quatre branches du fleuve. La première a 250 toises de largeur. Jugez de
l'immense longueur du pont qu'il fallait jeter entre la rive que nous
occupions et une petite île située au milieu du fleuve! Au delà de cette
île, se trouve le second bras, large de 180 toises; c'est le plus
rapide: ces deux bras baignent un îlot après lequel vient une île
marécageuse et le troisième cours d'eau, large d'une vingtaine de
toises. Quand on a franchi ces divers obstacles, on n'est encore arrivé
que dans l'immense île de Lobau, séparée du continent par le quatrième
bras, dont la largeur est de 70 toises. Ainsi, l'ensemble des quatre
rivières, présentant une largeur totale de 520 toises, nécessitait
l'établissement de quatre ponts, ce qui exigeait des travaux immenses.
Le point choisi par l'Empereur devant Ebersdorf avait cet avantage que
les deux îles et l'îlot servaient à appuyer et consolider nos ponts, et
que la Lobau formait une vaste place d'armes, d'où l'on pouvait arriver
avec plus d'assurance sur la rive gauche. Enfin, cette île faisant un
coude rentrant offrait un débouché très avantageux au milieu de la
plaine qui s'étend entre les villages de Gross-Aspern et d'Essling:
c'était pour le passage d'une armée la configuration la plus désirable.
L'archiduc Charles, arrivant en face de Vienne par la rive gauche du
Danube, et trouvant Napoléon arrêté par cette redoutable barrière,
espéra pouvoir l'empêcher de la franchir en menaçant ses derrières. Il
fit donc attaquer la tête du pont que nous avions à Linz et commença
même à Krems des préparatifs pour passer le fleuve avec toute son armée
et venir nous combattre sur la rive droite. Mais ses troupes furent
repoussées partout, et il se borna à s'opposer à notre passage devant
Ebersdorf. L'établissement de nos ponts éprouvait de très grands
obstacles, car, faute de matériaux, on fut réduit à se servir de bateaux
de formes et de dimensions différentes. Il fallut employer des cordages,
des bois et des fers qui n'avaient pas la solidité nécessaire. Les
ancres manquaient; on y suppléa avec des caisses remplies de boulets.
Ces travaux, abrités par des plantations, étaient protégés par le corps
d'armée du maréchal Masséna.
Celui du maréchal Lannes, situé devant Nussdorf, simulait sur ce point
des préparatifs de passage, afin de distraire l'attention des ennemis,
qui crurent longtemps que nous voulions renouveler l'attaque sur l'île
de Schwartze-Laken. Mais comme ces démonstrations n'étaient pas réelles,
le maréchal Lannes suivit de sa personne l'Empereur, lorsque celui-ci se
rendit le 19 au soir à Ebersdorf pour présider à l'établissement des
ponts. Napoléon, après avoir examiné dans le plus grand détail ce qui
avait été préparé, et s'être assuré qu'on avait réuni tout ce que les
circonstances permettaient de se procurer, fit monter une brigade de la
division Molitor sur quatre-vingts grandes barques et dix forts radeaux,
qui, malgré la difficulté qu'opposait l'extrême largeur du Danube et la
violence des vagues, atteignirent l'île de Lobau. Les troupes s'y
établirent sans obstacle, l'ennemi ayant négligé de faire garder ce
point, tant il était préoccupé par la pensée que nous voulions traverser
le fleuve devant Nussdorf, au-dessus de Vienne. L'Empereur fit occuper
de même plusieurs îles de moindre importance, et la construction des
ponts commença. Elle dura toute la nuit, par un temps magnifique, et fut
terminée le 20 à midi. Toutes les divisions du corps de Masséna
passèrent immédiatement dans l'île de Lobau. Il n'y a peut-être pas
d'exemple d'aussi grands travaux exécutés en si peu de temps.
Le 20 mai, à quatre heures du soir, l'Empereur ayant fait jeter un pont
sur le quatrième et dernier bras du Danube, les divisions d'infanterie
de Masséna, commandées par les généraux Legrand, Boudet, Carra Saint-Cyr
et Molitor, débouchèrent de l'île de Lobau pour aller occuper sur la
terre ferme les villages d'Essling et d'Aspern. Ces troupes furent
suivies par les divisions de cavalerie légère Lasalle, Marulaz, ainsi
que par les cuirassiers du général Espagne; en tout 25,000 hommes.
