que par des engagements volontaires qui deviennent fort difficiles en
temps de guerre, on est obligé d'admettre les hommes mariés, auxquels on
permet de se faire suivre par leurs familles; aussi les régiments
traînent-ils à leur suite un nombre considérable de femmes et d'enfants.
C'est là un grave inconvénient, auquel la Grande-Bretagne n'a jamais pu
remédier. Or, il advint qu'au moment où l'Empereur faisait défiler
devant lui les corps de Soult et Ney, hors des murs d'Astorga, on
entendit des cris dans une immense grange... on l'ouvrit... elle
contenait mille à douze cents femmes et enfants anglais qui, accablés
par la longue marche des jours précédents, faite sous une pluie
glaciale, au milieu des boues et des torrents débordés, n'avaient pu
suivre l'armée du général Moore et s'étaient réfugiés dans cette vaste
grange où, depuis quarante-huit heures, ils vivaient d'orge crue!...
Presque toutes ces femmes et ces enfants étaient beaux, malgré les
guenilles fangeuses qui les couvraient. Ils entourèrent bientôt
l'Empereur, qui, touché de leur triste position, les fit loger en ville,
où ils reçurent des vivres, et Napoléon envoya un parlementaire avertir
le général anglais que, dès que le temps le permettrait, les femmes et
les enfants de ses soldats lui seraient rendus.
Le maréchal Soult joignit l'armée ennemie dans les montagnes de Léon et
battit son arrière-garde à Villafranca, où nous perdîmes le général
Colbert et son aide de camp Latour-Maubourg. L'armée anglaise gagna en
toute hâte le port de la Corogne; mais une tempête horrible rendant son
embarquement très difficile, elle fut dans l'obligation de livrer
bataille aux troupes du maréchal Soult qui la suivaient de très près. Le
général en chef sir John Moore fut tué, et son armée ne parvint à gagner
ses vaisseaux qu'après des pertes immenses. Cependant, cet événement,
que les Français considérèrent d'abord comme un avantage, leur devint
bien fatal, car le général Moore fut remplacé par Wellington, qui nous
fit depuis tant de mal.
Ce fut à Astorga que mon frère, attaché à l'état-major du prince
Berthier, ayant été chargé de passer des dépêches à Madrid, fut pris par
les guérillas, ce dont je ne fus informé que longtemps après. J'aurai
l'occasion de revenir sur cet événement.
Pendant que le maréchal Soult poursuivait les ennemis dans leur retraite
vers la Corogne, l'Empereur, accompagné du maréchal Lannes, partit
d'Astorga avec sa garde pour rétrograder sur Valladolid, afin d'y
joindre la route de France. Napoléon séjourna deux jours dans cette
ville, où il ordonna au maréchal Lannes d'aller prendre le commandement
des deux corps d'armée qui faisaient le siège de Saragosse, et de venir
le retrouver à Paris après avoir pris cette place. Mais avant de se
séparer de nous, l'Empereur voulant donner à l'état-major du maréchal
Lannes un témoignage de satisfaction, invita celui-ci à lui remettre
l'état des propositions d'avancement qu'il avait à faire pour les
officiers. J'y fus compris pour le grade de chef d'escadron, et je me
préparais à le recevoir, surtout en apprenant que le maréchal, sortant
du cabinet de l'Empereur, me faisait demander; mais mon espoir fut
cruellement déçu!... Le maréchal me dit avec bonté qu'en demandant un
grade pour moi, il avait cru devoir proposer aussi le vieux capitaine
Dagusan, son ancien _ami_; mais que l'Empereur l'avait prié de choisir
entre Dagusan et moi: «Je n'ai pu me décider encore, dit le maréchal,
car la blessure que vous avez reçue à Agreda, et la conduite que vous
avez tenue dans cette circonstance difficile, mettent le _droit_ de
votre côté; mais Dagusan est vieux et fait sa dernière campagne.
Cependant, aucune considération ne me porterait à commettre une
injustice; je m'en rapporte à vous pour indiquer lequel des deux noms je
dois faire inscrire sur le brevet que l'Empereur va signer...» Ma
position était très embarrassante; j'avais le cœur bien gros...
