adversaires, cherchait à les calmer; enfin, ne pouvant y parvenir, il
prit à son tour le haut ton: «Je suis votre ancien, messieurs; vous êtes
dans mon camp, je ne souffrirai pas que vous donniez à mes troupes le
spectacle scandaleux de voir deux maréchaux mettre l'épée à la main, et
cela devant l'ennemi! Je vous somme donc, au nom de l'Empereur, de vous
séparer sur-le-champ!» Puis, se radoucissant, il prit le maréchal Lannes
par le bras et le conduisit à l'extrémité du bivouac, pendant que
Bessières retournait au sien.
Je vous laisse à penser combien je fus affecté de cette scène
déplorable!... Enfin le maréchal Lannes, remontant à cheval, prit le
chemin de la tête de pont, et, dès que nous fûmes au bivouac de
l'Empereur, auprès duquel mes camarades s'étaient établis, il prit
Napoléon en particulier et lui raconta ce qui venait de se passer.
Celui-ci envoya aussitôt chercher le maréchal Bessières, qu'il reçut
fort mal; puis, s'éloignant avec lui et marchant à grands pas, Sa
Majesté paraissait fort agitée, croisait les bras et semblait lui
adresser de vifs reproches. Le maréchal Bessières avait l'air confondu,
et dut l'être davantage encore lorsque l'Empereur, se mettant à table,
ne l'invita pas à dîner, tandis qu'il faisait asseoir le maréchal Lannes
à sa droite.
Autant mes camarades et moi avions été gais la nuit précédente, autant
nous fûmes tristes pendant celle du 21 au 22. Nous venions de voir
périr le malheureux d'Albuquerque, nous avions à nos côtés La
Bourdonnaye horriblement blessé, dont les gémissements nous déchiraient
le cœur; enfin, de tristes pressentiments nous agitaient sur le résultat
de la bataille dont nous venions de voir seulement la première partie.
Nous fûmes, du reste, sur pied toute la nuit, pour faire passer le
Danube au corps du maréchal Lannes, composé de trois divisions des
grenadiers d'Oudinot, commandées par les généraux Demont, Claparède et
Tharreau, et de la division Saint-Hilaire, ainsi que des cuirassiers de
Nansouty. Ces troupes étaient suivies par la garde impériale.
Cependant le Danube augmentait à vue d'œil; beaucoup de gros arbres que
ses flots entraînaient vinrent heurter les ponts de bateaux, qu'ils
rompirent plusieurs fois; mais on les réparait promptement, et, malgré
ces accidents, les troupes dont je viens de faire l'énumération avaient
traversé le fleuve et se trouvaient réunies sur le champ de bataille,
lorsque, aux premières lueurs de l'aurore du 22 mai, le bruit du canon
annonça le renouvellement du combat.
L'Empereur, ayant à sa disposition le double des troupes de la veille,
prit des mesures pour attaquer l'ennemi. Le maréchal Masséna et ses
trois premières divisions d'infanterie restèrent dans Aspern; la
quatrième, celle du général Boudet, fut laissée à Essling, sous les
ordres du maréchal Lannes, dont le corps d'armée vint occuper l'espace
entre ces deux villages, ayant en seconde ligne la cavalerie du maréchal
Bessières, encore placé sous les ordres du maréchal Lannes. La garde
impériale formait la réserve.
La réprimande faite par l'Empereur au maréchal Bessières avait été si
sévère que, dès que celui-ci aperçut Lannes, il vint lui demander
comment il désirait qu'il plaçât ses troupes. Le maréchal, voulant
constater son autorité, lui répondit: «Je vous ordonne, monsieur, de
les placer sur tel point, puis vous attendrez mes ordres.» Ces
expressions étaient dures, mais il ne faut pas oublier les agissements
de Bessières à l'égard de Lannes à l'époque du Consulat. Bessières parut
fortement blessé, mais il obéit en silence.
L'archiduc Charles, qui, par une attaque vigoureuse, aurait pu la veille
percer notre faible ligne entre Essling et Aspern, renouvela ses efforts
contre ces villages. Mais si nous avions résisté le 21 à toute son
armée, avec le seul corps de Masséna et une portion de notre cavalerie,
à plus forte raison étions-nous en mesure de le faire, à présent que la
garde impériale, le corps du maréchal Lannes et une division de
cuirassiers venaient de nous rejoindre. Les Autrichiens furent donc
repoussés partout. Une de leurs colonnes fut même coupée et prise dans
Aspern; elle se composait d'un millier d'hommes commandés par le général
Weber et de six pièces de canon.