Quelques escadrons ennemis parurent seuls à l'horizon; le gros de
l'armée autrichienne était encore à Gérarsdorf, mais allait se mettre en
marche pour venir s'opposer à notre établissement sur la rive gauche du
Danube. L'Empereur, de son côté, dirigeait de fortes masses vers l'île
de Lobau. Le corps du maréchal Lannes dut quitter les environs de
Nussdorf pour se rendre à Ebersdorf; mais divers obstacles
embarrassèrent son passage dans Vienne, et il n'arriva que le lendemain
fort tard. La garde à pied suivait.
Dans la soirée du 20 mai, l'Empereur et le maréchal Lannes ayant été se
loger dans la seule maison qui existât dans l'île de Lobau, mes
camarades et moi nous établîmes auprès de là, sur de beaux gazons
qu'éclairait la lune dans tout son éclat. La nuit était délicieuse, et
dans notre insouciance militaire, sans songer aux périls du lendemain,
nous causions gaiement et chantions des ariettes nouvelles, entre autres
deux fort à la mode alors dans l'armée, parce qu'on les attribuait à la
reine Hortense et que les paroles avaient beaucoup de rapport avec les
circonstances dans lesquelles nous nous trouvions; c'était:
Vous me quittez pour aller à la gloire,
Mon tendre cœur suivra partout vos pas...
Et puis:
L'astre des nuits de son paisible éclat
Lançait des feux sur les tentes de France!...
Le capitaine d'Albuquerque était le plus joyeux de nous tous, et après
nous avoir charmés par sa belle voix, il nous faisait rire aux éclats
par le récit des plus bouffonnes aventures de sa vie romanesque. Le
pauvre garçon ne prévoyait pas que le soleil qui allait se lever
éclairerait son dernier jour!... pas plus que nous ne pensions que la
plaine située en face de nous, sur l'autre rive, serait bientôt arrosée
du sang de notre bon maréchal, ainsi que de celui de presque chacun de
nous.
Le 21 au matin, les lignes autrichiennes parurent et vinrent se ranger
en face des nôtres, en avant d'Essling et d'Aspern. Le maréchal Masséna,
qui occupait ces deux villages depuis la veille, aurait dû en faire
créneler les maisons et couvrir les approches par quelques travaux de
campagne; mais il avait malheureusement négligé de prendre cette
prudente précaution. L'Empereur l'en blâma; mais comme l'ennemi
approchait, et qu'on n'avait plus le temps de réparer cette faute,
Napoléon ne pouvant fortifier Essling ni Aspern, y suppléa, autant que
possible, en couvrant ce dernier point par une tête qu'il traça lui-même
et à laquelle il fit travailler à l'instant. Si le corps d'armée du
maréchal Lannes, la garde impériale et les autres troupes que Napoléon
attendait, eussent été présents, il n'aurait certainement pas donné au
prince Charles le temps de déployer son armée devant lui et l'aurait
attaqué sur-le-champ; mais n'ayant que trois divisions d'infanterie et
quatre de cavalerie à opposer aux forces considérables de l'ennemi,
l'Empereur dut se borner pour le moment à la défensive. Pour cela, il
appuya au village d'Aspern son aile gauche, composée de trois divisions
d'infanterie sous les ordres du maréchal Masséna. L'aile droite, formée
par la division Boudet, s'appuyait au Danube, auprès du grand bois qui
se trouve entre ce fleuve et le village d'Essling, qu'elle occupait
aussi. Enfin, les trois divisions de cavalerie et une partie de
l'artillerie formaient le centre, sous les ordres du maréchal Bessières,
et se déployèrent dans l'espace resté vide entre Essling et Aspern.
Ainsi, d'après les expressions de l'Empereur, qui comparait sa position
à un camp retranché, Aspern et Essling figuraient des bastions
qu'unissait une courtine formée par la cavalerie et l'artillerie.
Les deux villages, bien que n'étant pas retranchés, étaient susceptibles
d'une bonne défense, car ils sont bâtis en maçonnerie et entourés de
petites levées de terre qui les protègent contre l'inondation du Danube;
l'église et le cimetière d'Aspern pouvaient résister longtemps; Essling
avait pour citadelle un vaste enclos et un immense grenier d'abondance
construit en pierre de taille. Ces derniers points nous furent très
utiles.
