Pendant cette discussion, le vieux Masséna, s'interposant entre les

adversaires, cherchait à les calmer; enfin, ne pouvant y parvenir, il

prit à son tour le haut ton: «Je suis votre ancien, messieurs; vous êtes

dans mon camp, je ne souffrirai pas que vous donniez à mes troupes le

spectacle scandaleux de voir deux maréchaux mettre l'épée à la main, et

cela devant l'ennemi! Je vous somme donc, au nom de l'Empereur, de vous

séparer sur-le-champ!» Puis, se radoucissant, il prit le maréchal Lannes

par le bras et le conduisit à l'extrémité du bivouac, pendant que

Bessières retournait au sien.

Je vous laisse à penser combien je fus affecté de cette scène

déplorable!... Enfin le maréchal Lannes, remontant à cheval, prit le

chemin de la tête de pont, et, dès que nous fûmes au bivouac de

l'Empereur, auprès duquel mes camarades s'étaient établis, il prit

Napoléon en particulier et lui raconta ce qui venait de se passer.

Celui-ci envoya aussitôt chercher le maréchal Bessières, qu'il reçut

fort mal; puis, s'éloignant avec lui et marchant à grands pas, Sa

Majesté paraissait fort agitée, croisait les bras et semblait lui

adresser de vifs reproches. Le maréchal Bessières avait l'air confondu,

et dut l'être davantage encore lorsque l'Empereur, se mettant à table,

ne l'invita pas à dîner, tandis qu'il faisait asseoir le maréchal Lannes

à sa droite.

Autant mes camarades et moi avions été gais la nuit précédente, autant

nous fûmes tristes pendant celle du 21 au 22. Nous venions de voir

périr le malheureux d'Albuquerque, nous avions à nos côtés La

Bourdonnaye horriblement blessé, dont les gémissements nous déchiraient

le cœur; enfin, de tristes pressentiments nous agitaient sur le résultat

de la bataille dont nous venions de voir seulement la première partie.

Nous fûmes, du reste, sur pied toute la nuit, pour faire passer le

Danube au corps du maréchal Lannes, composé de trois divisions des

grenadiers d'Oudinot, commandées par les généraux Demont, Claparède et

Tharreau, et de la division Saint-Hilaire, ainsi que des cuirassiers de

Nansouty. Ces troupes étaient suivies par la garde impériale.

Cependant le Danube augmentait à vue d'œil; beaucoup de gros arbres que

ses flots entraînaient vinrent heurter les ponts de bateaux, qu'ils

rompirent plusieurs fois; mais on les réparait promptement, et, malgré

ces accidents, les troupes dont je viens de faire l'énumération avaient

traversé le fleuve et se trouvaient réunies sur le champ de bataille,

lorsque, aux premières lueurs de l'aurore du 22 mai, le bruit du canon

annonça le renouvellement du combat.

L'Empereur, ayant à sa disposition le double des troupes de la veille,

prit des mesures pour attaquer l'ennemi. Le maréchal Masséna et ses

trois premières divisions d'infanterie restèrent dans Aspern; la

quatrième, celle du général Boudet, fut laissée à Essling, sous les

ordres du maréchal Lannes, dont le corps d'armée vint occuper l'espace

entre ces deux villages, ayant en seconde ligne la cavalerie du maréchal

Bessières, encore placé sous les ordres du maréchal Lannes. La garde

impériale formait la réserve.

La réprimande faite par l'Empereur au maréchal Bessières avait été si

sévère que, dès que celui-ci aperçut Lannes, il vint lui demander

comment il désirait qu'il plaçât ses troupes. Le maréchal, voulant

constater son autorité, lui répondit: «Je vous ordonne, monsieur, de

les placer sur tel point, puis vous attendrez mes ordres.» Ces

expressions étaient dures, mais il ne faut pas oublier les agissements

de Bessières à l'égard de Lannes à l'époque du Consulat. Bessières parut

fortement blessé, mais il obéit en silence.

L'archiduc Charles, qui, par une attaque vigoureuse, aurait pu la veille

percer notre faible ligne entre Essling et Aspern, renouvela ses efforts

contre ces villages. Mais si nous avions résisté le 21 à toute son

armée, avec le seul corps de Masséna et une portion de notre cavalerie,

à plus forte raison étions-nous en mesure de le faire, à présent que la

garde impériale, le corps du maréchal Lannes et une division de

cuirassiers venaient de nous rejoindre. Les Autrichiens furent donc

repoussés partout. Une de leurs colonnes fut même coupée et prise dans

Aspern; elle se composait d'un millier d'hommes commandés par le général

Weber et de six pièces de canon.

