Pour se rendre de ce village à la rive gauche, nous devions franchir

quatre branches du fleuve. La première a 250 toises de largeur. Jugez de

l'immense longueur du pont qu'il fallait jeter entre la rive que nous

occupions et une petite île située au milieu du fleuve! Au delà de cette

île, se trouve le second bras, large de 180 toises; c'est le plus

rapide: ces deux bras baignent un îlot après lequel vient une île

marécageuse et le troisième cours d'eau, large d'une vingtaine de

toises. Quand on a franchi ces divers obstacles, on n'est encore arrivé

que dans l'immense île de Lobau, séparée du continent par le quatrième

bras, dont la largeur est de 70 toises. Ainsi, l'ensemble des quatre

rivières, présentant une largeur totale de 520 toises, nécessitait

l'établissement de quatre ponts, ce qui exigeait des travaux immenses.

Le point choisi par l'Empereur devant Ebersdorf avait cet avantage que

les deux îles et l'îlot servaient à appuyer et consolider nos ponts, et

que la Lobau formait une vaste place d'armes, d'où l'on pouvait arriver

avec plus d'assurance sur la rive gauche. Enfin, cette île faisant un

coude rentrant offrait un débouché très avantageux au milieu de la

plaine qui s'étend entre les villages de Gross-Aspern et d'Essling:

c'était pour le passage d'une armée la configuration la plus désirable.

L'archiduc Charles, arrivant en face de Vienne par la rive gauche du

Danube, et trouvant Napoléon arrêté par cette redoutable barrière,

espéra pouvoir l'empêcher de la franchir en menaçant ses derrières. Il

fit donc attaquer la tête du pont que nous avions à Linz et commença

même à Krems des préparatifs pour passer le fleuve avec toute son armée

et venir nous combattre sur la rive droite. Mais ses troupes furent

repoussées partout, et il se borna à s'opposer à notre passage devant

Ebersdorf. L'établissement de nos ponts éprouvait de très grands

obstacles, car, faute de matériaux, on fut réduit à se servir de bateaux

de formes et de dimensions différentes. Il fallut employer des cordages,

des bois et des fers qui n'avaient pas la solidité nécessaire. Les

ancres manquaient; on y suppléa avec des caisses remplies de boulets.

Ces travaux, abrités par des plantations, étaient protégés par le corps

d'armée du maréchal Masséna.

Celui du maréchal Lannes, situé devant Nussdorf, simulait sur ce point

des préparatifs de passage, afin de distraire l'attention des ennemis,

qui crurent longtemps que nous voulions renouveler l'attaque sur l'île

de Schwartze-Laken. Mais comme ces démonstrations n'étaient pas réelles,

le maréchal Lannes suivit de sa personne l'Empereur, lorsque celui-ci se

rendit le 19 au soir à Ebersdorf pour présider à l'établissement des

ponts. Napoléon, après avoir examiné dans le plus grand détail ce qui

avait été préparé, et s'être assuré qu'on avait réuni tout ce que les

circonstances permettaient de se procurer, fit monter une brigade de la

division Molitor sur quatre-vingts grandes barques et dix forts radeaux,

qui, malgré la difficulté qu'opposait l'extrême largeur du Danube et la

violence des vagues, atteignirent l'île de Lobau. Les troupes s'y

établirent sans obstacle, l'ennemi ayant négligé de faire garder ce

point, tant il était préoccupé par la pensée que nous voulions traverser

le fleuve devant Nussdorf, au-dessus de Vienne. L'Empereur fit occuper

de même plusieurs îles de moindre importance, et la construction des

ponts commença. Elle dura toute la nuit, par un temps magnifique, et fut

terminée le 20 à midi. Toutes les divisions du corps de Masséna

passèrent immédiatement dans l'île de Lobau. Il n'y a peut-être pas

d'exemple d'aussi grands travaux exécutés en si peu de temps.

Le 20 mai, à quatre heures du soir, l'Empereur ayant fait jeter un pont

sur le quatrième et dernier bras du Danube, les divisions d'infanterie

de Masséna, commandées par les généraux Legrand, Boudet, Carra Saint-Cyr

et Molitor, débouchèrent de l'île de Lobau pour aller occuper sur la

terre ferme les villages d'Essling et d'Aspern. Ces troupes furent

suivies par les divisions de cavalerie légère Lasalle, Marulaz, ainsi

que par les cuirassiers du général Espagne; en tout 25,000 hommes.

