On vint enfin annoncer que les chariots étaient arrivés, mais ne

pouvaient pénétrer que très difficilement dans le couvent, tant la foule

des habitants de Mölk s'empressait pour voir les matelots. Napoléon,

trouvant cet empressement très naturel, ordonna de faire ouvrir les

portes et de laisser entrer tout le monde dans la cour. Peu d'instants

après, les grenadiers, les matelots et les prisonniers furent introduits

dans la galerie. L'Empereur, ayant auprès de lui son interprète, fit

d'abord questionner les trois soldats autrichiens, et apprenant avec

satisfaction que non seulement le corps du général Hiller, mais le

prince Charles et toute son armée se trouvaient sur la rive gauche, il

prescrivit au prince Berthier de donner l'ordre à toutes les troupes de

se mettre sur-le-champ en marche sur Saint-Pölten, où il allait les

suivre. Puis, faisant approcher le brave caporal et les cinq soldats de

sa garde, il plaça la croix de la Légion d'honneur sur leurs poitrines,

les nomma chevaliers de l'Empire, en accordant à chacun une dotation de

1,200 francs de rente.

Toutes ces vieilles moustaches pleuraient de joie! Vint le tour des

matelots, auxquels l'Empereur fit dire que les dangers qu'ils avaient

courus étant beaucoup plus grands qu'il ne l'avait d'abord pensé, il

était juste qu'il augmentât leur récompense; qu'en conséquence, au lieu

de 6,000 francs promis, ils allaient en recevoir chacun 12,000, qui leur

furent délivrés à l'instant même, en or. Rien ne pourrait exprimer le

contentement de ces bonnes gens; ils baisaient les mains de l'Empereur

et de tous les assistants, en s'écriant: «Nous voilà riches!...»

Napoléon, voyant leur joie, fit en riant demander au syndic si, à un tel

prix, il recommencerait un semblable voyage la nuit suivante; mais cet

homme répondit que, échappé par miracle à une mort qu'il avait

considérée comme certaine, il n'entreprendrait pas une pareille course

au milieu des mêmes périls, quand bien même Mgr l'abbé de Mölk lui

donnerait le monastère et les immenses propriétés qui en dépendent. Les

matelots se retirèrent, bénissant la générosité de l'empereur des

Français, et les grenadiers, impatients de faire briller leur décoration

aux yeux de leurs camarades, allaient s'éloigner en emmenant leurs trois

prisonniers, lorsque Napoléon s'aperçut que le domestique autrichien

pleurait à chaudes larmes! Il le fit rassurer sur le sort qui

l'attendait; ce pauvre garçon répondit en sanglotant qu'il savait bien

que les Français traitaient fort bien leurs prisonniers, mais que,

portant sur lui une ceinture contenant presque toute la fortune de son

capitaine, il craignait que cet officier ne l'accusât d'avoir déserté

pour le voler! Cette pensée lui arrachait le cœur! L'Empereur, touché du

désespoir de cet honnête homme, lui fit dire qu'il était _libre_, et

que, dans deux jours, dès que nous serions devant Vienne, on lui ferait

passer les avant-postes, afin qu'il pût se rendre auprès de son maître.

Puis Napoléon, prenant dans sa cassette un rouleau de 1,000 francs, le

mit dans la main du domestique, en disant: «Il faut honorer la vertu

partout où elle se montre!» Enfin, l'Empereur donna quelques pièces d'or

à chacun des deux autres prisonniers, en ordonnant qu'on les rendît

aussi aux avant-postes autrichiens, «afin de leur faire oublier la

frayeur que nous leur avions causée, et qu'il ne fût pas dit que des

soldats, même ennemis, eussent parlé à l'empereur des Français sans

recevoir quelque bienfait».

CHAPITRE XV

Entrée dans Saint-Pölten.--Prise de possession du Prater.--Attaque et

reddition de Vienne.--Soulèvements partiels en Allemagne.

Après avoir fait le bonheur de tous ceux que la barque avait amenés,

Napoléon alla se préparer à marcher sur Saint-Pölten, et je quittai la

galerie. Je trouvai le salon de service rempli de généraux et

d'officiers de la garde; tous mes camarades y étaient aussi, et chacun

me félicitait, tant sur mon expédition que sur le nouveau grade que

l'Empereur m'avait accordé, en me donnant dans la conversation le titre

de _chef d'escadron_. Le brevet ne m'en fut néanmoins accordé que le

mois suivant, après que je l'eus encore acheté par une nouvelle

blessure! N'accusez cependant pas l'Empereur d'ingratitude: les

événements de la guerre l'absorbèrent dans le mois de mai, et comme il

me donnait toujours le titre de _commandant_, Napoléon pensait que,

confiant dans sa promesse, je devais me considérer comme tel.

