M. Tassin et sa troupe étaient harassés; moi-même je n'en pouvais plus;

on fit donc une petite halte, pendant laquelle vous pensez bien que

j'exprimai ma vive reconnaissance au lieutenant ainsi qu'à ses

voltigeurs, dont la joie égalait presque la mienne. Nous regagnâmes le

bivouac, où M. Tassin avait laissé la moitié de son monde; la

cantinière de la compagnie s'y trouvait; son mulet portait deux outres

de vin, du pain, du jambon: je les achetai pour les donner aux

voltigeurs, et on fit un déjeuner dont j'avais bien besoin et auquel

participèrent les deux housards laissés dans ce poste la nuit

précédente. L'un d'eux, montant la mule du moine, me prêta un cheval, et

nous partîmes pour Tarazone. Je souffrais horriblement, parce que le

sang durci formait une croûte sur ma blessure. Arrivé à Tarazone, je

retrouvai l'avant-garde du maréchal Lannes. Le général qui la commandait

me fit panser, puis me donna un cheval et deux housards pour m'escorter

jusqu'à Tudela, où j'arrivai au milieu de la nuit.

Le maréchal, bien que malade, me reçut aussitôt et parut fort touché de

ma mésaventure. Il fallait cependant que le bulletin de la bataille de

Tudela fût promptement transmis à l'Empereur, qui devait attendre avec

impatience des nouvelles du corps d'armée de l'Èbre. J'aurais d'autant

plus désiré les lui porter que le maréchal, éclairé par ce qui venait de

m'arriver dans les montagnes de Soria, consentait à ce que l'officier

chargé de se rendre auprès de Napoléon, passât par Miranda et Burgos,

dont les routes couvertes de troupes françaises ne présentaient aucun

danger; mais j'étais tellement souffrant et harassé, qu'il m'eût été

physiquement impossible de courir la poste à franc étrier. Le maréchal

confia donc cette mission au commandant Guéhéneuc, son beau-frère. Je

lui remis les dépêches: elles étaient rougies de mon sang. Le commandant

Saint-Mars, chargé du secrétariat, voulait les recopier et changer

l'enveloppe: «Non! non! s'écria le maréchal, il est bon que l'Empereur

voie combien le capitaine Marbot les a défendues vaillamment!...» Il

expédia donc le paquet tel qu'il se trouvait, en y joignant un billet

pour expliquer à Sa Majesté la cause du retard, faire mon éloge et

demander une récompense pour le lieutenant Tassin et les hommes qui

étaient accourus avec tant de zèle à mon secours, sans calculer les

dangers auxquels ils pouvaient s'exposer si les ennemis eussent été

nombreux.

Effectivement, l'Empereur accorda quelque temps après la croix à M.

Tassin ainsi qu'à son sergent, et une gratification de 100 francs à

chacun des voltigeurs qui les avaient accompagnés. Quant au soldat

normand, traduit devant un conseil de guerre, pour avoir abandonné son

poste devant l'ennemi, il fut condamné à traîner le boulet pendant deux

ans et à achever son temps de service dans une compagnie de pionniers.

CHAPITRE VIII

Nous rejoignons Napoléon.--Somo-Sierra.--Marche sur le

Portugal.--Passage du Guadarrama.--Benavente.--Échec de

Benavente.--Marche sur Astorga.

Le maréchal Lannes poussa ses troupes jusqu'aux portes de Saragosse;

mais comme il manquait de grosse artillerie pour faire le siège de cette

ville, dans laquelle s'étaient renfermés plus de soixante mille

militaires, soldats et paysans, il se contenta pour le moment d'en faire

garder les principales avenues, et remettant le commandement au maréchal

Moncey, il partit pour aller rejoindre l'Empereur, ainsi que le

portaient ses instructions. J'ai dit que le maréchal Lannes était tombé

malade; il ne pouvait donc voyager à franc étrier, ainsi qu'il l'avait

fait en venant. On trouva une voiture à Tudela, et l'on établit des

relais avec les chevaux du train de l'armée.