Quelques escadrons ennemis parurent seuls à l'horizon; le gros de

l'armée autrichienne était encore à Gérarsdorf, mais allait se mettre en

marche pour venir s'opposer à notre établissement sur la rive gauche du

Danube. L'Empereur, de son côté, dirigeait de fortes masses vers l'île

de Lobau. Le corps du maréchal Lannes dut quitter les environs de

Nussdorf pour se rendre à Ebersdorf; mais divers obstacles

embarrassèrent son passage dans Vienne, et il n'arriva que le lendemain

fort tard. La garde à pied suivait.

Dans la soirée du 20 mai, l'Empereur et le maréchal Lannes ayant été se

loger dans la seule maison qui existât dans l'île de Lobau, mes

camarades et moi nous établîmes auprès de là, sur de beaux gazons

qu'éclairait la lune dans tout son éclat. La nuit était délicieuse, et

dans notre insouciance militaire, sans songer aux périls du lendemain,

nous causions gaiement et chantions des ariettes nouvelles, entre autres

deux fort à la mode alors dans l'armée, parce qu'on les attribuait à la

reine Hortense et que les paroles avaient beaucoup de rapport avec les

circonstances dans lesquelles nous nous trouvions; c'était:

Vous me quittez pour aller à la gloire,

Mon tendre cœur suivra partout vos pas...

Et puis:

L'astre des nuits de son paisible éclat

Lançait des feux sur les tentes de France!...

Le capitaine d'Albuquerque était le plus joyeux de nous tous, et après

nous avoir charmés par sa belle voix, il nous faisait rire aux éclats

par le récit des plus bouffonnes aventures de sa vie romanesque. Le

pauvre garçon ne prévoyait pas que le soleil qui allait se lever

éclairerait son dernier jour!... pas plus que nous ne pensions que la

plaine située en face de nous, sur l'autre rive, serait bientôt arrosée

du sang de notre bon maréchal, ainsi que de celui de presque chacun de

nous.

Le 21 au matin, les lignes autrichiennes parurent et vinrent se ranger

en face des nôtres, en avant d'Essling et d'Aspern. Le maréchal Masséna,

qui occupait ces deux villages depuis la veille, aurait dû en faire

créneler les maisons et couvrir les approches par quelques travaux de

campagne; mais il avait malheureusement négligé de prendre cette

prudente précaution. L'Empereur l'en blâma; mais comme l'ennemi

approchait, et qu'on n'avait plus le temps de réparer cette faute,

Napoléon ne pouvant fortifier Essling ni Aspern, y suppléa, autant que

possible, en couvrant ce dernier point par une tête qu'il traça lui-même

et à laquelle il fit travailler à l'instant. Si le corps d'armée du

maréchal Lannes, la garde impériale et les autres troupes que Napoléon

attendait, eussent été présents, il n'aurait certainement pas donné au

prince Charles le temps de déployer son armée devant lui et l'aurait

attaqué sur-le-champ; mais n'ayant que trois divisions d'infanterie et

quatre de cavalerie à opposer aux forces considérables de l'ennemi,

l'Empereur dut se borner pour le moment à la défensive. Pour cela, il

appuya au village d'Aspern son aile gauche, composée de trois divisions

d'infanterie sous les ordres du maréchal Masséna. L'aile droite, formée

par la division Boudet, s'appuyait au Danube, auprès du grand bois qui

se trouve entre ce fleuve et le village d'Essling, qu'elle occupait

aussi. Enfin, les trois divisions de cavalerie et une partie de

l'artillerie formaient le centre, sous les ordres du maréchal Bessières,

et se déployèrent dans l'espace resté vide entre Essling et Aspern.

Ainsi, d'après les expressions de l'Empereur, qui comparait sa position

à un camp retranché, Aspern et Essling figuraient des bastions

qu'unissait une courtine formée par la cavalerie et l'artillerie.

Les deux villages, bien que n'étant pas retranchés, étaient susceptibles

d'une bonne défense, car ils sont bâtis en maçonnerie et entourés de

petites levées de terre qui les protègent contre l'inondation du Danube;

l'église et le cimetière d'Aspern pouvaient résister longtemps; Essling

avait pour citadelle un vaste enclos et un immense grenier d'abondance

construit en pierre de taille. Ces derniers points nous furent très

utiles.

