à peine étions-nous hors du village, qu'un bruit affreux s'éleva
derrière nous. Il était produit par le retour de nos escadrons, qui,
selon mon attente, étaient ramenés par les forces supérieures des
ennemis, et ceux-ci, à leur tour, sabraient tout ce qui restait en
arrière. Nos cuirassiers, furieux de se voir repoussés, cherchaient, en
passant au galop auprès de moi, à pointer les Croates qui portaient ma
selle. Ces deux soldats m'avaient secouru; je m'opposai donc à ce qu'on
les tuât et leur lis signe de se coucher dans un fossé, où les sabres ne
pouvaient les atteindre. Je m'y serais placé moi-même, si je n'eusse vu
en tête du corps autrichien des uhlans dont les lances auraient pu me
percer. Heureusement pour nous, la division Saint-Sulpice n'avait que
trois ou quatre cents pas à faire pour être secourue; car, en la voyant
revenir, l'Empereur lança deux divisions de cavalerie qui accouraient
rapidement au-devant de nous. Mais si courte que fût la distance que
j'avais à parcourir pour ne pas tomber sous les lances autrichiennes,
elle était immense pour un homme à pied!... Deux cuirassiers me
placèrent alors entre eux, et me tendant chacun une main, ils
m'enlevèrent si bien que, faisant de très grandes enjambées, je pus
suivre pendant deux, minutes le galop de leurs chevaux. C'était tout ce
qu'il fallait; car le secours envoyé par l'Empereur arrivant
promptement, les ennemis cessèrent leur poursuite, et furent même
rejetés au delà d'Eckmühl, dont nos troupes rentrèrent en possession.
Il était temps que ma course extragymnastique eût un terme, car j'étais
hors d'haleine et n'aurais pu la continuer. J'eus lieu de reconnaître en
cette occasion combien les fortes et grosses bottes, telles qu'en
portaient alors nos cuirassiers, sont défavorables à la guerre. Un jeune
officier de l'escadron qui me sauva, ayant eu son cheval tué, deux de
ses cuirassiers lui tendaient les mains pour l'aider à courir ainsi que
je le faisais; mais, bien qu'il fût grand, mince, et infiniment plus
leste que moi, sa lourde et raide chaussure l'empêchant de remuer assez
vivement les jambes, il ne put suivre le galop des chevaux; fut
contraint d'abandonner les mains secourables qui lui étaient tendues, et
lorsque nous revînmes sur le terrain parcouru si rapidement, nous
trouvâmes le lieutenant tué d'un coup de lance; on voyait qu'il avait
cherché à se débarrasser de ses grandes bottes, dont l'une était à demi
tirée. Mes petites bottes à la housarde ne m'avaient nullement gêné,
parce qu'elles étaient légères et flexibles.
Dans l'espoir de ravoir ma selle et ma bride, je retournai vers le fossé
où j'avais caché les deux Croates; je les aperçus tranquillement
couchés. Plusieurs charges avaient eu lieu au-dessus de leur gîte, sans
qu'ils eussent reçu la moindre égratignure. Je leur donnai une
récompense et les fis marcher devant moi jusqu'au mamelon qu'occupaient
l'Empereur et le maréchal Lannes, bien certain que celui-ci, ne voulant
pas se priver de mes services pendant le reste de la bataille, me ferait
prêter un cheval par un des régiments français qui se trouvaient auprès
de lui. En effet, il en donna l'ordre; mais comme il n'y avait en ce
moment que des cuirassiers dans notre voisinage, on m'amena un animal
énorme, lourd et incapable de porter rapidement un aide de camp d'un
point à un autre. Le maréchal en ayant fait l'observation, un colonel
des chevau-légers wurtembergeois qui se trouvait derrière l'Empereur
s'empressa de faire sa cour en prescrivant à son ordonnance de mettre
pied à terre, et me voilà de nouveau sur un excellent cheval marqué du
bois de cerf!... L'obligeance de ce bon colonel renouvelait un peu mes
remords pour la mauvaise action que j'avais commise le matin, mais je
les faisais taire en répétant mon raisonnement un peu _jésuitique_. Le
plaisant de l'affaire, c'est qu'en portant un ordre à la réserve, je
rencontrai mon domestique Woirland, qui, s'étant approché de moi pour me
donner des vivres dont ses sacoches étaient toujours amplement garnies,
s'écria: «Mais ce cheval est donc le diable! Ce matin il était gris, à
présent il est noir!...»