Jusqu'à ce moment l'Empereur n'avait fait que se défendre en attendant

les troupes qui traversaient le fleuve; mais le nombre de celles qui se

trouvaient sur le champ de bataille ayant été doublé, et le corps du

maréchal Davout réuni à Ebersdorf commençant à s'engager sur les ponts,

Napoléon jugea qu'il était temps de passer de la défense à l'attaque, et

ordonna au maréchal Lannes de se mettre à la tête des divisions

d'infanterie Saint-Hilaire, Tharreau, Claparède et Demont, suivies de

deux divisions de cuirassiers, et d'aller enfoncer le centre de l'armée

ennemie... Le maréchal Lannes s'avance alors fièrement dans la

plaine!... Rien ne lui résiste... il prend en un instant un bataillon,

cinq pièces et un drapeau. Les Autrichiens se retirent d'abord avec

régularité; mais leur centre, étant obligé de s'élargir sans cesse à

mesure que nous avancions, finit par être percé! Le désordre se met

parmi les troupes ennemies, à tel point que nous voyions les officiers

et les sergents frapper à coups de bâton leurs soldats, sans pouvoir les

retenir dans leurs rangs. Si notre marche eût continué quelques moments

de plus, c'en était fait de l'armée du prince Charles!

CHAPITRE XVIII

Rupture des ponts du Danube.--Nous conservons nos positions.--Le

maréchal Lannes est blessé.--Nous nous fortifions dans l'île de Lobau.

Tout nous présageait une victoire complète. Déjà Masséna et le général

Boudet se préparaient à déboucher d'Aspern et d'Essling pour aller

assaillir les Autrichiens, lorsque, à notre très grande surprise, un

aide de camp de l'Empereur vint apporter au maréchal Lannes l'ordre de

suspendre son mouvement d'attaque!... Les arbres et autres corps

flottants sur le Danube avaient causé une nouvelle rupture aux ponts, ce

qui retardait l'arrivée des troupes du maréchal Davout ainsi que des

munitions. Enfin, après une heure d'attente, le passage fut rétabli, et

bien que l'ennemi eût profité de ce temps pour renforcer son centre et

mettre de l'ordre dans ses lignes, nous recommençâmes notre attaque, et

les Autrichiens reculaient de nouveau, lorsqu'on apprit qu'une immense

partie du grand pont venant d'être emportée, et ne pouvant être réparée

avant quarante-huit heures, l'Empereur ordonnait au maréchal Lannes

d'arrêter son mouvement sur le terrain conquis!...

