remplis de grenadiers et de chasseurs de la garde, auxquels le bon vin
des moines faisait oublier les fatigues des jours précédents. En
arrivant dans les salons, je compris que j'étais appelé pour quelque
grave motif, car généraux, chambellans, officiers d'ordonnance, tous me
répétaient: «L'Empereur vous a fait demander!» Quelques-uns ajoutaient:
«C'est probablement pour vous remettre votre brevet de chef d'escadron.»
Mais je n'en crus rien, car je n'avais pas encore assez d'importance
auprès du souverain pour qu'il m'envoyât chercher à pareille heure pour
me remettre lui-même ma nomination! Je fus donc introduit dans une
immense et magnifique galerie, dont le balcon donne sur le Danube. J'y
trouvai l'Empereur dînant avec plusieurs maréchaux et l'abbé du couvent,
qui a le titre d'évêque. En me voyant, l'Empereur quitte la table et
s'approche du grand balcon, suivi du maréchal Lannes, auquel je
l'entends dire à voix basse: «L'exécution de ce projet est presque
impossible; ce serait envoyer inutilement ce brave officier à une mort
presque certaine!--Il ira, Sire, j'en suis certain, répond le maréchal,
il ira; d'ailleurs, nous pouvons toujours lui en faire la proposition.»
Me prenant alors par la main, le maréchal ouvre la fenêtre du balcon qui
domine au loin le Danube, dont l'immense largeur, triplée en ce moment
par une très forte inondation, était de près d'une lieue!... Un vent des
plus impétueux agitait le fleuve, dont nous entendions mugir les vagues.
Il pleuvait à torrents, et la nuit était des plus obscures; on
apercevait néanmoins de l'autre côté une immense ligne de feux de
bivouac. Napoléon, le maréchal Lannes et moi étant seuls auprès du
balcon, le maréchal me dit: «Voilà de l'autre côté du fleuve un camp
autrichien; mais l'Empereur désire très vivement savoir si le corps du
général Hiller en fait partie, ou s'il se trouve encore sur cette rive.
Il faudrait que, pour s'en assurer, un homme de _cœur_ eût le courage de
traverser le Danube, afin d'aller enlever quelque soldat ennemi, et j'ai
affirmé à l'Empereur que vous iriez!» Napoléon me dit alors: «Remarquez
bien que ce n'est pas un _ordre_ que je vous donne; c'est un désir que
j'exprime; je reconnais que l'entreprise est on ne peut plus périlleuse,
mais vous pouvez la refuser sans crainte de me déplaire. Allez donc
réfléchir quelques instants dans la pièce voisine, et revenez nous dire
franchement votre décision.»
J'avouerai qu'en entendant la proposition du maréchal Lannes, une sueur
froide avait inondé tout mon corps! Mais à l'instant même, un sentiment
que je ne saurais définir, et dans lequel l'amour de la gloire et de mon
pays se mêlait peut-être à un noble orgueil, exaltant au dernier degré
mon ardeur, je me dis: Comment! l'Empereur a ici une armée de 150,000
guerriers dévoués, ainsi que 25,000 hommes de sa garde, tous choisis
parmi les plus braves; il est entouré d'aides de camp, d'officiers
d'ordonnance, et cependant, lorsqu'il s'agit d'une expédition pour
laquelle il faut autant d'intelligence que d'intrépidité, c'est moi,
moi! que l'Empereur et le brave maréchal Lannes choisissent!!! «J'irai,
Sire! m'écriai-je sans hésiter. J'irai!... et si je péris, je lègue ma
mère à Votre Majesté!» L'Empereur me prit l'oreille en signe de
satisfaction, et le maréchal me tendit la main en s'écriant: «J'avais
bien raison de dire à Votre Majesté qu'il irait!... Voilà ce qu'on
appelle un brave soldat[1]!...»