Jusqu'à ce moment l'Empereur n'avait fait que se défendre en attendant
les troupes qui traversaient le fleuve; mais le nombre de celles qui se
trouvaient sur le champ de bataille ayant été doublé, et le corps du
maréchal Davout réuni à Ebersdorf commençant à s'engager sur les ponts,
Napoléon jugea qu'il était temps de passer de la défense à l'attaque, et
ordonna au maréchal Lannes de se mettre à la tête des divisions
d'infanterie Saint-Hilaire, Tharreau, Claparède et Demont, suivies de
deux divisions de cuirassiers, et d'aller enfoncer le centre de l'armée
ennemie... Le maréchal Lannes s'avance alors fièrement dans la
plaine!... Rien ne lui résiste... il prend en un instant un bataillon,
cinq pièces et un drapeau. Les Autrichiens se retirent d'abord avec
régularité; mais leur centre, étant obligé de s'élargir sans cesse à
mesure que nous avancions, finit par être percé! Le désordre se met
parmi les troupes ennemies, à tel point que nous voyions les officiers
et les sergents frapper à coups de bâton leurs soldats, sans pouvoir les
retenir dans leurs rangs. Si notre marche eût continué quelques moments
de plus, c'en était fait de l'armée du prince Charles!
CHAPITRE XVIII
Rupture des ponts du Danube.--Nous conservons nos positions.--Le
maréchal Lannes est blessé.--Nous nous fortifions dans l'île de Lobau.
Tout nous présageait une victoire complète. Déjà Masséna et le général
Boudet se préparaient à déboucher d'Aspern et d'Essling pour aller
assaillir les Autrichiens, lorsque, à notre très grande surprise, un
aide de camp de l'Empereur vint apporter au maréchal Lannes l'ordre de
suspendre son mouvement d'attaque!... Les arbres et autres corps
flottants sur le Danube avaient causé une nouvelle rupture aux ponts, ce
qui retardait l'arrivée des troupes du maréchal Davout ainsi que des
munitions. Enfin, après une heure d'attente, le passage fut rétabli, et
bien que l'ennemi eût profité de ce temps pour renforcer son centre et
mettre de l'ordre dans ses lignes, nous recommençâmes notre attaque, et
les Autrichiens reculaient de nouveau, lorsqu'on apprit qu'une immense
partie du grand pont venant d'être emportée, et ne pouvant être réparée
avant quarante-huit heures, l'Empereur ordonnait au maréchal Lannes
d'arrêter son mouvement sur le terrain conquis!...
Voici ce qui avait donné lieu à ce contretemps, qui nous privait d'une
victoire éclatante. Un officier autrichien, placé en observation avec
quelques compagnies de chasseurs dans les îles situées au-dessus
d'Aspern, était monté sur un petit bateau, puis s'était avancé vers le
milieu du fleuve, pour voir de loin nos troupes passer les ponts. Il fut
ainsi témoin de la première rupture occasionnée par les arbres que le
fleuve entraînait, ce qui lui inspira la pensée de renouveler ces
accidents, à mesure que nous les réparerions. Il fit donc pousser à
l'eau un grand nombre de poutres et plusieurs barques chargées de
matières enflammées qui détruisirent quelques-uns de nos pontons; mais
comme nos pontonniers les remplaçaient aussitôt, l'officier ordonna de
mettre le feu à un énorme moulin flottant, le fit conduire au milieu du
fleuve et le lança sur notre grand pont, dont il brisa et entraîna une
forte partie!... Dès ce moment, l'Empereur, acquérant la certitude qu'il
fallait renoncer à l'espoir de rétablir ce jour-là le passage et de
faire arriver le corps de Davout sur le champ de bataille, prescrivit au
maréchal Lannes de rapprocher peu à peu ses troupes de leur première
position, entre Essling et Aspern, afin que, appuyés à ces villages, ils
pussent tenir contre les efforts des ennemis. Ce mouvement s'exécutait
dans le plus grand ordre, lorsque l'archiduc Charles, étonné d'abord de
notre retraite, et apprenant bientôt la rupture complète du grand pont,
conçut l'espoir de jeter l'armée française dans le Danube. Il fait dans
ce but avancer la cavalerie contre la division Saint-Hilaire qui se
trouvait la plus rapprochée de ses lignes; mais nos bataillons ayant
repoussé toutes les charges de l'ennemi, celui-ci dirigea contre eux un
feu terrible d'artillerie!... Le maréchal Lannes me chargea en ce moment
de porter un ordre au général Saint-Hilaire. À peine étais-je arrivé
auprès de celui-ci, qu'une grêle de mitraille tomba sur son
état-major!... Plusieurs officiers furent tués, le général Saint-Hilaire
eut la jambe brisée: il fallut l'amputer et il mourut pendant
l'opération; enfin je fus frappé à la cuisse droite par un biscaïen qui
m'enleva un morceau de chair gros comme un œuf. Cette blessure n'étant
pas dangereuse, je pus aller rendre compte de ma mission au maréchal. Je
le trouvai auprès de l'Empereur, qui, me voyant couvert de sang, dit:
«Votre tour vient bien souvent!...» Napoléon et le maréchal, auxquels
j'appris la blessure mortelle du brave général Saint-Hilaire, furent
très affectés de cette perte.