Bien que je susse que le maréchal, voulant coucher tous les soirs, ne

ferait qu'une vingtaine de lieues par jour, je prévoyais que le voyage

serait très pénible pour moi, car les aides de camp doivent suivre à

franc étrier la voiture du maréchal, et je sentais que le mouvement d'un

cheval au galop, que j'allais subir plusieurs heures pendant sept à huit

jours, aggraverait les douleurs affreuses que me faisait éprouver ma

blessure; mais le maréchal eut la bonté de me donner une place dans sa

voiture, où se trouvaient aussi les généraux Pouzet et Frère, ses deux

amis. Ceux-ci aimaient beaucoup à causer, et même à s'égayer aux dépens

du prochain, et comme ils ne me connaissaient que depuis quelque temps,

ma présence les embarrassa d'abord; mais le maréchal leur ayant dit:

«C'est un brave garçon, vous pouvez parler devant lui...», ils

profitèrent largement de cet avis.

Ce voyage fut pour moi bien pénible, bien qu'on se reposât toutes les

nuits. Nous revîmes Logroño, Miranda, Burgos, et montâmes à pied le

célèbre défilé de Somo-Sierra, enlevé quelques jours avant sous les yeux

de l'Empereur par les lanciers polonais de sa garde, qui, ce jour-là,

virent le feu pour la première fois. Ce combat donna au général

Montbrun, devenu célèbre depuis, l'occasion de se signaler.

Montbrun suivait le quartier général, lorsque l'Empereur, marchant

d'Aranda sur Madrid, et devançant de quelques heures son infanterie,

arriva au pied du Somo-Sierra, n'ayant avec lui que les lanciers

polonais. La grande route, très escarpée sur ce point, et resserrée

entre deux montagnes, se trouvait barrée par un petit retranchement de

campagne, défendu par quelques milliers d'Espagnols. Napoléon qui

voulait arriver ce jour-là même à Buitrago, se voyant arrêté dans sa

marche et calculant que l'infanterie ne pourrait arriver de longtemps,

ordonna aux Polonais de forcer le passage du défilé.

Les Polonais n'ont qu'une qualité, mais ils la possèdent au plus haut

degré: ils sont généralement très braves. Leurs chefs, n'ayant aucune

connaissance de la guerre qu'ils n'avaient jamais faite, ignoraient que

pour passer un défilé il est nécessaire de laisser entre les escadrons

un espace vide égal à la profondeur de chacun d'eux, afin que si les

premiers sont repoussés, ils trouvent en arrière un terrain libre pour

se reformer et ne se jettent pas sur les escadrons qui suivent. Les

chefs polonais lancèrent donc à l'étourdie le régiment dans le défilé

sans prendre les dispositions convenables. Mais, accueillis sur les deux

flancs par une grêle de balles et trouvant la route barrée au sommet,

ils éprouvèrent des pertes d'autant plus sensibles, que le premier

escadron se jeta en désordre sur le deuxième, celui-ci sur le troisième,

et ainsi de suite; de sorte que le régiment, ne formant plus qu'une

masse informe sur une route encaissée, ne pouvait faire demi-tour et se

trouvait fusillé presque à bout portant par les Espagnols placés sur les

rochers voisins!

Il était fort difficile de débrouiller cette cohue. Enfin on y parvint,

et les Polonais allèrent se reformer dans la plaine sous les yeux de

l'Empereur, qui loua leur courage, en blâmant le peu de méthode qu'ils

avaient mis dans l'attaque. Les chefs en convinrent, en exprimant le

regret de n'avoir pas été conduits par un général expérimenté. Alors le

major général Berthier, voulant du bien à Montbrun en ce moment peu en

faveur, mais qu'il connaissait pour un excellent et très brave officier

de cavalerie, informa Napoléon de la présence de ce général. L'Empereur

le fit appeler et lui donna le commandement des lanciers, en lui

ordonnant de recommencer l'attaque.

Montbrun était un homme superbe, dans le genre de Murat: haute taille,

figure balafrée, barbe noire, attitude des plus militaires et excellent

écuyer. Il plut aux Polonais, et ceux-ci ayant promis de se conformer à

ses instructions, Montbrun, après avoir espacé leurs escadrons et pris

toutes les dispositions nécessaires, se met fièrement à leur tête. Il

s'élance dans le défilé... Quelques escadrons sont d'abord ébranlés par

la fusillade; mais les diverses parties de la colonne ayant assez

d'espace entre elles pour qu'il n'en résultât aucun désordre grave, on

se remet et l'on parvient enfin au sommet de la montagne.

Le général Montbrun met pied à terre et court le premier aux

retranchements pour arracher les palissades sous une grêle de balles.