Quoique les troupes dont se composaient la droite et le centre ne

fissent pas partie du corps de Lannes, qui se trouvait encore sur

l'autre rive du Danube, l'Empereur avait voulu, dans des circonstances

aussi difficiles, utiliser les talents de ce maréchal et lui en avait

confié le commandement supérieur. On lui entendit dire au maréchal

Bessières: «Vous êtes sous les ordres du maréchal Lannes»; ce qui parut

fortement contrarier Bessières. Je rapporterai tout à l'heure le grave

conflit auquel cette déclaration donna lieu, et comment je m'y trouvai

engagé bien malgré moi.

Vers deux heures après midi, l'armée autrichienne s'avança sur nous, et

la bataille s'engagea très vivement. La canonnade fut terrible! Les

forces des ennemis étaient tellement supérieures aux nôtres, qu'il leur

eût été facile de nous jeter dans le Danube, en perçant la ligne de

cavalerie qui seule constituait notre centre; et si l'Empereur eût été à

la place du prince Charles, il aurait certainement pris ce parti. Mais

le généralissime autrichien était trop _méthodique_ pour agir avec

autant de résolution; aussi, au lieu de marcher franchement vers notre

tête de pont avec une masse considérable, il employa toute cette

première journée de la bataille à attaquer Aspern et Essling, qu'il

enleva et perdit cinq ou six fois, après des combats très meurtriers.

Car dès qu'un de ces villages était occupé par l'ennemi, l'Empereur le

faisait reprendre par ses réserves, et si on nous l'enlevait de nouveau,

il le reprenait encore, malgré l'incendie qui les dévorait tous les

deux.

Pendant ces alternatives de succès et de revers, la cavalerie

autrichienne menaça plusieurs fois notre centre, mais la nôtre la

repoussait et revenait ensuite prendre sa place entre les deux villages,

malgré les grands ravages que l'artillerie ennemie faisait dans ses

rangs. L'action se soutint ainsi jusqu'à dix heures du soir. Les

Français restèrent maîtres d'Essling et d'Aspern, tandis que les

Autrichiens, faisant rétrograder leur gauche et leur centre, se

bornèrent pendant la nuit à quelques attaques infructueuses sur Aspern;

mais ils faisaient avancer de nombreux renforts pour l'action du

lendemain.

Pendant cette première journée de la bataille, l'état-major du maréchal

Lannes, toujours occupé à porter des ordres sur les points les plus

exposés, avait couru de très grands dangers, sans que nous eussions

néanmoins aucun malheur à déplorer, et déjà nous nous félicitions,

lorsqu'au soleil couchant, les ennemis, voulant couvrir leur retraite

par un redoublement de feu d'artillerie, firent pleuvoir sur nous une

grêle de projectiles. En ce moment, d'Albuquerque, La Bourdonnaye et

moi, rangés en face du maréchal, venions lui rendre compte des ordres

qu'il nous avait chargés de transmettre, et nous tournions, par

conséquent, le dos aux canons ennemis. Un boulet, frappant le malheureux

d'Albuquerque au bas des reins, l'enlève, le lance par-dessus la tête de

son cheval, et le jette raide mort aux pieds du maréchal qui s'écrie:

«Voilà la fin du roman de ce pauvre garçon!... mais c'est, du moins, une

belle mort!...»

Un second boulet passa entre la selle et l'épine dorsale du cheval de La

Bourdonnaye, sans toucher le cavalier ni l'animal!... Ce fut un coup

vraiment miraculeux! Mais les arcades de l'arçon furent si violemment

brisées entre les cuisses de La Bourdonnaye, que le bois et les bandes

de fer s'incrustèrent dans les chairs de cet officier. Il souffrit très

longtemps de cette blessure extraordinaire.

Placé entre mes deux camarades, je les vis tomber au même instant. Je me

portai alors vers le peloton d'escorte pour ordonner à ces cavaliers de

venir relever La Bourdonnaye; mais à peine avais-je fait quelques pas,

qu'un aide de camp du général Boudet, s'étant avancé pour parler au

maréchal, eut la tête emportée d'un coup de canon, sur le terrain même

que je venais de quitter!... Décidément, la place n'était plus tenable;

nous nous trouvions justement en face d'une batterie ennemie; aussi le

maréchal, malgré tout son courage, jugea-t-il à propos de se placer à

une centaine de toises sur la droite.

