Le maréchal Lannes, craignant qu'avant de rendre les armes quelques

fanatiques n'égorgeassent le prince Fuentès Pignatelli, mit pour

première condition qu'on le lui rendrait vivant. Nous vîmes donc arriver

ce malheureux, conduit par un geôlier à figure atroce qui, après l'avoir

très durement maltraité pendant sa longue captivité, eut l'effronterie

de l'escorter, les pistolets à la ceinture, jusque dans la chambre du

maréchal, voulant avoir, disait-il, un reçu de la propre main du chef de

l'armée française. Le maréchal le fit mettre à la porte; mais cet homme

ne voulant pas s'en aller sans un reçu, Labédoyère, fort peu endurant,

se mit en fureur, et lui fit descendre les escaliers à grands coups de

pied dans le derrière. Quant au prince Pignatelli, il faisait vraiment

peine à voir, tant il avait souffert pendant son emprisonnement! La

fièvre le dévorait, et on n'avait pas un seul lit à lui offrir; car,

ainsi que je l'ai déjà dit, le maréchal s'était logé dans une maison

entièrement nue, mais qui avait l'avantage d'être placée auprès du point

d'attaque, tandis que le général Junot, bien moins consciencieux,

s'était établi à une grosse lieue de la ville, dans un riche couvent. Il

y menait très bonne vie et offrit l'hospitalité au prince, qui

l'accepta. Elle lui devint funeste, car Junot lui fit faire une telle

_bombance_ que son estomac, délabré par le régime de la prison, ne put

supporter ce brusque changement, et le prince Pignatelli mourut au

moment où son retour à la liberté le rendait si heureux! Il laissa plus

de 900,000 francs de rente à un collatéral qui n'avait presque rien!

Lorsqu'une place capitule, il est d'usage que les officiers gardent

leurs épées. Il en fut ainsi pour ceux de la garnison de Saragosse,

excepté pour le gouverneur Palafox, à l'égard duquel le maréchal avait

reçu des instructions particulières de l'Empereur: en voici les motifs.

Le comte Palafox, colonel dans les gardes du corps et ami dévoué de

Ferdinand VII, l'avait suivi à Bayonne. L'abdication de ce prince et

celle de Charles IV ayant jeté dans la consternation les seigneurs

espagnols que Napoléon avait réunis en assemblée nationale, presque tous

reconnurent Joseph pour leur roi, parce que, se voyant en France au

pouvoir de l'Empereur, ils craignaient d'être arrêtés. Il paraît que le

comte Palafox, ayant eu les mêmes craintes, avait aussi reconnu le roi

Joseph; mais, à peine rentré en Espagne, il s'empressa de protester

contre la violence morale qu'il prétendait lui avoir été faite, et

courut se mettre à la tête des insurgés de Saragosse.

L'Empereur considéra cette conduite comme une perfidie, et ordonna

qu'après la prise de la ville, le comte Palafox serait traité, non en

prisonnier de guerre, mais en prisonnier d'_État_, par conséquent

désarmé et conduit au donjon de Vincennes. Le maréchal Lannes se vit

donc obligé d'envoyer un officier pour arrêter le gouverneur de

Saragosse et lui demander son épée. Ce fut à d'Albuquerque qu'il donna

cette mission. Elle lui parut d'autant plus pénible que non seulement

d'Albuquerque était Espagnol, mais parent, ancien compagnon, et ami de

Palafox. Je n'ai jamais pu me rendre compte des motifs qui portèrent le

maréchal à faire un tel choix pour une telle mission. D'Albuquerque,

forcé d'obéir, entra plus mort que vif dans Saragosse. Il se présenta

chez Palafox, qui, en lui remettant son épée, dit avec une noble fierté:

«Si vos aïeux, les illustres d'Albuquerque, revenaient au monde, il n'en

est pas un qui ne préférât se trouver à la place du prisonnier qui rend

cette épée couverte de gloire, plutôt qu'à celle du renégat qui vient la

prendre au nom des ennemis de l'Espagne, sa patrie!»

Le pauvre d'Albuquerque, terrifié et sur le point de tomber en

défaillance, fut obligé de s'appuyer contre un meuble. La scène nous fut

racontée par le capitaine Pasqual, qui, chargé par l'Empereur de

recevoir Palafox après son arrestation, assistait à l'entrevue de ce

général et de d'Albuquerque. Le comte Palafox fut conduit et demeura en

France, depuis le mois de mars 1809 jusqu'en 1814.

