Les chances de la guerre sont parfois bien bizarres!... Les deux

premières colonnes françaises avaient été détruites avant d'arriver au

pied de la brèche, tandis que la troisième n'éprouva aucune perte; mon

ami de Viry seul fut atteint par une balle qui enleva un bouton de sa

pelisse. Cependant, si les ennemis placés sur le parapet eussent

conservé assez de présence d'esprit pour fondre la baïonnette en avant

sur Labédoyère et sur moi, il est plus que probable qu'ils nous eussent

accablés par leur nombre et tués ou rejetés dans le fossé; mais les

Autrichiens perdent très facilement la tête: notre audace et la vivacité

de l'attaque les étonnèrent tellement, qu'en nous voyant courir sur la

brèche, ils ralentirent d'abord leur feu et cessèrent bientôt de tirer.

Non seulement pas une de leurs compagnies ne marcha contre nous, mais

toutes s'éloignèrent dans la direction opposée au point que nous venions

d'enlever!...

Vous savez que l'attaque avait lieu près de la porte de Straubing. Le

maréchal Lannes m'avait ordonné de la faire ouvrir ou enfoncer, afin

qu'il pût pénétrer dans la ville avec la division Morand; aussi, dès que

je vis sur le rempart mes cinquante grenadiers qu'allait bientôt joindre

le régiment envoyé pour nous soutenir, et dont la tête arrivait déjà

dans le fossé où de plus nombreuses échelles assuraient le passage, je

descendis dans la ville sans plus attendre. Les moments étaient

précieux. Nous marchons donc résolument vers la porte de Straubing,

située à cent pas de la brèche, et là, mon étonnement est grand, en

voyant un bataillon autrichien massé sous l'immense voûte qui précède

cette porte vers laquelle tous les hommes faisaient face pour être plus

à même de la défendre si les Français l'enfonçaient. Uniquement

préoccupé de la mission qu'on lui avait confiée, le chef de bataillon

ennemi, ne tenant pas compte du bruit qu'on entendait sur le rempart

voisin, n'avait pas même placé un factionnaire en dehors de la voûte,

pour le prévenir de ce qui se passait, tant il se croyait certain que

les Français échoueraient dans leurs attaques; aussi fut-il stupéfait en

nous voyant arriver _par derrière!_... Il était placé à la queue de sa

troupe, de sorte que, ayant fait demi-tour en nous voyant approcher, il

se trouva face à face avec la petite colonne française, dont il lui

était impossible de juger la force, car je l'avais formée en deux

pelotons qui, s'appuyant aux côtés de la voûte, la barraient

complètement!... Aux cris de surprise que fit le commandant ennemi, tout

son bataillon se retourna, et les dernières sections, devenues les

premières, nous couchèrent en joue!... Nos grenadiers les ajustèrent

aussi, et comme on n'était qu'à un pas les uns des autres, jugez quel

horrible massacre eût suivi le premier coup de fusil tiré!... La

situation des deux partis était très périlleuse; cependant, le grand

nombre des Autrichiens leur donnait un immense avantage, car si le feu

s'engageait à brûle-pourpoint, notre petite colonne était détruite,

ainsi que la compagnie des ennemis que nous tenions au bout de nos

fusils; mais le surplus de leur bataillon était dégagé. Nous fumes donc

très heureux que nos adversaires ne pussent connaître notre petit

nombre, et je m'empressai de dire au chef de bataillon que, la ville

étant prise d'assaut et occupée par nos troupes, il ne lui restait plus

qu'à mettre bas les armes, sous peine d'être passé au fil de l'épée!