Cependant, je répondis qu'il fallait mettre sur le brevet le nom de M.
Dagusan!... Le maréchal, les larmes aux yeux, m'embrassa, en me
promettant qu'après le siège de Saragosse, je serais certainement nommé
chef d'escadron. Le soir, le maréchal réunit ses officiers pour annoncer
les promotions. Guéhéneuc était confirmé dans le grade de colonel;
Saint-Mars, nommé lieutenant-colonel; Dagusan, chef de bataillon;
d'Albuquerque et Watteville, légionnaires; de Viry et Labédoyère,
capitaines... moi, rien!
Nous quittâmes Valladolid le lendemain, pour nous diriger à petites
journées avec nos chevaux sur Saragosse, où le maréchal Lannes prit le
commandement de toutes les troupes qui faisaient le siège et dont le
nombre s'élevait à 30,000 hommes, savoir: le 5e corps de la grande
armée, venu d'Allemagne, sous les ordres du maréchal Mortier, et
l'ancien corps du maréchal Moncey, que Junot venait de remplacer. Ces
dernières troupes étaient de nouvelle formation; mais n'ayant plus de
longues marches à faire, et d'ailleurs aguerries par leur succès de la
bataille de Tudela, elles combattirent avec beaucoup de courage.
Avant la grande insurrection amenée par la captivité de Ferdinand VII,
la ville de Saragosse n'était pas fortifiée; mais en apprenant les
événements de Bayonne et les violences que Napoléon voulait faire à
l'Espagne pour placer son frère Joseph sur le trône, Saragosse donna le
signal de la résistance. Sa nombreuse population se leva comme un seul
homme; les moines, les femmes et même les enfants prirent les armes.
D'immenses couvents, aux murailles épaisses et solides, entouraient la
ville; on les fortifia, et des canons y furent placés; toutes les
maisons furent crénelées, les rues barricadées; on fabriqua de la
poudre, des boulets, des balles, et l'on réunit de très grands
approvisionnements de bouche. Tous les habitants s'enrégimentèrent et
prirent pour chef le comte Palafox, l'un des colonels des gardes du
corps et ami dévoué de Ferdinand VII, qu'il avait suivi à Bayonne, d'où
il s'était rendu en Aragon après l'arrestation de ce roi.
Ce fut pendant l'été de 1808 que l'Empereur apprit la révolte et les
projets de défense de Saragosse, et comme il était encore dans
l'illusion que les dépêches de Murat avaient fait naître dans son
esprit, il considéra cette insurrection comme un feu de paille qui
s'éteindrait à l'approche de quelques régiments français. Néanmoins,
avant d'employer la force des armes, il voulut essayer de la persuasion.
Il s'adressa au prince Pignatelli, le plus grand seigneur de l'Aragon,
qui se trouvait alors à Paris, et l'engagea à user de son influence sur
les Aragonais pour calmer leur effervescence. Le prince Pignatelli
accepta cette mission pacifique et arriva à Saragosse. La population
accourt au-devant de lui, ne doutant pas qu'à l'exemple de Palafox, il
vienne combattre les Français; mais dès que Pignatelli parle de
soumission, il se voit assailli par la foule, qui allait le pendre si
Palafox ne l'avait fait conduire dans un cachot où il passa huit à neuf
mois.
Cependant, plusieurs divisions françaises, conduites par le général
Verdier, se présentèrent en juin 1808 devant Saragosse, dont les
fortifications étaient encore très imparfaites. On voulut brusquer une
attaque; mais à peine nos colonnes furent-elles dans les rues, qu'un feu
meurtrier partant des fenêtres, des clochers, des toits et des soupiraux
de caves, leur fit éprouver de telles pertes qu'elles furent obligées de
battre en retraite. Nos troupes cernèrent alors la place, dont elles
commencèrent le siège plus méthodiquement. Il aurait probablement
réussi, si la retraite du roi Joseph n'eût contraint le corps français
placé devant Saragosse à se retirer aussi, en abandonnant une partie de
son artillerie.
