal Lannes.
Pendant que l'infanterie de notre corps d'armée défilait sur les ponts
et que la cavalerie attendait son tour, un chef d'escadron du 7e de
chasseurs, beau-frère du général Moreau, nommé M. Hulot d'Hozery,
aujourd'hui général (que nous vîmes en 1814 dans l'état-major de
l'empereur Alexandre, lors de l'entrée des armées étrangères à Paris),
M. Hulot, dis-je, homme très brave, poussé par la _curiosité_ de savoir
ce qui se passait sur le champ de bataille, quitta son régiment à
Ebersdorf, prit une nacelle et alla sur la rive gauche. Là, il monte à
cheval et vient auprès d'Essling caracoler en _amateur_ autour de notre
état-major; mais en ce moment-là même, un boulet lui emporte le bras!
Dès que cet officier eut été conduit à l'ambulance pour être amputé, le
maréchal Lannes nous dit: «Souvenez-vous, messieurs, qu'à la guerre les
fanfaronnades sont toujours déplacées, et que le vrai courage consiste à
braver les périls auxquels on est exposé en restant à son poste, et non
à aller parader au milieu des combats sans y avoir été appelé par le
devoir!»
CHAPITRE XX
Biographie du maréchal Lannes.--L'Empereur me nomme chef d'escadron et
chevalier de l'Empire.--J'entre dans l'état-major de Masséna.
Bien que je vous aie déjà fait connaître plusieurs particularités de la
vie du maréchal Lannes, je crois devoir vous donner plus complètement sa
biographie.
Lannes naquit en 1769 à Lectoure, petite ville de la Gascogne. Son père
était simple ouvrier teinturier, ayant trois fils et une fille. Lectoure
possédait alors un évêché, dont un des grands vicaires, ayant eu
l'occasion de remarquer l'intelligence et la bonne conduite du fils aîné
du teinturier, le fit instruire et le plaça au séminaire, où il devint
prêtre. Cet aîné, qui devint lui-même grand vicaire sous l'Empire, était
un homme de beaucoup de mérite, qui, rempli de sollicitude pour sa
famille, se fit l'instituteur de ses jeunes frères. Le second, celui qui
fut maréchal, profita de ces leçons, autant que le lui permettait le peu
de temps dont il pouvait disposer, après avoir aidé son père dans les
travaux manuels de son petit commerce; et lorsque la Révolution éclata,
son instruction se bornait à savoir lire, écrire correctement, et à
connaître les quatre règles de l'arithmétique.
Le dernier garçon avait fort peu de moyens. Le maréchal avait voulu le
pousser dans l'état militaire; mais, reconnaissant sa médiocrité, il lui
fit quitter le service, le maria richement pour sa province, et le
confina dans sa ville natale. Quant à la fille, comme elle était encore
enfant lorsque le second de ses frères parvint au grade de général, il
la mit dans une bonne pension, la dota et lui fit faire un très bon
mariage.