Bizarrerie des choses humaines! Palafox ayant été proclamé gouverneur de

Saragosse au moment de l'insurrection, la renommée et l'histoire lui ont

attribué le mérite de l'héroïque défense de cette ville, et il y a

cependant fort peu contribué, car il tomba gravement malade dès les

premiers jours du siège, et remit le commandement au général Saint-Marc,

Belge au service de l'Espagne; ce fut donc celui-ci qui soutint toutes

nos attaques avec un courage et un talent remarquables. Mais, comme il

était _étranger_, l'orgueil espagnol reporta toute la gloire de la

défense sur Palafox, dont le nom passera à la postérité, tandis que

celui du brave et modeste général Saint-Marc est resté ignoré, car

aucune relation ne l'a mentionné.

Le jour qui suivit la capitulation, la garnison de Saragosse, après

avoir défilé devant le maréchal Lannes, déposa les armes et fut dirigée

sur la France comme prisonnière de guerre; mais, comme elle était encore

au nombre de 40,000 hommes, les deux tiers s'évadèrent pour recommencer

à tuer des Français, en se joignant à divers partisans qui nous

faisaient une guerre acharnée. Cependant, une très grande partie des

hommes sortis de Saragosse moururent du typhus, dont ils avaient emporté

le germe. Quant à la ville, ses rues, presque entièrement détruites,

étaient de vrais charniers remplis de morts et de mourants! La contagion

s'étendit même sur les troupes françaises qui formèrent la nouvelle

garnison.

CHAPITRE X

J'accompagne Lannes à Lectoure, Bordeaux et Paris, en faisant fonction

de courrier.--Épisode.--Départ pour Augsbourg.--Mouton à Landshut.

Saragosse pris, la mission du maréchal Lannes était accomplie; il se mit

donc en route pour rejoindre l'Empereur à Paris et l'accompagner en

Allemagne, où la guerre avec l'Autriche paraissait imminente. Nous

parcourûmes avec nos chevaux le trajet qui sépare l'Aragon de la

Bidassoa. Le célèbre partisan Mina ayant attaqué notre escorte dans les

Pyrénées, auprès de Pampelune, le domestique du maréchal, qui courait

habituellement devant sa voiture, fut tué. Arrivé à Saint-Jean de Luz,

le maréchal trouva sa berline et y offrit une place à MM. de Saint-Mars,

Le Couteulx et moi. Je fis vendre mes chevaux, et de Viry ramena mon

domestique. L'un des valets de chambre du maréchal ayant inutilement

tenté de faire l'office de courrier, et les postillons manquant, nous

nous dévouâmes, Le Couteulx, Saint-Mars et moi, à fournir chacun trois

relais. J'avouerai qu'il m'en coûta beaucoup de courir la poste à franc

étrier, lorsque j'étais à peine guéri de mes deux blessures; mais je

comptais sur ma jeunesse et ma forte constitution. Je commençai mon

service par une nuit des plus noires et sous un orage des plus violents;

en outre, n'étant précédé d'aucun postillon, comme l'est d'habitude le

courrier porteur de dépêches, je me jetais dans les mauvais pas et

poussais mon cheval dans les trous; la berline me talonnait; enfin, je

ne connaissais pas l'emplacement des maisons de poste, difficiles à

trouver dans une nuit aussi obscure et par un temps pareil. Pour comble

de malheur, je dus attendre longtemps le bac sur les rives de l'Adour,

en face de Peyrehorade; aussi je me refroidis; je grelottais et je

souffrais beaucoup de ma blessure, quand je pris place dans la berline.

Vous voyez par ces détails que tout n'est pas rose dans la vie d'aide de

camp. Nous passâmes quarante-huit heures à Lectoure, où le maréchal

possédait les bâtiments de l'ancien évêché, qu'il avait transformés en

château des plus confortables.

Nous reprîmes ensuite la route de Paris en courant chacun à notre tour.