Pendant le trajet de Mölk à Saint-Pölten, l'Empereur et le maréchal

Lannes m'adressèrent encore plusieurs questions sur les événements de la

nuit. Ils s'arrêtèrent en face du vieux château de Dirnstein, situé sur

la rive opposée. Ce lieu avait un double intérêt. C'est au pied des

collines où se trouve ce château que fut livré en 1805 le mémorable

combat que le maréchal Mortier, séparé du reste de l'armée française,

soutint avec courage pour s'ouvrir un passage à travers les troupes

russes, et dans le moyen âge, les tours du château de Dirnstein avaient

servi de prison à Richard Cœur de lion. En examinant ces ruines, et en

pensant au sort du royal guerrier qu'on y retint si longtemps, Napoléon

tomba dans une profonde rêverie. Pressentait-il alors que, enfermé un

jour par ses ennemis, il terminerait sa vie dans la captivité?

Le maréchal Lannes ayant entendu plusieurs coups de canon vers

Saint-Pölten, se porta rapidement sur cette ville, dans les rues de

laquelle s'étaient effectuées plusieurs charges entre notre avant-garde

et le peu de cavalerie légère que les ennemis avaient encore sur la rive

droite, et qui, trop faible pour nous résister, se retira promptement

sur Vienne.

Tous mes camarades étant occupés à porter des ordres, je me trouvais

seul auprès du maréchal, lorsqu'en entrant dans Saint-Pölten et passant

devant un monastère de religieuses, nous en vîmes sortir l'abbesse, une

crosse à la main, et suivie de toutes ses nonnes. Les saintes femmes,

effrayées, venaient demander protection. Le maréchal les rassura, et

comme les ennemis fuyaient de toutes parts et que nos troupes occupaient

la ville, il crut pouvoir mettre pied à terre. Un soleil brûlant avait

succédé à la tempête de la nuit précédente; le maréchal venait de faire

trois lieues au galop; il avait très chaud; l'abbesse lui proposa de

venir prendre quelques rafraîchissements. Il accepta, et nous voilà tous

les deux dans le couvent, au milieu d'une cinquantaine de

religieuses!... En un instant, une table élégante fut dressée et un

goûter splendide servi. Je ne vis jamais une telle profusion de sirops,

de confitures, de bonbons de toutes sortes, auxquels nous fîmes honneur.

Les religieuses en remplirent nos poches et en offrirent plusieurs

caisses au maréchal, qui les accepta en disant qu'il les porterait à ses

enfants de la part de ces dames. Hélas! il ne devait plus les revoir,

ses chers enfants!...

L'Empereur et le maréchal Lannes couchèrent ce soir-là à Saint-Pölten,

d'où l'armée se rendit en deux jours à Vienne. Nous arrivâmes devant

cette ville le 10 mai, de très grand matin. L'Empereur se rendit

immédiatement au château royal de Schœnbrünn, situé à une demi-lieue de

cette ville. Ainsi, vingt-sept jours après son départ de Paris, il était

aux portes de la capitale de l'Autriche!... On avait pensé que le

prince Charles, hâtant sa marche sur la rive gauche du Danube et

repassant ce fleuve par le pont de Spitz, serait dans Vienne avant notre

arrivée; mais ce prince était en retard de plusieurs jours, et la

capitale ne se trouvait défendue que par une faible garnison. La ville

de Vienne, proprement dite, est fort petite, mais elle se trouve

entourée d'immenses faubourgs, dont chacun, isolément, est plus vaste et

plus peuplé que la ville. Ces faubourgs n'étant enfermés que dans un

simple mur d'enceinte, trop faible pour arrêter une armée, l'archiduc

Maximilien, qui commandait dans Vienne, les abandonna et se retira dans

la place, derrière les vieilles fortifications, avec tous les

combattants. Cependant, s'il eût voulu utiliser le courage et les

efforts de la population qui s'offrait à lui, il aurait pu résister

quelque temps. Il n'en fit rien, et, dès leur arrivée, les troupes

françaises occupèrent les faubourgs sans coup férir. Le maréchal Lannes,

trompé par un rapport inexact, crut que l'ennemi avait aussi abandonné

la ville et s'empressa d'envoyer le colonel Guéhéneuc prévenir

l'Empereur que nous occupions Vienne; Napoléon, impatient d'annoncer

cette grande nouvelle, ordonna à M. Guéhéneuc de partir sur-le-champ

pour Paris.