La bataille d'Eckmühl avait commencé et se continua toute la journée sur
un terrain accidenté, couvert de monticules et de bouquets de bois;
mais à mesure qu'on avance dans la direction du Danube, le pays se
découvre, s'aplatit, et l'on entre enfin dans une immense plaine qui
s'étend jusqu'à Ratisbonne. Les Autrichiens ont une des meilleures
cavaleries de l'Europe; mais, sous prétexte qu'il faut la réserver pour
couvrir la retraite, dans le cas où ils seraient battus, ils ne
l'emploient pas, ou du moins très peu, pendant le combat, ce qui amène
leur défaite et nécessite une retraite qu'ils auraient pu éviter; mais
alors leur cavalerie couvre admirablement bien leurs mouvements
rétrogrades. C'est ce qui eut lieu à Eckmühl; car, dès que le prince
Charles vit la bataille perdue pour lui, et son infanterie, repoussée du
pays montueux, exposée à faire une retraite difficile en plaine devant
les nombreux escadrons français, il fit prendre l'offensive à toute sa
cavalerie, qui se présenta bravement pour nous arrêter, pendant que les
fantassins, l'artillerie et les bagages autrichiens se retiraient sur
Ratisbonne. L'Empereur, de son côté, fit avancer nos housards et
chasseurs, soutenus par les fortes divisions de Saint-Sulpice et
Nansouty, auxquelles les ennemis opposèrent deux divisions de même arme.
Les cavaliers légers des divers partis se jetèrent promptement sur les
flancs, pour éviter d'être écrasés par ces formidables masses couvertes
de fer qui, s'avançant rapidement l'une sur l'autre, se choquèrent, se
pénétrèrent et ne formèrent plus qu'une immense mêlée!
Ce combat, à la fois terrible et majestueux, n'était éclairé que par un
faible crépuscule et la clarté de la lune naissante. Les cris des
combattants étaient couverts par les sons que rendaient plusieurs
milliers de casques et de cuirasses, frappés à coups redoublés par des
sabres pesants, qui en faisaient jaillir de nombreuses étincelles!...
Autrichiens et Français, chacun voulait rester maître du champ de
bataille. Des deux côtés, même courage, même ténacité, forces pareilles,
mais non pas égales armes défensives; car les Autrichiens n'étant
cuirassés que par devant, leur dos ne se trouve nullement garanti dans
une mêlée. Ils recevaient dans le dos de grands coups de pointe portés
par les cavaliers français qui, ayant deux cuirasses, et ne craignant
pas d'être blessés par derrière, ne s'occupaient qu'à frapper, tuaient
un grand nombre d'ennemis et n'éprouvaient que de légères pertes. Ce
combat inégal dura quelques minutes: enfin, les Autrichiens, dont le
nombre de blessés et de morts était immense, furent contraints, malgré
leur bravoure, de céder le terrain. Dès qu'ils eurent fait volte-face,
ils comprirent encore mieux combien il est défavorable de ne pas être
cuirassé par derrière comme par devant, car le combat ne fut plus qu'une
_boucherie!_... Nos cuirassiers poursuivaient les ennemis en leur
enfonçant leurs sabres dans les reins, et, sur l'espace d'une
demi-lieue, le terrain fut jonché de cuirassiers autrichiens morts ou
blessés. Il n'en serait échappé que fort peu, si les nôtres ne se
fussent arrêtés pour charger plusieurs bataillons de grenadiers
hongrois, qu'ils enfoncèrent et prirent presque en entier.
Ce combat décida sans appel une question débattue depuis longtemps,
celle de la nécessité des cuirasses _doubles_; car le nombre des blessés
se trouva de _huit_ Autrichiens pour un Français, et celui des morts de
_treize_ ennemis pour un Français!