Mon expédition étant ainsi résolue, il fallut songer à réunir les moyens
pour l'exécuter. L'Empereur fit appeler le général Bertrand, son aide de
camp, le général Dorsenne, des grenadiers de la garde, ainsi que le
commandant du grand quartier impérial, et leur ordonna de mettre à ma
disposition tout ce dont je croirais avoir besoin. Sur ma demande, un
piquet d'infanterie alla chercher en ville le bourgmestre, le syndic des
bateliers et cinq de ses meilleurs matelots. Un caporal et cinq
grenadiers à pied de la vieille garde, parlant tous allemand, et pris
parmi les plus braves, quoique n'étant pas encore décorés, furent aussi
appelés et consentirent volontairement à m'accompagner. L'Empereur fit
d'abord introduire les six militaires, et leur ayant promis qu'à leur
retour ils recevraient immédiatement la croix, ces braves gens
répondirent par un «Vive l'Empereur!» et allèrent se préparer. Quant aux
cinq bateliers, lorsque l'interprète leur eut expliqué qu'il s'agissait
de conduire une barque de l'autre côté du Danube, ils tombèrent à genoux
et se mirent à pleurer. Le syndic déclara qu'il valait autant les
fusiller tout de suite que de les envoyer à une mort certaine;
l'expédition était _absolument impossible_, non seulement à cause de la
force des eaux qui retourneraient la nef, mais aussi parce que les
affluents du Danube ayant amené dans ce fleuve une grande quantité de
sapins nouvellement abattus dans les montagnes voisines, ces arbres
qu'on ne pourrait éviter dans l'obscurité viendraient heurter et
défoncer la barque. D'ailleurs, comment aborder sur la rive opposée, au
milieu des saules qui crèveraient le bateau, et d'une inondation dont on
ne connaissait pas l'étendue?... Le syndic concluait donc que
l'opération était matériellement impraticable...
En vain l'Empereur, pour les séduire, fit-il étaler devant chacun d'eux
6,000 francs en or, cette offre ne put les décider, et cependant,
disaient-ils, nous sommes de pauvres matelots, tous pères de famille;
cet or assurerait notre fortune et celle de nos enfants; notre refus
doit donc vous prouver l'impossibilité de traverser le fleuve en ce
moment!... Je l'ai déjà dit: à la guerre, la nécessité d'épargner la vie
d'un grand nombre d'hommes, en sacrifiant celle de quelques-uns, rend,
dans certaines circonstances, les chefs de l'armée impitoyables.
L'Empereur fut donc inflexible. Les grenadiers reçurent l'ordre
d'emmener ces pauvres gens malgré eux, et nous descendîmes à la ville.
Le caporal qu'on m'avait donné était un homme fort intelligent; je le
pris pour mon interprète et le chargeai, chemin faisant, de dire au
syndic des matelots que, puisqu'il était forcé de venir avec nous, il
devait, dans son propre intérêt, nous désigner la meilleure barque et
indiquer tous les objets dont il fallait la garnir. Le malheureux obéit,
tout en se livrant au plus affreux désespoir. Nous eûmes donc une
excellente embarcation et prîmes sur les autres tout ce qui fut à notre
convenance. Nous avions deux ancres; mais comme il ne me paraissait
guère possible de nous en servir, je fis prendre des câbles et coudre au
bout de chacun d'eux un morceau de toile, dans lequel était enveloppé un
gros caillou. J'avais vu dans le midi de la France des pêcheurs arrêter
leurs bateaux en lançant sur les saules du rivage les cordes ainsi
préparées, qui, s'entortillant autour de ces arbres, faisaient office
d'ancre et arrêtaient la nacelle. Je couvris ma tête d'un képi, les
grenadiers prirent leurs bonnets de police, car toute autre coiffure eût
été très embarrassante. Nous avions des vivres, des cordes, des haches,
des scies, une échelle, enfin tout ce que la prévoyance m'avait suggéré
de prendre.
Nos préparatifs terminés, j'allais donner le signal du départ, lorsque
les cinq bateliers me supplièrent en sanglotant de les faire conduire
chez eux par mes soldats et de leur accorder la grâce d'aller, pour la
dernière fois peut-être, embrasser leurs femmes et leurs enfants!...
Mais l'attendrissement qu'eût produit cette scène ne pouvant
qu'amoindrir le courage déjà si faible de ces malheureux, je refusai.
«Eh bien! dit alors le syndic, puisque nous n'avons plus que quelques
instants à vivre, donnez-nous cinq minutes pour recommander nos âmes à
Dieu, et faites de même que nous, car vous allez aussi périr!...» Ils se
prosternèrent tous; les grenadiers et moi les imitâmes, ce qui parut
faire grand plaisir à ces braves gens. La prière terminée, je fis
distribuer à chacun d'eux un verre de l'excellent vin des moines, et la
barque fut poussée au large!...