Le maréchal voyant la division Saint-Hilaire assaillie de toutes parts,
va lui-même en prendre le commandement et la ramène lentement, en se
retournant souvent contre l'ennemi, jusqu'à ce que notre droite
s'appuyât à Essling, que la division Boudet occupait toujours. Bien que
ma blessure ne fût point encore pansée, je crus devoir accompagner le
maréchal dans cette expédition, pendant laquelle mon ami de Viry eut
l'épaule brisée par une balle. Je le fis à grand'peine transporter dans
les retranchements de la tête de pont.
La position était fort critique; l'Empereur, réduit à la défensive,
donne à son armée la forme d'un arc dont le Danube figurait la corde.
Notre droite touchait au fleuve, derrière Essling. Notre gauche
s'appuyait derrière Aspern. Il fallait, sous peine d'être jeté dans le
Danube, entretenir le combat pendant le reste de la journée. Il était
neuf heures du matin, et nous devions attendre la nuit pour nous retirer
dans l'île de Lobau par le faible pont du petit bras. Le prince Charles,
comprenant combien notre situation était défavorable, renouvelait
constamment ses attaques contre les deux villages et le centre; mais,
heureusement pour nous, il ne lui vint pas dans l'esprit de forcer notre
extrême droite, entre Essling et le Danube. C'était le point faible de
notre position: une forte colonne, lancée vigoureusement, pouvait
arriver par là sur notre tête de pont, et dès lors nous étions
perdus!... Sur tous les points de notre ligne le carnage fut terrible,
mais absolument nécessaire pour sauver l'honneur français et la partie
de l'armée qui avait passé le Danube.
Pour arrêter la vivacité des attaques des ennemis, le maréchal Lannes
faisait souvent des retours offensifs sur leur centre, qu'il refoulait
au loin; mais bientôt ils revinrent avec de nombreux renforts. Dans une
de ces attaques, Labédoyère reçut un coup de biscaïen dans le pied, et
Watteville eut une épaule luxée, à la suite d'une chute occasionnée par
la mort de son cheval abattu par un boulet. Ainsi, de tout l'état-major
du maréchal Lannes, il ne restait que le sous-lieutenant Le Coulteux et
moi. Il était impossible que je le laissasse seul avec ce jeune
officier, très brave sans doute, mais inexpérimenté. Le maréchal,
désirant me garder, me dit: «Allez vous faire panser; et si vous pouvez
encore vous soutenir à cheval, revenez me joindre» Je gagnai la première
ambulance; l'affluence des blessés y était énorme; on manquait de linge
et de charpie... Un chirurgien remplit ma plaie avec de la grosse étoupe
dont on se sert pour bourrer les canons. L'introduction de ces filaments
dans ma cuisse me fit beaucoup souffrir, et dans toute autre
circonstance je me serais retiré du combat; mais il fallait que chacun
déployât toute son énergie. Je retournai donc auprès du maréchal Lannes,
que je trouvai fort inquiet; il venait d'apprendre que les Autrichiens
avaient enlevé à Masséna la moitié d'Aspern!... Ce village fut pris et
repris plusieurs fois. Celui d'Essling était aussi vivement attaqué en
ce moment. Les régiments de la division Boudet le défendaient
courageusement. Les deux partis étaient si acharnés qu'en se battant au
milieu des maisons embrasées, ils se retranchaient avec les cadavres
amoncelés qui obstruaient les rues. Les grenadiers hongrois furent
repoussés cinq fois; mais leur sixième attaque ayant réussi, ils
parvinrent à s'emparer du village, moins le _grenier d'abondance_, dans
lequel le général Boudet retira ses troupes comme dans une citadelle.