Après cette terrible charge, les ennemis, n'ayant plus aucun moyen de
résistance, s'éloignèrent dans le plus grand désordre, vivement
poursuivis sur la chaussée, où les fuyards couraient pêle-mêle avec les
vainqueurs. Le maréchal Lannes proposa à l'Empereur de profiter de la
déroute des Autrichiens pour détruire complètement leur armée, en
l'acculant au Danube, et en entrant avec elle dans Ratisbonne au milieu
de la confusion; mais les autres maréchaux ayant fait observer que nous
étions encore à trois lieues de cette place, que notre infanterie était
harassée, enfin qu'il y aurait danger à s'exposer aux hasards d'un
combat de nuit contre des ennemis qui venaient de faire preuve de tant
de résolution, l'Empereur ordonna de faire cesser la poursuite, et
l'armée bivouaqua dans la plaine. Les Autrichiens avouèrent avoir perdu
cinq mille tués et quinze mille prisonniers, douze drapeaux et seize
pièces de canon; ils ne nous prirent que quelques hommes et nous en
tuèrent quinze cents. Les ennemis se retirèrent dans un tel désordre
que, dans la nuit, un de leurs régiments de cavalerie errait autour de
nos camps sans trouver aucune issue pour faire retraite, lorsque le
colonel Guéhéneuc, allant porter un ordre, tomba dans ce corps, dont le
chef, après s'être emparé de la personne de M. Guéhéneuc, lui dit: «Vous
étiez mon prisonnier, à présent je suis le vôtre!...» En effet, nous
vîmes arriver Guéhéneuc avec le régiment autrichien qui s'était rendu à
lui. Cet épisode amusa beaucoup l'Empereur.
Vous concevez qu'après un tel succès remporté par l'armée française, les
chevaux de prise étaient nombreux dans le camp; j'en achetai trois
excellents pour quelques louis, et me trouvant ainsi parfaitement monté
pour le reste de la campagne, j'abandonnai les deux rosses provenant de
mes acquisitions antérieures et renvoyai aux Wurtembergeois le cheval
qu'on m'avait prêté.
CHAPITRE XII
L'Empereur est blessé devant Ratisbonne.--Je monte le premier à l'assaut
avec Labédoyère, et nous pénétrons dans la ville.
Le prince Charles avait profité de la nuit pour gagner Ratisbonne, dont
le pont lui servit à faire passer sur la rive gauche du Danube ses
bagages, ainsi que la meilleure partie de ses troupes. Ce fut alors
qu'on reconnut combien avait été grande la prévoyance de l'Empereur,
lorsque, dès l'ouverture de la campagne, il avait ordonné au maréchal
Davout, venant de Hambourg et de Hanovre, pour se réunir à la grande
armée sur la rive droite du Danube vers Augsbourg, de s'assurer la
possession de Ratisbonne et de son pont en y laissant un régiment.
Davout avait établi dans cette ville le 65e de ligne, commandé par le
colonel Coutard, son parent, auquel il voulait donner l'occasion de se
distinguer par une belle défense; mais Coutard ne put tenir et, après
quelques heures de combat, rendit aux Autrichiens la place de
Ratisbonne, dont le pont assura leur retraite après notre victoire
d'Eckmühl; autrement ils étaient forcés de mettre bas les armes. Le
colonel Coutard ayant stipulé que lui et les officiers du 65e de ligne
seraient seuls renvoyés en France, l'Empereur décréta qu'à l'avenir les
officiers d'un corps réduit à capituler suivraient le sort de leurs
soldats, ce qui devait porter les chefs à faire une plus vive
résistance.
Cependant, l'Empereur ne pouvait se porter sur Vienne sans avoir repris
Ratisbonne; autrement, dès qu'il s'en serait éloigné, le prince Charles,
traversant le Danube sur le pont de cette ville, eût ramené son armée
sur la rive droite et attaqué la nôtre _par derrière_. Il fallait donc à
tout prix se rendre maître de la place.
Le maréchal Lannes fut chargé de cette mission difficile. Les ennemis
avaient six mille hommes dans Ratisbonne et pouvaient, au moyen du pont,
en augmenter le nombre à volonté. Ils placèrent beaucoup d'artillerie
sur les remparts, tandis que les fantassins garnissaient les parapets.
Les fortifications de Ratisbonne étaient fort anciennes, mauvaises, les
fossés à sec et cultivés en légumes; cependant, bien que ces moyens de
défense fussent insuffisants pour résister à un siège en règle, la ville
était en état de repousser un coup de main, d'autant plus aisément que
la garnison communiquait avec une armée de plus de quatre-vingt mille
hommes, et que, pour pénétrer dans la place, il fallait descendre avec
des échelles dans un fossé profond, le passer sous le feu des ennemis,
escalader enfin le rempart, dont les angles flanqués de canons se
commandaient réciproquement.