J'avais recommandé aux grenadiers d'exécuter en silence toutes les
prescriptions du syndic qui tenait le gouvernail. Le courant était trop
rapide pour que nous pussions traverser directement de Mölk à la rive
opposée; nous remontâmes donc à la voile le long de la berge du fleuve
pendant plus d'une lieue, et bien que le vent et les vagues fissent
bondir le bateau, ce trajet se fit sans accident. Mais lorsqu'il fallut
enfin s'éloigner de terre, pour commencer la traversée à force de rames,
le mât qu'on abattit, au lieu de venir se placer dans la longueur du
bateau, tomba de côté, et la voile, trempant dans l'eau, offrait une
grande résistance au courant, ce qui nous fit tellement pencher que nous
fûmes sur le point d'être submergés!... Le patron ordonna de couper les
câbles et de jeter le mât dans le fleuve; mais les matelots, perdant la
tête, se mirent à prier sans bouger!... Alors, le caporal, tirant son
sabre, leur dit: «On peut prier en travaillant! Si vous n'obéissez
sur-le-champ, je vous tue!...»
Ces pauvres diables, obligés de choisir entre une mort incertaine et une
mort positive, prirent des haches, aidèrent les grenadiers; le mât fut
promptement coupé et lancé dans le courant... Il était temps, car à
peine fûmes-nous débarrassés de ce dangereux fardeau, que nous
ressentîmes une secousse épouvantable: un des nombreux sapins
qu'entraînait le Danube venait de heurter le bateau... nous frémîmes
tous!... Heureusement, le bordage n'était point encore défoncé; mais la
barque résisterait-elle aux chocs qu'elle pouvait recevoir des autres
arbres que nous n'apercevions pas et dont le voisinage nous était
signalé par un plus grand balancement des vagues?... Plusieurs nous
touchèrent, sans qu'il en résultât de graves accidents; cependant, le
courant nous poussant avec force, et nos rames gagnant fort peu sur lui,
pour nous faire prendre le biais nécessaire à la traversée du fleuve, je
craignis un moment qu'il ne nous entraînât au delà du camp ennemi, ce
qui eût fait manquer mon expédition. Enfin, à force de rames, nous
étions parvenus aux trois quarts du trajet, lorsque, malgré l'obscurité,
j'aperçois une énorme masse noire sur les eaux, puis tout à coup un
frôlement aigu se fait entendre, des branchages nous atteignent au
visage, et la barque s'arrête!... Le patron, questionné, répond que nous
sommes sur un îlot garni de saules et de peupliers, dont l'inondation a
presque atteint le sommet... Il fallut employer des haches à tâtons pour
s'ouvrir un passage à travers ces branches; on y parvint, et dès que
nous eûmes franchi cet obstacle, nous trouvâmes un courant bien moins
furieux que dans le milieu du fleuve et atteignîmes enfin la rive
gauche, en face du camp autrichien. Cette rive était bordée d'arbres
aquatiques très touffus qui, avançant en forme de dôme au-dessus de la
berge, en rendaient sans doute l'approche fort difficile, mais qui en
même temps s'opposaient à ce que du camp on pût apercevoir notre barque.
Les feux de bivouac éclairaient le rivage, tout en nous laissant dans
l'obscurité que les branches de saules projetaient sur nous. Je laissai
la barque courir le long du bord, cherchant de l'œil un endroit propice
pour prendre terre. Tout à coup, j'aperçois une rampe pratiquée sur la
berge par les ennemis, afin que les hommes et les chevaux de leur camp
pussent arriver jusqu'à l'eau. L'adroit caporal lance alors parmi les
saules l'une des pierres que j'avais fait préparer; la corde s'enroule
autour de l'un de ces arbres, et la barque s'arrête contre la terre, à
un ou deux pieds de la rampe. Je pense qu'il était alors minuit. Les
Autrichiens, se trouvant séparés des Français par l'immensité du Danube
débordé, étaient dans une si grande sécurité que, excepté le
factionnaire, tout dormait dans le camp.