Le ton d'assurance avec lequel je parlais intimida d'autant plus

facilement cet officier qu'il entendait le tumulte produit par l'arrivée

successive des soldats du régiment français qui, nous ayant suivis par

la brèche, accouraient se former devant la voûte. Le commandant ennemi

harangua son bataillon, et après lui avoir expliqué la situation dans

laquelle il se trouvait, il ordonna de déposer les armes. Les compagnies

placées au bout de nos fusils obéirent, mais celles qui, réunies près de

la porte, à l'autre extrémité de la voûte, étaient à l'abri de nos

coups, se mirent à vociférer, refusèrent de se rendre et poussèrent la

masse du bataillon qui faillit nous renverser. Cependant les officiers

parvinrent à calmer leur troupe, et tout paraissait s'arranger, lorsque

le fougueux Labédoyère, impatienté de cette lenteur, fut sur le point de

tout perdre par un accès de colère; car saisissant le commandant

autrichien à la gorge, il allait lui plonger son sabre dans le corps, si

mes camarades et moi n'eussions détourné le coup. Les soldats ennemis

reprirent alors leurs armes, et une sanglante mêlée allait s'engager,

lorsque la porte de la ville retentit extérieurement sous les violents

coups de hache que lui portaient les sapeurs de la division Morand,

conduite par le maréchal Lannes en personne. Les soldats ennemis,

comprenant alors qu'ils allaient se trouver entre deux feux, se

rendirent, et nous les fîmes sortir sans armes de la voûte, en les

dirigeant vers la ville, afin de dégager la porte, que nous ouvrîmes au

maréchal, dont les troupes se précipitèrent comme un torrent dans la

place.

Le maréchal, après nous avoir complimentés, ordonna de marcher vers le

pont du Danube pour couper toute retraite aux régiments ennemis qui se

trouvaient dans Ratisbonne, et empêcher le prince Charles de leur

envoyer des renforts. Mais à peine fûmes-nous entrés dans la grande rue,

qu'un nouveau danger vint nous menacer: nos obus avaient incendié

plusieurs maisons, et le feu allait se communiquer à une trentaine de

voitures que les ennemis avaient abandonnées après en avoir emmené les

chevaux. L'incendie de ces chariots eut certainement embarrassé le

passage de nos troupes; mais, en se glissant le long des murs, on

espérait éviter cet obstacle, lorsque tout à coup le chef de bataillon

ennemi, que je présentai au maréchal, s'écrie avec l'accent du plus

profond désespoir: «Vainqueurs et vaincus, nous sommes tous perdus; ces

chariots sont remplis de poudre!» Le maréchal pâlit, ainsi que nous

tous; mais reprenant bientôt son calme, en présence de la mort que nous

avions sous les yeux, le maréchal fait ouvrir les rangs de la colonne

française, poser les fusils contre les maisons, et ordonne aux soldats

de pousser à bras ces voitures, en se les passant de mains en mains,

jusqu'à ce qu'elles aient traversé la voûte et soient hors de la ville.

Le maréchal donnant l'exemple, officiers, généraux et soldats, chacun se

mit à l'œuvre. Les prisonniers autrichiens firent comme les Français,

car il y allait aussi pour eux de la vie!... Une grande quantité de

charbons ardents tombait déjà sur les fourgons, et si l'un d'eux se fût

enflammé, nous aurions tous été broyés et la ville entièrement

détruite!... Mais on travailla avec tant d'ardeur, qu'en peu de minutes

toutes les voitures de poudre furent poussées hors de la place, d'où on

les fit traîner par des prisonniers jusqu'au grand parc de notre

artillerie.

CHAPITRE XIII

Une Française nous dirige vers le pont du Danube.--Récits erronés au

sujet du siège de Ratisbonne.--Masséna à Ébersberg.--Incertitudes de

Napoléon.--Arrivée à Mölk.

Le terrible danger que nous venions de courir s'étant dissipé par

l'éloignement des caissons, le maréchal fit avancer la division

d'infanterie jusqu'au centre de la ville. Arrivé sur ce point, et

voulant assurer contre des retours offensifs les quartiers qu'il avait

déjà pris, il fit, à l'exemple des Espagnols, occuper toutes les

croisées des principales rues. Ces sages dispositions prises, le

maréchal prescrivit de continuer à diriger la colonne vers le pont,

m'ordonna de me placer en tête pour la conduire. J'obéis, quoique la

chose me parût fort difficile, car c'était la première fois que je me

trouvais dans Ratisbonne, dont je ne connaissais par conséquent aucune

rue.