Ce premier siège fut ainsi manqué; mais nos troupes étant rentrées
victorieuses en Aragon, le maréchal venait en 1809 attaquer de nouveau
Saragosse. Cette ville se trouvait alors dans de bien meilleures
conditions de défense, car ses fortifications étaient achevées, et toute
la population belliqueuse de l'Aragon s'était mise dans la place, dont
la garnison avait été renforcée par une grande partie des troupes
espagnoles de l'armée de Castaños, battues par nous à Tudela, de sorte
que le nombre des défenseurs de Saragosse s'élevait à plus de 80,000
hommes, le maréchal n'en ayant que 30,000 pour en faire le siège; mais
nous avions d'excellents officiers. L'ordre et la discipline régnaient
dans nos rangs, tandis que dans la ville tout était inexpérience et
confusion. Les assiégés n'étaient d'accord que sur un seul point: se
défendre _jusqu'à la mort!_... Les paysans étaient les plus acharnés!
Entrés dans la ville avec leurs femmes, leurs enfants et même leurs
troupeaux, on avait assigné à chaque groupe le quartier ou la maison
qu'il devait habiter, en jurant de le défendre. Là, les gens vivaient
entassés pêle-mêle avec leur bétail et plongés dans la saleté la plus
dégoûtante, car ils ne jetaient aucune ordure au dehors. Les entrailles
des animaux pourrissaient dans les cours, dans les chambres, et les
assiégés ne prenaient même pas la peine d'enlever les cadavres des
hommes morts par suite de l'affreuse épidémie qu'une telle négligence ne
tarda pas à développer.
Le fanatisme religieux et l'amour sacré de la patrie exaltant leur
courage, ils s'abandonnèrent aveuglément à la _volonté de Dieu_... Les
Espagnols ont beaucoup conservé du caractère des Arabes et sont
fatalistes; aussi répétaient-ils sans cesse: «Lo que ha de ser no puede
faltar...» (Ce qui doit être ne peut manquer.) En conséquence, ils ne
prenaient aucune précaution.
Attaquer de pareils hommes de vive force, dans une ville où chaque
habitation était une forteresse, c'eût été renouveler la faute commise
pendant le premier siège et s'exposer à de grandes pertes, sans aucune
chance de succès. Le maréchal Lannes et le général Lacoste, chef du
génie, agirent donc avec une prudente méthode, qui, malgré sa lenteur,
devait amener la reddition ou la destruction de la ville. On commença,
selon l'usage, à établir des tranchées pour atteindre les premières
maisons; arrivé là, ces maisons furent minées; on les faisait sauter
avec leurs défenseurs; puis on minait les suivantes, et ainsi de suite.
Mais ces travaux n'étaient pas sans de très grands dangers pour les
Français, car dès que l'un d'eux paraissait, il était en butte aux coups
de fusil tirés par les Espagnols cachés dans les bâtiments voisins. Ce
fut ainsi que périt le général Lacoste, au moment où il se plaçait
devant une lucarne pour examiner l'intérieur de la ville. L'acharnement
des Espagnols était si grand que pendant qu'on minait une maison, et que
le bruit sourd des coups de marteau les prévenait de l'approche de la
mort, pas un ne quittait l'habitation qu'il avait juré de défendre...
Nous les entendions chanter les litanies; puis, aussitôt que les murs,
volant en l'air, retombaient avec fracas, en écrasant la plupart d'entre
eux, tous ceux qui échappaient au désastre se groupaient sur les
décombres et cherchaient à les défendre en se retranchant derrière le
moindre abri, d'où ils recommençaient à tirailler!... Mais nos soldats,
prévenus du moment où la mine devait jouer, se tenaient prêts, et dès
que l'explosion s'était produite, ils s'élançaient rapidement sur les
décombres, tuaient tout ce qu'ils rencontraient, s'établissaient
derrière des pans de mur, élevaient des retranchements avec des meubles,
des poutres, et pratiquaient au milieu de ces décombres des passages
pour les sapeurs qui allaient miner la maison voisine... Un grand tiers
de la ville ayant été détruit de la sorte, les communications établies
dans cet amas de ruines formaient un dédale inextricable, où l'on ne
pouvait se reconnaître qu'à l'aide de jalons placés par les officiers du
génie. Outre la mine, les Français employèrent une nombreuse artillerie
et jetèrent jusqu'à onze mille bombes dans la ville!...