Pendant ce terrible combat, le maréchal m'envoya plusieurs fois dans
Essling, où je courus de bien grands dangers; mais j'étais si animé que
ma blessure ne me faisait éprouver aucune douleur.
S'apercevant enfin que, renouvelant sa faute de la veille, il use ses
forces contre Essling et Aspern, les deux bastions de notre ligne,
tandis qu'il néglige le centre, où une vive attaque de ses réserves
pouvait le conduire jusqu'à nos ponts et amener la destruction de
l'armée française, le prince Charles lance sur ce point des masses
énormes de cavalerie, soutenues par de profondes colonnes d'infanterie.
Le maréchal Lannes, sans s'étonner de ce déploiement de forces, ordonne
de laisser approcher les Autrichiens à petite portée et les reçoit avec
un feu d'infanterie et de mitraille tellement violent qu'ils s'arrêtent,
sans que la présence ou les excitations du prince Charles puissent les
déterminer à faire un seul pas de plus vers nous!... Il est vrai qu'ils
apercevaient derrière nos lignes les bonnets à poil de la vieille garde,
qui, formée en colonne, s'avançait majestueusement l'arme au bras!
Le maréchal Lannes, profitant habilement de l'hésitation des ennemis,
les fait charger par le maréchal Bessières, à la tête de deux divisions
de cavalerie, qui renversèrent une partie des bataillons et escadrons
autrichiens. L'archiduc Charles, se voyant obligé de renoncer à une
attaque sur notre centre, veut au moins profiter de l'avantage que lui
offre l'occupation d'Essling par ses troupes; mais l'Empereur ordonne en
ce moment à l'intrépide général Mouton, son aide de camp, de reprendre
le village avec la jeune garde, qui se précipite sur les grenadiers
hongrois, les repousse et reste en possession d'Essling. La jeune garde
et son chef se couvrirent de gloire dans ce combat, qui valut plus tard
au général Mouton le titre de comte de Lobau.
Le succès que nous venions d'obtenir sur le centre et dans Essling ayant
ralenti l'ardeur de l'ennemi, l'archiduc Charles, dont les pertes
étaient énormes, renonça à l'espoir de forcer notre position et ne fit
plus, le reste de la journée, qu'entretenir une lutte sans résultat.
Cette terrible bataille de trente heures consécutives touchait enfin à
son terme!... Il était temps, car nos munitions étaient presque
épuisées, et nous en aurions totalement manqué, sans l'activité du brave
maréchal Davout qui, pendant toute la journée, n'avait cessé de nous en
envoyer de la rive droite, au moyen de quelques légers bateaux. Mais
comme elles arrivaient lentement et en petite quantité, l'Empereur
ordonna de les ménager, et le feu se changea sur notre ligne en un
tiraillement auquel les ennemis réduisirent aussi le leur.
Pendant que les deux armées en présence s'observaient mutuellement sans
faire aucun mouvement, et que les chefs, se groupant derrière les
bataillons, causaient des événements de la journée, le maréchal Lannes,
fatigué d'être à cheval, avait mis pied à terre et se promenait avec le
général de brigade Pouzet, lorsqu'une balle égarée frappa celui-ci à la
tête et l'étendit _raide mort_ auprès du maréchal!...
Le général Pouzet, ancien sergent du régiment de Champagne, s'était
trouvé au commencement de la Révolution au camp du Miral, que commandait
mon père.
Le bataillon de volontaires du Gers, dans lequel Lannes servait comme
sous-lieutenant, faisait aussi partie de cette division. Les sergents
des vieux régiments de ligne ayant été chargés d'instruire les
bataillons de volontaires, celui du Gers échut à Pouzet, qui reconnut
bientôt l'aptitude du jeune sous-lieutenant Lannes, et ne se bornant pas
à lui montrer le maniement des armes, il lui apprit aussi les manœuvres.