Les Polonais suivent son exemple; les retranchements sont enlevés; on

remonte à cheval, et le régiment fond sur les Espagnols, dont il fait un

massacre d'autant plus grand que le terrain, s'élargissant et allant en

descendant jusqu'à Buitrago, permettait aux lanciers de joindre les

fantassins ennemis qui fuyaient dans le plus grand désordre. Le défilé

enlevé, l'Empereur le franchit, et arrivé au sommet, non seulement il

voit le drapeau français flottant sur Buitrago, mais aperçoit à une

lieue au delà de cette ville la cavalerie de Montbrun poursuivant les

Espagnols en déroute!... Le soir, Napoléon félicita les Polonais, nomma

Montbrun général de division et l'emmena quelques mois après en

Autriche, où il commanda si bien une division que l'Empereur le nomma,

en 1810, général en chef de toute la cavalerie de son armée de Portugal

et lui confia un corps de la même arme pendant la campagne de Russie. Il

fut tué à la bataille de la Moskowa.

Le maréchal Lannes ayant examiné la position dont je viens de parler,

nous descendîmes le Somo-Sierra et allâmes coucher à Buitrago, d'où nous

gagnâmes Madrid le lendemain. L'Empereur était depuis quelques jours

dans cette ville, dont il n'avait pu se rendre maître qu'après un combat

sérieux. Il y avait établi son frère, le roi Joseph. Le maréchal Lannes

me présenta à Napoléon, qui me reçut avec bonté, en me disant que sous

peu il récompenserait la conduite que j'avais tenue à Agreda. Nous

trouvâmes M. Guéhéneuc à Madrid. Il portait les insignes de colonel dont

l'Empereur lui avait conféré le grade, en recevant de sa main le

bulletin de la bataille de Tudela, teint de mon sang. Guéhéneuc était un

brave garçon; il vint à moi et me dit: «C'est vous qui avez couru les

dangers et reçu le coup de sabre, et c'est moi qui ai obtenu le grade;

mais j'espère que vous ne tarderez pas à être avancé.» Je l'espérais

aussi; cependant j'avouerai franchement que j'en voulais un peu au

maréchal pour l'obstination qu'il avait mise à me faire passer par

Agreda; mais il fallait se soumettre à sa destinée!

Le maréchal Lannes fut logé à Madrid dans l'hôtel qu'avait occupé Murat.

J'y trouvai le bon conseiller Hernandès, qui, sachant mon arrivée, était

venu m'offrir d'habiter chez lui, ce que j'acceptai avec d'autant plus

de reconnaissance que ma blessure s'était envenimée, et que de bons

soins m'étaient nécessaires. Mon hôte me les prodigua, et j'étais en

voie de guérison, lorsque de nouveaux événements me forcèrent à rentrer

en campagne au milieu de l'hiver.

En effet, nous étions à peine depuis une semaine à Madrid, lorsque, le

21 décembre, l'Empereur apprenant que l'armée de Portugal osait marcher

contre la capitale de l'Espagne, dont elle n'était plus qu'à quelques

journées, fit à l'instant même battre la générale et sortit de la ville

à la tête de sa garde et de plusieurs corps d'armée, pour se porter dans

la direction de Valladolid, par où arrivaient les Anglais commandés par

le général Moore. Le maréchal Lannes, étant rétabli, devait suivre

l'Empereur, non plus en voiture, mais à cheval. Il me le fit observer,

en me proposant de rester à Madrid jusqu'à ce que ma blessure fût

complètement guérie. Mais deux motifs m'en empêchaient: d'abord, je

voulais assister à la bataille qu'on allait livrer aux Anglais; en

second lieu, je savais que l'Empereur ne donnait presque jamais

d'avancement aux _absents_, et je tenais à obtenir le grade de chef

d'escadron qui m'avait été promis. Je fis donc mes préparatifs de

départ.

Une seule chose m'embarrassait: je ne pouvais, à cause de ma blessure au

front, porter ni chapeau ni colback; ma tête était enveloppée avec des

mouchoirs blancs, mais c'était une coiffure peu militaire pour figurer

dans un état-major qui devait marcher constamment avec celui de

l'Empereur! Pendant que cette pensée me tourmentait, j'aperçus un

mameluk de la garde, coiffé de son turban à calotte rouge. J'avais un

charmant képi de cette couleur brodé en or; je fis tortiller et coudre

alentour un joli foulard, ce qui produisit une espèce de turban, que je

plaçai au-dessus des bandes et des compresses qui couvraient ma

blessure.