Quoique les troupes dont se composaient la droite et le centre ne
fissent pas partie du corps de Lannes, qui se trouvait encore sur
l'autre rive du Danube, l'Empereur avait voulu, dans des circonstances
aussi difficiles, utiliser les talents de ce maréchal et lui en avait
confié le commandement supérieur. On lui entendit dire au maréchal
Bessières: «Vous êtes sous les ordres du maréchal Lannes»; ce qui parut
fortement contrarier Bessières. Je rapporterai tout à l'heure le grave
conflit auquel cette déclaration donna lieu, et comment je m'y trouvai
engagé bien malgré moi.
Vers deux heures après midi, l'armée autrichienne s'avança sur nous, et
la bataille s'engagea très vivement. La canonnade fut terrible! Les
forces des ennemis étaient tellement supérieures aux nôtres, qu'il leur
eût été facile de nous jeter dans le Danube, en perçant la ligne de
cavalerie qui seule constituait notre centre; et si l'Empereur eût été à
la place du prince Charles, il aurait certainement pris ce parti. Mais
le généralissime autrichien était trop _méthodique_ pour agir avec
autant de résolution; aussi, au lieu de marcher franchement vers notre
tête de pont avec une masse considérable, il employa toute cette
première journée de la bataille à attaquer Aspern et Essling, qu'il
enleva et perdit cinq ou six fois, après des combats très meurtriers.
Car dès qu'un de ces villages était occupé par l'ennemi, l'Empereur le
faisait reprendre par ses réserves, et si on nous l'enlevait de nouveau,
il le reprenait encore, malgré l'incendie qui les dévorait tous les
deux.
Pendant ces alternatives de succès et de revers, la cavalerie
autrichienne menaça plusieurs fois notre centre, mais la nôtre la
repoussait et revenait ensuite prendre sa place entre les deux villages,
malgré les grands ravages que l'artillerie ennemie faisait dans ses
rangs. L'action se soutint ainsi jusqu'à dix heures du soir. Les
Français restèrent maîtres d'Essling et d'Aspern, tandis que les
Autrichiens, faisant rétrograder leur gauche et leur centre, se
bornèrent pendant la nuit à quelques attaques infructueuses sur Aspern;
mais ils faisaient avancer de nombreux renforts pour l'action du
lendemain.
Pendant cette première journée de la bataille, l'état-major du maréchal
Lannes, toujours occupé à porter des ordres sur les points les plus
exposés, avait couru de très grands dangers, sans que nous eussions
néanmoins aucun malheur à déplorer, et déjà nous nous félicitions,
lorsqu'au soleil couchant, les ennemis, voulant couvrir leur retraite
par un redoublement de feu d'artillerie, firent pleuvoir sur nous une
grêle de projectiles. En ce moment, d'Albuquerque, La Bourdonnaye et
moi, rangés en face du maréchal, venions lui rendre compte des ordres
qu'il nous avait chargés de transmettre, et nous tournions, par
conséquent, le dos aux canons ennemis. Un boulet, frappant le malheureux
d'Albuquerque au bas des reins, l'enlève, le lance par-dessus la tête de
son cheval, et le jette raide mort aux pieds du maréchal qui s'écrie:
«Voilà la fin du roman de ce pauvre garçon!... mais c'est, du moins, une
belle mort!...»
Un second boulet passa entre la selle et l'épine dorsale du cheval de La
Bourdonnaye, sans toucher le cavalier ni l'animal!... Ce fut un coup
vraiment miraculeux! Mais les arcades de l'arçon furent si violemment
brisées entre les cuisses de La Bourdonnaye, que le bois et les bandes
de fer s'incrustèrent dans les chairs de cet officier. Il souffrit très
longtemps de cette blessure extraordinaire.
Placé entre mes deux camarades, je les vis tomber au même instant. Je me
portai alors vers le peloton d'escorte pour ordonner à ces cavaliers de
venir relever La Bourdonnaye; mais à peine avais-je fait quelques pas,
qu'un aide de camp du général Boudet, s'étant avancé pour parler au
maréchal, eut la tête emportée d'un coup de canon, sur le terrain même
que je venais de quitter!... Décidément, la place n'était plus tenable;
nous nous trouvions justement en face d'une batterie ennemie; aussi le
maréchal, malgré tout son courage, jugea-t-il à propos de se placer à
une centaine de toises sur la droite.
