premières colonnes françaises avaient été détruites avant d'arriver au
pied de la brèche, tandis que la troisième n'éprouva aucune perte; mon
ami de Viry seul fut atteint par une balle qui enleva un bouton de sa
pelisse. Cependant, si les ennemis placés sur le parapet eussent
conservé assez de présence d'esprit pour fondre la baïonnette en avant
sur Labédoyère et sur moi, il est plus que probable qu'ils nous eussent
accablés par leur nombre et tués ou rejetés dans le fossé; mais les
Autrichiens perdent très facilement la tête: notre audace et la vivacité
de l'attaque les étonnèrent tellement, qu'en nous voyant courir sur la
brèche, ils ralentirent d'abord leur feu et cessèrent bientôt de tirer.
Non seulement pas une de leurs compagnies ne marcha contre nous, mais
toutes s'éloignèrent dans la direction opposée au point que nous venions
d'enlever!...
Vous savez que l'attaque avait lieu près de la porte de Straubing. Le
maréchal Lannes m'avait ordonné de la faire ouvrir ou enfoncer, afin
qu'il pût pénétrer dans la ville avec la division Morand; aussi, dès que
je vis sur le rempart mes cinquante grenadiers qu'allait bientôt joindre
le régiment envoyé pour nous soutenir, et dont la tête arrivait déjà
dans le fossé où de plus nombreuses échelles assuraient le passage, je
descendis dans la ville sans plus attendre. Les moments étaient
précieux. Nous marchons donc résolument vers la porte de Straubing,
située à cent pas de la brèche, et là, mon étonnement est grand, en
voyant un bataillon autrichien massé sous l'immense voûte qui précède
cette porte vers laquelle tous les hommes faisaient face pour être plus
à même de la défendre si les Français l'enfonçaient. Uniquement
préoccupé de la mission qu'on lui avait confiée, le chef de bataillon
ennemi, ne tenant pas compte du bruit qu'on entendait sur le rempart
voisin, n'avait pas même placé un factionnaire en dehors de la voûte,
pour le prévenir de ce qui se passait, tant il se croyait certain que
les Français échoueraient dans leurs attaques; aussi fut-il stupéfait en
nous voyant arriver _par derrière!_... Il était placé à la queue de sa
troupe, de sorte que, ayant fait demi-tour en nous voyant approcher, il
se trouva face à face avec la petite colonne française, dont il lui
était impossible de juger la force, car je l'avais formée en deux
pelotons qui, s'appuyant aux côtés de la voûte, la barraient
complètement!... Aux cris de surprise que fit le commandant ennemi, tout
son bataillon se retourna, et les dernières sections, devenues les
premières, nous couchèrent en joue!... Nos grenadiers les ajustèrent
aussi, et comme on n'était qu'à un pas les uns des autres, jugez quel
horrible massacre eût suivi le premier coup de fusil tiré!... La
situation des deux partis était très périlleuse; cependant, le grand
nombre des Autrichiens leur donnait un immense avantage, car si le feu
s'engageait à brûle-pourpoint, notre petite colonne était détruite,
ainsi que la compagnie des ennemis que nous tenions au bout de nos
fusils; mais le surplus de leur bataillon était dégagé. Nous fumes donc
très heureux que nos adversaires ne pussent connaître notre petit
nombre, et je m'empressai de dire au chef de bataillon que, la ville
étant prise d'assaut et occupée par nos troupes, il ne lui restait plus
qu'à mettre bas les armes, sous peine d'être passé au fil de l'épée!