Mais la place tenait toujours, et lorsque le maréchal Lannes voulut y

entrer à la tête d'une division, nous fûmes reçus à coups de canon; le

général Tharreau fut blessé, et plusieurs soldats tués. Le maréchal fit

revenir les troupes dans les faubourgs, et après les avoir mises à

couvert du feu de la place, il crut devoir envoyer le colonel

Saint-Mars, son aide de camp, porter une sommation au gouverneur, en le

faisant accompagner de M. de La Grange, qui avait été longtemps attaché

à l'ambassade française à Vienne, et connaissait parfaitement les

localités. Un parlementaire doit s'avancer seul, accompagné d'un

trompette; mais, au lieu de se conformer à cet usage, le colonel

Saint-Mars prit trois ordonnances; M. de La Grange en fit autant, de

sorte qu'en comprenant le trompette, ils étaient _neuf_. C'était

beaucoup trop; aussi les ennemis crurent, ou firent semblant de croire,

que ce groupe venait plutôt pour examiner les fortifications que pour

transmettre une sommation. Une porte s'ouvrit tout à coup et donna

passage à un peloton de housards hongrois, qui, fondant le sabre à la

main sur les parlementaires, les blessèrent tous grièvement et les

emmenèrent prisonniers dans la ville. Les cavaliers ennemis qui

commirent cet acte de barbarie appartenaient au régiment de Szecklers,

le même qui, en 1799, avait massacré devant Rastadt les

plénipotentiaires français Roberjot et Bonnier, et grièvement blessé

Jean Debry.

En apprenant avec quelle indignité les Autrichiens avaient versé le sang

des parlementaires envoyés par le maréchal Lannes, l'Empereur, révolté,

accourut et fit venir un grand nombre d'obusiers, pour tirer la nuit

suivante sur Vienne, dont les défenseurs ouvrirent à l'instant même sur

les faubourgs un feu terrible, qui dura vingt-quatre heures, au risque

de tuer leurs concitoyens.

Le 11 au matin, l'Empereur parcourut les environs de Vienne, et s'étant

aperçu que l'archiduc Maximilien avait commis l'énorme faute de ne pas

garnir de troupes la promenade du Prater, il résolut de s'en emparer, en

jetant un pont sur le petit bras du Danube qui baigne le Prater.

À cet effet, deux compagnies de voltigeurs passèrent d'abord en bateau

sur l'autre rive et occupèrent le pavillon de Lusthaus, ainsi que le

bois voisin, d'où elles protégèrent la construction du pont, qui fut

terminé pendant la nuit.

Dès qu'on apprit dans Vienne que les Français, maîtres du Prater,

pouvaient marcher de là vers les portes de Spitz, unique moyen de

retraite de la garnison, l'agitation fut très grande; de nouveaux

événements vinrent bientôt l'augmenter. En effet, vers dix heures du

soir, nos artilleurs, abrités par les vastes et solides bâtiments des

écuries impériales, commencèrent à lancer des obus sur la ville, et

bientôt le feu se manifesta dans plusieurs quartiers, notamment à la

place du Graben, la plus belle de la cité.

On a dit, et le général Pelet a répété à tort, que l'archiduchesse

Louise se trouvant alors malade dans le palais de son père, le

commandant de la garnison en avait fait prévenir l'empereur des

Français, et que celui-ci avait ordonné de changer l'emplacement des

batteries. Cela est un conte fait à plaisir, car Marie-Louise ne se

trouvait pas à Vienne pendant l'attaque, et si elle y eût été, les

généraux autrichiens n'eussent certainement pas exposé la fille de leur

empereur aux périls de la guerre, lorsqu'en quelques minutes un bateau

pouvait la transporter de l'autre côté du grand bras du Danube, ce qui,

avec des soins convenables, n'eût pas aggravé sa situation. Mais il est

des gens qui, voulant trouver du _merveilleux_ en toutes choses, se sont

plu à faire sauver la vie de l'archiduchesse par celui dont elle devait

bientôt partager le trône.