Voici ce qui avait donné lieu à ce contretemps, qui nous privait d'une

victoire éclatante. Un officier autrichien, placé en observation avec

quelques compagnies de chasseurs dans les îles situées au-dessus

d'Aspern, était monté sur un petit bateau, puis s'était avancé vers le

milieu du fleuve, pour voir de loin nos troupes passer les ponts. Il fut

ainsi témoin de la première rupture occasionnée par les arbres que le

fleuve entraînait, ce qui lui inspira la pensée de renouveler ces

accidents, à mesure que nous les réparerions. Il fit donc pousser à

l'eau un grand nombre de poutres et plusieurs barques chargées de

matières enflammées qui détruisirent quelques-uns de nos pontons; mais

comme nos pontonniers les remplaçaient aussitôt, l'officier ordonna de

mettre le feu à un énorme moulin flottant, le fit conduire au milieu du

fleuve et le lança sur notre grand pont, dont il brisa et entraîna une

forte partie!... Dès ce moment, l'Empereur, acquérant la certitude qu'il

fallait renoncer à l'espoir de rétablir ce jour-là le passage et de

faire arriver le corps de Davout sur le champ de bataille, prescrivit au

maréchal Lannes de rapprocher peu à peu ses troupes de leur première

position, entre Essling et Aspern, afin que, appuyés à ces villages, ils

pussent tenir contre les efforts des ennemis. Ce mouvement s'exécutait

dans le plus grand ordre, lorsque l'archiduc Charles, étonné d'abord de

notre retraite, et apprenant bientôt la rupture complète du grand pont,

conçut l'espoir de jeter l'armée française dans le Danube. Il fait dans

ce but avancer la cavalerie contre la division Saint-Hilaire qui se

trouvait la plus rapprochée de ses lignes; mais nos bataillons ayant

repoussé toutes les charges de l'ennemi, celui-ci dirigea contre eux un

feu terrible d'artillerie!... Le maréchal Lannes me chargea en ce moment

de porter un ordre au général Saint-Hilaire. À peine étais-je arrivé

auprès de celui-ci, qu'une grêle de mitraille tomba sur son

état-major!... Plusieurs officiers furent tués, le général Saint-Hilaire

eut la jambe brisée: il fallut l'amputer et il mourut pendant

l'opération; enfin je fus frappé à la cuisse droite par un biscaïen qui

m'enleva un morceau de chair gros comme un œuf. Cette blessure n'étant

pas dangereuse, je pus aller rendre compte de ma mission au maréchal. Je

le trouvai auprès de l'Empereur, qui, me voyant couvert de sang, dit:

«Votre tour vient bien souvent!...» Napoléon et le maréchal, auxquels

j'appris la blessure mortelle du brave général Saint-Hilaire, furent

très affectés de cette perte.

Le maréchal voyant la division Saint-Hilaire assaillie de toutes parts,

va lui-même en prendre le commandement et la ramène lentement, en se

retournant souvent contre l'ennemi, jusqu'à ce que notre droite

s'appuyât à Essling, que la division Boudet occupait toujours. Bien que

ma blessure ne fût point encore pansée, je crus devoir accompagner le

maréchal dans cette expédition, pendant laquelle mon ami de Viry eut

l'épaule brisée par une balle. Je le fis à grand'peine transporter dans

les retranchements de la tête de pont.

La position était fort critique; l'Empereur, réduit à la défensive,

donne à son armée la forme d'un arc dont le Danube figurait la corde.

Notre droite touchait au fleuve, derrière Essling. Notre gauche

s'appuyait derrière Aspern. Il fallait, sous peine d'être jeté dans le

Danube, entretenir le combat pendant le reste de la journée. Il était

neuf heures du matin, et nous devions attendre la nuit pour nous retirer

dans l'île de Lobau par le faible pont du petit bras. Le prince Charles,

comprenant combien notre situation était défavorable, renouvelait

constamment ses attaques contre les deux villages et le centre; mais,

heureusement pour nous, il ne lui vint pas dans l'esprit de forcer notre

extrême droite, entre Essling et le Danube. C'était le point faible de

notre position: une forte colonne, lancée vigoureusement, pouvait

arriver par là sur notre tête de pont, et dès lors nous étions

perdus!... Sur tous les points de notre ligne le carnage fut terrible,

mais absolument nécessaire pour sauver l'honneur français et la partie

de l'armée qui avait passé le Danube.

Pour arrêter la vivacité des attaques des ennemis, le maréchal Lannes

faisait souvent des retours offensifs sur leur centre, qu'il refoulait

au loin; mais bientôt ils revinrent avec de nombreux renforts. Dans une

de ces attaques, Labédoyère reçut un coup de biscaïen dans le pied, et

Watteville eut une épaule luxée, à la suite d'une chute occasionnée par

la mort de son cheval abattu par un boulet. Ainsi, de tout l'état-major

du maréchal Lannes, il ne restait que le sous-lieutenant Le Coulteux et

moi. Il était impossible que je le laissasse seul avec ce jeune

officier, très brave sans doute, mais inexpérimenté. Le maréchal,

désirant me garder, me dit: «Allez vous faire panser; et si vous pouvez

encore vous soutenir à cheval, revenez me joindre» Je gagnai la première

ambulance; l'affluence des blessés y était énorme; on manquait de linge

et de charpie... Un chirurgien remplit ma plaie avec de la grosse étoupe

dont on se sert pour bourrer les canons. L'introduction de ces filaments

dans ma cuisse me fit beaucoup souffrir, et dans toute autre

circonstance je me serais retiré du combat; mais il fallait que chacun

déployât toute son énergie. Je retournai donc auprès du maréchal Lannes,

que je trouvai fort inquiet; il venait d'apprendre que les Autrichiens

avaient enlevé à Masséna la moitié d'Aspern!... Ce village fut pris et

repris plusieurs fois. Celui d'Essling était aussi vivement attaqué en

ce moment. Les régiments de la division Boudet le défendaient

courageusement. Les deux partis étaient si acharnés qu'en se battant au

milieu des maisons embrasées, ils se retranchaient avec les cadavres

amoncelés qui obstruaient les rues. Les grenadiers hongrois furent

repoussés cinq fois; mais leur sixième attaque ayant réussi, ils

parvinrent à s'emparer du village, moins le _grenier d'abondance_, dans

lequel le général Boudet retira ses troupes comme dans une citadelle.