Le ton d'assurance avec lequel je parlais intimida d'autant plus
facilement cet officier qu'il entendait le tumulte produit par l'arrivée
successive des soldats du régiment français qui, nous ayant suivis par
la brèche, accouraient se former devant la voûte. Le commandant ennemi
harangua son bataillon, et après lui avoir expliqué la situation dans
laquelle il se trouvait, il ordonna de déposer les armes. Les compagnies
placées au bout de nos fusils obéirent, mais celles qui, réunies près de
la porte, à l'autre extrémité de la voûte, étaient à l'abri de nos
coups, se mirent à vociférer, refusèrent de se rendre et poussèrent la
masse du bataillon qui faillit nous renverser. Cependant les officiers
parvinrent à calmer leur troupe, et tout paraissait s'arranger, lorsque
le fougueux Labédoyère, impatienté de cette lenteur, fut sur le point de
tout perdre par un accès de colère; car saisissant le commandant
autrichien à la gorge, il allait lui plonger son sabre dans le corps, si
mes camarades et moi n'eussions détourné le coup. Les soldats ennemis
reprirent alors leurs armes, et une sanglante mêlée allait s'engager,
lorsque la porte de la ville retentit extérieurement sous les violents
coups de hache que lui portaient les sapeurs de la division Morand,
conduite par le maréchal Lannes en personne. Les soldats ennemis,
comprenant alors qu'ils allaient se trouver entre deux feux, se
rendirent, et nous les fîmes sortir sans armes de la voûte, en les
dirigeant vers la ville, afin de dégager la porte, que nous ouvrîmes au
maréchal, dont les troupes se précipitèrent comme un torrent dans la
place.
Le maréchal, après nous avoir complimentés, ordonna de marcher vers le
pont du Danube pour couper toute retraite aux régiments ennemis qui se
trouvaient dans Ratisbonne, et empêcher le prince Charles de leur
envoyer des renforts. Mais à peine fûmes-nous entrés dans la grande rue,
qu'un nouveau danger vint nous menacer: nos obus avaient incendié
plusieurs maisons, et le feu allait se communiquer à une trentaine de
voitures que les ennemis avaient abandonnées après en avoir emmené les
chevaux. L'incendie de ces chariots eut certainement embarrassé le
passage de nos troupes; mais, en se glissant le long des murs, on
espérait éviter cet obstacle, lorsque tout à coup le chef de bataillon
ennemi, que je présentai au maréchal, s'écrie avec l'accent du plus
profond désespoir: «Vainqueurs et vaincus, nous sommes tous perdus; ces
chariots sont remplis de poudre!» Le maréchal pâlit, ainsi que nous
tous; mais reprenant bientôt son calme, en présence de la mort que nous
avions sous les yeux, le maréchal fait ouvrir les rangs de la colonne
française, poser les fusils contre les maisons, et ordonne aux soldats
de pousser à bras ces voitures, en se les passant de mains en mains,
jusqu'à ce qu'elles aient traversé la voûte et soient hors de la ville.
Le maréchal donnant l'exemple, officiers, généraux et soldats, chacun se
mit à l'œuvre. Les prisonniers autrichiens firent comme les Français,
car il y allait aussi pour eux de la vie!... Une grande quantité de
charbons ardents tombait déjà sur les fourgons, et si l'un d'eux se fût
enflammé, nous aurions tous été broyés et la ville entièrement
détruite!... Mais on travailla avec tant d'ardeur, qu'en peu de minutes
toutes les voitures de poudre furent poussées hors de la place, d'où on
les fit traîner par des prisonniers jusqu'au grand parc de notre
artillerie.
CHAPITRE XIII
Une Française nous dirige vers le pont du Danube.--Récits erronés au
sujet du siège de Ratisbonne.--Masséna à Ébersberg.--Incertitudes de
Napoléon.--Arrivée à Mölk.
Le terrible danger que nous venions de courir s'étant dissipé par
l'éloignement des caissons, le maréchal fit avancer la division
d'infanterie jusqu'au centre de la ville. Arrivé sur ce point, et
voulant assurer contre des retours offensifs les quartiers qu'il avait
déjà pris, il fit, à l'exemple des Espagnols, occuper toutes les
croisées des principales rues. Ces sages dispositions prises, le
maréchal prescrivit de continuer à diriger la colonne vers le pont,
m'ordonna de me placer en tête pour la conduire. J'obéis, quoique la
chose me parût fort difficile, car c'était la première fois que je me
trouvais dans Ratisbonne, dont je ne connaissais par conséquent aucune
rue.