Nous sortîmes de Madrid à la chute du jour pour aller coucher au pied du

mont Guadarrama, que l'Empereur voulait traverser le lendemain. Il

gelait très fort; la route était couverte de verglas, les troupes, et

surtout la cavalerie, marchaient péniblement. Le maréchal envoyait

fréquemment des officiers pour s'assurer que les colonnes étaient en bon

ordre pendant cette marche de nuit; mais comprenant ce que je devais

souffrir, il eut l'attention de m'exempter des courses.

Pendant que tous mes camarades étaient à porter des ordres, N... et moi

nous trouvâmes seuls auprès du maréchal. N... me fait signe qu'il veut

me parler et me présente une bouteille de kirsch. Je le remercie sans

accepter, mais mon homme embouche le goulot du flacon dont, en moins

d'un quart d'heure, il absorbe tout le contenu! Tout à coup, il roule à

terre comme un colosse qu'on abat! Le maréchal n'ayant pu contenir son

indignation, N... lui répondit: «Ce n'est pas ma faute, car il y a du

verglas entre ma selle et mes cuisses!» Le maréchal trouva l'excuse si

nouvelle et si bizarre que, malgré sa mauvaise humeur, il ne put

s'empêcher d'en rire, puis il me dit: «Faites-le jeter dans un de mes

fourgons.» J'exécutai l'ordre, et notre compagnon s'endormit sur les

sacs de riz, au milieu des jambons et des casseroles.

Nous arrivâmes au pied du Guadarrama pendant la nuit; nous n'y trouvâmes

qu'un très pauvre village où l'on s'établit comme l'on put. Le froid

avait gagné ma blessure, et je souffrais beaucoup. Au point du jour,

l'armée allait se mettre en marche, lorsque les bataillons d'avant-garde

déjà engagés dans la montagne rétrogradèrent, et l'on vint prévenir

l'Empereur et le maréchal qu'une tourmente affreuse empêchait

d'avancer. La neige aveuglait hommes et chevaux; un vent des plus

impétueux venait même d'en enlever plusieurs et de les jeter dans un

précipice. Tout autre que Napoléon se fût arrêté; mais voulant joindre

les Anglais à tout prix, il parla aux soldats et ordonna que ceux d'un

même peloton se tiendraient par les bras afin de ne pas être emportés

par le vent. La cavalerie, mettant pied à terre, dut marcher dans le

même ordre, et pour donner l'exemple, l'Empereur forma l'état-major en

plusieurs pelotons, se plaça entre Lannes et Duroc, auprès desquels nous

nous rangeâmes en entrelaçant nos bras; puis, au commandement fait par

Napoléon lui-même, la colonne se porta en avant, gravit la montagne,

malgré le vent impétueux qui nous refoulait, la neige qui nous fouettait

au visage et le verglas qui nous faisait trébucher à chaque pas. Je

souffris cruellement pendant les quatre mortelles heures que dura cette

ascension.

Arrivés à mi-côte, les maréchaux et les généraux qui portaient de

grandes bottes à l'écuyère ne purent plus avancer... Napoléon se fit

alors hisser sur un canon où il se mit à califourchon; les maréchaux et

généraux firent de même; nous continuâmes à marcher dans ce grotesque

équipage, et nous parvînmes enfin au couvent situé sur le sommet de la

montagne. L'Empereur s'y arrêta pour rallier l'armée; on trouva du vin

et du bois qu'on fit distribuer aux troupes. Le froid était des plus

vifs; tout le monde grelottait; cependant, au bout de quelques heures,

on se remit en route. La descente, quoique très pénible, le fut beaucoup

moins que la montée. Nous parvînmes à la nuit tombante dans une petite

plaine, où se trouve le gros bourg de Saint-Raphaël, et plusieurs

villages qui procurèrent à l'armée des vivres, du vin et des abris. Ma

blessure, déjà un peu cicatrisée à notre départ de Madrid, s'était

rouverte, et comme mon turban ne me garantissait que le haut de la

tête, la neige avait pénétré dans le cou et la nuque, et s'y était

fondue; j'avais le corps tout mouillé, et nos équipages n'étaient pas

arrivés; je passai donc une bien cruelle nuit.