Cette ville appartenant au roi de Bavière, notre allié, les habitants

dévoués à notre cause auraient dû nous indiquer le chemin du pont; mais

la crainte les retenait chez eux, et l'on n'en voyait aucun. Toutes les

portes et les fenêtres étaient closes, et nous étions trop pressés pour

les enfoncer, car de chaque carrefour sortaient des groupes

d'Autrichiens, qui faisaient feu sur nous tout en se retirant. Les

ennemis n'avaient d'autre retraite que le pont du Danube; je pensais

donc que j'y arriverais en les suivant; mais il régnait si peu

d'ensemble parmi les Autrichiens, que la plupart de leurs pelotons de

tirailleurs placés devant nous s'enfuyaient à notre approche dans des

directions différentes. Ainsi égaré au milieu de ce dédale de rues

inconnues, je ne savais par où diriger la colonne, lorsque, tout à coup,

une porte s'ouvre, une jeune femme pâle, les yeux hagards, s'élance tout

éperdue vers nous en criant: «Je suis Française, sauvez-moi!» C'était

une marchande de modes parisienne qui, établie à Ratisbonne et craignant

que sa qualité de Française ne la fît maltraiter par les Autrichiens,

était venue se jeter à l'étourdie dans les bras de ses compatriotes, dès

qu'elle avait entendu parler français.

En voyant cette femme, une idée lumineuse m'éclaira sur le parti que

nous pouvions tirer de sa rencontre.--«Vous savez où est le pont? lui

dis-je.--Certainement.--Eh bien, conduisez-nous.--Mon grand Dieu! au

milieu des coups de fusil! Je meurs de frayeur et venais vous supplier

de me donner quelques soldats pour défendre ma maison dans laquelle je

rentre à l'instant!...--J'en suis bien fâché, mais vous n'y rentrerez

qu'après m'avoir montré le pont. Que deux grenadiers prennent madame

sous les bras et la fassent marcher en tête de la colonne!...» Ainsi fut

fait, malgré les pleurs et les cris de la belle Française, qu'à chaque

angle de rue je questionnais sur la direction qu'il fallait prendre.

Plus nous avancions vers le Danube, plus le nombre des tirailleurs

augmentait. Les balles sifflaient aux oreilles de la craintive marchande

de modes, qui, ne sachant ce que c'était, paraissait bien moins touchée

de ce petit sifflement que des détonations des fusils. Mais tout à coup,

un des grenadiers qui la soutenaient ayant eu le bras percé d'une balle,

et le sang ayant rejailli sur elle, ses genoux s'affaissèrent; il fallut

la porter. Ce qui venait d'arriver à son voisin me rendant plus

circonspect pour elle, je la fis passer derrière le premier peloton,

dont les hommes la garantissaient en partie contre les balles. Enfin

nous arrivons à une petite place en face du pont. L'ennemi qui en

occupait l'autre extrémité, ainsi que le faubourg de la rive gauche,

nommé Stadt-am-hof, apercevant la colonne, se met alors à nous canonner!

Je pensai qu'il était inutile d'exposer plus longtemps la Parisienne, et

pour tenir la parole que je lui avais donnée, je lui rendis la liberté.

Mais comme la pauvre femme, plus morte que vive, ne savait où se cacher,

je lui proposai d'entrer provisoirement dans une chapelle de la Vierge

située au bout de la place: elle accepte, les grenadiers l'enlèvent

par-dessus la petite grille qui en défend l'entrée, et elle court se

mettre à l'abri des projectiles, en se blottissant derrière la statue de

la Vierge, où, je vous assure, elle tenait fort peu de place.

Le maréchal, informé que nous étions au bord du Danube, gagna la tête de

la colonne et reconnut par lui-même l'impossibilité de passer le pont,

les ennemis ayant incendié le faubourg de Stadt-am-hof, sur lequel il

s'appuie à la rive gauche.

Pendant que les Français donnaient l'assaut et s'emparaient de

Ratisbonne, six bataillons autrichiens placés sur les remparts, loin du

point d'attaque, étaient restés fort tranquillement à regarder dans la

campagne s'ils ne voyaient venir personne. Ils ne sortirent de leur

stupide inaction qu'en entendant tirer du côté du pont. Ils y

accoururent; mais leur retraite était coupée, d'abord par nous, en

second lieu par l'incendie du faubourg qu'ils n'auraient pu traverser,

quand même ils seraient parvenus à passer le pont: ils furent donc

réduits à mettre bas les armes.

L'Empereur fit le jour même son entrée dans Ratisbonne, et prescrivit

aux troupes qui n'avaient point combattu de se joindre aux malheureux

habitants pour lutter contre l'incendie qui dévorait la ville; mais,

malgré ce puissant secours, un grand nombre de maisons furent brûlées.