Cette ville appartenant au roi de Bavière, notre allié, les habitants
dévoués à notre cause auraient dû nous indiquer le chemin du pont; mais
la crainte les retenait chez eux, et l'on n'en voyait aucun. Toutes les
portes et les fenêtres étaient closes, et nous étions trop pressés pour
les enfoncer, car de chaque carrefour sortaient des groupes
d'Autrichiens, qui faisaient feu sur nous tout en se retirant. Les
ennemis n'avaient d'autre retraite que le pont du Danube; je pensais
donc que j'y arriverais en les suivant; mais il régnait si peu
d'ensemble parmi les Autrichiens, que la plupart de leurs pelotons de
tirailleurs placés devant nous s'enfuyaient à notre approche dans des
directions différentes. Ainsi égaré au milieu de ce dédale de rues
inconnues, je ne savais par où diriger la colonne, lorsque, tout à coup,
une porte s'ouvre, une jeune femme pâle, les yeux hagards, s'élance tout
éperdue vers nous en criant: «Je suis Française, sauvez-moi!» C'était
une marchande de modes parisienne qui, établie à Ratisbonne et craignant
que sa qualité de Française ne la fît maltraiter par les Autrichiens,
était venue se jeter à l'étourdie dans les bras de ses compatriotes, dès
qu'elle avait entendu parler français.
En voyant cette femme, une idée lumineuse m'éclaira sur le parti que
nous pouvions tirer de sa rencontre.--«Vous savez où est le pont? lui
dis-je.--Certainement.--Eh bien, conduisez-nous.--Mon grand Dieu! au
milieu des coups de fusil! Je meurs de frayeur et venais vous supplier
de me donner quelques soldats pour défendre ma maison dans laquelle je
rentre à l'instant!...--J'en suis bien fâché, mais vous n'y rentrerez
qu'après m'avoir montré le pont. Que deux grenadiers prennent madame
sous les bras et la fassent marcher en tête de la colonne!...» Ainsi fut
fait, malgré les pleurs et les cris de la belle Française, qu'à chaque
angle de rue je questionnais sur la direction qu'il fallait prendre.
Plus nous avancions vers le Danube, plus le nombre des tirailleurs
augmentait. Les balles sifflaient aux oreilles de la craintive marchande
de modes, qui, ne sachant ce que c'était, paraissait bien moins touchée
de ce petit sifflement que des détonations des fusils. Mais tout à coup,
un des grenadiers qui la soutenaient ayant eu le bras percé d'une balle,
et le sang ayant rejailli sur elle, ses genoux s'affaissèrent; il fallut
la porter. Ce qui venait d'arriver à son voisin me rendant plus
circonspect pour elle, je la fis passer derrière le premier peloton,
dont les hommes la garantissaient en partie contre les balles. Enfin
nous arrivons à une petite place en face du pont. L'ennemi qui en
occupait l'autre extrémité, ainsi que le faubourg de la rive gauche,
nommé Stadt-am-hof, apercevant la colonne, se met alors à nous canonner!
Je pensai qu'il était inutile d'exposer plus longtemps la Parisienne, et
pour tenir la parole que je lui avais donnée, je lui rendis la liberté.
Mais comme la pauvre femme, plus morte que vive, ne savait où se cacher,
je lui proposai d'entrer provisoirement dans une chapelle de la Vierge
située au bout de la place: elle accepte, les grenadiers l'enlèvent
par-dessus la petite grille qui en défend l'entrée, et elle court se
mettre à l'abri des projectiles, en se blottissant derrière la statue de
la Vierge, où, je vous assure, elle tenait fort peu de place.
Le maréchal, informé que nous étions au bord du Danube, gagna la tête de
la colonne et reconnut par lui-même l'impossibilité de passer le pont,
les ennemis ayant incendié le faubourg de Stadt-am-hof, sur lequel il
s'appuie à la rive gauche.
Pendant que les Français donnaient l'assaut et s'emparaient de
Ratisbonne, six bataillons autrichiens placés sur les remparts, loin du
point d'attaque, étaient restés fort tranquillement à regarder dans la
campagne s'ils ne voyaient venir personne. Ils ne sortirent de leur
stupide inaction qu'en entendant tirer du côté du pont. Ils y
accoururent; mais leur retraite était coupée, d'abord par nous, en
second lieu par l'incendie du faubourg qu'ils n'auraient pu traverser,
quand même ils seraient parvenus à passer le pont: ils furent donc
réduits à mettre bas les armes.
L'Empereur fit le jour même son entrée dans Ratisbonne, et prescrivit
aux troupes qui n'avaient point combattu de se joindre aux malheureux
habitants pour lutter contre l'incendie qui dévorait la ville; mais,
malgré ce puissant secours, un grand nombre de maisons furent brûlées.