Pendant ce terrible combat, le maréchal m'envoya plusieurs fois dans

Essling, où je courus de bien grands dangers; mais j'étais si animé que

ma blessure ne me faisait éprouver aucune douleur.

S'apercevant enfin que, renouvelant sa faute de la veille, il use ses

forces contre Essling et Aspern, les deux bastions de notre ligne,

tandis qu'il néglige le centre, où une vive attaque de ses réserves

pouvait le conduire jusqu'à nos ponts et amener la destruction de

l'armée française, le prince Charles lance sur ce point des masses

énormes de cavalerie, soutenues par de profondes colonnes d'infanterie.

Le maréchal Lannes, sans s'étonner de ce déploiement de forces, ordonne

de laisser approcher les Autrichiens à petite portée et les reçoit avec

un feu d'infanterie et de mitraille tellement violent qu'ils s'arrêtent,

sans que la présence ou les excitations du prince Charles puissent les

déterminer à faire un seul pas de plus vers nous!... Il est vrai qu'ils

apercevaient derrière nos lignes les bonnets à poil de la vieille garde,

qui, formée en colonne, s'avançait majestueusement l'arme au bras!

Le maréchal Lannes, profitant habilement de l'hésitation des ennemis,

les fait charger par le maréchal Bessières, à la tête de deux divisions

de cavalerie, qui renversèrent une partie des bataillons et escadrons

autrichiens. L'archiduc Charles, se voyant obligé de renoncer à une

attaque sur notre centre, veut au moins profiter de l'avantage que lui

offre l'occupation d'Essling par ses troupes; mais l'Empereur ordonne en

ce moment à l'intrépide général Mouton, son aide de camp, de reprendre

le village avec la jeune garde, qui se précipite sur les grenadiers

hongrois, les repousse et reste en possession d'Essling. La jeune garde

et son chef se couvrirent de gloire dans ce combat, qui valut plus tard

au général Mouton le titre de comte de Lobau.

Le succès que nous venions d'obtenir sur le centre et dans Essling ayant

ralenti l'ardeur de l'ennemi, l'archiduc Charles, dont les pertes

étaient énormes, renonça à l'espoir de forcer notre position et ne fit

plus, le reste de la journée, qu'entretenir une lutte sans résultat.

Cette terrible bataille de trente heures consécutives touchait enfin à

son terme!... Il était temps, car nos munitions étaient presque

épuisées, et nous en aurions totalement manqué, sans l'activité du brave

maréchal Davout qui, pendant toute la journée, n'avait cessé de nous en

envoyer de la rive droite, au moyen de quelques légers bateaux. Mais

comme elles arrivaient lentement et en petite quantité, l'Empereur

ordonna de les ménager, et le feu se changea sur notre ligne en un

tiraillement auquel les ennemis réduisirent aussi le leur.

Pendant que les deux armées en présence s'observaient mutuellement sans

faire aucun mouvement, et que les chefs, se groupant derrière les

bataillons, causaient des événements de la journée, le maréchal Lannes,

fatigué d'être à cheval, avait mis pied à terre et se promenait avec le

général de brigade Pouzet, lorsqu'une balle égarée frappa celui-ci à la

tête et l'étendit _raide mort_ auprès du maréchal!...

Le général Pouzet, ancien sergent du régiment de Champagne, s'était

trouvé au commencement de la Révolution au camp du Miral, que commandait

mon père.

Le bataillon de volontaires du Gers, dans lequel Lannes servait comme

sous-lieutenant, faisait aussi partie de cette division. Les sergents

des vieux régiments de ligne ayant été chargés d'instruire les

bataillons de volontaires, celui du Gers échut à Pouzet, qui reconnut

bientôt l'aptitude du jeune sous-lieutenant Lannes, et ne se bornant pas

à lui montrer le maniement des armes, il lui apprit aussi les manœuvres.