Il est d'usage à la guerre que, quelle que soit la distance qui sépare
de l'ennemi, les canons et les sentinelles doivent toujours faire face
vers lui. Une batterie placée en avant du camp était donc tournée du
côté du fleuve, et des factionnaires se promenaient sur le haut du
rivage, dont les arbres empêchaient de voir l'extrême bord, tandis que
du bateau j'apercevais à travers les branches une grande partie des
bivouacs. Jusque-là ma mission avait été plus heureuse que je n'aurais
pu l'espérer; mais pour que le résultat fût complet, il fallait enlever
un prisonnier, et une telle opération, exécutée à cinquante pas de
plusieurs milliers d'ennemis, qu'un seul cri pouvait réveiller, me
paraissait bien difficile!... Cependant, il fallait agir... J'ordonne
donc aux cinq matelots de se coucher au fond de la barque, en les
prévenant que deux grenadiers vont les surveiller et tueront
impitoyablement celui qui proférera une parole ou essayera de se lever.
Je place un autre grenadier sur la pointe du bateau qui avoisine la
berge, et mettant le sabre à la main, je débarque, suivi du caporal et
de deux grenadiers. Il s'en fallait de quelques pieds que la barque
touchât terre; nous fûmes donc obligés de marcher dans l'eau, mais enfin
nous voilà sur la rampe... Nous la montons, et je me préparais à courir
sur le factionnaire le moins éloigné de nous, pour le désarmer, le faire
bâillonner et le traîner sur le bateau, lorsqu'un bruit métallique et
un petit chant à demi-voix vinrent frapper mes oreilles... Un homme
portant un gros bidon de fer-blanc venait en fredonnant puiser de l'eau.
Nous redescendons promptement vers le fleuve, pour nous cacher sous la
voûte de branches qui couvre la barque, et dès que l'Autrichien se
baisse pour remplir son bidon, mon caporal et les deux grenadiers le
saisissent à la gorge, lui placent sur la bouche un mouchoir rempli de
sable mouillé, et lui mettant la pointe de leur sabre au corps, menacent
de le tuer s'il fait la moindre résistance ou cherche à pousser un
cri!... Cet homme, stupéfait, obéit et se laisse conduire au bateau;
nous le hissâmes dans les bras du grenadier placé sur ce point, et
celui-ci le fit coucher à plat ventre à côté des matelots. Pendant qu'on
enlevait cet Autrichien, son costume m'avait fait reconnaître que ce
n'était pas un soldat proprement dit, mais un soldat domestique
d'officier.
J'aurais préféré prendre un combattant, parce que j'aurais eu des
renseignements plus positifs; néanmoins, faute de mieux, j'allais me
contenter de cette capture, lorsque j'aperçois au sommet de la rampe
deux militaires portant chacun le bout d'un bâton au milieu duquel était
suspendu un chaudron. Ces hommes n'étant plus qu'à quelques pas, il
était impossible de se rembarquer sans être vu. Je fis donc signe à mes
grenadiers de se cacher de nouveau, et lorsque ces deux Autrichiens se
baissèrent pour remplir leur vase, des bras vigoureux, les saisissant
par derrière, leur plongèrent la tête dans l'eau, parce que ces soldats
ayant leurs sabres, je craignais qu'ils ne voulussent résister; il
fallait donc les étourdir. Puis, à mesure qu'on en relevait un, sa
bouche était couverte par un mouchoir rempli de sable, et des lames de
sabre placées sur sa poitrine le contraignaient à nous suivre! Ils
furent successivement embarqués comme l'avait été le domestique, et je
remontai à bord, suivi du caporal et des deux grenadiers.
Jusque-là, tout allait admirablement bien. Je fais lever les matelots;
ils reprennent leurs rames, et j'ordonne au caporal de détacher le bout
de la corde qui nous fixait au rivage; mais elle était si mouillée, et
le fort tirage du bateau qu'elle retenait, malgré la violence du
courant, avait tellement resserré le nœud, qu'il devint impossible de la
défaire. Nous fûmes obligés de scier la corde, ce qui nous prit deux ou
trois minutes. Mais les efforts que nous faisions ayant imprimé un grand
mouvement au câble dont l'extrémité était entortillée autour d'un saule,
les branches de cet arbre agitèrent celles qui l'avoisinaient. Il en
résulta un frôlement assez bruyant pour attirer l'attention du
factionnaire. Cet homme approche, n'aperçoit pas la barque; mais voyant
l'agitation des branches et le bruit augmenter, il crie: «Wer da?» (Qui
vive?) Pas de réponse!... Nouvelle sommation de la sentinelle ennemie...