Napoléon, après avoir visité et récompensé les blessés, glorieux débris
des deux premières colonnes dont les efforts avaient échoué, voulut
aussi voir la troisième colonne, celle qui avait enlevé Ratisbonne sous
ses yeux. Il nous adressa des témoignages de satisfaction et donna
plusieurs décorations. Le maréchal lui ayant rappelé mes anciens et
nouveaux titres au grade de chef d'escadron, Napoléon répondit: «C'est
une chose que vous pouvez considérer comme faite.» Puis, se tournant
vers le maréchal Berthier: «Vous me ferez signer ce brevet au premier
travail que vous me présenterez.» Je n'avais qu'à me féliciter, et ne
pouvais raisonnablement espérer que l'Empereur suspendrait ses
importants travaux pour expédier mon brevet quelques jours plus tôt;
j'étais d'ailleurs enivré des témoignages de satisfaction que l'Empereur
venait de me donner, ainsi que le maréchal Lannes, et des louanges que
mes camarades et moi recevions de toutes parts.
Vous pensez bien qu'avant de m'éloigner du pont, j'avais fait retirer de
la chapelle la Parisienne, qu'un officier reconduisit chez elle. Le
maréchal, voyant les soldats occupés à faire passer cette femme
par-dessus la petite grille, me demanda comment elle se trouvait là: je
lui contai l'histoire; il la redit le soir à l'Empereur, qui rit
beaucoup, et déclara qu'il serait bien aise de voir cette dame.
Je vous ai déjà dit qu'au moment où nous donnions l'assaut, toute la
grande armée, rangée à peu de distance de la place, était témoin de ce
combat. Parmi les nombreux spectateurs, se trouvait le maréchal Masséna,
ainsi que ses aides de camp, dont M. Pelet, aujourd'hui lieutenant
général directeur du dépôt de la guerre et auteur d'une excellente
relation de la campagne de 1809. Voici ce qu'on lit dans cet ouvrage, à
propos de l'assaut de Ratisbonne: «Le maréchal Lannes saisit une échelle
et va pour la placer lui-même; ses aides de camp l'arrêtent et luttent
contre lui. À l'aspect de ce noble débat, la foule de nos guerriers se
précipita, enleva les échelles et franchit l'espace... les coups
meurtriers se perdent au milieu d'elle; les aides de camp la précèdent.
En un clin d'œil les échelles sont posées, le fossé est franchi... Sur
le sommet on voit paraître les premiers, se tenant par la main,
Labédoyère et Marbot; nos grenadiers les suivent...»
Ce récit d'un témoin oculaire est fort exact, il donna avec raison une
égale part de gloire à mon camarade et à moi; mais l'auteur de la
biographie du malheureux Labédoyère n'a pas été aussi juste. Après avoir
copié la narration du général Pelet, il a jugé à propos de supprimer mon
nom et d'attribuer à Labédoyère seul le mérite d'être monté le premier à
l'assaut de Ratisbonne. Je n'ai pas jugé convenable de réclamer;
d'ailleurs, l'ouvrage du général Pelet constate le fait, qui se passa
sous les yeux de cent cinquante mille hommes.
Ratisbonne avait été pris le 23 avril. L'Empereur passa les journées du
24 et du 25 dans cette ville, dont il ordonna de réparer à ses frais
tous les dégâts. Pendant que Napoléon, accompagné par le maréchal
Lannes, parcourait les rues, j'aperçus la marchande de modes française
que j'avais contrainte la veille à guider la colonne d'attaque vers le
pont. Je la désignai au maréchal. Celui-ci la montra à l'Empereur, qui,
s'approchant d'elle, lui fit en plaisantant des compliments sur son
_courage_, et lui envoya ensuite une fort belle bague en souvenir de
l'assaut de Ratisbonne. La foule, tant civile que militaire, qui
entourait l'Empereur s'étant informée du motif de cette petite scène, le
fait fut légèrement dénaturé, car on représenta cette dame comme une
_héroïne française_ qui, _de son propre mouvement_, s'était exposée à la
mort pour assurer le salut de ses compatriotes. Ce fut ainsi que la
chose fut racontée, non seulement dans l'armée, mais encore dans toute
l'Allemagne, et par le général Pelet lui-même, trompé par la voix
publique. Si la Parisienne fut quelque temps sous le feu de l'ennemi,
l'amour de la gloire n'y était pour rien.
