on fit donc une petite halte, pendant laquelle vous pensez bien que
j'exprimai ma vive reconnaissance au lieutenant ainsi qu'à ses
voltigeurs, dont la joie égalait presque la mienne. Nous regagnâmes le
bivouac, où M. Tassin avait laissé la moitié de son monde; la
cantinière de la compagnie s'y trouvait; son mulet portait deux outres
de vin, du pain, du jambon: je les achetai pour les donner aux
voltigeurs, et on fit un déjeuner dont j'avais bien besoin et auquel
participèrent les deux housards laissés dans ce poste la nuit
précédente. L'un d'eux, montant la mule du moine, me prêta un cheval, et
nous partîmes pour Tarazone. Je souffrais horriblement, parce que le
sang durci formait une croûte sur ma blessure. Arrivé à Tarazone, je
retrouvai l'avant-garde du maréchal Lannes. Le général qui la commandait
me fit panser, puis me donna un cheval et deux housards pour m'escorter
jusqu'à Tudela, où j'arrivai au milieu de la nuit.
Le maréchal, bien que malade, me reçut aussitôt et parut fort touché de
ma mésaventure. Il fallait cependant que le bulletin de la bataille de
Tudela fût promptement transmis à l'Empereur, qui devait attendre avec
impatience des nouvelles du corps d'armée de l'Èbre. J'aurais d'autant
plus désiré les lui porter que le maréchal, éclairé par ce qui venait de
m'arriver dans les montagnes de Soria, consentait à ce que l'officier
chargé de se rendre auprès de Napoléon, passât par Miranda et Burgos,
dont les routes couvertes de troupes françaises ne présentaient aucun
danger; mais j'étais tellement souffrant et harassé, qu'il m'eût été
physiquement impossible de courir la poste à franc étrier. Le maréchal
confia donc cette mission au commandant Guéhéneuc, son beau-frère. Je
lui remis les dépêches: elles étaient rougies de mon sang. Le commandant
Saint-Mars, chargé du secrétariat, voulait les recopier et changer
l'enveloppe: «Non! non! s'écria le maréchal, il est bon que l'Empereur
voie combien le capitaine Marbot les a défendues vaillamment!...» Il
expédia donc le paquet tel qu'il se trouvait, en y joignant un billet
pour expliquer à Sa Majesté la cause du retard, faire mon éloge et
demander une récompense pour le lieutenant Tassin et les hommes qui
étaient accourus avec tant de zèle à mon secours, sans calculer les
dangers auxquels ils pouvaient s'exposer si les ennemis eussent été
nombreux.
Effectivement, l'Empereur accorda quelque temps après la croix à M.
Tassin ainsi qu'à son sergent, et une gratification de 100 francs à
chacun des voltigeurs qui les avaient accompagnés. Quant au soldat
normand, traduit devant un conseil de guerre, pour avoir abandonné son
poste devant l'ennemi, il fut condamné à traîner le boulet pendant deux
ans et à achever son temps de service dans une compagnie de pionniers.
CHAPITRE VIII
Nous rejoignons Napoléon.--Somo-Sierra.--Marche sur le
Portugal.--Passage du Guadarrama.--Benavente.--Échec de
Benavente.--Marche sur Astorga.
Le maréchal Lannes poussa ses troupes jusqu'aux portes de Saragosse;
mais comme il manquait de grosse artillerie pour faire le siège de cette
ville, dans laquelle s'étaient renfermés plus de soixante mille
militaires, soldats et paysans, il se contenta pour le moment d'en faire
garder les principales avenues, et remettant le commandement au maréchal
Moncey, il partit pour aller rejoindre l'Empereur, ainsi que le
portaient ses instructions. J'ai dit que le maréchal Lannes était tombé
malade; il ne pouvait donc voyager à franc étrier, ainsi qu'il l'avait
fait en venant. On trouva une voiture à Tudela, et l'on établit des
relais avec les chevaux du train de l'armée.