Lannes devint un excellent tacticien. Or, comme il attribuait son

premier avancement aux leçons que lui avait données Pouzet, il lui voua

un grand attachement, et à mesure qu'il s'élevait en grade, il se servit

de son crédit pour faire avancer son ami. La douleur du maréchal fut

donc extrême en le voyant tomber à ses pieds!

Nous étions en ce moment un peu en avant de la tuilerie située à gauche

en arrière d'Essling; le maréchal fort ému, voulant s'éloigner du

cadavre, fit une centaine de pas dans la direction de Stadt-Enzersdorf,

et s'assit tout pensif sur le revers d'un fossé d'où il observait les

troupes. Au bout d'un quart d'heure, quatre soldats, portant péniblement

dans un manteau un officier mort, dont on n'apercevait pas la figure,

s'arrêtent pour se reposer en face du maréchal. Le manteau s'entr'ouvre,

et Lannes reconnaît Pouzet!--«Ah! s'écrie-t-il, cet affreux spectacle me

poursuivra donc partout!...» Il se lève et va s'asseoir sur le bord d'un

autre fossé, la main sur les yeux, et les jambes croisées l'une sur

l'autre. Il était là, plongé dans de sombres réflexions, lorsqu'un petit

boulet de trois, lancé par le canon d'Enzersdorf, arrive en ricochant et

va frapper le maréchal au point où ses deux jambes se croisaient!... La

rotule de l'une fut brisée, et le jarret de l'autre déchiré!

Je me précipite à l'instant vers le maréchal, qui me dit: «Je suis

blessé... c'est peu de chose... donnez-moi la main pour m'aider à me

relever...» Il essaya, mais cela lui fut impossible! Les régiments

d'infanterie placés devant nous envoyèrent promptement quelques hommes

pour transporter le maréchal vers une ambulance, mais nous n'avions ni

brancard, ni manteau: nous prîmes donc le blessé dans nos bras. Cette

position le faisait horriblement souffrir. Alors, un sergent apercevant

au loin les soldats qui portaient le cadavre du général Pouzet, courut

leur demander le manteau dans lequel il était enveloppé. On allait poser

le maréchal dessus, ce qui eût rendu son transport moins douloureux;

mais il reconnut le manteau et me dit: «C'est celui de mon pauvre ami;

il est couvert de son sang; je ne veux pas m'en servir, faites-moi

plutôt traîner comme vous pourrez!»

J'aperçus alors un bouquet de bois non loin de nous; j'y envoyai M. Le

Coulteux et quelques grenadiers, qui revinrent bientôt avec un brancard

couvert de branchages. Nous transportâmes le maréchal à la tête de pont,

où les chirurgiens en chef procédèrent à son pansement. Ces messieurs

tinrent au préalable un conciliabule secret dans lequel ils furent en

dissidence sur ce qu'il fallait faire. Le docteur Larrey demandait

l'amputation de la jambe dont la rotule était brisée; un autre, dont

j'ai oublié le nom, voulait qu'on les coupât toutes les deux; enfin, le

docteur Yvan, de qui je tiens ces détails, s'opposait à ce qu'il fût

fait aucune amputation. Ce chirurgien, connaissant depuis longtemps le

maréchal, assurait que la fermeté de son moral donnait quelques chances

de guérison, tandis qu'une opération pratiquée par un temps aussi chaud

conduirait infailliblement le blessé dans la tombe. Larrey était le chef

du service de santé des armées; son avis l'emporta donc: une des jambes

du maréchal fut amputée!...

Il supporta l'opération avec un grand courage. Elle était à peine

terminée lorsque l'Empereur survint. L'entrevue fut des plus touchantes.

L'Empereur, à genoux au pied du brancard, pleurait en embrassant le

maréchal, dont le sang teignit bientôt son gilet de casimir blanc.

Quelques personnes malintentionnées ont écrit que le maréchal Lannes,

adressant des reproches à l'Empereur, le conjura de ne plus faire la

guerre; mais moi, qui soutenais en ce moment le haut du corps du

maréchal et entendais tout ce qu'il disait, je déclare que le fait est

inexact. Le maréchal fut, au contraire, très sensible aux marques

d'intérêt qu'il reçut de l'Empereur, et lorsque celui-ci, forcé d'aller

donner des ordres pour le salut de l'armée, s'éloigna en lui disant:

«Vous vivrez, mon ami, vous vivrez!...» le maréchal lui répondit en lui

pressant les mains: «Je le désire, si je puis encore être utile à la

France et à Votre Majesté!»