Pendant le court séjour que nous fîmes à Ratisbonne, le maréchal attacha
à son état-major M. le lieutenant de La Bourdonnaye, jeune officier
rempli d'esprit et fort brave, qui lui était recommandé par le sénateur
Guéhéneuc, père de Mme la maréchale. M. de La Bourdonnaye se désolait de
n'être arrivé parmi nous qu'après l'assaut; mais il trouva bientôt
d'autres occasions de montrer son courage. Il lui arriva même à ce sujet
quelque chose de bizarre. Les élégants de l'armée avaient adopté des
pantalons d'une largeur démesurée, qui ne manquaient pas de grâce
lorsqu'on était à cheval, mais qui étaient on ne peut plus embarrassants
à pied. Or, La Bourdonnaye avait un de ces pantalons immenses, lorsqu'au
combat de Wels, le maréchal lui ayant prescrit de mettre pied à terre et
de courir sur le pont pour transmettre un ordre aux troupes, les éperons
de ce bon jeune homme s'embarrassèrent dans son pantalon; il tomba, et
nous le crûmes mort!... Il se releva fort lestement, et, voulant courir
de nouveau, il entendit le maréchal s'écrier: «N'est-il pas absurde de
venir faire la guerre avec six aunes de drap autour des jambes?» La
Bourdonnaye, qui combattait pour la première fois sous les yeux du
maréchal, désirant faire preuve de zèle, tire alors son sabre, coupe et
déchire son pantalon à mi-cuisses, et, devenu plus leste, reprend sa
course, genoux et jambes nus! Quoiqu'on se trouvât sous les balles
ennemies, le maréchal et son état-major rirent aux larmes de ce nouveau
costume, et, à son retour, La Bourdonnaye fut complimenté sur sa
présence d'esprit.
Après avoir confié à une forte garnison le soin de garder Ratisbonne et
son pont, l'Empereur dirigea l'armée sur Vienne par la rive droite du
Danube, pendant que le gros des ennemis prenait la même direction, en
longeant la rive gauche. Je ne fatiguerai pas votre attention par le
récit des nombreux combats que nous eûmes à livrer aux corps autrichiens
qui cherchaient à s'opposer à notre marche vers la capitale; je me
bornerai à faire observer que le maréchal Masséna, dont les
circonstances avaient tenu jusque-là le corps éloigné de tout
engagement, commit l'imprudence énorme d'attaquer, le 3 mai, le pont
d'Ebersberg, sur la Traun, bien qu'il fût défendu par 40,000 hommes
appuyés à un château fort. Cette attaque devenait complètement inutile,
puisque, avant qu'elle eût commencé, le corps du maréchal Lannes avait
passé la Traun à cinq lieues au-dessus d'Ebersberg, et marchait pour
prendre les Autrichiens par derrière. Ceux-ci se fussent certainement
retirés le jour même à notre approche, sans que Masséna perdît un seul
homme. Il attaqua donc pour passer une rivière _déjà passée_; il
réussit, mais il eut plus de 1,000 soldats tués et 2,000 blessés!
L'Empereur blâma ce déplorable abus du sang des hommes, et, sans doute
pour donner une leçon à Masséna, il fit partir de Wels une simple
brigade de cavalerie légère, sous les ordres du général Durosnel, qui,
redescendant la rive gauche de la Traun, parvint à Ebersberg sans tirer
un coup de pistolet, en même temps que les troupes de Masséna y
entraient, après y avoir subi des pertes considérables et eu deux
colonels tués et trois autres blessés! Napoléon se rendit de Wels à
Ebersberg par la rive droite, ce qui prouva que la route était
parfaitement libre. Arrivé sur le champ de bataille, la vue de ce grand
nombre d'hommes, si inutilement tués, le navra de douleur; il s'éloigna
et ne vit personne de la soirée!... Si tout autre que Masséna se fût
permis de faire sans ordre une attaque aussi imprudente, il eût
probablement été renvoyé sur les derrières; mais c'était Masséna,
l'enfant chéri de la victoire, et l'Empereur crut devoir se borner à
quelques sévères observations. L'armée, moins indulgente, critiqua
hautement Masséna. Celui-ci, pour s'excuser, disait que les 40,000
Autrichiens qui défendaient Ebersberg, sous les ordres du général
Hiller, ayant non loin de leur droite un pont sur le Danube, à
Mauthausen, il était à craindre que, si l'on n'eût promptement attaqué
ce corps, sans attendre l'arrivée des troupes qui le tournaient par
Wels, le général Hiller passât le Danube et allât se joindre au prince
Charles sur la rive gauche. Mais cette supposition se fût-elle vérifiée,
il n'en fût résulté aucun inconvénient pour l'armée française; au
contraire, puisque toutes les troupes se trouvaient alors au delà du
Danube et que nous n'eussions pas eu un seul coup de fusil à tirer pour
marcher sur Vienne par la rive droite, entièrement dépourvue de
défenseurs. Au surplus, le but que Masséna avait poursuivi en attaquant
Ebersberg ne fut pas atteint. Le général Hiller, après avoir reculé
d'une ou deux marches sur la rive droite, alla passer le Danube à Stein,
et, descendant ce fleuve sur la rive gauche, il se rendit en toute
diligence à Vienne.