Bien que je susse que le maréchal, voulant coucher tous les soirs, ne
ferait qu'une vingtaine de lieues par jour, je prévoyais que le voyage
serait très pénible pour moi, car les aides de camp doivent suivre à
franc étrier la voiture du maréchal, et je sentais que le mouvement d'un
cheval au galop, que j'allais subir plusieurs heures pendant sept à huit
jours, aggraverait les douleurs affreuses que me faisait éprouver ma
blessure; mais le maréchal eut la bonté de me donner une place dans sa
voiture, où se trouvaient aussi les généraux Pouzet et Frère, ses deux
amis. Ceux-ci aimaient beaucoup à causer, et même à s'égayer aux dépens
du prochain, et comme ils ne me connaissaient que depuis quelque temps,
ma présence les embarrassa d'abord; mais le maréchal leur ayant dit:
«C'est un brave garçon, vous pouvez parler devant lui...», ils
profitèrent largement de cet avis.
Ce voyage fut pour moi bien pénible, bien qu'on se reposât toutes les
nuits. Nous revîmes Logroño, Miranda, Burgos, et montâmes à pied le
célèbre défilé de Somo-Sierra, enlevé quelques jours avant sous les yeux
de l'Empereur par les lanciers polonais de sa garde, qui, ce jour-là,
virent le feu pour la première fois. Ce combat donna au général
Montbrun, devenu célèbre depuis, l'occasion de se signaler.
Montbrun suivait le quartier général, lorsque l'Empereur, marchant
d'Aranda sur Madrid, et devançant de quelques heures son infanterie,
arriva au pied du Somo-Sierra, n'ayant avec lui que les lanciers
polonais. La grande route, très escarpée sur ce point, et resserrée
entre deux montagnes, se trouvait barrée par un petit retranchement de
campagne, défendu par quelques milliers d'Espagnols. Napoléon qui
voulait arriver ce jour-là même à Buitrago, se voyant arrêté dans sa
marche et calculant que l'infanterie ne pourrait arriver de longtemps,
ordonna aux Polonais de forcer le passage du défilé.
Les Polonais n'ont qu'une qualité, mais ils la possèdent au plus haut
degré: ils sont généralement très braves. Leurs chefs, n'ayant aucune
connaissance de la guerre qu'ils n'avaient jamais faite, ignoraient que
pour passer un défilé il est nécessaire de laisser entre les escadrons
un espace vide égal à la profondeur de chacun d'eux, afin que si les
premiers sont repoussés, ils trouvent en arrière un terrain libre pour
se reformer et ne se jettent pas sur les escadrons qui suivent. Les
chefs polonais lancèrent donc à l'étourdie le régiment dans le défilé
sans prendre les dispositions convenables. Mais, accueillis sur les deux
flancs par une grêle de balles et trouvant la route barrée au sommet,
ils éprouvèrent des pertes d'autant plus sensibles, que le premier
escadron se jeta en désordre sur le deuxième, celui-ci sur le troisième,
et ainsi de suite; de sorte que le régiment, ne formant plus qu'une
masse informe sur une route encaissée, ne pouvait faire demi-tour et se
trouvait fusillé presque à bout portant par les Espagnols placés sur les
rochers voisins!
Il était fort difficile de débrouiller cette cohue. Enfin on y parvint,
et les Polonais allèrent se reformer dans la plaine sous les yeux de
l'Empereur, qui loua leur courage, en blâmant le peu de méthode qu'ils
avaient mis dans l'attaque. Les chefs en convinrent, en exprimant le
regret de n'avoir pas été conduits par un général expérimenté. Alors le
major général Berthier, voulant du bien à Montbrun en ce moment peu en
faveur, mais qu'il connaissait pour un excellent et très brave officier
de cavalerie, informa Napoléon de la présence de ce général. L'Empereur
le fit appeler et lui donna le commandement des lanciers, en lui
ordonnant de recommencer l'attaque.
Montbrun était un homme superbe, dans le genre de Murat: haute taille,
figure balafrée, barbe noire, attitude des plus militaires et excellent
écuyer. Il plut aux Polonais, et ceux-ci ayant promis de se conformer à
ses instructions, Montbrun, après avoir espacé leurs escadrons et pris
toutes les dispositions nécessaires, se met fièrement à leur tête. Il
s'élance dans le défilé... Quelques escadrons sont d'abord ébranlés par
la fusillade; mais les diverses parties de la colonne ayant assez
d'espace entre elles pour qu'il n'en résultât aucun désordre grave, on
se remet et l'on parvient enfin au sommet de la montagne.
Le général Montbrun met pied à terre et court le premier aux
retranchements pour arracher les palissades sous une grêle de balles.