Comme le maréchal voyageait jour et nuit et ne pouvait supporter l'odeur

des mets, nous étions obligés de jeûner à peu près pendant six relais et

de ne manger qu'en galopant. Je fus donc bien surpris, lorsqu'un soir le

maréchal me pria de l'attendre au relais de Pétignac ou du Roulet, et

d'annoncer qu'il s'y arrêterait une heure pour souper. Je fus surtout

très étonné, en voyant que la maison indiquée n'était pas une

hôtellerie. Mais, à l'annonce de l'arrivée du maréchal, les habitants

font éclater la joie la plus vive, dressent la table, la couvrent de

mets succulents et s'élancent en pleurant de joie au-devant de sa

voiture. Le maréchal, les larmes aux yeux, embrasse tout le monde, y

compris les plus petits marmots, et comble le maître de poste des

marques de la plus tendre amitié. Après dîner, il ordonne à Saint-Mars

de tirer de son portefeuille une superbe montre en or et une chaîne de

même métal fermée d'un gros diamant, offre ces bijoux au maître et à la

maîtresse de poste, donne 3 ou 400 francs aux servantes, et s'éloigne au

milieu des plus tendres embrassements.

Je crus que cette famille était alliée au maréchal; mais, dès que nous

fûmes en voiture, il nous dit: «Vous êtes sans doute étonnés des marques

d'intérêt que je donne à ces braves gens; mais le mari m'a rendu un bien

grand service, car il m'a sauvé la vie en Syrie!» Alors, le maréchal

nous raconta qu'étant général de division, il dirigeait un nouvel assaut

contre la tour de Saint-Jean d'Acre, quand il reçut une balle au travers

du cou et tomba évanoui. Ses soldats, le croyant mort, se retirèrent en

désordre devant des milliers de Turcs, qui les poursuivaient en

décapitant ceux qu'ils pouvaient atteindre, et plaçaient leurs tètes sur

la pointe des palissades! Un brave capitaine fait appel à ses soldats

pour ramener le corps de leur général, l'enlève, et bientôt, épuisé, le

traîne par une jambe jusqu'à la queue de la tranchée. Le sol était

sablonneux; la tête du général ne reçut aucune meurtrissure, et les

secousses l'ayant ranimé, il fut soigné par Larrey, qui le rendit

entièrement à la vie. Le capitaine; ayant reçu une blessure grave,

rentra dans ses foyers, obtint une petite pension et se maria avec une

femme peu aisée; mais le maréchal devint une seconde providence pour

cette famille; il acheta pour elle un relais de poste, des champs, des

chevaux, une maison, et faisait élever à ses frais le fils aîné, en

attendant que les autres fussent en âge de quitter leurs parents; aussi

la reconnaissance de ces braves gens égalait-elle celle du maréchal pour

son libérateur. Cet ancien capitaine perdit sans doute beaucoup à la

mort du maréchal Lannes, qu'il vit ce jour-là pour la dernière fois.

Nous continuâmes notre route par un froid toujours croissant, qui rendit

on ne peut plus pénible le trajet d'Orléans à Paris, où j'arrivai enfin

le 2 avril, horriblement fatigué et très souffrant.

Je retrouvai ma mère avec un bonheur mêlé d'amertume, car elle venait

d'apprendre que mon frère avait été fait prisonnier par les guérillas

espagnoles, et j'allais partir pour une nouvelle campagne!

À peine arrivé à Paris, le maréchal me conduisit chez le ministre de la

guerre pour savoir ce qu'il avait fait pour moi. Il ne manquait à mon

brevet de chef d'escadron que la sanction impériale; mais comme Napoléon

était alors très préoccupé des mouvements de l'armée autrichienne, il ne

demanda pas au ministre le travail préparé et ne fit aucune promotion.

Un mauvais génie me poursuivait!

La capitale était très agitée; les Anglais, nous voyant engagés en

Espagne, crurent l'heure venue de soulever contre Napoléon tout le nord

de l'Europe: ce projet était prématuré, car l'Empereur disposait encore

en Allemagne d'une influence immense et de forces considérables. La

Prusse n'osa bouger; les princes et rois de la Confédération germanique

mirent leurs armées au service de Napoléon, auquel la Russie même envoya

un corps de vingt-cinq mille hommes. Malgré cela, les Autrichiens,

soldés par l'Angleterre, venaient de nous déclarer la guerre. Leurs

armées s'avançaient sur la Bavière notre alliée, et l'Empereur se

préparait à se rendre en Allemagne, où le maréchal Lannes devait le

suivre. Toutes les calèches étant retenues par des centaines d'officiers

généraux ou autres, j'étais fort embarrassé, car l'Empereur, ainsi que

le maréchal, devaient quitter Paris le 13 avril, et j'avais reçu l'ordre

de partir un jour avant eux. Il fallut donc me résigner à courir encore

une fois la poste à franc étrier, par un très mauvais temps!...