Nos obus continuaient à tirer sur la ville, lorsqu'au milieu de la nuit,

Napoléon, laissant aux généraux d'artillerie le soin de diriger le feu,

se mit en marche pour retourner à Schœnbrünn, où le maréchal Lannes

logeait aussi. Il faisait un superbe clair de lune, la route était

belle, l'Empereur partit donc au galop selon son habitude. Il montait

pour la première fois un charmant cheval dont le roi de Bavière lui

avait fait présent. M. le comte de Canisy, écuyer de Napoléon, qui par

ses fonctions était tenu d'essayer les montures qu'il présentait à

l'Empereur, ayant sans doute négligé cette précaution, affirmait

cependant que le cheval était _parfait_; mais au bout de quelques pas,

le cheval s'abat, l'Empereur roule à terre et reste étendu, sans donner

aucun signe de vie!... Nous le crûmes mort!... Il n'était qu'évanoui; on

s'empressa de le relever, et, malgré les observations du maréchal

Lannes, il voulut achever le trajet à cheval. Il prit une autre monture

et repartit au galop pour Schœnbrünn. Arrivé dans la vaste cour de ce

palais, l'Empereur fit ranger en cercle autour de lui le nombreux

état-major et l'escadron de sa garde, témoins de l'accident qu'il venait

d'éprouver, et défendit qu'il en fût parlé. Ce secret confié à plus de

deux cents personnes, dont la moitié étaient de simples soldats, fut si

religieusement gardé que l'armée et l'Europe ignorèrent que Napoléon

avait failli périr!... L'écuyer comte de Canisy s'attendait à être

sévèrement réprimandé; mais Napoléon ne lui infligea d'autre punition

que celle de monter _chaque jour_ le cheval bavarois, et, dès le

lendemain, M. de Canisy ayant été jeté plusieurs fois par terre, tant la

bête avait les jambes faibles, l'Empereur fit grâce à son écuyer, en

l'engageant à mieux examiner à l'avenir les chevaux qu'il lui

présentait.

Apprenant que sa retraite était menacée par les troupes françaises

maîtresses du Prater, et voyant la capitale de l'Autriche sur le point

d'être totalement incendiée par les obus, l'archiduc Maximilien évacua

Vienne pendant la nuit et se retira derrière le grand bras du Danube,

par le pont de Spitz, qu'il détruisit. C'était par ce même pont que

l'armée française avait traversé le Danube en 1805, après que les

maréchaux Lannes et Murat s'en furent emparés, au moyen d'une ruse que

je vous ai fait connaître en parlant de la campagne d'Austerlitz. Le

départ de l'archiduc Maximilien et de ses troupes laissait la ville de

Vienne sans défense et livrée à la populace, qui déjà commençait à

piller. Les autorités de la ville s'empressèrent donc de députer vers

Napoléon le respectable général O'Reilly, l'archevêque, ainsi que le

président des États et les principaux magistrats, afin d'implorer la

clémence et le secours du vainqueur. Aussitôt, plusieurs régiments

entrèrent dans la place, plutôt en protecteurs qu'en conquérants; la

populace fut contenue; on lui retira ses armes, mais la garde bourgeoise

conserva les siennes, dont elle avait fait un très bon usage pour le

maintien de l'ordre en 1805, et elle se montra de nouveau digne de cette

marque de confiance.

Le corps d'armée du maréchal Lannes fut établi à Vienne ainsi que dans

les faubourgs, et son quartier général au palais du prince Albert de

Saxe-Teschen, que son mariage avec la célèbre archiduchesse Christine,

gouvernante des Pays-Bas, avait rendu le plus riche seigneur de l'Empire

autrichien. Ce palais, situé sur le rempart, près de la porte de

Carinthie, était vraiment magnifique. Le prince Murat l'avait occupé

lors de la campagne d'Austerlitz, mais le maréchal n'y entra qu'une

seule fois pour quelques instants, préférant loger à Schœnbrünn dans une

maison particulière, d'où il pouvait plus facilement communiquer avec

l'Empereur.

À notre arrivée dans Vienne, nous trouvâmes MM. Saint-Mars et de La

Grange, ainsi que l'escorte qu'ils avaient eue en allant parlementer.

Ils étaient tous grièvement blessés. Le maréchal fit transporter M.