Napoléon, après avoir visité et récompensé les blessés, glorieux débris

des deux premières colonnes dont les efforts avaient échoué, voulut

aussi voir la troisième colonne, celle qui avait enlevé Ratisbonne sous

ses yeux. Il nous adressa des témoignages de satisfaction et donna

plusieurs décorations. Le maréchal lui ayant rappelé mes anciens et

nouveaux titres au grade de chef d'escadron, Napoléon répondit: «C'est

une chose que vous pouvez considérer comme faite.» Puis, se tournant

vers le maréchal Berthier: «Vous me ferez signer ce brevet au premier

travail que vous me présenterez.» Je n'avais qu'à me féliciter, et ne

pouvais raisonnablement espérer que l'Empereur suspendrait ses

importants travaux pour expédier mon brevet quelques jours plus tôt;

j'étais d'ailleurs enivré des témoignages de satisfaction que l'Empereur

venait de me donner, ainsi que le maréchal Lannes, et des louanges que

mes camarades et moi recevions de toutes parts.

Vous pensez bien qu'avant de m'éloigner du pont, j'avais fait retirer de

la chapelle la Parisienne, qu'un officier reconduisit chez elle. Le

maréchal, voyant les soldats occupés à faire passer cette femme

par-dessus la petite grille, me demanda comment elle se trouvait là: je

lui contai l'histoire; il la redit le soir à l'Empereur, qui rit

beaucoup, et déclara qu'il serait bien aise de voir cette dame.

Je vous ai déjà dit qu'au moment où nous donnions l'assaut, toute la

grande armée, rangée à peu de distance de la place, était témoin de ce

combat. Parmi les nombreux spectateurs, se trouvait le maréchal Masséna,

ainsi que ses aides de camp, dont M. Pelet, aujourd'hui lieutenant

général directeur du dépôt de la guerre et auteur d'une excellente

relation de la campagne de 1809. Voici ce qu'on lit dans cet ouvrage, à

propos de l'assaut de Ratisbonne: «Le maréchal Lannes saisit une échelle

et va pour la placer lui-même; ses aides de camp l'arrêtent et luttent

contre lui. À l'aspect de ce noble débat, la foule de nos guerriers se

précipita, enleva les échelles et franchit l'espace... les coups

meurtriers se perdent au milieu d'elle; les aides de camp la précèdent.

En un clin d'œil les échelles sont posées, le fossé est franchi... Sur

le sommet on voit paraître les premiers, se tenant par la main,

Labédoyère et Marbot; nos grenadiers les suivent...»

Ce récit d'un témoin oculaire est fort exact, il donna avec raison une

égale part de gloire à mon camarade et à moi; mais l'auteur de la

biographie du malheureux Labédoyère n'a pas été aussi juste. Après avoir

copié la narration du général Pelet, il a jugé à propos de supprimer mon

nom et d'attribuer à Labédoyère seul le mérite d'être monté le premier à

l'assaut de Ratisbonne. Je n'ai pas jugé convenable de réclamer;

d'ailleurs, l'ouvrage du général Pelet constate le fait, qui se passa

sous les yeux de cent cinquante mille hommes.

Ratisbonne avait été pris le 23 avril. L'Empereur passa les journées du

24 et du 25 dans cette ville, dont il ordonna de réparer à ses frais

tous les dégâts. Pendant que Napoléon, accompagné par le maréchal

Lannes, parcourait les rues, j'aperçus la marchande de modes française

que j'avais contrainte la veille à guider la colonne d'attaque vers le

pont. Je la désignai au maréchal. Celui-ci la montra à l'Empereur, qui,

s'approchant d'elle, lui fit en plaisantant des compliments sur son

_courage_, et lui envoya ensuite une fort belle bague en souvenir de

l'assaut de Ratisbonne. La foule, tant civile que militaire, qui

entourait l'Empereur s'étant informée du motif de cette petite scène, le

fait fut légèrement dénaturé, car on représenta cette dame comme une

_héroïne française_ qui, _de son propre mouvement_, s'était exposée à la

mort pour assurer le salut de ses compatriotes. Ce fut ainsi que la

chose fut racontée, non seulement dans l'armée, mais encore dans toute

l'Allemagne, et par le général Pelet lui-même, trompé par la voix

publique. Si la Parisienne fut quelque temps sous le feu de l'ennemi,

l'amour de la gloire n'y était pour rien.