Les jours suivants, l'armée continua sa marche sur Espinar, Villacastin,

Arevalo et Medina del Campo. Plus nous nous éloignions des monts

Guadarrama, plus la température s'adoucissait. Bientôt de grandes pluies

succédèrent à la gelée, et les chemins devinrent des bourbiers. Nous

passâmes le Douro à Tordesillas, où nous joignîmes enfin les traînards

de l'armée anglaise qui s'enfuyait à notre approche vers le port de la

Corogne. L'Empereur, désirant la joindre avant qu'elle pût s'embarquer,

pressa la marche des troupes, auxquelles il fit faire dix à douze lieues

par jour, malgré le mauvais temps et des routes affreuses. Cette

précipitation donna lieu à un échec, qui fut d'autant plus sensible à

Napoléon qu'il fut éprouvé par un corps de sa garde. Voici le fait.

L'armée couchait à Villapanda, lorsque l'Empereur, furieux de courir

toujours après les Anglais, apprit que leur arrière-garde était à

quelques lieues de nous dans la ville de Benavente, derrière la petite

rivière d'Esla. Il fit partir dès le point du jour une colonne

d'infanterie, précédée par les mameluks et les chasseurs de la garde,

sous les ordres du général Lefebvre-Desnouettes, officier très brave,

mais très imprudent. Ce général, parvenu avec sa cavalerie sur les rives

de l'Esla, en face de Benavente, situé à une demi-lieue au delà de ce

cours d'eau, n'apercevant aucun ennemi, veut faire reconnaître la ville:

c'était militaire; mais un peloton suffisait pour cela, car vingt-cinq

hommes voient tout aussi loin que deux mille, et, s'ils donnent dans une

embuscade, la perte est du moins peu importante. Le général Desnouettes

devait donc attendre l'infanterie avant de s'engager à l'étourdie au

milieu de l'Esla. Cependant, sans écouter aucune observation, il fait

passer la rivière à gué à _tout_ le régiment des chasseurs, et s'avance

vers la ville, qu'il fait fouiller par les mameluks. Ceux-ci n'ayant

même pas rencontré un seul habitant, c'était un indice presque certain

que l'ennemi préparait une embuscade; le général français aurait dû

prudemment rétrograder, puisqu'il n'était pas en force pour lutter

contre une nombreuse arrière-garde ennemie. Au lieu de cela, Desnouettes

pousse toujours en avant; mais, pendant qu'il traverse la ville, quatre

à cinq mille cavaliers anglais la tournent, en masquant leur mouvement

par les maisons des faubourgs, et tout à coup ils fondent sur les

chasseurs de la garde impériale, qui, se hâtant de sortir de la ville,

se défendirent si vaillamment qu'ils firent une large trouée au milieu

des Anglais, regagnèrent la rivière et la repassèrent sans grande perte.

Mais lorsque, arrivé sur la rive gauche, le régiment se reforma, on

s'aperçut que le général Desnouettes n'était plus présent. Un

parlementaire ennemi vint annoncer que le cheval de Lefebvre-Desnouettes

ayant été tué pendant le combat, ce général était prisonnier de

guerre!...

L'Empereur arrivait en ce moment. Jugez de son courroux, lorsqu'il

apprit que non seulement son régiment favori venait d'essuyer un échec,

mais que le chef était resté au pouvoir des Anglais!... Bien que

Napoléon fût très mécontent de l'imprudence de Lefebvre-Desnouettes, il

fit cependant proposer au général en chef ennemi de l'échanger contre un

officier du même grade détenu en France. Mais le général Moore était

trop fier de pouvoir montrer au peuple anglais un des chefs de la garde

de l'empereur des Français, prisonnier de guerre, pour consentir à cet

échange. En conséquence, il refusa. Le général Desnouettes fut traité

avec beaucoup d'égards, mais on l'envoya à Londres comme un trophée, ce

qui augmenta encore la colère de Napoléon!

Malgré le petit succès que les Anglais venaient de remporter sur les

chasseurs à cheval de la garde impériale, ils continuèrent leur

retraite. Nous traversâmes l'Esla et occupâmes Benavente. De cette ville

à Astorga, la distance est au moins de quinze à seize lieues de France,

et il faut traverser plusieurs cours d'eau. Cependant, l'Empereur était

si impatient d'atteindre les ennemis, qu'il voulut que son armée fît ce

trajet en un seul jour, bien que les jours fussent alors très courts:

nous étions au 31 décembre. J'ai rarement fait de marche aussi pénible;

une pluie glaciale perçait nos vêtements, les hommes et les chevaux

enfonçaient dans un terrain marécageux; on n'avançait qu'avec les plus

grands efforts, et comme tous les ponts avaient été coupés par les

Anglais, nos fantassins furent obligés de se déshabiller cinq ou six

fois, de placer leurs armes et leurs effets sur leur tête, et d'entrer

tout nus dans l'eau glaciale des ruisseaux qu'il nous fallut traverser.