Le dernier ordre que le maréchal Lannes m'avait ordonné de porter était

adressé au maréchal Bessières, et donna lieu à une très vive altercation

entre ces deux maréchaux, qui se détestaient cordialement. Il est

indispensable de connaître les motifs de cette haine pour bien

comprendre la scène que je vais rapporter.

CHAPITRE XVII

Rivalité de Lannes et Bessières.--Vive altercation entre ces

maréchaux.--L'Empereur reprend l'offensive contre le centre ennemi.

Lorsque, en 1796, le général Bonaparte alla prendre le commandement de

l'armée d'Italie, il emmena comme premier aide de camp Murat, qu'il

venait de faire colonel, et pour lequel il avait beaucoup d'affection;

mais, dès les premières affaires, Bonaparte, qui avait remarqué les

talents militaires, le zèle et le courage de Lannes, chef du 4e de

ligne, lui accorda une part non moins grande dans son estime et dans son

amitié; cette faveur excita la jalousie de Murat. Ces deux colonels

étant devenus généraux de brigade, Bonaparte, dans les moments les plus

difficiles, confiait à Murat la direction des charges de cavalerie et

faisait conduire par Lannes la réserve des grenadiers. L'un et l'autre

firent merveille; mais bien que l'armée les louât tous les deux, il

s'établit, entre ces braves officiers, une rivalité qui, il faut bien le

dire, ne déplaisait pas au général en chef, parce qu'elle lui servait à

surexciter leur zèle et leur amour de bien faire. Il vantait les hauts

faits du général Lannes devant Murat et les mérites de celui-ci en

présence de Lannes. Dans les altercations que ne tarda pas à amener

cette rivalité, Bessières, alors simple capitaine des guides du général

Bonaparte, auprès duquel il était aussi en très grande faveur, prenait

constamment le parti de Murat, son compatriote, et saisissait toutes les

occasions de dénigrer le maréchal Lannes, ce que celui-ci n'ignorait

pas.

Après les belles campagnes d'Italie, Lannes et Murat, devenus généraux

de division, suivirent Bonaparte en Égypte, où leur hostilité réciproque

ne fit qu'augmenter. Enfin, cette inimitié s'accrut encore par le désir

qu'ils conçurent tous deux d'épouser Caroline Bonaparte, la sœur de leur

général en chef. En cette circonstance, Bessières agit auprès de Mme

Bonaparte en faveur de Murat, et pour la gagner à sa cause, il saisit

l'occasion qui se présenta de porter un coup décisif au rival de son

ami. Lannes commandait alors la garde consulaire, et dans son trop grand

désir de bien faire, il avait dépassé de 300,000 francs le crédit alloué

pour l'équipement de ses soldats. Bessières, membre du conseil

d'administration, chargé de la répartition des fonds, signala à Murat le

fait, qui ne tarda pas à arriver aux oreilles du premier Consul. Ce

dernier, qui en prenant le pouvoir avait résolu de ramener l'ordre dans

l'administration, voulut faire un exemple et retira à Lannes le

commandement de sa garde, en lui accordant le délai d'un mois pour

combler ce déficit!... Lannes n'aurait pu le faire sans le généreux

concours d'Augereau. Le premier Consul lui rendit alors sa faveur, mais

on conçoit que Lannes ait voué une haine profonde au général Bessières,

aussi bien qu'à Murat, son heureux rival, qui avait enfin épousé

Caroline Bonaparte. Telle était l'antipathie qui existait entre Lannes

et Bessières, lorsqu'ils se trouvèrent en contact sur le champ de

bataille d'Essling.

Au moment de la vive canonnade qui venait de tuer le malheureux

d'Albuquerque, le maréchal Lannes, voyant les Autrichiens exécuter un

mouvement rétrograde, voulut les faire charger par toute sa cavalerie.