Lannes devint un excellent tacticien. Or, comme il attribuait son
premier avancement aux leçons que lui avait données Pouzet, il lui voua
un grand attachement, et à mesure qu'il s'élevait en grade, il se servit
de son crédit pour faire avancer son ami. La douleur du maréchal fut
donc extrême en le voyant tomber à ses pieds!
Nous étions en ce moment un peu en avant de la tuilerie située à gauche
en arrière d'Essling; le maréchal fort ému, voulant s'éloigner du
cadavre, fit une centaine de pas dans la direction de Stadt-Enzersdorf,
et s'assit tout pensif sur le revers d'un fossé d'où il observait les
troupes. Au bout d'un quart d'heure, quatre soldats, portant péniblement
dans un manteau un officier mort, dont on n'apercevait pas la figure,
s'arrêtent pour se reposer en face du maréchal. Le manteau s'entr'ouvre,
et Lannes reconnaît Pouzet!--«Ah! s'écrie-t-il, cet affreux spectacle me
poursuivra donc partout!...» Il se lève et va s'asseoir sur le bord d'un
autre fossé, la main sur les yeux, et les jambes croisées l'une sur
l'autre. Il était là, plongé dans de sombres réflexions, lorsqu'un petit
boulet de trois, lancé par le canon d'Enzersdorf, arrive en ricochant et
va frapper le maréchal au point où ses deux jambes se croisaient!... La
rotule de l'une fut brisée, et le jarret de l'autre déchiré!
Je me précipite à l'instant vers le maréchal, qui me dit: «Je suis
blessé... c'est peu de chose... donnez-moi la main pour m'aider à me
relever...» Il essaya, mais cela lui fut impossible! Les régiments
d'infanterie placés devant nous envoyèrent promptement quelques hommes
pour transporter le maréchal vers une ambulance, mais nous n'avions ni
brancard, ni manteau: nous prîmes donc le blessé dans nos bras. Cette
position le faisait horriblement souffrir. Alors, un sergent apercevant
au loin les soldats qui portaient le cadavre du général Pouzet, courut
leur demander le manteau dans lequel il était enveloppé. On allait poser
le maréchal dessus, ce qui eût rendu son transport moins douloureux;
mais il reconnut le manteau et me dit: «C'est celui de mon pauvre ami;
il est couvert de son sang; je ne veux pas m'en servir, faites-moi
plutôt traîner comme vous pourrez!»
J'aperçus alors un bouquet de bois non loin de nous; j'y envoyai M. Le
Coulteux et quelques grenadiers, qui revinrent bientôt avec un brancard
couvert de branchages. Nous transportâmes le maréchal à la tête de pont,
où les chirurgiens en chef procédèrent à son pansement. Ces messieurs
tinrent au préalable un conciliabule secret dans lequel ils furent en
dissidence sur ce qu'il fallait faire. Le docteur Larrey demandait
l'amputation de la jambe dont la rotule était brisée; un autre, dont
j'ai oublié le nom, voulait qu'on les coupât toutes les deux; enfin, le
docteur Yvan, de qui je tiens ces détails, s'opposait à ce qu'il fût
fait aucune amputation. Ce chirurgien, connaissant depuis longtemps le
maréchal, assurait que la fermeté de son moral donnait quelques chances
de guérison, tandis qu'une opération pratiquée par un temps aussi chaud
conduirait infailliblement le blessé dans la tombe. Larrey était le chef
du service de santé des armées; son avis l'emporta donc: une des jambes
du maréchal fut amputée!...
Il supporta l'opération avec un grand courage. Elle était à peine
terminée lorsque l'Empereur survint. L'entrevue fut des plus touchantes.
L'Empereur, à genoux au pied du brancard, pleurait en embrassant le
maréchal, dont le sang teignit bientôt son gilet de casimir blanc.