Le dernier ordre que le maréchal Lannes m'avait ordonné de porter était
adressé au maréchal Bessières, et donna lieu à une très vive altercation
entre ces deux maréchaux, qui se détestaient cordialement. Il est
indispensable de connaître les motifs de cette haine pour bien
comprendre la scène que je vais rapporter.
CHAPITRE XVII
Rivalité de Lannes et Bessières.--Vive altercation entre ces
maréchaux.--L'Empereur reprend l'offensive contre le centre ennemi.
Lorsque, en 1796, le général Bonaparte alla prendre le commandement de
l'armée d'Italie, il emmena comme premier aide de camp Murat, qu'il
venait de faire colonel, et pour lequel il avait beaucoup d'affection;
mais, dès les premières affaires, Bonaparte, qui avait remarqué les
talents militaires, le zèle et le courage de Lannes, chef du 4e de
ligne, lui accorda une part non moins grande dans son estime et dans son
amitié; cette faveur excita la jalousie de Murat. Ces deux colonels
étant devenus généraux de brigade, Bonaparte, dans les moments les plus
difficiles, confiait à Murat la direction des charges de cavalerie et
faisait conduire par Lannes la réserve des grenadiers. L'un et l'autre
firent merveille; mais bien que l'armée les louât tous les deux, il
s'établit, entre ces braves officiers, une rivalité qui, il faut bien le
dire, ne déplaisait pas au général en chef, parce qu'elle lui servait à
surexciter leur zèle et leur amour de bien faire. Il vantait les hauts
faits du général Lannes devant Murat et les mérites de celui-ci en
présence de Lannes. Dans les altercations que ne tarda pas à amener
cette rivalité, Bessières, alors simple capitaine des guides du général
Bonaparte, auprès duquel il était aussi en très grande faveur, prenait
constamment le parti de Murat, son compatriote, et saisissait toutes les
occasions de dénigrer le maréchal Lannes, ce que celui-ci n'ignorait
pas.
Après les belles campagnes d'Italie, Lannes et Murat, devenus généraux
de division, suivirent Bonaparte en Égypte, où leur hostilité réciproque
ne fit qu'augmenter. Enfin, cette inimitié s'accrut encore par le désir
qu'ils conçurent tous deux d'épouser Caroline Bonaparte, la sœur de leur
général en chef. En cette circonstance, Bessières agit auprès de Mme
Bonaparte en faveur de Murat, et pour la gagner à sa cause, il saisit
l'occasion qui se présenta de porter un coup décisif au rival de son
ami. Lannes commandait alors la garde consulaire, et dans son trop grand
désir de bien faire, il avait dépassé de 300,000 francs le crédit alloué
pour l'équipement de ses soldats. Bessières, membre du conseil
d'administration, chargé de la répartition des fonds, signala à Murat le
fait, qui ne tarda pas à arriver aux oreilles du premier Consul. Ce
dernier, qui en prenant le pouvoir avait résolu de ramener l'ordre dans
l'administration, voulut faire un exemple et retira à Lannes le
commandement de sa garde, en lui accordant le délai d'un mois pour
combler ce déficit!... Lannes n'aurait pu le faire sans le généreux
concours d'Augereau. Le premier Consul lui rendit alors sa faveur, mais
on conçoit que Lannes ait voué une haine profonde au général Bessières,
aussi bien qu'à Murat, son heureux rival, qui avait enfin épousé
Caroline Bonaparte. Telle était l'antipathie qui existait entre Lannes
et Bessières, lorsqu'ils se trouvèrent en contact sur le champ de
bataille d'Essling.
Au moment de la vive canonnade qui venait de tuer le malheureux
d'Albuquerque, le maréchal Lannes, voyant les Autrichiens exécuter un
mouvement rétrograde, voulut les faire charger par toute sa cavalerie.