Heureusement, une semaine de repos avait calmé l'irritation de ma

blessure au côté; celle du front était cicatrisée, et je pris la

précaution de remplacer mon lourd colback par un chapeau. Mon domestique

Woirland me suivit, mais, fort mauvais écuyer, il roulait fréquemment à

terre et se bornait à me dire en se relevant: «Comme vous êtes dur au

mal!... Oh! oui, vous êtes dur!...»

Je parcourus en quarante-huit heures les cent douze lieues qui séparent

Paris de Strasbourg, malgré la pluie et la neige. Woirland n'en pouvait

plus; il fallait changer notre manière d'aller. D'ailleurs, je savais

qu'en Allemagne on ne courait pas la poste à franc étrier, et nous

n'étions encore qu'à moitié chemin d'Augsbourg, notre lieu de réunion.

Je pus enfin trouver une calèche, et par la forêt Noire, je gagnai

Augsbourg, où je rejoignis plusieurs de mes camarades. L'Empereur, le

maréchal, presque toutes les troupes étaient déjà en campagne. En

courant la ville, je réussis à acheter un cheval; je troquai ma voiture

contre une autre, et nous partîmes sur nos selles de voyage. Ainsi, en

quelques semaines, nous avions vendu nos chevaux à vil prix, fait des

déboursés considérables, et tout cela pour courir au-devant des balles

et des boulets qui devaient ôter la vie à plusieurs d'entre nous!...

Qu'on nomme amour de la gloire, ou bien folie, le sentiment qui nous

excitait, il nous dominait impérieusement, et nous marchions sans

regarder derrière nous!...

Nous joignîmes l'état-major impérial le 20 avril, pendant le combat

d'Abensberg. Le maréchal Lannes, après nous avoir complimentés sur notre

zèle, nous lança immédiatement au milieu des coups de fusil pour porter

ses ordres. Les Autrichiens, commandés par le prince Charles, frère de

l'Empereur, se retirèrent derrière le Danube, par Landshut, au delà de

la rivière d'Isar, dont, selon leur habitude, ils négligèrent de

détruire les ponts. Le lendemain, Napoléon fit attaquer Landshut par

notre infanterie, qui traversa deux fois le pont sous une grêle de

balles; mais arrivée à l'autre extrémité, elle fut arrêtée devant une

immense porte, que l'arrière-garde ennemie défendait du haut des murs de

la ville par une vive fusillade, et deux fois nos colonnes furent

repoussées avec perte!... Cependant, l'Empereur qui tenait infiniment à

prendre Landshut, afin d'y passer l'Isar avant que le prince Charles pût

y préparer de plus grands moyens de résistance, venait d'ordonner une

troisième attaque, et les troupes commandées à cet effet se préparaient

à marcher, lorsque Napoléon, apercevant le général Mouton, son aide de

camp, venant rendre compte d'une mission qu'il lui avait donnée le

matin, lui dit: «Vous arrivez fort à propos!... Placez-vous à la tête

de cette colonne et enlevez la ville de Landshut!»

Une aussi périlleuse mission, donnée à l'improviste, aurait pu étonner

un homme moins intrépide que le général Mouton. Celui-ci n'en fut

nullement ému; il abandonne son cheval, et mettant bravement l'épée à la

main, il fait battre la charge, et s'élance le premier sur le pont à la

tête des grenadiers!... Mais se trouvant arrêté par la porte de

Landshut, il la fait enfoncer à coups de hache, passe au fil de l'épée

tout ce qui résiste, s'empare de la ville, et revient tranquillement

rendre compte à l'Empereur de la mission dont il avait été chargé le

matin!... Chose bizarre! dans la conversation qu'ils eurent ensemble, il

ne fut pas dit un seul mot relatif à la prise de Landshut, et jamais

l'Empereur n'en parla au général Mouton... Mais, après la campagne, il

fit porter chez lui un remarquable tableau d'Hersent, dans lequel ce

général est représenté marchant à la tête de sa colonne à l'attaque de

Landshut. Ce souvenir de Napoléon valait mieux que les plus grands

éloges.

CHAPITRE XI

Remonte improvisée.--Épisodes de la bataille d'Eckmühl.--Combat de

cavalerie devant Ratisbonne.--Déroute de l'ennemi.

