Le service des aides de camp des maréchaux fut terrible en Espagne!...

Jadis, pendant les guerres de la Révolution, les généraux avaient des

courriers payés par l'État pour porter leurs dépêches; mais l'Empereur,

trouvant que ces hommes étaient incapables de donner aucune explication

sur ce qu'ils avaient vu, les réforma, en ordonnant qu'à l'avenir les

dépêches seraient portées par des aides de camp. Ce fut très bien tant

qu'on fit la guerre au milieu des bons Allemands, qui n'eurent jamais la

pensée d'attaquer un Français courant la poste; mais les Espagnols leur

firent une guerre acharnée, ce qui fut très utile aux insurgés, car le

contenu de nos dépêches les instruisait du mouvement de nos armées. Je

ne crois pas exagérer en portant à plus de deux cents le nombre

d'officiers d'état-major qui furent tués ou pris pendant la guerre de la

Péninsule, depuis 1808 jusqu'en 1814. Si la mort d'un simple courrier

était regrettable, elle devait l'être moins que la perte d'un officier

d'espérance, exposé d'ailleurs aux risques du champ de bataille, ajoutés

à ceux des voyages en poste. Un grand nombre d'hommes robustes et

sachant bien leur métier demandèrent à faire ce service, mais l'Empereur

n'y consentit jamais.

Au moment de mon départ de Tudela, le bon commandant Saint-Mars ayant

hasardé quelques observations pour détourner le maréchal Lannes de me

faire passer par les montagnes, celui-ci lui répondit: «Bah! bah! il va

rencontrer cette nuit l'avant-garde de Ney, dont les troupes sont

échelonnées jusqu'au quartier impérial d'Aranda!...» Je ne pouvais rien

opposer à une telle décision. Je partis donc de Tudela le 24 novembre, à

la chute du jour, avec un peloton de cavalerie, et arrivai sans encombre

jusqu'à Tarazone, à l'entrée des montagnes. Je trouvai dans cette petite

ville l'avant-garde du maréchal Lannes, dont le commandant, n'ayant

aucune nouvelle du maréchal Ney, avait poussé un poste d'infanterie à

six lieues en avant, vers Agreda, par où l'on attendait ce maréchal.

Mais comme ce détachement se trouvait éloigné de tout secours, il avait

reçu l'ordre de se replier et de rentrer à Tarazone, si la nuit se

passait sans qu'il vît les éclaireurs du maréchal Ney.

À partir de Tarazone, il n'y a plus de grands chemins; on marche

constamment dans des sentiers montueux, couverts de cailloux et d'éclats

de rochers. Le commandant de notre avant-garde n'avait donc que de

l'infanterie et une vingtaine de housards du 2e régiment (Chamborant).

Il me fit donner un cheval de troupe, deux ordonnances, et je continuai

mon chemin par un clair de lune des plus brillants. J'avais fait deux ou

trois lieues, lorsque nous entendîmes plusieurs coups de fusil dont les

balles sifflèrent très près de nous; nous ne vîmes pas ceux qui venaient

de tirer; ils étaient cachés dans les rochers. Un peu plus loin, nous

trouvâmes les cadavres de deux fantassins français nouvellement

assassinés; ils étaient entièrement dépouillés, mais leurs shakos étant

auprès d'eux, je pus lire les numéros gravés sur les plaques et

reconnaître que ces infortunés appartenaient à l'un des régiments du

corps du maréchal Ney. Enfin, à quelque distance de là, nous aperçûmes,

chose horrible à dire!... un jeune officier du 10e de chasseurs à

cheval, encore revêtu de son uniforme, cloué par les mains et les pieds

à la porte d'une grange!... Ce malheureux avait la tête en bas, et l'on

avait allumé un petit feu dessous!... Heureusement pour lui, ses

tourments avaient cessé; il était mort!... Cependant, comme le sang de

ses plaies coulait encore, il était évident que son supplice était

récent et que les assassins n'étaient pas loin! Je mis donc le sabre à

la main, et mes deux housards la carabine au poing.