Quelques personnes malintentionnées ont écrit que le maréchal Lannes,
adressant des reproches à l'Empereur, le conjura de ne plus faire la
guerre; mais moi, qui soutenais en ce moment le haut du corps du
maréchal et entendais tout ce qu'il disait, je déclare que le fait est
inexact. Le maréchal fut, au contraire, très sensible aux marques
d'intérêt qu'il reçut de l'Empereur, et lorsque celui-ci, forcé d'aller
donner des ordres pour le salut de l'armée, s'éloigna en lui disant:
«Vous vivrez, mon ami, vous vivrez!...» le maréchal lui répondit en lui
pressant les mains: «Je le désire, si je puis encore être utile à la
France et à Votre Majesté!»
Les cruelles souffrances du maréchal ne lui firent point oublier la
position des troupes dont il fallait à chaque instant lui donner des
nouvelles. Il apprit avec plaisir que l'ennemi n'osant les poursuivre,
elles profitaient de la chute du jour pour rentrer dans l'île de Lobau.
Sa sollicitude s'étendit sur ses aides de camp frappés auprès de lui; il
s'informa de leur état, et sachant que j'avais été pansé avec de
grossières étoupes, il invita le docteur Larrey à visiter ma blessure.
J'aurais voulu faire transporter le maréchal à Ebersdorf, sur la rive
droite du Danube; mais la rupture du pont s'y opposait, et nous n'osions
l'embarquer sur une frêle nacelle. Il fut donc forcé de passer la nuit
dans l'île, où, faute de matelas, j'empruntai une douzaine de manteaux
de cavalerie pour lui faire un lit.
Nous manquions de tout et n'avions même pas de bonne eau à donner au
maréchal, qu'une soif ardente dévorait. On lui offrit de celle du
Danube; mais la crue du fleuve l'avait rendue tellement bourbeuse qu'il
ne put en boire et dit avec résignation: «Nous voilà comme ces marins
qui meurent de soif, bien qu'environnés par les flots!» Le vif désir que
j'avais de calmer ses souffrances me fit employer un filtre d'un nouveau
genre. Un des valets que le maréchal avait laissés dans l'île, en allant
au combat, portait constamment un petit portemanteau contenant du linge.
J'y fis prendre une chemise du maréchal: elle était très fine; on ferma
avec de la ficelle toutes les ouvertures, à l'exception d'une, et
plongeant cette espèce d'outre dans le Danube, on la retira pleine, puis
on la suspendit sur des piquets au-dessous desquels on plaça un gros
bidon pour recevoir l'eau, qui, filtrant à travers la toile, se
débarrassa de presque toutes les parties terreuses. Le pauvre maréchal,
qui avait suivi toute mon opération avec des yeux avides, put enfin
avoir une boisson, sinon parfaite, au moins fraîche et limpide: il me
sut très bon gré de cette invention. Les soins que je donnai à mon
illustre malade ne pouvaient éloigner les craintes que j'avais sur le
sort qui lui serait réservé si les Autrichiens, traversant le petit bras
du fleuve, nous eussent attaqués dans l'île de Lobau: qu'aurais-je alors
pu faire pour le maréchal? Je crus un moment que ces craintes allaient
se réaliser, car une batterie ennemie, établie près d'Enzersdorf, nous
envoya plusieurs boulets; mais le feu ne dura pas longtemps.
Dans la position qu'occupait le prince Charles, il avait deux choses à
faire: attaquer avec furie les dernières divisions françaises restées
sur le champ de bataille, ou bien, s'il n'osait prendre cette
résolution, il pouvait du moins, sans compromettre ses troupes, placer
son artillerie sur la berge du petit bras, depuis Enzersdorf jusqu'à
Aspern, et couvrir de boulets l'île de Lobau, dans laquelle se
trouvaient entassés 40,000 Français, qu'il eût exterminés! Mais,
heureusement pour nous, le généralissime ennemi ne prit aucun de ces
partis, de sorte que le maréchal Masséna, auquel Napoléon avait confié
le commandement de la partie de l'armée qui se trouvait encore sur la
rive gauche, put, sans être inquiété, évacuer pendant la nuit les
villages d'Essling et d'Aspern, ainsi que le champ de bataille, faire
passer les blessés, toutes les troupes, ainsi que l'artillerie, dans
l'île de Lobau, puis enlever le pont jeté sur le petit bras du Danube,
de sorte que le 23, au point du jour, tous ceux de nos régiments qui
avaient combattu les 21 et 22 étaient rentrés dans l'île, où les ennemis
ne lancèrent plus aucun boulet, pendant les quarante-cinq jours que dura
l'occupation de Masséna.