Les cruelles souffrances du maréchal ne lui firent point oublier la

position des troupes dont il fallait à chaque instant lui donner des

nouvelles. Il apprit avec plaisir que l'ennemi n'osant les poursuivre,

elles profitaient de la chute du jour pour rentrer dans l'île de Lobau.

Sa sollicitude s'étendit sur ses aides de camp frappés auprès de lui; il

s'informa de leur état, et sachant que j'avais été pansé avec de

grossières étoupes, il invita le docteur Larrey à visiter ma blessure.

J'aurais voulu faire transporter le maréchal à Ebersdorf, sur la rive

droite du Danube; mais la rupture du pont s'y opposait, et nous n'osions

l'embarquer sur une frêle nacelle. Il fut donc forcé de passer la nuit

dans l'île, où, faute de matelas, j'empruntai une douzaine de manteaux

de cavalerie pour lui faire un lit.

Nous manquions de tout et n'avions même pas de bonne eau à donner au

maréchal, qu'une soif ardente dévorait. On lui offrit de celle du

Danube; mais la crue du fleuve l'avait rendue tellement bourbeuse qu'il

ne put en boire et dit avec résignation: «Nous voilà comme ces marins

qui meurent de soif, bien qu'environnés par les flots!» Le vif désir que

j'avais de calmer ses souffrances me fit employer un filtre d'un nouveau

genre. Un des valets que le maréchal avait laissés dans l'île, en allant

au combat, portait constamment un petit portemanteau contenant du linge.

J'y fis prendre une chemise du maréchal: elle était très fine; on ferma

avec de la ficelle toutes les ouvertures, à l'exception d'une, et

plongeant cette espèce d'outre dans le Danube, on la retira pleine, puis

on la suspendit sur des piquets au-dessous desquels on plaça un gros

bidon pour recevoir l'eau, qui, filtrant à travers la toile, se

débarrassa de presque toutes les parties terreuses. Le pauvre maréchal,

qui avait suivi toute mon opération avec des yeux avides, put enfin

avoir une boisson, sinon parfaite, au moins fraîche et limpide: il me

sut très bon gré de cette invention. Les soins que je donnai à mon

illustre malade ne pouvaient éloigner les craintes que j'avais sur le

sort qui lui serait réservé si les Autrichiens, traversant le petit bras

du fleuve, nous eussent attaqués dans l'île de Lobau: qu'aurais-je alors

pu faire pour le maréchal? Je crus un moment que ces craintes allaient

se réaliser, car une batterie ennemie, établie près d'Enzersdorf, nous

envoya plusieurs boulets; mais le feu ne dura pas longtemps.

Dans la position qu'occupait le prince Charles, il avait deux choses à

faire: attaquer avec furie les dernières divisions françaises restées

sur le champ de bataille, ou bien, s'il n'osait prendre cette

résolution, il pouvait du moins, sans compromettre ses troupes, placer

son artillerie sur la berge du petit bras, depuis Enzersdorf jusqu'à

Aspern, et couvrir de boulets l'île de Lobau, dans laquelle se

trouvaient entassés 40,000 Français, qu'il eût exterminés! Mais,

heureusement pour nous, le généralissime ennemi ne prit aucun de ces

partis, de sorte que le maréchal Masséna, auquel Napoléon avait confié

le commandement de la partie de l'armée qui se trouvait encore sur la

rive gauche, put, sans être inquiété, évacuer pendant la nuit les

villages d'Essling et d'Aspern, ainsi que le champ de bataille, faire

passer les blessés, toutes les troupes, ainsi que l'artillerie, dans

l'île de Lobau, puis enlever le pont jeté sur le petit bras du Danube,

de sorte que le 23, au point du jour, tous ceux de nos régiments qui

avaient combattu les 21 et 22 étaient rentrés dans l'île, où les ennemis

ne lancèrent plus aucun boulet, pendant les quarante-cinq jours que dura

l'occupation de Masséna.

Mémoires du général baron de Marbot (2/3) · 第 14 / 35 段