Les Polonais suivent son exemple; les retranchements sont enlevés; on
remonte à cheval, et le régiment fond sur les Espagnols, dont il fait un
massacre d'autant plus grand que le terrain, s'élargissant et allant en
descendant jusqu'à Buitrago, permettait aux lanciers de joindre les
fantassins ennemis qui fuyaient dans le plus grand désordre. Le défilé
enlevé, l'Empereur le franchit, et arrivé au sommet, non seulement il
voit le drapeau français flottant sur Buitrago, mais aperçoit à une
lieue au delà de cette ville la cavalerie de Montbrun poursuivant les
Espagnols en déroute!... Le soir, Napoléon félicita les Polonais, nomma
Montbrun général de division et l'emmena quelques mois après en
Autriche, où il commanda si bien une division que l'Empereur le nomma,
en 1810, général en chef de toute la cavalerie de son armée de Portugal
et lui confia un corps de la même arme pendant la campagne de Russie. Il
fut tué à la bataille de la Moskowa.
Le maréchal Lannes ayant examiné la position dont je viens de parler,
nous descendîmes le Somo-Sierra et allâmes coucher à Buitrago, d'où nous
gagnâmes Madrid le lendemain. L'Empereur était depuis quelques jours
dans cette ville, dont il n'avait pu se rendre maître qu'après un combat
sérieux. Il y avait établi son frère, le roi Joseph. Le maréchal Lannes
me présenta à Napoléon, qui me reçut avec bonté, en me disant que sous
peu il récompenserait la conduite que j'avais tenue à Agreda. Nous
trouvâmes M. Guéhéneuc à Madrid. Il portait les insignes de colonel dont
l'Empereur lui avait conféré le grade, en recevant de sa main le
bulletin de la bataille de Tudela, teint de mon sang. Guéhéneuc était un
brave garçon; il vint à moi et me dit: «C'est vous qui avez couru les
dangers et reçu le coup de sabre, et c'est moi qui ai obtenu le grade;
mais j'espère que vous ne tarderez pas à être avancé.» Je l'espérais
aussi; cependant j'avouerai franchement que j'en voulais un peu au
maréchal pour l'obstination qu'il avait mise à me faire passer par
Agreda; mais il fallait se soumettre à sa destinée!
Le maréchal Lannes fut logé à Madrid dans l'hôtel qu'avait occupé Murat.
J'y trouvai le bon conseiller Hernandès, qui, sachant mon arrivée, était
venu m'offrir d'habiter chez lui, ce que j'acceptai avec d'autant plus
de reconnaissance que ma blessure s'était envenimée, et que de bons
soins m'étaient nécessaires. Mon hôte me les prodigua, et j'étais en
voie de guérison, lorsque de nouveaux événements me forcèrent à rentrer
en campagne au milieu de l'hiver.
En effet, nous étions à peine depuis une semaine à Madrid, lorsque, le
21 décembre, l'Empereur apprenant que l'armée de Portugal osait marcher
contre la capitale de l'Espagne, dont elle n'était plus qu'à quelques
journées, fit à l'instant même battre la générale et sortit de la ville
à la tête de sa garde et de plusieurs corps d'armée, pour se porter dans
la direction de Valladolid, par où arrivaient les Anglais commandés par
le général Moore. Le maréchal Lannes, étant rétabli, devait suivre
l'Empereur, non plus en voiture, mais à cheval. Il me le fit observer,
en me proposant de rester à Madrid jusqu'à ce que ma blessure fût
complètement guérie. Mais deux motifs m'en empêchaient: d'abord, je
voulais assister à la bataille qu'on allait livrer aux Anglais; en
second lieu, je savais que l'Empereur ne donnait presque jamais
d'avancement aux _absents_, et je tenais à obtenir le grade de chef
d'escadron qui m'avait été promis. Je fis donc mes préparatifs de
départ.
Une seule chose m'embarrassait: je ne pouvais, à cause de ma blessure au
front, porter ni chapeau ni colback; ma tête était enveloppée avec des
mouchoirs blancs, mais c'était une coiffure peu militaire pour figurer
dans un état-major qui devait marcher constamment avec celui de
l'Empereur! Pendant que cette pensée me tourmentait, j'aperçus un
mameluk de la garde, coiffé de son turban à calotte rouge. J'avais un
charmant képi de cette couleur brodé en or; je fis tortiller et coudre
alentour un joli foulard, ce qui produisit une espèce de turban, que je
plaçai au-dessus des bandes et des compresses qui couvraient ma
blessure.