Pendant le court séjour que nous fîmes à Ratisbonne, le maréchal attacha

à son état-major M. le lieutenant de La Bourdonnaye, jeune officier

rempli d'esprit et fort brave, qui lui était recommandé par le sénateur

Guéhéneuc, père de Mme la maréchale. M. de La Bourdonnaye se désolait de

n'être arrivé parmi nous qu'après l'assaut; mais il trouva bientôt

d'autres occasions de montrer son courage. Il lui arriva même à ce sujet

quelque chose de bizarre. Les élégants de l'armée avaient adopté des

pantalons d'une largeur démesurée, qui ne manquaient pas de grâce

lorsqu'on était à cheval, mais qui étaient on ne peut plus embarrassants

à pied. Or, La Bourdonnaye avait un de ces pantalons immenses, lorsqu'au

combat de Wels, le maréchal lui ayant prescrit de mettre pied à terre et

de courir sur le pont pour transmettre un ordre aux troupes, les éperons

de ce bon jeune homme s'embarrassèrent dans son pantalon; il tomba, et

nous le crûmes mort!... Il se releva fort lestement, et, voulant courir

de nouveau, il entendit le maréchal s'écrier: «N'est-il pas absurde de

venir faire la guerre avec six aunes de drap autour des jambes?» La

Bourdonnaye, qui combattait pour la première fois sous les yeux du

maréchal, désirant faire preuve de zèle, tire alors son sabre, coupe et

déchire son pantalon à mi-cuisses, et, devenu plus leste, reprend sa

course, genoux et jambes nus! Quoiqu'on se trouvât sous les balles

ennemies, le maréchal et son état-major rirent aux larmes de ce nouveau

costume, et, à son retour, La Bourdonnaye fut complimenté sur sa

présence d'esprit.

Après avoir confié à une forte garnison le soin de garder Ratisbonne et

son pont, l'Empereur dirigea l'armée sur Vienne par la rive droite du

Danube, pendant que le gros des ennemis prenait la même direction, en

longeant la rive gauche. Je ne fatiguerai pas votre attention par le

récit des nombreux combats que nous eûmes à livrer aux corps autrichiens

qui cherchaient à s'opposer à notre marche vers la capitale; je me

bornerai à faire observer que le maréchal Masséna, dont les

circonstances avaient tenu jusque-là le corps éloigné de tout

engagement, commit l'imprudence énorme d'attaquer, le 3 mai, le pont

d'Ebersberg, sur la Traun, bien qu'il fût défendu par 40,000 hommes

appuyés à un château fort. Cette attaque devenait complètement inutile,

puisque, avant qu'elle eût commencé, le corps du maréchal Lannes avait

passé la Traun à cinq lieues au-dessus d'Ebersberg, et marchait pour

prendre les Autrichiens par derrière. Ceux-ci se fussent certainement

retirés le jour même à notre approche, sans que Masséna perdît un seul

homme. Il attaqua donc pour passer une rivière _déjà passée_; il

réussit, mais il eut plus de 1,000 soldats tués et 2,000 blessés!