L'armée française, traversant l'Isar, se dirigea sur Eckmühl qu'occupait

le gros des forces de l'armée autrichienne. L'Empereur et le maréchal

Lannes passèrent la nuit à Landshut. Une bataille paraissait imminente

pour le lendemain. La ville et ses environs étaient remplis de troupes

et sillonnés en tous sens par des officiers d'état-major, allant porter

des ordres ou revenant d'en porter. Mes camarades et moi eûmes de très

nombreuses courses à faire, et comme, par suite de notre rapide voyage

d'Espagne en Allemagne, nous ne possédions que de très médiocres chevaux

achetés au hasard, et que ces animaux se trouvaient très fatigués, nous

prévoyions avec peine combien il nous serait difficile de faire un bon

service dans la bataille du jour suivant.

Je rentrais vers dix heures du soir, venant de remplir une mission à

trois ou quatre lieues de Landshut, lorsque le maréchal Lannes m'ordonna

d'aller porter un ordre au général Gudin, dont la division se trouvait

fort éloignée; je devais ensuite attendre près de ce général que le

maréchal arrivât sur le champ de bataille. Mon embarras fut très grand

alors, car le cheval que je venais de quitter était harassé; le maréchal

n'avait pas de chevaux à me prêter, et il ne se trouvait pas à Landshut

de cavalerie française à laquelle on pût ordonner de m'en fournir un. Je

ne pouvais entrer chez l'Empereur pour dire au maréchal que j'étais à

peu près démonté; cependant, sans un bon coursier, comment porter un

ordre dont allait peut-être dépendre le salut de l'armée? Je me tirai de

cet embarras par une assez mauvaise action, je l'avoue, mais que ma

situation difficile rendait peut-être excusable. Vous en jugerez.

J'appelle Woirland, mon domestique, homme de sac et de corde, qui avait

fait son apprentissage dans la légion noire d'Humbert, et n'était

embarrassé _de rien_. Je lui fais part de mes perplexités et le charge

de se procurer à tout prix un cheval... enfin il m'en faut un!...--Vous

allez l'avoir, me répondit-il, et tout de ce pas Woirland, sortant de la

ville qu'entouraient divers corps de troupes de la Confédération

germanique, entre dans le camp de la cavalerie wurtembergeoise. Tous les

hommes dormaient, les factionnaires comme les autres. Woirland passe

tranquillement l'inspection des chevaux, en voit un qui lui convient, le

détache, et au risque de se faire assommer, si quelqu'un l'apercevait,

il le conduit hors du camp, jette tout l'équipage à bas, rentre en

ville, place ma selle sur le dos de l'animal, et vient me prévenir que

_tout est prêt_! Les chevaux de troupes de la cavalerie wurtembergeoise

portent pour marque un bois de cerf imprimé sur la cuisse gauche; il me

fut donc très facile de reconnaître d'où provenait la nouvelle monture

qu'amenait mon _Figaro_. Il ne s'en défendit pas!... Ce cheval venait

d'être maraudé, ou, pour parler franchement, _volé_. Mais voyez combien

une situation difficile élargit la conscience! Pour faire taire la

mienne, je me dis: «Si je ne prends pas cet animal qui appartient au roi

de Wurtemberg, il me devient impossible de porter au général Gudin les

ordres qu'il doit exécuter au point du jour, ce qui peut compromettre le

gain de la bataille et amener la chute de la couronne du roi de

Wurtemberg; je lui rends donc un service _indirect_ en me servant d'un

cheval de son armée; d'ailleurs, puisque l'Empereur a donné un royaume à

ce prince, celui-ci peut bien lui _prêter_ un cheval que je rendrai

après m'en être servi dans leur intérêt commun!» Je ne sais, mes chers

enfants, si un casuiste approuverait ce raisonnement, mais, pressé par

les circonstances, je m'élançai en selle et partis au galop!

Maître Woirland avait choisi en connaisseur; la bête était excellente.

Une seule chose me contrariait, c'était que le maudit bois de cerf

marqué sur la cuisse du cheval, indiquant sa provenance, m'exposait à le

voir réclamer par quelque officier wurtembergeois. J'arrivai enfin au

point du jour auprès du général Gudin, dont les troupes se mirent en

marche. Je le suivis jusqu'à ce que l'Empereur et le maréchal Lannes

nous eussent rejoints avec le gros de l'armée. La bataille s'engagea, la

victoire ne fut point un moment douteuse: le maréchal Davout s'y

distingua, ce qui lui valut plus tard le titre de prince d'Eckmühl.