Nous sortîmes de Madrid à la chute du jour pour aller coucher au pied du
mont Guadarrama, que l'Empereur voulait traverser le lendemain. Il
gelait très fort; la route était couverte de verglas, les troupes, et
surtout la cavalerie, marchaient péniblement. Le maréchal envoyait
fréquemment des officiers pour s'assurer que les colonnes étaient en bon
ordre pendant cette marche de nuit; mais comprenant ce que je devais
souffrir, il eut l'attention de m'exempter des courses.
Pendant que tous mes camarades étaient à porter des ordres, N... et moi
nous trouvâmes seuls auprès du maréchal. N... me fait signe qu'il veut
me parler et me présente une bouteille de kirsch. Je le remercie sans
accepter, mais mon homme embouche le goulot du flacon dont, en moins
d'un quart d'heure, il absorbe tout le contenu! Tout à coup, il roule à
terre comme un colosse qu'on abat! Le maréchal n'ayant pu contenir son
indignation, N... lui répondit: «Ce n'est pas ma faute, car il y a du
verglas entre ma selle et mes cuisses!» Le maréchal trouva l'excuse si
nouvelle et si bizarre que, malgré sa mauvaise humeur, il ne put
s'empêcher d'en rire, puis il me dit: «Faites-le jeter dans un de mes
fourgons.» J'exécutai l'ordre, et notre compagnon s'endormit sur les
sacs de riz, au milieu des jambons et des casseroles.
Nous arrivâmes au pied du Guadarrama pendant la nuit; nous n'y trouvâmes
qu'un très pauvre village où l'on s'établit comme l'on put. Le froid
avait gagné ma blessure, et je souffrais beaucoup. Au point du jour,
l'armée allait se mettre en marche, lorsque les bataillons d'avant-garde
déjà engagés dans la montagne rétrogradèrent, et l'on vint prévenir
l'Empereur et le maréchal qu'une tourmente affreuse empêchait
d'avancer. La neige aveuglait hommes et chevaux; un vent des plus
impétueux venait même d'en enlever plusieurs et de les jeter dans un
précipice. Tout autre que Napoléon se fût arrêté; mais voulant joindre
les Anglais à tout prix, il parla aux soldats et ordonna que ceux d'un
même peloton se tiendraient par les bras afin de ne pas être emportés
par le vent. La cavalerie, mettant pied à terre, dut marcher dans le
même ordre, et pour donner l'exemple, l'Empereur forma l'état-major en
plusieurs pelotons, se plaça entre Lannes et Duroc, auprès desquels nous
nous rangeâmes en entrelaçant nos bras; puis, au commandement fait par
Napoléon lui-même, la colonne se porta en avant, gravit la montagne,
malgré le vent impétueux qui nous refoulait, la neige qui nous fouettait
au visage et le verglas qui nous faisait trébucher à chaque pas. Je
souffris cruellement pendant les quatre mortelles heures que dura cette
ascension.
Arrivés à mi-côte, les maréchaux et les généraux qui portaient de
grandes bottes à l'écuyère ne purent plus avancer... Napoléon se fit
alors hisser sur un canon où il se mit à califourchon; les maréchaux et
généraux firent de même; nous continuâmes à marcher dans ce grotesque
équipage, et nous parvînmes enfin au couvent situé sur le sommet de la
montagne. L'Empereur s'y arrêta pour rallier l'armée; on trouva du vin
et du bois qu'on fit distribuer aux troupes. Le froid était des plus
vifs; tout le monde grelottait; cependant, au bout de quelques heures,
on se remit en route. La descente, quoique très pénible, le fut beaucoup
moins que la montée. Nous parvînmes à la nuit tombante dans une petite
plaine, où se trouve le gros bourg de Saint-Raphaël, et plusieurs
villages qui procurèrent à l'armée des vivres, du vin et des abris. Ma
blessure, déjà un peu cicatrisée à notre départ de Madrid, s'était
rouverte, et comme mon turban ne me garantissait que le haut de la
tête, la neige avait pénétré dans le cou et la nuque, et s'y était
fondue; j'avais le corps tout mouillé, et nos équipages n'étaient pas
arrivés; je passai donc une bien cruelle nuit.