Il m'appela pour en porter l'ordre au général Bessières, qui, vous le
savez, venait d'être placé sous son commandement par l'Empereur; mais,
comme j'étais en course, l'aide de camp, le premier à marcher,
s'approcha: c'était de Viry. Le maréchal Lannes lui donna l'ordre
suivant: «Allez dire au maréchal Bessières que je lui _ordonne_ de
charger à fond!» Or, vous saurez que ce dernier mot signifiant qu'on
doit aller jusqu'à ce que les sabres piquent le corps des ennemis, il
devient un reproche, puisqu'il semble dire que jusque-là la cavalerie
n'a pas agi assez vigoureusement. L'expression _je lui ordonne_ était
également très dure, employée par un maréchal vis-à-vis d'un autre
maréchal; mais c'était précisément pour cela que le maréchal se servait
des mots _ordonne_ et _charger à fond_.
Le capitaine de Viry part, remplit sa mission et revient auprès du
maréchal, qui lui demande: «Qu'avez-vous dit au maréchal
Bessières?»--«Je l'ai informé que Votre Excellence le priait de faire
charger toute la cavalerie.»--Le maréchal Lannes, haussant les épaules,
s'écria: «Vous êtes un enfant... faites approcher un autre officier.»
C'était Labédoyère. Le maréchal, le sachant plus ferme que de Viry, lui
donne la même mission, en appuyant fortement sur les expressions _vous
ordonne_ et _charger à fond_; mais Labédoyère, ne comprenant pas non
plus l'intention du maréchal Lannes, n'osa répéter mot à mot au maréchal
Bessières l'ordre qu'il avait à lui transmettre, et, de même que de
Viry, il se servit d'une circonlocution. Aussi, à son retour, le
maréchal Lannes, lui ayant demandé ce qu'il avait dit, lui tourna le
dos.--Je rentrais à ce moment au galop dans le groupe de l'état-major,
et, bien que ce ne fût pas à moi à marcher, le maréchal m'appela et me
dit: «Marbot, le maréchal Augereau m'a assuré que vous étiez un homme
sur lequel on pouvait compter; votre manière de servir auprès de moi m'a
confirmé dans cette pensée; j'en désire une nouvelle preuve: allez dire
au maréchal Bessières que je _lui ordonne de charger à fond_; vous
entendez bien, monsieur, _à fond_!...» Et en parlant ainsi il me
pointait les côtes avec ses doigts. Je compris parfaitement que le
maréchal Lannes voulait humilier le maréchal Bessières, d'abord en lui
faisant durement sentir que l'Empereur lui avait donné pleine autorité
sur lui; en second lieu, en blâmant la manière dont il dirigeait la
cavalerie. J'étais navré de la nécessité où j'étais de transmettre au
maréchal Bessières des expressions blessantes, dont il était facile de
prévoir les fâcheux résultats; mais enfin, je devais obéir à mon chef
direct!...
Je m'élance donc au galop vers le centre, en désirant qu'un des nombreux
boulets qui tombaient autour de moi, abattant mon cheval, me donnât une
bonne excuse pour ne pas remplir la pénible mission dont j'étais
chargé!... J'aborde très respectueusement le maréchal Bessières, auquel
j'exprime le désir de parler en particulier. Il me répond fort
sèchement: «Parlez haut, monsieur!»--Je fus donc contraint de lui dire
en présence de son nombreux état-major et d'une foule de généraux et
colonels: «M. le maréchal Lannes m'a chargé de dire à Votre Excellence
qu'il lui _ordonnait_ de _charger à fond_...»--Alors Bessières, en
fureur, s'écrie: «Est-ce ainsi, monsieur, qu'on parle à un maréchal?...
Quels termes! vous _ordonne_ et _charger à fond!_... Je vous ferai
sévèrement punir de cette inconvenance!...»--Je répondis: «Monsieur le
maréchal, plus les expressions dont je me suis servi paraissent fortes à
Votre Excellence, plus elle doit être convaincue que je ne fais qu'obéir
aux ordres que j'ai reçus!...» Puis je saluai et revins auprès du
maréchal Lannes. «Eh bien! qu'avez-vous dit au maréchal Bessières?--Que
Votre Excellence lui _ordonnait de charger à fond_!...--C'est cela,
voilà au moins un aide de camp qui me comprend!...»
Vous sentez que, malgré ce compliment, je regrettais fort d'avoir été
obligé d'accomplir un tel message. Cependant, la charge de cavalerie eut
lieu, le général Espagne y fut tué, mais le résultat fut très bon, ce
qui fit dire au maréchal Lannes: «Vous voyez bien que ma sévère
injonction a produit un excellent effet; sans cela, M. le maréchal
Bessières eût _tâtonné_ toute la journée!»