Nous gardons encore le silence, en continuant notre travail... J'étais
dans des transes mortelles; car, après avoir bravé tant de périls, il
eût été vraiment cruel d'échouer au port!... Enfin, enfin, la corde est
coupée et le bateau poussé au large!... Mais à peine est-il en dehors de
la voûte que les saules formaient au-dessus de nous, que, éclairé par la
lueur des feux de bivouac, il est aperçu par le factionnaire autrichien
qui crie: _Aux armes!_ et tire sur nous!... Personne n'est atteint; mais
à ce bruit, toutes les troupes du camp se lèvent précipitamment, et les
artilleurs, dont les pièces braquées sur le Danube se trouvaient toutes
chargées, me font l'honneur de tirer le canon sur ma barque!... Mon cœur
bondit de joie au bruit de cette détonation, qui devait être entendue
par l'Empereur et par le maréchal Lannes!.... Mes yeux, se portèrent
vers le couvent de Mölk, dont, malgré l'éloignement, je n'avais cessé
d'apercevoir les nombreuses croisées éclairées. Elles furent
probablement toutes ouvertes à l'instant; mais la lumière d'une seule me
parut augmenter de vivacité: c'était celle de l'immense fenêtre du
balcon, qui, grâce à ses dimensions, pareilles à celles d'un portail
d'église, projetait au loin une grande clarté sur les eaux du fleuve. Il
était évident qu'on venait de l'ouvrir en entendant gronder le canon;
aussi je me dis: «L'Empereur et les maréchaux sont certainement sur ce
balcon; ils me savent parvenu sur la rive gauche dans le camp ennemi et
font des vœux pour mon retour!» Cette pensée exaltant encore mon
courage, je ne fis aucune attention aux boulets, d'ailleurs fort peu
dangereux, car la rapidité du courant nous emportait avec une telle
vitesse que les artilleurs ennemis ne pouvaient pointer avec précision
sur un objet aussi mobile, et il aurait fallu être bien malheureux pour
qu'ils atteignissent notre embarcation; il est vrai qu'un seul boulet
pouvait la briser et nous plonger dans le gouffre, mais tous allèrent se
perdre dans le Danube. Je me trouvai bientôt hors de la portée des
ennemis et pus concevoir l'espérance que mon entreprise aurait une
heureuse issue. Cependant, tous les périls n'étaient pas encore
surmontés, car il fallait retraverser le fleuve qui roulait toujours des
troncs de sapin, et nous fûmes jetés plusieurs fois sur des îles
submergées, où les branches des peupliers nous arrêtèrent longtemps.
Nous parvînmes enfin à nous rapprocher de la rive droite, à plus de deux
lieues au-dessous de Mölk. Ici une nouvelle crainte vint m'assaillir.
J'aperçus les feux de bivouac, et rien ne me donnait la certitude qu'ils
appartinssent à un régiment français, car l'ennemi avait des troupes sur
les deux rives, et je savais que, sur celle de droite, l'avant-garde du
maréchal Lannes se trouvait à peu de distance de Mölk, en face d'un
corps autrichien placé à Saint-Pölten.
Notre armée devait sans doute se porter en avant au point du jour, mais
occupait-elle déjà ce lieu, et les feux que je voyais étaient-ils
entourés d'amis ou d'ennemis? Je craignais que le courant ne m'eût
entraîné trop bas, mais je fus tiré de ma perplexité par le son de
plusieurs trompettes, qui sonnaient le réveil de la cavalerie française.