Les jours suivants, l'armée continua sa marche sur Espinar, Villacastin,
Arevalo et Medina del Campo. Plus nous nous éloignions des monts
Guadarrama, plus la température s'adoucissait. Bientôt de grandes pluies
succédèrent à la gelée, et les chemins devinrent des bourbiers. Nous
passâmes le Douro à Tordesillas, où nous joignîmes enfin les traînards
de l'armée anglaise qui s'enfuyait à notre approche vers le port de la
Corogne. L'Empereur, désirant la joindre avant qu'elle pût s'embarquer,
pressa la marche des troupes, auxquelles il fit faire dix à douze lieues
par jour, malgré le mauvais temps et des routes affreuses. Cette
précipitation donna lieu à un échec, qui fut d'autant plus sensible à
Napoléon qu'il fut éprouvé par un corps de sa garde. Voici le fait.
L'armée couchait à Villapanda, lorsque l'Empereur, furieux de courir
toujours après les Anglais, apprit que leur arrière-garde était à
quelques lieues de nous dans la ville de Benavente, derrière la petite
rivière d'Esla. Il fit partir dès le point du jour une colonne
d'infanterie, précédée par les mameluks et les chasseurs de la garde,
sous les ordres du général Lefebvre-Desnouettes, officier très brave,
mais très imprudent. Ce général, parvenu avec sa cavalerie sur les rives
de l'Esla, en face de Benavente, situé à une demi-lieue au delà de ce
cours d'eau, n'apercevant aucun ennemi, veut faire reconnaître la ville:
c'était militaire; mais un peloton suffisait pour cela, car vingt-cinq
hommes voient tout aussi loin que deux mille, et, s'ils donnent dans une
embuscade, la perte est du moins peu importante. Le général Desnouettes
devait donc attendre l'infanterie avant de s'engager à l'étourdie au
milieu de l'Esla. Cependant, sans écouter aucune observation, il fait
passer la rivière à gué à _tout_ le régiment des chasseurs, et s'avance
vers la ville, qu'il fait fouiller par les mameluks. Ceux-ci n'ayant
même pas rencontré un seul habitant, c'était un indice presque certain
que l'ennemi préparait une embuscade; le général français aurait dû
prudemment rétrograder, puisqu'il n'était pas en force pour lutter
contre une nombreuse arrière-garde ennemie. Au lieu de cela, Desnouettes
pousse toujours en avant; mais, pendant qu'il traverse la ville, quatre
à cinq mille cavaliers anglais la tournent, en masquant leur mouvement
par les maisons des faubourgs, et tout à coup ils fondent sur les
chasseurs de la garde impériale, qui, se hâtant de sortir de la ville,
se défendirent si vaillamment qu'ils firent une large trouée au milieu
des Anglais, regagnèrent la rivière et la repassèrent sans grande perte.
Mais lorsque, arrivé sur la rive gauche, le régiment se reforma, on
s'aperçut que le général Desnouettes n'était plus présent. Un
parlementaire ennemi vint annoncer que le cheval de Lefebvre-Desnouettes
ayant été tué pendant le combat, ce général était prisonnier de
guerre!...
L'Empereur arrivait en ce moment. Jugez de son courroux, lorsqu'il
apprit que non seulement son régiment favori venait d'essuyer un échec,
mais que le chef était resté au pouvoir des Anglais!... Bien que
Napoléon fût très mécontent de l'imprudence de Lefebvre-Desnouettes, il
fit cependant proposer au général en chef ennemi de l'échanger contre un
officier du même grade détenu en France. Mais le général Moore était
trop fier de pouvoir montrer au peuple anglais un des chefs de la garde
de l'empereur des Français, prisonnier de guerre, pour consentir à cet
échange. En conséquence, il refusa. Le général Desnouettes fut traité
avec beaucoup d'égards, mais on l'envoya à Londres comme un trophée, ce
qui augmenta encore la colère de Napoléon!