Quoi qu'il en soit, après avoir traversé la Traun, brûlé le pont de
Mauthausen et franchi la rivière de l'Ens, l'armée de Napoléon s'avança
jusqu'à Mölk, sans qu'on sût si le général Hiller se trouvait entre
Vienne et nous, ou s'il avait traversé le Danube pour aller joindre le
prince Charles sur la rive gauche. Quelques espions assuraient que
c'était au contraire le prince qui avait passé le Danube pour se réunir
au général Hiller, et que nous rencontrerions le lendemain toute la
grande armée autrichienne dans une forte position en avant de
Saint-Pölten. Dans ce cas, nous devions nous préparer à livrer une
grande bataille; dans le cas contraire, il fallait marcher rapidement
sur Vienne, afin d'y arriver avant l'armée ennemie, qui se dirigeait
vers la capitale par la rive opposée à celle que nous occupions.
L'incertitude de l'Empereur était fort grande, faute de renseignements
positifs qui le missent à même de résoudre la question ainsi posée: le
général Hiller a-t-il passé le Danube, ou se trouve-t-il encore devant
nous, masqué par un rideau de cavalerie légère qui, fuyant toujours, ne
se laisse pas approcher, pour qu'on ne puisse lui faire aucun
prisonnier, dont on obtiendrait quelques éclaircissements?... Rien
n'était encore positif, lorsque le 7 mai nous arrivâmes à Mölk.
C'est à Mölk, mes chers enfants, que j'accomplis celle de toutes mes
actions de guerre dont le souvenir me flatte le plus, parce que les
dangers que j'avais courus jusqu'à ce jour m'étaient imposés pour
l'exécution des ordres donnés par mes chefs, tandis qu'ici ce fut
volontairement que je bravai la mort, pour être utile à mon pays, servir
mon Empereur, et acquérir un peu de gloire..
CHAPITRE XIV
L'Empereur me propose de tenter une expédition des plus périlleuses.--Je
l'accepte et me dévoue pour l'armée.--Résultats considérables de mon
expédition.
La jolie petite ville de Mölk, située sur le bord du Danube, est dominée
par un immense rocher en forme de promontoire, sur le haut duquel
s'élève un couvent de Bénédictins, qui passe pour le plus beau et le
plus riche de la chrétienté. Des appartements du monastère, l'œil
découvre sur une très vaste étendue le cours et les deux rives du
Danube. L'Empereur et plusieurs maréchaux, au nombre desquels était le
maréchal Lannes, s'établirent au monastère, et notre état-major logea
chez le curé de la ville. Il était tombé beaucoup d'eau pendant la
semaine, et la pluie, qui n'avait pas cessé depuis vingt-quatre heures,
continuait encore; aussi le Danube et ses nombreux affluents étaient-ils
débordés. La nuit venue, mes camarades et moi, charmés d'être à l'abri
d'un aussi mauvais temps, soupions gaiement avec le curé, jovial garçon,
qui nous faisait les honneurs d'un excellent repas, lorsque l'aide de
camp de service auprès du maréchal Lannes vient me prévenir que celui-ci
me demande, et qu'il faut que je monte à l'instant même au couvent. Je
me trouvais si bien où j'étais, que je fus très contrarié d'être obligé
de quitter un bon souper et un bon logis pour aller me mouiller
derechef; mais il fallait obéir!...