Malgré cela, Saragosse tenait toujours!... En vain le maréchal, ému de
pitié pour ces héroïques défenseurs, envoya un parlementaire pour leur
proposer une capitulation honorable... elle ne fut pas acceptée. Le
siège continua. Mais si la mine arrivait à détruire les maisons, il n'en
fut pas de même des vastes couvents fortifiés, car cela eût exigé de
grands travaux. On se bornait donc à faire sauter un pan de leurs
épaisses murailles, et, dès que la brèche était faite, on y lançait une
colonne à l'assaut. Les assiégés accouraient à la défense: elle était
terrible; aussi fut-ce dans ce genre d'attaques que nous perdîmes le
plus de monde.
Les couvents les mieux fortifiés étaient ceux de l'Inquisition et de
Santa-Engracia. Nos sapeurs, arrivés auprès de ce dernier, avaient miné
l'un des murs, lorsque le maréchal, me faisant appeler au milieu de la
nuit, me dit que, pour me faire promptement avoir le grade de chef
d'escadron, il m'a réservé une mission des plus importantes: «Au point
du jour, on mettra le feu à la mine destinée à ouvrir le mur de
Santa-Engracia; huit compagnies de grenadiers sont prêtes pour l'assaut;
j'ai ordonné que tous les capitaines fussent pris parmi les moins
anciens que vous; je vous donne le commandement de cette colonne; allez
enlever le couvent, et je suis certain que l'un des premiers courriers
de Paris m'apportera votre brevet de chef d'escadron!» J'acceptai avec
reconnaissance, bien que je fusse, sur le moment, très souffrant de mon
ancienne blessure. Les chairs avaient en se cicatrisant formé un
bourrelet qui m'aurait empêché de porter une coiffure militaire; aussi
le docteur Assalagny, chirurgien-major des chasseurs de la garde, les
avait-il réduites avec la pierre infernale. Cette très douloureuse
opération ayant été faite la veille, j'avais eu la fièvre toute la nuit,
et me trouvais, par conséquent, dans d'assez mauvaises conditions pour
monter à l'assaut. N'importe! il n'y avait pas à hésiter; du reste,
j'avouerai que j'étais tout fier du commandement que le maréchal me
confiait: huit compagnies de grenadiers, à moi simple capitaine, c'était
magnifique!...
Je cours donc faire mes préparatifs, et, au jour naissant, je me rends à
la tranchée, où je trouve le général Razout, qui, après m'avoir remis le
commandement des grenadiers, me fait observer que le feu ne pouvant être
mis aux poudres avant une heure, je ferais bien de profiter de ce temps
pour aller examiner la muraille que la mine doit renverser, et calculer
la largeur de la brèche qui en résultera, afin de préparer mon attaque.
Je pars, accompagné d'un adjudant du génie qui devait me diriger au
milieu des ruines d'un immense quartier déjà abattu, et j'arrive enfin
au pied du mur du couvent. Là se terminait le terrain conquis par nous.
Je me trouvai dans une petite cour; un piquet de voltigeurs, occupant
une espèce de cave voisine, avait dans cette cour un factionnaire abrité
contre les coups de fusil par un amas de planches et de portes.
L'adjudant du génie, me montrant alors un gros mur placé en face de
nous, me dit que c'était celui qu'on allait faire sauter dès que la mine
serait chargée. Dans l'un des coins de la cour, où l'on avait arraché
une pompe, la chute de quelques pierres avait laissé un vide; le
factionnaire me fait observer qu'en se baissant, on aperçoit par cette
ouverture les jambes d'une nombreuse troupe ennemie stationnée dans le
jardin du couvent. Pour vérifier le fait, et reconnaître la
configuration du terrain sur lequel j'allais combattre, je me baisse...
mais, à l'instant, un Espagnol posté sur le clocher de Santa-Engracia me
tire un coup d'arme à feu, et je tombe sur le pavé!...