Malgré le petit succès que les Anglais venaient de remporter sur les
chasseurs à cheval de la garde impériale, ils continuèrent leur
retraite. Nous traversâmes l'Esla et occupâmes Benavente. De cette ville
à Astorga, la distance est au moins de quinze à seize lieues de France,
et il faut traverser plusieurs cours d'eau. Cependant, l'Empereur était
si impatient d'atteindre les ennemis, qu'il voulut que son armée fît ce
trajet en un seul jour, bien que les jours fussent alors très courts:
nous étions au 31 décembre. J'ai rarement fait de marche aussi pénible;
une pluie glaciale perçait nos vêtements, les hommes et les chevaux
enfonçaient dans un terrain marécageux; on n'avançait qu'avec les plus
grands efforts, et comme tous les ponts avaient été coupés par les
Anglais, nos fantassins furent obligés de se déshabiller cinq ou six
fois, de placer leurs armes et leurs effets sur leur tête, et d'entrer
tout nus dans l'eau glaciale des ruisseaux qu'il nous fallut traverser.
Je le dis à regret, je vis trois vieux grenadiers de la garde qui, se
trouvant dans l'impossibilité de continuer cette pénible marche, et ne
voulant pas rester en arrière de crainte d'être torturés et massacrés
par les paysans, se brûlèrent la cervelle avec leurs propres fusils!...
Une nuit des plus sombres et toujours pluvieuse vint augmenter la
fatigue des troupes; les soldats, exténués, se couchaient dans la
boue... Un très grand nombre s'arrêta au village de Bañeza; les têtes
des régiments seules arrivèrent à Astorga, le surplus resta sur les
chemins. La nuit était déjà fort avancée, lorsque l'Empereur et le
maréchal Lannes, n'ayant pour toute escorte que leurs états-majors et
quelques centaines de cavaliers, entrèrent dans Astorga, qu'on visita à
peine, tant chacun était harassé et désireux de trouver un abri pour se
réchauffer! Si les ennemis, prévenus de cela, fussent revenus sur leurs
pas, ils auraient peut-être enlevé l'Empereur; mais heureusement ils
étaient trop pressés, et nous n'en trouvâmes pas un seul dans cette
ville. À chaque instant, du reste, arrivait une partie des soldats
français restés en arrière, ce qui assurait la défense du quartier
impérial.
Astorga est une assez grande ville: chacun s'y logea à la hâte. Nous
plaçâmes le maréchal Lannes dans une maison d'assez belle apparence,
voisine de celle où s'établit l'Empereur. Nous étions trempés jusqu'aux
os, et il faisait très froid, car nous étions auprès des montagnes des
Asturies. Nos domestiques et les bagages n'arrivaient pas; il fallait
cependant trouver un moyen de se réchauffer. Les grands feux que nous
fîmes ne pouvaient suffire; le maréchal grelottait; je l'engageai à
quitter tous ses vêtements, même sa chemise, à se rouler dans une
couverture de laine et à se placer ensuite entre deux matelas, ce qu'il
fit, ainsi que nous tous, car les maisons, dont tous les habitants
avaient pris la fuite, étaient très bien garnies de lits. Nous
terminâmes ainsi l'année 1808.
CHAPITRE IX
1809. Bataille de la Corogne.--Napoléon quitte l'armée.--Lannes est
dirigé sur Saragosse.--Siège et prise de cette ville.--Je suis
grièvement blessé.
Le lendemain 1er janvier 1809, le mauvais temps continuant, et
l'Empereur sentant d'ailleurs la nécessité de réunir son armée, on fit
séjour à Astorga, où les troupes se groupèrent successivement. Elles
trouvèrent en abondance des vivres, dont elles purent disposer avec
d'autant plus de liberté qu'il n'y avait plus un seul habitant dans la
ville. L'Empereur avait été vivement affecté en apprenant que trois
grenadiers de sa garde s'étaient suicidés; aussi, malgré la pluie et la
boue, il visita successivement toutes les maisons dans lesquelles les
soldats s'étaient mis à l'abri; il leur parla, releva leur moral; et
l'on s'attendait à partir le lendemain à la poursuite des Anglais,
lorsque Napoléon reçut par un aide de camp du ministre de la guerre des
lettres qui le déterminèrent à ne pas aller plus loin en personne.
C'était probablement l'annonce des mouvements hostiles que faisait déjà
l'Autriche pour attaquer l'Empire français, pendant que Napoléon et une
partie de la grande armée étaient au fond de l'Espagne. L'Empereur
résolut donc de retourner en France avec sa garde, afin de se préparer à
la nouvelle guerre dont les Autrichiens le menaçaient; mais ne voulant
cependant pas perdre l'occasion de punir les Anglais, il les fit
poursuivre par les corps des maréchaux Ney et Soult, qui, en partant,
défilèrent devant lui.