La nuit vint, et le combat cessa tant au centre que vers notre droite,
ce qui détermina le maréchal Lannes à se rendre auprès de l'Empereur,
dont le bivouac se trouvait dans les ouvrages de la tête de pont; mais à
peine étions-nous en marche que le maréchal, entendant une vive
fusillade dans Aspern, où commandait Masséna, voulut aller voir ce qui
se passait dans ce village. Il ordonna à son état-major de se rendre au
bivouac impérial, et, ne gardant que moi et une ordonnance, il me dit de
le conduire dans Aspern, où j'avais été plusieurs fois dans la journée.
Je pris donc cette direction; la lune et l'incendie qui dévorait Essling
et Aspern nous éclairaient parfaitement; cependant, comme les nombreux
sentiers qui sillonnent la plaine étaient souvent cachés par des blés
d'une très grande hauteur, et que je craignais de m'y perdre, je mis
pied à terre pour mieux les reconnaître. Bientôt le maréchal, descendant
aussi de cheval, se mit à marcher à mes côtés, en causant du combat du
jour et des chances de celui qui se préparait pour le lendemain. Au bout
d'un quart d'heure, nous arrivons auprès d'Aspern, dont les abords
étaient couverts par les feux de bivouac des troupes de Masséna. Le
maréchal Lannes, voulant parler à celui-ci, m'ordonne de passer devant
pour m'informer du lieu où il était établi. Nous avions à peine fait
quelques pas que j'aperçois, sur le front de bandière du camp, Masséna
se promenant avec le maréchal Bessières. La blessure que j'avais reçue
au front en Espagne m'empêchant de porter un colback, j'étais le seul
aide de camp des maréchaux de l'armée qui eût un chapeau. Bessières,
m'ayant reconnu à ce détail, mais n'apercevant point encore le maréchal
Lannes, s'avance vers moi en disant: «Ah! c'est vous, monsieur!... Si ce
que vous avez dit tantôt provient de vous seul, je vous apprendrai à
mieux choisir vos expressions en parlant à vos supérieurs; et si vous
n'avez fait qu'obéir à votre maréchal, il me rendra raison de cette
injure, et je vous charge de le lui dire!» Le maréchal Lannes,
s'élançant alors comme un lion, passe devant moi et, me saisissant le
bras, s'écrie: «Marbot, je vous dois une réparation; car, bien que je
crusse être certain de votre dévouement, il m'était resté quelques
doutes sur la manière dont vous aviez transmis mes ordres à monsieur;
mais je reconnais mes torts à votre égard!...» Puis, s'adressant à
Bessières: «Je vous trouve bien osé de gronder un de mes aides de camp!
Celui-ci, monté le premier à l'assaut de Ratisbonne, a traversé le
Danube en bravant une mort presque certaine, et vient d'être blessé en
Espagne, tandis qu'il est de prétendus militaires qui de leur vie n'ont
reçu aucune égratignure et n'ont fait leur avancement qu'en espionnant
et dénonçant leurs camarades. Et que reprochez-vous à cet
officier?--Monsieur, dit Bessières, votre aide de camp est venu me dire
que vous m'_ordonniez_ de _charger à fond_. Il me semble que de telles
expressions sont inconvenantes.--Elles sont justes, monsieur, et c'est
moi qui les ai dictées!... L'Empereur ne vous a-t-il pas dit que vous
étiez sous mes ordres?» Alors Bessières répondit avec embarras:
«L'Empereur m'a prévenu que je devais obtempérer à vos avis.--Sachez,
monsieur, s'écria le maréchal, que, dans l'état militaire, on
n'obtempère pas, on _obéit_ à des _ordres!_ Si l'Empereur avait la
pensée de me placer sous votre commandement, je lui offrirais ma
démission; mais, tant que vous serez sous le mien, je vous donnerai des
ordres, et vous obéirez; sinon, je vous retirerai la direction des
troupes. Quant à charger à fond, je vous l'ai prescrit parce que vous ne
le faisiez pas, et que, depuis ce matin, vous paradiez devant l'ennemi
sans l'aborder franchement!--Mais ceci est un outrage! cria Bessières
avec colère; vous m'en rendrez raison!--À l'instant même si vous
voulez», répondit Lannes en portant la main à son épée.