Je n'éprouvai d'abord aucune douleur, et pensai que l'adjudant placé
auprès de moi m'avait poussé par inadvertance; mais bientôt le sang
sortit à gros bouillons; j'avais reçu une balle dans le côté gauche, à
peu de distance du cœur!... L'adjudant m'aida à me relever, et nous
entrâmes dans la cave où se trouvaient les voltigeurs. Je perdis tant de
sang que je fus sur le point de m'évanouir. Il n'y avait pas de
brancards; les soldats me passèrent donc un fusil sous les deux bras, un
autre sous les jarrets, et m'emportèrent ainsi à travers les mille et un
passages pratiqués dans les décombres de ce vaste quartier jusqu'au
point où j'avais quitté le général Razout. Là, je repris mes sens. Le
général voulait me faire panser, mais je préférais l'être par le docteur
Assalagny, et comprimant ma plaie avec mon mouchoir, je me fis conduire
au quartier général du maréchal Lannes, établi à une portée de canon de
la ville, dans l'immense bâtiment d'une auberge abandonnée, au lieu dit
des _Écluses du canal d'Aragon_.
En me voyant arriver tout couvert de sang, porté par des soldats dont
l'un me soutenait la tête, le maréchal et mes camarades me crurent mort.
Le docteur Assalagny assura le contraire et s'empressa de me panser;
mais on ne savait où me placer, car tous les meubles de l'hôtellerie
ayant été brûlés pendant le siège, il n'y avait plus un seul lit; nous
couchions sur les briques dont les chambres étaient pavées. Le maréchal
et tous mes camarades donnèrent à l'instant leurs manteaux, dont on
forma une pile, sur laquelle on me coucha. Le docteur visita ma blessure
et reconnut que j'avais reçu dans le corps un projectile dont la forme
devait être _plate_, puisqu'il avait passé entre deux côtes sans les
briser, ce que n'aurait pu faire une balle ordinaire.
Pour trouver ce projectile, Assalagny enfonce une sonde dans la plaie...
il ne trouve rien!... Sa figure devient soucieuse, et voyant que je me
plains d'éprouver les plus vives douleurs dans les reins, il me place
sur le ventre et visite mon dos... Mais à peine a-t-il touché le point
où les côtes aboutissent à l'épine dorsale, que je ne pus retenir un
cri: le projectile était là! Assalagny, s'armant alors d'un bistouri,
fait une grande incision, aperçoit un corps métallique se présentant
entre deux côtes, et veut l'extraire avec des pinces. Mais ne pouvant y
parvenir, malgré de violents efforts qui me soulevaient, il fait asseoir
l'un de mes camarades sur mes épaules, un autre sur mes jarrets, et
réussit enfin à arracher une balle de plomb du plus fort calibre, à
laquelle les fanatiques Espagnols avaient donné la forme d'un petit écu,
en l'aplatissant à coups de marteau. Une croix avait été gravée sur
chaque face; enfin, des entailles pratiquées tout autour faisaient
ressembler cette balle à la roue d'une montre. C'étaient ces espèces de
dents qui, s'étant prises entre les muscles, avaient rendu l'extraction
si difficile. La balle ainsi écrasée, présentant trop de surface pour
entrer dans un fusil, avait dû être lancée par un tromblon; se
présentant de biais, elle avait agi comme un instrument tranchant, passé
entre deux côtes, contourné l'intérieur du coffre pour sortir de la même
façon qu'elle était entrée, en conservant heureusement assez de force
pour traverser les muscles et les chairs du dos.
Le maréchal, voulant faire connaître à l'Empereur avec quel fanatique
acharnement les habitants de Saragosse se défendaient, lui fit passer la
balle extraite de mon corps. Napoléon, après l'avoir examinée, la fit
porter à ma mère, en lui annonçant que j'allais être nommé chef
d'escadron.