L'Empereur blâma ce déplorable abus du sang des hommes, et, sans doute

pour donner une leçon à Masséna, il fit partir de Wels une simple

brigade de cavalerie légère, sous les ordres du général Durosnel, qui,

redescendant la rive gauche de la Traun, parvint à Ebersberg sans tirer

un coup de pistolet, en même temps que les troupes de Masséna y

entraient, après y avoir subi des pertes considérables et eu deux

colonels tués et trois autres blessés! Napoléon se rendit de Wels à

Ebersberg par la rive droite, ce qui prouva que la route était

parfaitement libre. Arrivé sur le champ de bataille, la vue de ce grand

nombre d'hommes, si inutilement tués, le navra de douleur; il s'éloigna

et ne vit personne de la soirée!... Si tout autre que Masséna se fût

permis de faire sans ordre une attaque aussi imprudente, il eût

probablement été renvoyé sur les derrières; mais c'était Masséna,

l'enfant chéri de la victoire, et l'Empereur crut devoir se borner à

quelques sévères observations. L'armée, moins indulgente, critiqua

hautement Masséna. Celui-ci, pour s'excuser, disait que les 40,000

Autrichiens qui défendaient Ebersberg, sous les ordres du général

Hiller, ayant non loin de leur droite un pont sur le Danube, à

Mauthausen, il était à craindre que, si l'on n'eût promptement attaqué

ce corps, sans attendre l'arrivée des troupes qui le tournaient par

Wels, le général Hiller passât le Danube et allât se joindre au prince

Charles sur la rive gauche. Mais cette supposition se fût-elle vérifiée,

il n'en fût résulté aucun inconvénient pour l'armée française; au

contraire, puisque toutes les troupes se trouvaient alors au delà du

Danube et que nous n'eussions pas eu un seul coup de fusil à tirer pour

marcher sur Vienne par la rive droite, entièrement dépourvue de

défenseurs. Au surplus, le but que Masséna avait poursuivi en attaquant

Ebersberg ne fut pas atteint. Le général Hiller, après avoir reculé

d'une ou deux marches sur la rive droite, alla passer le Danube à Stein,

et, descendant ce fleuve sur la rive gauche, il se rendit en toute

diligence à Vienne.

Quoi qu'il en soit, après avoir traversé la Traun, brûlé le pont de

Mauthausen et franchi la rivière de l'Ens, l'armée de Napoléon s'avança

jusqu'à Mölk, sans qu'on sût si le général Hiller se trouvait entre

Vienne et nous, ou s'il avait traversé le Danube pour aller joindre le

prince Charles sur la rive gauche. Quelques espions assuraient que

c'était au contraire le prince qui avait passé le Danube pour se réunir

au général Hiller, et que nous rencontrerions le lendemain toute la

grande armée autrichienne dans une forte position en avant de

Saint-Pölten. Dans ce cas, nous devions nous préparer à livrer une

grande bataille; dans le cas contraire, il fallait marcher rapidement

sur Vienne, afin d'y arriver avant l'armée ennemie, qui se dirigeait

vers la capitale par la rive opposée à celle que nous occupions.

L'incertitude de l'Empereur était fort grande, faute de renseignements

positifs qui le missent à même de résoudre la question ainsi posée: le

général Hiller a-t-il passé le Danube, ou se trouve-t-il encore devant

nous, masqué par un rideau de cavalerie légère qui, fuyant toujours, ne

se laisse pas approcher, pour qu'on ne puisse lui faire aucun

prisonnier, dont on obtiendrait quelques éclaircissements?... Rien

n'était encore positif, lorsque le 7 mai nous arrivâmes à Mölk.

C'est à Mölk, mes chers enfants, que j'accomplis celle de toutes mes

actions de guerre dont le souvenir me flatte le plus, parce que les

dangers que j'avais courus jusqu'à ce jour m'étaient imposés pour

l'exécution des ordres donnés par mes chefs, tandis qu'ici ce fut

volontairement que je bravai la mort, pour être utile à mon pays, servir

mon Empereur, et acquérir un peu de gloire..

CHAPITRE XIV

L'Empereur me propose de tenter une expédition des plus périlleuses.--Je

l'accepte et me dévoue pour l'armée.--Résultats considérables de mon

expédition.

La jolie petite ville de Mölk, située sur le bord du Danube, est dominée

par un immense rocher en forme de promontoire, sur le haut duquel

s'élève un couvent de Bénédictins, qui passe pour le plus beau et le

plus riche de la chrétienté. Des appartements du monastère, l'œil

découvre sur une très vaste étendue le cours et les deux rives du

Danube. L'Empereur et plusieurs maréchaux, au nombre desquels était le

maréchal Lannes, s'établirent au monastère, et notre état-major logea

chez le curé de la ville. Il était tombé beaucoup d'eau pendant la

semaine, et la pluie, qui n'avait pas cessé depuis vingt-quatre heures,

continuait encore; aussi le Danube et ses nombreux affluents étaient-ils

débordés. La nuit venue, mes camarades et moi, charmés d'être à l'abri

d'un aussi mauvais temps, soupions gaiement avec le curé, jovial garçon,

qui nous faisait les honneurs d'un excellent repas, lorsque l'aide de

camp de service auprès du maréchal Lannes vient me prévenir que celui-ci

me demande, et qu'il faut que je monte à l'instant même au couvent. Je

me trouvais si bien où j'étais, que je fus très contrarié d'être obligé

de quitter un bon souper et un bon logis pour aller me mouiller

derechef; mais il fallait obéir!...

Mémoires du général baron de Marbot (2/3) · 第 10 / 35 段