L'Empereur, ayant mis pied à terre, alla se poster sur un monticule
situé à une petite portée de canon de la ville. Ayant remarqué près de
la porte dite de Straubing une maison qu'on avait eu l'imprudence
d'adosser au mur du rempart, il fit avancer les pièces de douze, ainsi
que les obusiers de réserve, et ordonna de diriger tous les feux sur
cette maison; en s'éboulant dans le fossé, elle devait le combler en
partie et former au pied de la muraille une rampe par laquelle nos
troupes pourraient monter à l'assaut.
Pendant que notre artillerie exécutait cet ordre, le maréchal Lannes fit
approcher la division Morand auprès de la promenade qui contourne la
ville, et pour mettre ses troupes à l'abri du feu de l'ennemi jusqu'au
moment de l'attaque, il les plaça derrière une immense grange en pierre,
qu'un hasard des plus heureux semblait avoir établie en ce lieu pour
favoriser notre entreprise. Des chariots remplis d'échelles prises dans
les villages voisins furent conduits sur ce point, où l'on était
parfaitement garanti contre les projectiles que les Autrichiens
lançaient à profusion.
En attendant que tout fût prêt pour l'assaut, le maréchal Lannes,
s'étant rendu auprès de l'Empereur pour recevoir ses derniers ordres,
causait avec lui, lorsqu'une balle ennemie, lancée probablement du haut
des remparts par l'une de ces carabines à très longue portée dont se
servent les Tyroliens, vint frapper Napoléon à la cheville du pied
droit!... La douleur fut d'abord si vive que l'Empereur, ne pouvant plus
se tenir debout, fut obligé de s'appuyer sur le maréchal Lannes. Le
docteur Larrey accourut et reconnut que la blessure était fort légère.
Si elle eût été assez grave pour nécessiter l'opération, on eût
certainement considéré cet événement comme un très grand malheur pour la
France; cependant, il lui eût peut-être évité bien des calamités!...
Cependant, le bruit se répand dans l'armée que l'Empereur vient d'être
blessé; officiers et soldats accourent de toutes parts; en un instant,
des milliers d'hommes entourent Napoléon, malgré les canons ennemis qui
réunissent leurs feux sur cet immense groupe. L'Empereur voulut
soustraire ses troupes à ce danger inutile, et tranquilliser
l'inquiétude des corps éloignés qui s'ébranlaient déjà pour venir à lui;
à peine pansé, il monte à cheval et parcourt le front de toutes les
lignes, au milieu des acclamations de ces braves guerriers, qu'il avait
si souvent conduits à la victoire!
Ce fut dans cette revue improvisée et passée en présence de l'ennemi,
que Napoléon accorda pour la première fois des _dotations_ à de simples
soldats, en les nommant _chevaliers_ de l'Empire, en même temps que
membres de la Légion d'honneur. Les présentations étaient faites par les
chefs de corps; mais l'Empereur permettait cependant que les militaires
qui se croyaient des droits incontestables vinssent les faire valoir
devant lui; puis il décidait et jugeait seul. Or, il advint qu'un vieux
grenadier, qui avait fait les campagnes d'Italie et d'Egypte, ne
s'entendant pas appeler, vint d'un ton flegmatique demander la croix:
«Mais, lui dit Napoléon, qu'as-tu fait pour mériter cette
récompense?--C'est moi, Sire, qui dans le désert de Jaffa, par une
chaleur affreuse, vous présentai un melon d'eau.--Je t'en remercie de
nouveau, mais le don de ce fruit ne vaut pas la croix de la Légion
d'honneur.» Alors le grenadier, jusque-là froid comme glace, s'exaltant
jusqu'au paroxysme, s'écrie avec la plus grande volubilité: «Eh!
comptez-vous donc pour rien sept blessures reçues au pont d'Arcole, à
Lodi, à Castiglione, aux Pyramides, à Saint-Jean d'Acre, à Austerlitz, à
Friedland... onze campagnes en Italie, en Egypte, en Autriche, en
Prusse, en Pologne, en...» Mais l'Empereur l'interrompant, et
contrefaisant en riant la vivacité de son langage, s'écria: «Ta, ta, ta,
comme tu t'emportes, lorsque tu arrives aux points essentiels! car c'est
par là que tu aurais dû commencer, cela vaut bien mieux que ton
melon!... Je te fais chevalier de l'Empire avec 1,200 francs de
dotation... Es-tu content?--Mais, Sire, je préfère la croix!...--Tu as
l'un et l'autre, puisque je te fais chevalier.--Moi, j'aimerais mieux la
croix!...» Le brave grenadier ne sortait pas de là, et l'on eut toutes
sortes de peines à lui faire comprendre que le titre de chevalier de
l'Empire entraînait avec lui celui de chevalier de la Légion d'honneur.