Alors, toute incertitude cessant, nous fîmes force de rames vers la
plage, où l'aube nous fit apercevoir un village. Nous en étions peu
éloignés, lorsqu'un coup de mousqueton se fit entendre, et une balle
siffla à nos oreilles!... Il était évident que le poste français nous
prenait pour une embarcation ennemie. Je n'avais pas prévu ce cas, et ne
savais trop comment nous parviendrions à nous faire reconnaître, lorsque
j'eus l'heureuse pensée de faire pousser fréquemment par mes six
grenadiers le cri de: _Vive l'empereur Napoléon!_... Cela ne suffisait
certainement pas pour prouver que nous étions Français, mais devait
cependant attirer l'attention des officiers, qui, entourés de beaucoup
de soldats, ne pouvaient craindre notre petit nombre et empêcheraient
sans doute qu'on ne tirât sur nous, avant de savoir si nous étions
Français ou Autrichiens. En effet, peu d'instants après, j'étais reçu
sur le rivage par le colonel Gautrin et le 9e de housards appartenant au
corps du maréchal Lannes. Si nous fussions débarqués une demi-lieue plus
bas, nous tombions dans les postes ennemis!... Le colonel de housards me
prêta un cheval et me fit donner plusieurs chariots, sur lesquels je
plaçai les grenadiers, les matelots et les prisonniers; puis la petite
caravane se dirigea sur Mölk. Pendant ce trajet, le caporal ayant, par
mon ordre, questionné les trois Autrichiens, j'appris avec bonheur que
le camp d'où je venais de les enlever appartenait au corps du général
Hiller, celui dont l'Empereur désirait si vivement connaître la
position.
Ainsi, plus de doute, le général Hiller avait rejoint le prince Charles
de l'autre côté du Danube; il ne pouvait donc plus être question de
bataille sur la route que nous occupions, et Napoléon n'ayant plus
devant lui que la cavalerie ennemie, placée en avant de Saint-Pölten,
pouvait en toute sécurité pousser ses troupes sur Vienne, dont nous
n'étions plus qu'à trois petites marches. Ces renseignements obtenus, je
lançai mon cheval au galop, pour les porter au plus vite à l'Empereur.
Il faisait grand jour quand je parvins à la porte du monastère. J'en
trouvai les abords obstrués par toute la population de la petite ville
de Mölk, au milieu de laquelle on entendait les cris déchirants des
femmes, enfants, parents et amis des matelots enlevés la veille. Je fus
à l'instant entouré par ces bonnes gens, dont je calmai les vives
inquiétudes en leur disant en fort mauvais allemand: «Vos parents et
amis vivent, et vous allez les voir dans quelques instants!» Un immense
cri de joie s'étant alors élevé du sein de la foule, l'officier français
chargé de la garde des portes se présenta, et dès qu'il me vit, il
courut, ainsi qu'il en avait reçu l'ordre, prévenir les aides de camp de
service d'informer l'Empereur de mon arrivée. En un instant, tout ce qui
se trouvait dans le palais fut sur pied; le bon maréchal Lannes vint à
moi, m'embrassa cordialement et me conduisit sur-le-champ auprès de
l'Empereur, en s'écriant: «Le voilà, Sire, je savais bien qu'il
reviendrait!... il amène trois prisonniers du corps du général
Hiller!...» Napoléon me reçut on ne peut mieux, et quoique je fusse
mouillé et crotté de toutes parts, il posa sa main sur mon épaule, sans
oublier sa plus grande preuve de satisfaction, le pincement de
l'oreille. Je vous laisse à juger combien je fus questionné!...
L'Empereur voulut connaître en détail tout ce qui m'était advenu pendant
ma périlleuse entreprise, et lorsque j'eus terminé mon récit, Sa Majesté
me dit: «Je suis très content de vous, _chef d'escadron_ Marbot!...»
Ces paroles équivalant à un brevet, je fus au comble de la joie!... Un
chambellan ayant annoncé en ce moment que l'Empereur était servi, je
comptais attendre dans la galerie qu'il fût sorti de table, lorsque
Napoléon, me montrant du doigt la salle à manger, me dit: «Vous
déjeunerez avec moi.» Je fus d'autant plus flatté de cet honneur, qu'il
n'avait _jamais_ été fait à aucun officier de mon grade. Pendant le
déjeuner, j'appris que l'Empereur et les maréchaux ne s'étaient pas
couchés, et qu'en entendant le canon gronder sur la rive opposée, ils
s'étaient tous précipités au balcon! L'Empereur me fit répéter de quelle
manière j'avais surpris les trois prisonniers, et rit beaucoup de la
frayeur et de l'étonnement qu'ils avaient dû éprouver.