Saint-Mars au palais du prince Albert.

Dès le début de la campagne de 1809, les Anglais avaient fait tout ce

qui était en leur pouvoir pour susciter de nouveaux ennemis à Napoléon,

en soulevant les populations allemandes contre lui et ses alliés. Ce fut

d'abord le Tyrol, que les traités de 1805 avaient arraché à l'Autriche

pour le donner à la Bavière, qui se révolta, pour retourner à son ancien

souverain. Les Bavarois, commandés par le maréchal Lefebvre, eurent à

soutenir plusieurs engagements sanglants contre les montagnards

tyroliens, qui avaient pris pour chef un simple aubergiste, nommé Hofer,

et qui combattirent avec un courage héroïque; mais, après quelques

brillants succès, ils furent battus par les troupes françaises venant

d'Italie, et leur commandant Hofer fut pris et fusillé.

La Prusse, humiliée par la défaite d'Iéna, mais n'osant, malgré les

instances de l'Angleterre, courir les chances d'une nouvelle guerre

ouverte contre Napoléon, voulut cependant entraver ses succès; elle prit

entre la guerre et la paix un terme moyen, réprouvé par le droit des

gens de toutes les nations civilisées. En effet, le major Schill,

sortant en plein jour de Berlin, à la tête de son régiment de housards,

parcourut le nord de l'Allemagne, tuant, pillant les Français, et

appelant les populations à la révolte. Il parvint à former ainsi une

bande de plus de 600 hommes, à la tête de laquelle il eut l'audace

d'attaquer, avec le soutien de la flotte anglaise, la place forte de

Stralsund, défendue par le brave général Gratien. On se battit dans les

rues, et le major Schill fut tué. L'Empereur fit traduire devant les

tribunaux les jeunes gens des meilleures familles de Prusse, pris en

combattant à la suite de Schill, et ces malheureux, condamnés comme

_voleurs_ et _assassins_ aux travaux forcés à perpétuité, furent envoyés

au bagne de Brest! La nation prussienne s'indigna de ce traitement, mais

le gouvernement, comprenant le vrai caractère de pareils actes de

brigandage, n'osa élever aucune réclamation, et se borna à désavouer

Schill et sa bande. Il les eût récompensés si leur entreprise eût amené

le soulèvement de l'Allemagne.

Le prince de Brunswick-Œls, que le traité de Tilsitt avait dépossédé de

ses États, quitta l'Angleterre, où il s'était réfugié, se rendit dans la

Lusace, et leva une bande de 2,000 hommes, avec laquelle il fit la

guerre de partisan contre les Français et les Saxons, leurs alliés. En

Westphalie, le colonel Derneberg, l'un des chefs de la garde du roi

Jérôme, entraîna quelques districts et marcha même sur Cassel, dans

l'intention d'enlever Jérôme, dont quelques jours avant il était le

favori!

Plusieurs officiers prussiens, entre autres Katt, levèrent aussi des

bandes sur divers points, et il fut prouvé depuis qu'ils avaient reçu le

consentement tacite du gouvernement prussien. La jonction de ces

différents corps d'insurgés, conduits par des chefs habiles et

entreprenants, pouvait avoir de grands et fâcheux résultats et soulever

contre nous une partie de l'Allemagne; mais à la nouvelle de la bataille

d'Eckmühl et de la prise de Vienne, tout s'évanouit. Le moment de réunir

toutes les forces de la Germanie contre Napoléon n'était pas encore

arrivé; il aurait fallu le concours de la Russie, alors notre alliée, et

qui nous fournissait même un corps de 20,000 hommes. Ces troupes agirent

très mollement en Galicie, ce qui n'empêcha pas la Russie de réclamer, à

la paix, sa part des dépouilles autrichiennes, qu'elle ne rendit jamais.

Mais retournons aux événements qui se passaient près de Vienne.

CHAPITRE XVI

Occupation et abandon de l'Île Schwartze-Laken.--Établissement des ponts

contre l'île de Lobau.--La bataille s'engage entre Essling et Aspern.