Mon cheval faisait merveille; mais son dernier jour était arrivé!... Au

plus fort de l'action, le maréchal Lannes ayant envoyé un de ses aides

de camp les moins expérimentés porter au général Saint-Sulpice l'ordre

de charger avec ses cuirassiers sur un corps de cavalerie ennemi, cet

aide de camp s'expliqua si mal que le général prenait une tout autre

direction que celle indiquée par le maréchal, lorsque celui-ci, s'en

étant aperçu, m'ordonna d'aller me placer à la tête de la division

Saint-Sulpice, et de la conduire à l'ennemi par la grande route qui

forme la principale rue du village d'Eckmühl. Pendant que le maréchal

Lannes m'expliquait ses intentions, en examinant une carte que le

général Cervoni, lui et moi, tenions chacun d'un côté, un boulet la

traversa et étendit le général Cervoni raide mort sur l'épaule du

maréchal, qui fut couvert du sang de son ami, arrivé la veille de Corse,

tout exprès pour faire cette campagne avec lui!... Le maréchal, pénétré

de douleur, n'en continua pas moins à me donner des ordres avec clarté,

et je courus vers le général Saint-Sulpice, auprès duquel je marchai à

la tête des cuirassiers sur Eckmühl.

Un régiment de Croates occupait les maisons de ce village; mais, au

lieu de tirer sur nous par les croisées où ils se trouvaient hors

d'atteinte des sabres de notre cavalerie, ces hommes, quittant

stupidement l'excellente position qu'ils occupaient, descendirent

bravement dans la rue, où ils espéraient arrêter nos escadrons avec

leurs baïonnettes, en se formant en colonne serrée. Les cuirassiers

français ne leur en donnèrent pas le temps; ils arrivèrent si rapidement

que les Croates, surpris en désordre, au moment où ils sortaient des

maisons, furent enfoncés, sabrés, et jonchèrent bientôt la rue de leurs

cadavres! Néanmoins, ils ne cédèrent pas sans se défendre vaillamment.

Un de leurs bataillons surtout opposa une vigoureuse résistance, et mon

cheval ayant reçu pendant la mêlée un coup de baïonnette dans le cœur,

fit quelques pas et tomba mort contre une borne, de sorte qu'une de mes

jambes restant prise sous le corps de ce pauvre animal, tandis que mon

genou appuyait contre la borne, je ne pouvais faire le moindre

mouvement! En pareil cas, malheur au cavalier démonté! car personne ne

s'arrête pour le relever; d'ailleurs, on ne le pourrait pas. Aussi le

premier régiment de nos cuirassiers, après avoir haché tous les Croates

qui ne s'empressaient pas de jeter leurs armes, continua la charge et

traversa le village, suivi de toute la division au galop.

Il est fort rare que des chevaux, à moins qu'ils ne soient très

fatigués, posent les pieds sur les corps des hommes étendus par terre;

aussi toute la division de cuirassiers passa-t-elle sur moi sans que je

reçusse la moindre atteinte. Cependant, je ne pouvais me dégager, et ma

situation était d'autant plus pénible que, ayant aperçu, avant la

charge, un très gros corps de cavalerie ennemie placé au delà d'Eckmühl,

je prévoyais que nos cuirassiers seraient repoussés et ramenés à

travers ce village, et je craignais que les cavaliers autrichiens,

voulant venger les Croates, ne me fissent un mauvais parti!... Pendant

le moment de calme qui succéda dans la rue au tumulte du combat et du

passage de la cavalerie de la division Saint-Sulpice, j'aperçus non loin

de moi deux grenadiers ennemis, qui, ayant posé leurs fusils, relevaient

leurs camarades blessés. Je leur fais signe de venir à moi et de m'aider

à dégager ma jambe; ils obéissent, soit par bonté, soit par crainte que

je ne les fasse tuer, quoique je n'eusse en ce moment aucun Français à

mes ordres. Les deux Croates, sachant nos cuirassiers en ayant, se

considéraient comme prisonniers; d'ailleurs, cette espèce de soldats

réfléchit peu. Ils vinrent, et j'avoue qu'en voyant l'un d'eux tirer de

sa poche un grand couteau pour couper la courroie de l'étrier qui

retenait mon pied sous le cheval, je craignis qu'il ne lui prît la

fantaisie de m'en plonger la lame dans le ventre, ce qu'il eût pu faire

sans danger. Mais il fut loyal, et avec l'aide de son camarade il

parvint à me remettre sur pied. Je leur fis prendre mon équipage et je

sortis d'Eckmühl pour rejoindre notre infanterie restée en dehors.

Mémoires du général baron de Marbot (2/3) · 第 8 / 35 段