Il ne fut tranquillisé à ce sujet que lorsque l'Empereur lui eut attaché
la décoration sur la poitrine, et il parut infiniment plus sensible à
cela qu'au don de 1,200 francs de rente. Par cette familiarité,
l'Empereur se faisait adorer du soldat; mais ce moyen ne peut être
convenablement employé que par un chef d'armée illustré par de
nombreuses victoires; il nuirait à tout autre général et le
déconsidérerait.
Le maréchal Lannes ayant été prévenu que tout était prêt pour
l'attaque, nous retournâmes vers Ratisbonne, pendant que l'Empereur
remontait sur le monticule d'où il pouvait être témoin de l'assaut. Les
divers corps d'armée rangés autour de lui attendaient en silence ce qui
allait se passer...
Notre artillerie ayant complètement abattu la maison du rempart, ses
débris tombés dans le fossé formaient un talus assez praticable, mais
dont le sommet était encore de huit à dix pieds moins élevé que le mur
du côté de la ville: il fallait donc placer des échelles sur ces
décombres pour gagner le haut du rempart. Elles étaient aussi
nécessaires pour descendre de la promenade dans le fossé, car il
n'existait aucune rampe de ce côté. En arrivant à la grange derrière
laquelle la division Morand, commandée pour l'attaque, était abritée du
feu de la place, le maréchal Lannes ayant demandé cinquante hommes de
bonne volonté pour marcher à la tête de la colonne et planter les
échelles, afin de monter les premiers à l'assaut, il s'en présenta un
nombre infiniment supérieur, qu'il fallut réduire à celui prescrit par
le maréchal. Ces braves, conduits par des officiers choisis, partent
avec une ardeur admirable; mais à peine ont-ils dépassé les murs de la
grange qui les abritait, qu'assaillis par une grêle de balles, ils
furent presque tous couchés par terre!... Quelques-uns seulement
parvinrent à descendre de la promenade dans le fossé, mais le canon les
mit bientôt hors de combat, et les débris de cette première colonne
vinrent, tout sanglants, rejoindre la division derrière la grange
protectrice...
Cependant, à la voix du maréchal Lannes et du général Morand, cinquante
nouveaux volontaires se présentent, prennent des échelles et marchent
vers les fossés; mais dès que, arrivés sur la promenade, ils sont
aperçus par l'ennemi, un feu plus terrible encore que le premier
détruit presque entièrement cette seconde colonne!... Ces deux échecs
consécutifs ayant refroidi l'ardeur des troupes, personne ne bougea plus
lorsque, pour la troisième fois, le maréchal demanda des hommes de
_bonne volonté!_ Il aurait pu commander à une ou plusieurs compagnies de
marcher, et certainement elles eussent obéi; mais il savait par
expérience l'énorme différence qui existe entre ce que le soldat fait
par obéissance et ce qu'il fait par élan. Pour braver cet immense péril,
des _volontaires_ étaient infiniment préférables à une troupe commandée.
Mais vainement le maréchal renouvelle son appel aux plus _braves_ de la
_brave_ division Morand; vainement il leur fait observer que l'Empereur
et toute la grande armée les contemplent; on ne lui répond que par un
morne silence, tant chacun avait la conviction que dépasser les murs de
la grange; sous les feux de l'ennemi, c'était courir à une mort
_certaine!_... Alors l'intrépide Lannes s'écrie: «Eh bien! je vais vous
faire voir qu'avant d'être maréchal j'ai été grenadier et le suis
encore!...» Il saisit une échelle, l'enlève, et veut la porter vers la
brèche... Ses aides de camp cherchent à l'en empêcher, mais il résiste
et s'indigne contre nous!... Je me permis alors de lui dire: «Monsieur
le maréchal, vous ne voudriez pas que nous fussions déshonorés, et nous
le serions si vous receviez la plus légère blessure en portant une
échelle contre le rempart, avant que tous vos aides de camp aient été
tués!...» Alors, malgré ses efforts, je lui arrachai le bout de
l'échelle qu'il tenait et le plaçai sur mon épaule, pendant que de Viry
prenait l'autre extrémité et que nos camarades, se réunissant par
couples, prenaient aussi des échelles.