Il m'appela pour en porter l'ordre au général Bessières, qui, vous le

savez, venait d'être placé sous son commandement par l'Empereur; mais,

comme j'étais en course, l'aide de camp, le premier à marcher,

s'approcha: c'était de Viry. Le maréchal Lannes lui donna l'ordre

suivant: «Allez dire au maréchal Bessières que je lui _ordonne_ de

charger à fond!» Or, vous saurez que ce dernier mot signifiant qu'on

doit aller jusqu'à ce que les sabres piquent le corps des ennemis, il

devient un reproche, puisqu'il semble dire que jusque-là la cavalerie

n'a pas agi assez vigoureusement. L'expression _je lui ordonne_ était

également très dure, employée par un maréchal vis-à-vis d'un autre

maréchal; mais c'était précisément pour cela que le maréchal se servait

des mots _ordonne_ et _charger à fond_.

Le capitaine de Viry part, remplit sa mission et revient auprès du

maréchal, qui lui demande: «Qu'avez-vous dit au maréchal

Bessières?»--«Je l'ai informé que Votre Excellence le priait de faire

charger toute la cavalerie.»--Le maréchal Lannes, haussant les épaules,

s'écria: «Vous êtes un enfant... faites approcher un autre officier.»

C'était Labédoyère. Le maréchal, le sachant plus ferme que de Viry, lui

donne la même mission, en appuyant fortement sur les expressions _vous

ordonne_ et _charger à fond_; mais Labédoyère, ne comprenant pas non

plus l'intention du maréchal Lannes, n'osa répéter mot à mot au maréchal

Bessières l'ordre qu'il avait à lui transmettre, et, de même que de

Viry, il se servit d'une circonlocution. Aussi, à son retour, le

maréchal Lannes, lui ayant demandé ce qu'il avait dit, lui tourna le

dos.--Je rentrais à ce moment au galop dans le groupe de l'état-major,

et, bien que ce ne fût pas à moi à marcher, le maréchal m'appela et me

dit: «Marbot, le maréchal Augereau m'a assuré que vous étiez un homme

sur lequel on pouvait compter; votre manière de servir auprès de moi m'a

confirmé dans cette pensée; j'en désire une nouvelle preuve: allez dire

au maréchal Bessières que je _lui ordonne de charger à fond_; vous

entendez bien, monsieur, _à fond_!...» Et en parlant ainsi il me

pointait les côtes avec ses doigts. Je compris parfaitement que le

maréchal Lannes voulait humilier le maréchal Bessières, d'abord en lui

faisant durement sentir que l'Empereur lui avait donné pleine autorité

sur lui; en second lieu, en blâmant la manière dont il dirigeait la

cavalerie. J'étais navré de la nécessité où j'étais de transmettre au

maréchal Bessières des expressions blessantes, dont il était facile de

prévoir les fâcheux résultats; mais enfin, je devais obéir à mon chef

direct!...

Je m'élance donc au galop vers le centre, en désirant qu'un des nombreux

boulets qui tombaient autour de moi, abattant mon cheval, me donnât une

bonne excuse pour ne pas remplir la pénible mission dont j'étais

chargé!... J'aborde très respectueusement le maréchal Bessières, auquel

j'exprime le désir de parler en particulier. Il me répond fort

sèchement: «Parlez haut, monsieur!»--Je fus donc contraint de lui dire

en présence de son nombreux état-major et d'une foule de généraux et

colonels: «M. le maréchal Lannes m'a chargé de dire à Votre Excellence

qu'il lui _ordonnait_ de _charger à fond_...»--Alors Bessières, en

fureur, s'écrie: «Est-ce ainsi, monsieur, qu'on parle à un maréchal?...

Quels termes! vous _ordonne_ et _charger à fond!_... Je vous ferai

sévèrement punir de cette inconvenance!...»--Je répondis: «Monsieur le

maréchal, plus les expressions dont je me suis servi paraissent fortes à

Votre Excellence, plus elle doit être convaincue que je ne fais qu'obéir

aux ordres que j'ai reçus!...» Puis je saluai et revins auprès du

maréchal Lannes. «Eh bien! qu'avez-vous dit au maréchal Bessières?--Que

Votre Excellence lui _ordonnait de charger à fond_!...--C'est cela,

voilà au moins un aide de camp qui me comprend!...»

Vous sentez que, malgré ce compliment, je regrettais fort d'avoir été

obligé d'accomplir un tel message. Cependant, la charge de cavalerie eut

lieu, le général Espagne y fut tué, mais le résultat fut très bon, ce

qui fit dire au maréchal Lannes: «Vous voyez bien que ma sévère

injonction a produit un excellent effet; sans cela, M. le maréchal

Bessières eût _tâtonné_ toute la journée!»