Napoléon, occupant Vienne, réunissait ses principales forces autour de

cette capitale. Cependant, moins heureux qu'en 1805, il avait trouvé les

ponts de Spitz rompus et ne pouvait terminer la guerre, ni atteindre son

ennemi, qu'en passant l'immense fleuve du Danube, dont la rive gauche

était défendue par l'armée du prince Charles. À cette époque du

printemps, la fonte des neiges gonfle tellement le fleuve qu'il devient

immense, et chacun de ses bras est semblable à une grande rivière; le

passage du Danube présentait, par conséquent, beaucoup de difficultés;

mais comme il promène ses eaux au milieu d'un très grand nombre d'îles,

dont quelques-unes sont fort vastes, on y trouve des points d'appui pour

l'établissement des ponts. L'Empereur, après avoir visité avec la plus

minutieuse attention les rivages du fleuve, tant au-dessus qu'en dessous

de Vienne, reconnut deux emplacements favorables pour le passage: le

premier, par l'île de Schwartze-Laken, située en face de Nussdorf, à une

demi-lieue en amont de Vienne; le second, à pareille distance en aval de

cette ville, en face du village de Kaiser-Ebersdorf, au travers de la

grande île de Lobau. Napoléon fit travailler aux deux ponts à la fois,

afin de profiter de celui qui serait prêt le plus tôt et de partager

l'attention des ennemis. La construction du premier fut confiée au

maréchal Lannes, celle du second au maréchal Masséna.

Le maréchal Lannes ordonna au général Saint-Hilaire de faire porter en

bateau 500 voltigeurs dans l'île de Schwartze-Laken, séparée de la rive

gauche par un petit bras du fleuve et touchant presque à la tête du pont

de Spitz. Cet ordre fut exécuté; mais, au lieu de former ce détachement

de soldats pris dans un même corps, et d'en confier le commandement à un

colonel intelligent, le général Saint-Hilaire le composa d'hommes du 72e

et du 105e de ligne, conduits par deux chefs de bataillon, ce qui

devait nuire à l'ensemble des opérations. Aussi, en arrivant dans l'île,

ces deux officiers n'agirent pas de concert et commirent la faute énorme

de ne pas laisser de réserve dans une grande maison qui pouvait protéger

de nouveaux débarquements; puis, s'élançant à l'étourdie, ils

poursuivirent sans méthode quelques détachements ennemis qui défendaient

Schwartze-Laken; mais bientôt ceux-ci reçurent des renforts

considérables, amenés par des bateaux de la rive gauche. Nos soldats

repoussèrent vigoureusement les premières attaques; ils se formèrent en

carré et combattirent vaillamment à la baïonnette; mais enfin, accablés

par le nombre, plus de la moitié furent tués, tous les autres blessés et

pris, avant que les troupes disposées pour les soutenir pussent aller

les rejoindre. L'Empereur et le maréchal Lannes arrivèrent sur le bord

du Danube pour être témoins de cette catastrophe! Ils adressèrent de

vifs reproches au général Saint-Hilaire, qui, malgré sa grande entente

de la guerre, avait eu le tort d'envoyer dans l'île un détachement d'une

composition vicieuse, et de le faire partir avant d'être en mesure de le

soutenir par des envois prompts et successifs de renforts puissants.

Saint-Hilaire avait, il est vrai, peu de barques à sa disposition, mais

on en amenait un grand nombre; il aurait dû les attendre et ne pas

précipiter le mouvement. Les troupes autrichiennes qui combattirent dans

cette affaire étaient commandées par un émigré français, le général

Nordmann, qui ne tarda pas à être puni d'avoir porté les armes contre sa

patrie, car il fut tué par un boulet à la bataille de Wagram.

L'Empereur et le maréchal Lannes, désespérés d'avoir vu périr

inutilement tant de braves gens, parcouraient le rivage dans une très

grande agitation, lorsque le maréchal, s'étant embarrassé les pieds

dans un câble, tomba dans le Danube!... Napoléon, seul en ce moment

auprès de lui, s'avança rapidement dans l'eau jusqu'à la ceinture,

tendit la main au maréchal et l'avait déjà relevé, lorsque nous

accourûmes à son secours. Cet accident accrut leur mécontentement déjà

si grand, car, après l'échec que nous venions d'éprouver, il ne fallait

plus songer à tenter le passage par l'île de Schwartze-Laken, dans

laquelle l'ennemi, éclairé sur nos projets, venait d'envoyer plusieurs

milliers d'hommes. Il ne restait plus qu'un seul point sur lequel on pût

traverser le Danube, celui d'Ebersdorf.

Mémoires du général baron de Marbot (2/3) · 第 12 / 35 段