À la vue d'un maréchal de l'Empire disputant avec ses aides de camp à
qui monterait le premier à l'assaut, un cri d'enthousiasme s'éleva dans
toute la division! Officiers et soldats voulurent marcher en tête, et
réclamant cet honneur, ils nous poussaient, mes camarades et moi, en
cherchant à s'emparer des échelles; mais en les cédant, nous aurions eu
l'air d'avoir joué une comédie pour exciter l'élan des troupes: _le vin
était tiré, il fallait le boire_, quelque amer qu'il pût être!... Le
maréchal le comprit, et nous laissa faire, bien qu'il s'attendît à voir
exterminer une grande partie de son état-major qui devait marcher en
tête de cette périlleuse attaque!...
Je vous ai déjà dit que mes camarades, quoique tous fort braves,
manquaient d'expérience et principalement de ce qu'on nomme le _tact
militaire_. Je m'emparai donc sans façon du commandement de la petite
colonne: la gravité des circonstances m'y autorisait, et il ne me fut
refusé par personne. J'organisai derrière la grange le détachement qui
devait nous suivre. J'avais attribué la destruction des deux premières
colonnes à l'imprudence avec laquelle ceux qui la conduisaient avaient
aggloméré les soldats dont elles se composaient, circonstance qui
présentait un double inconvénient: d'abord, elle facilitait le tir des
ennemis, toujours infiniment plus meurtrier sur une masse que sur des
hommes isolés; en second lieu, nos grenadiers chargés d'échelles n'ayant
formé qu'un seul groupe, et s'étant embarrassés les uns les autres, leur
marche n'avait pu être assez rapide pour les soustraire promptement au
feu des Autrichiens. En conséquence, je décidai que de Viry et moi, qui
portions la première échelle, partirions d'abord seuls en courant; que
la seconde échelle nous suivrait à vingt pas de distance, et ainsi de
suite pour les autres; qu'arrivés sur la promenade, les échelles
seraient placées à cinq pieds l'une de l'autre, afin d'éviter la
confusion; que, descendus dans le fossé, on laisserait les échelles
numéros _pairs_ dressées contre le mur de la promenade, pour que les
troupes pussent nous suivre sans retard; que les échelles numéros
_impairs_ seraient enlevées et portées rapidement sur la brèche, où nous
les poserions seulement à un pied de distance entre elles, tant à cause
du peu de largeur du passage que pour aborder avec plus d'ensemble le
haut du rempart et repousser les assiégés qui voudraient nous précipiter
en bas. Ces explications bien données et bien comprises, le maréchal
Lannes, qui les approuvait, s'écria: «Partez, mes braves enfants, et
Ratisbonne est enlevé!...»
À ce signal, de Viry et moi nous élançons, traversons la promenade en
courant, et plongeons notre échelle dans le fossé, où nous descendons.
Nos camarades et cinquante grenadiers nous suivent... En vain le canon
de la place tonne, la fusillade roule, les biscaïens et les balles
frappent les arbres et les murs; comme il est fort difficile d'ajuster
des individus isolés, allant très rapidement, et espacés de vingt en
vingt pas, nous arrivâmes dans le fossé sans qu'aucun des hommes de la
petite colonne fût blessé!... Les échelles désignées d'avance étant
enlevées, nous les portons au sommet des décombres de la maison abattue,
et les appuyant contre le parapet, nous nous élançons vers le
rempart!...
Je montais entête d'une des premières échelles; Labédoyère, qui
gravissait celle à côté de moi, sentant que la base en était mal
assujettie sur les décombres, me prie de lui donner la main pour le
soutenir, et nous parvenons enfin tous les deux sur le haut du rempart,
à la vue de l'Empereur et de toute l'armée, qui nous salue d'une immense
acclamation!... Ce fut un des plus beaux jours de ma vie!... MM. de Viry
et d'Albuquerque nous joignirent en un instant, ainsi que les autres
aides de camp et les cinquante grenadiers; enfin, un régiment de la
division Morand se dirigeait vers le fossé au pas de course.