La nuit vint, et le combat cessa tant au centre que vers notre droite,

ce qui détermina le maréchal Lannes à se rendre auprès de l'Empereur,

dont le bivouac se trouvait dans les ouvrages de la tête de pont; mais à

peine étions-nous en marche que le maréchal, entendant une vive

fusillade dans Aspern, où commandait Masséna, voulut aller voir ce qui

se passait dans ce village. Il ordonna à son état-major de se rendre au

bivouac impérial, et, ne gardant que moi et une ordonnance, il me dit de

le conduire dans Aspern, où j'avais été plusieurs fois dans la journée.

Je pris donc cette direction; la lune et l'incendie qui dévorait Essling

et Aspern nous éclairaient parfaitement; cependant, comme les nombreux

sentiers qui sillonnent la plaine étaient souvent cachés par des blés

d'une très grande hauteur, et que je craignais de m'y perdre, je mis

pied à terre pour mieux les reconnaître. Bientôt le maréchal, descendant

aussi de cheval, se mit à marcher à mes côtés, en causant du combat du

jour et des chances de celui qui se préparait pour le lendemain. Au bout

d'un quart d'heure, nous arrivons auprès d'Aspern, dont les abords

étaient couverts par les feux de bivouac des troupes de Masséna. Le

maréchal Lannes, voulant parler à celui-ci, m'ordonne de passer devant

pour m'informer du lieu où il était établi. Nous avions à peine fait

quelques pas que j'aperçois, sur le front de bandière du camp, Masséna

se promenant avec le maréchal Bessières. La blessure que j'avais reçue

au front en Espagne m'empêchant de porter un colback, j'étais le seul

aide de camp des maréchaux de l'armée qui eût un chapeau. Bessières,

m'ayant reconnu à ce détail, mais n'apercevant point encore le maréchal

Lannes, s'avance vers moi en disant: «Ah! c'est vous, monsieur!... Si ce

que vous avez dit tantôt provient de vous seul, je vous apprendrai à

mieux choisir vos expressions en parlant à vos supérieurs; et si vous

n'avez fait qu'obéir à votre maréchal, il me rendra raison de cette

injure, et je vous charge de le lui dire!» Le maréchal Lannes,

s'élançant alors comme un lion, passe devant moi et, me saisissant le

bras, s'écrie: «Marbot, je vous dois une réparation; car, bien que je

crusse être certain de votre dévouement, il m'était resté quelques

doutes sur la manière dont vous aviez transmis mes ordres à monsieur;

mais je reconnais mes torts à votre égard!...» Puis, s'adressant à

Bessières: «Je vous trouve bien osé de gronder un de mes aides de camp!

Celui-ci, monté le premier à l'assaut de Ratisbonne, a traversé le

Danube en bravant une mort presque certaine, et vient d'être blessé en

Espagne, tandis qu'il est de prétendus militaires qui de leur vie n'ont

reçu aucune égratignure et n'ont fait leur avancement qu'en espionnant

et dénonçant leurs camarades. Et que reprochez-vous à cet

officier?--Monsieur, dit Bessières, votre aide de camp est venu me dire

que vous m'_ordonniez_ de _charger à fond_. Il me semble que de telles

expressions sont inconvenantes.--Elles sont justes, monsieur, et c'est

moi qui les ai dictées!... L'Empereur ne vous a-t-il pas dit que vous

étiez sous mes ordres?» Alors Bessières répondit avec embarras:

«L'Empereur m'a prévenu que je devais obtempérer à vos avis.--Sachez,

monsieur, s'écria le maréchal, que, dans l'état militaire, on

n'obtempère pas, on _obéit_ à des _ordres!_ Si l'Empereur avait la

pensée de me placer sous votre commandement, je lui offrirais ma

démission; mais, tant que vous serez sous le mien, je vous donnerai des

ordres, et vous obéirez; sinon, je vous retirerai la direction des

troupes. Quant à charger à fond, je vous l'ai prescrit parce que vous ne

le faisiez pas, et que, depuis ce matin, vous paradiez devant l'ennemi

sans l'aborder franchement!--Mais ceci est un outrage! cria Bessières

avec colère; vous m'en rendrez raison!--À l'instant même si vous

voulez», répondit Lannes en portant la main à son épée.

Mémoires du général baron de Marbot (2/3) · 第 13 / 35 段