Le docteur Assalagny était un des premiers chirurgiens de l'époque, et,
grâce à lui, ma blessure, qui pouvait être mortelle, fut une de celles
qui se guérissent le plus promptement. Le maréchal possédait un lit
mécanique qui le suivait partout en campagne; il eut la bonté de me
prêter un matelas et des draps; mon portemanteau servit d'oreiller, et
le manteau de couverture; malgré cela, j'étais fort mal, car la chambre
n'ayant ni portes ni fenêtres, le vent et même la pluie y pénétraient.
Ajoutez à cela que le rez-de-chaussée de l'hôtellerie servant
d'ambulance, j'avais au-dessous de moi un grand nombre de blessés, dont
les gémissements aggravaient mes douleurs. L'odeur nauséabonde que
répandait cet hôpital pénétrait jusqu'à moi; plus de deux cents
cantiniers avaient établi leurs échoppes autour du quartier général; un
camp était auprès de là; c'étaient donc des chants, des cris, des
roulements de tambour continuels, et pour compléter cette musique
infernale, la basse était faite par un très grand nombre de bouches à
feu, tirant nuit et jour contre la ville!... Je ne pouvais dormir. Je
passai quinze jours dans cette triste position; enfin, ma forte
constitution prit le dessus, et je pus me lever.
Le climat de l'Aragon étant fort doux, j'en profitai pour faire de
petites promenades, appuyé sur le bras du bon docteur Assalagny ou de
l'ami de Viry; mais leurs devoirs les empêchaient de venir longtemps
avec moi, et je m'ennuyais souvent. Mon domestique vint un jour
m'annoncer qu'un vieux housard, baigné de larmes, demandait à me voir;
vous devinez que c'était mon ancien mentor, le maréchal des logis
Pertelay, dont le régiment venait d'arriver en Espagne, et qui, en
apprenant que j'étais blessé, était accouru vers moi. Je revis ce brave
homme avec plaisir et le reçus à merveille; aussi venait-il souvent me
tenir compagnie et me distraire par ses interminables histoires et les
conseils bizarres qu'il croyait encore pouvoir me donner. Ma
convalescence fut courte, et vers le 15 mars je fus à peu près rétabli,
quoique bien faible encore.
La mort faisait des ravages affreux parmi les habitants et la garnison
de Saragosse, dont le typhus, la famine, le fer et le feu avaient fait
périr près d'un grand tiers, sans que les autres pensassent à se rendre,
et cependant les forts les plus importants avaient été pris, et la mine
avait déjà détruit une partie très considérable de la ville. Les moines
ayant persuadé à ces malheureux que les Français les égorgeraient, aucun
n'osait sortir de la place, lorsque le hasard et la clémence du maréchal
Lannes amenèrent la fin de ce siège mémorable.
Le 20 mars, les Français ayant pris d'assaut un couvent de religieuses,
y trouvèrent non seulement les nonnes, mais plus de trois cents femmes
de toutes conditions, qui s'étaient réfugiées dans l'église. Elles
furent traitées avec beaucoup d'égards et conduites auprès du maréchal.
Ces infortunées, s'étant trouvées cernées de toutes parts pendant
plusieurs jours, n'avaient pu recevoir des vivres de la ville: elles
mouraient de faim!... Le bon maréchal Lannes les conduisit lui-même au
marché du camp, où, faisant appeler tous les cantiniers, il ordonna
d'apporter à manger à ces femmes, en ajoutant qu'il se chargerait du
payement. La générosité du maréchal ne se borna pas là; il les fit
toutes reconduire à Saragosse. À leur rentrée dans la ville, la
population, qui du haut des toits et des clochers les avait suivies des
yeux, se précipita au-devant d'elles pour entendre le récit de leur
aventure. Toutes firent l'éloge du maréchal et des soldats français;
aussi, dès ce moment, l'exaltation de cette malheureuse population
s'apaisa, et il fut convenu qu'on se rendrait. Le soir même, Saragosse
capitula.