Je le dis à regret, je vis trois vieux grenadiers de la garde qui, se

trouvant dans l'impossibilité de continuer cette pénible marche, et ne

voulant pas rester en arrière de crainte d'être torturés et massacrés

par les paysans, se brûlèrent la cervelle avec leurs propres fusils!...

Une nuit des plus sombres et toujours pluvieuse vint augmenter la

fatigue des troupes; les soldats, exténués, se couchaient dans la

boue... Un très grand nombre s'arrêta au village de Bañeza; les têtes

des régiments seules arrivèrent à Astorga, le surplus resta sur les

chemins. La nuit était déjà fort avancée, lorsque l'Empereur et le

maréchal Lannes, n'ayant pour toute escorte que leurs états-majors et

quelques centaines de cavaliers, entrèrent dans Astorga, qu'on visita à

peine, tant chacun était harassé et désireux de trouver un abri pour se

réchauffer! Si les ennemis, prévenus de cela, fussent revenus sur leurs

pas, ils auraient peut-être enlevé l'Empereur; mais heureusement ils

étaient trop pressés, et nous n'en trouvâmes pas un seul dans cette

ville. À chaque instant, du reste, arrivait une partie des soldats

français restés en arrière, ce qui assurait la défense du quartier

impérial.

Astorga est une assez grande ville: chacun s'y logea à la hâte. Nous

plaçâmes le maréchal Lannes dans une maison d'assez belle apparence,

voisine de celle où s'établit l'Empereur. Nous étions trempés jusqu'aux

os, et il faisait très froid, car nous étions auprès des montagnes des

Asturies. Nos domestiques et les bagages n'arrivaient pas; il fallait

cependant trouver un moyen de se réchauffer. Les grands feux que nous

fîmes ne pouvaient suffire; le maréchal grelottait; je l'engageai à

quitter tous ses vêtements, même sa chemise, à se rouler dans une

couverture de laine et à se placer ensuite entre deux matelas, ce qu'il

fit, ainsi que nous tous, car les maisons, dont tous les habitants

avaient pris la fuite, étaient très bien garnies de lits. Nous

terminâmes ainsi l'année 1808.

CHAPITRE IX

1809. Bataille de la Corogne.--Napoléon quitte l'armée.--Lannes est

dirigé sur Saragosse.--Siège et prise de cette ville.--Je suis

grièvement blessé.

Le lendemain 1er janvier 1809, le mauvais temps continuant, et

l'Empereur sentant d'ailleurs la nécessité de réunir son armée, on fit

séjour à Astorga, où les troupes se groupèrent successivement. Elles

trouvèrent en abondance des vivres, dont elles purent disposer avec

d'autant plus de liberté qu'il n'y avait plus un seul habitant dans la

ville. L'Empereur avait été vivement affecté en apprenant que trois

grenadiers de sa garde s'étaient suicidés; aussi, malgré la pluie et la

boue, il visita successivement toutes les maisons dans lesquelles les

soldats s'étaient mis à l'abri; il leur parla, releva leur moral; et

l'on s'attendait à partir le lendemain à la poursuite des Anglais,

lorsque Napoléon reçut par un aide de camp du ministre de la guerre des

lettres qui le déterminèrent à ne pas aller plus loin en personne.

C'était probablement l'annonce des mouvements hostiles que faisait déjà

l'Autriche pour attaquer l'Empire français, pendant que Napoléon et une

partie de la grande armée étaient au fond de l'Espagne. L'Empereur

résolut donc de retourner en France avec sa garde, afin de se préparer à

la nouvelle guerre dont les Autrichiens le menaçaient; mais ne voulant

cependant pas perdre l'occasion de punir les Anglais, il les fit

poursuivre par les corps des maréchaux Ney et Soult, qui, en partant,

défilèrent devant lui.

Mémoires du général baron de Marbot (2/3) · 第 6 / 35 段