Bien nous en prit d'être sur nos gardes, car peu d'instants après, sept

ou huit Espagnols, dont deux montés, firent feu sur nous d'un buisson

derrière lequel ils étaient blottis. Aucun de nous n'étant blessé, nos

deux housards ripostèrent avec leurs carabines et tuèrent chacun un

ennemi, puis, mettant le sabre à la main, ils fondirent rapidement sur

les autres. J'aurais bien voulu les suivre, mais le cheval que je

montais, s'étant déferré sur les cailloux, boitait si fortement qu'il me

fut impossible de le mettre au galop. J'enrageais d'autant plus que je

craignais que les housards, se laissant emporter à la poursuite des

ennemis, n'allassent se faire tuer dans quelque embuscade. Je les

appelai pendant cinq minutes; enfin, j'entendis la voix de l'un d'eux

qui disait avec un accent fortement alsacien: «Ah! les brigands!... Vous

ne connaissez pas encore les housards de Chamborant! Vous verrez qu'ils

ne plaisantent pas!...» Mes cavaliers venaient encore d'abattre deux

Espagnols, savoir: un Capucin, monté sur le cheval du pauvre lieutenant

de chasseurs, dont il s'était passé la giberne autour du cou, et un

paysan placé sur une mule, dont le dos portait aussi les habits des

malheureux fantassins que j'avais trouvés morts. Il était évident que

nous tenions les assassins!... Un ordre de l'Empereur prescrivait

_formellement_ de fusiller sur-le-champ tout Espagnol _non militaire_

pris les armes à la main. Que faire d'ailleurs de ces deux brigands déjà

grièvement blessés et qui venaient de tuer trois Français d'une façon si

barbare?... Je poussai donc mon cheval en avant, afin de ne pas être

témoin de l'exécution, et les housards passèrent le moine et le paysan

par les armes, en répétant: «Ah! vous ne connaissez pas les Chamborant!»

Je ne pouvais comprendre comment un officier de chasseurs et deux

fantassins du corps du maréchal Ney se trouvaient aussi près de

Tarazone, lorsque leurs régiments n'y étaient point encore passés; mais

il est probable que ces malheureux, pris ailleurs, étaient dirigés sur

Saragosse, lorsque les Espagnols qui les conduisaient, ayant su la

défaite de leurs compatriotes à Tudela, s'en étaient vengés en

massacrant les prisonniers.

Je continuai ma route, dont le début était fort peu encourageant! Enfin,

après quelques heures de marche, nous aperçûmes, en plein champ, un feu

de bivouac. C'était celui du poste détaché par l'avant-garde française

que j'avais laissée à Tarazone. Le sous-lieutenant qui commandait ce

détachement, n'ayant aucune nouvelle du maréchal Ney, se disposait à

retourner vers Tarazone au point du jour, ainsi qu'il en avait reçu

l'ordre. Il savait que nous n'étions qu'à deux petites lieues d'Agreda,

mais ignorait si ce bourg était occupé par des troupes de l'une ou de

l'autre nation. Je me trouvai alors dans une bien grande perplexité, car

le détachement d'infanterie devait s'éloigner dans quelques heures, et

si je retournais avec lui, quand je n'avais peut-être qu'une lieue à

faire pour rencontrer la tête des colonnes du maréchal Ney, c'était

faire preuve de peu de courage et m'exposer aux reproches du maréchal

Lannes. D'un autre côté, si les troupes du maréchal Ney se trouvaient

encore à un ou deux jours de marche, il était à peu près certain que je

serais massacré par les paysans de ces montagnes ou par les soldats qui

s'y étaient réfugiés, d'autant plus que je serais obligé de voyager

_seul_. En effet, les deux braves housards qui avaient reçu l'ordre de

m'accompagner jusqu'à ce que nous trouvions le peloton d'infanterie,

devaient retourner à Tarazone.

N'importe!... Je me décidai à pousser en avant; mais, cette

détermination prise, il restait encore une grande difficulté à vaincre:

c'était de trouver une monture. Il n'y avait dans cette solitude ni

ferme, ni village où je pusse me procurer un cheval; celui que je

montais boitait horriblement; ceux des housards étaient très fatigués;

d'ailleurs, aucun de ces hommes n'aurait pu me prêter le sien, sans être

sévèrement puni par ses chefs, les règlements étant formels à ce sujet;

enfin, le cheval de l'officier de chasseurs, ayant reçu pendant le

combat une balle dans la cuisse, ne pouvait me servir. Il ne restait

donc plus que la mule du paysan. Elle était magnifique et appartenait,

d'après les lois de la guerre, aux deux housards, qui comptaient bien la

vendre à leur retour au corps d'armée; cependant, ces deux bons soldats

n'hésitèrent pas à me la prêter, et placèrent ma selle sur son dos. Mais

cette maudite bête, plus habituée à porter le bât qu'à être montée, se

montra tellement rétive et si entêtée que, dès que je voulus lui faire

quitter le groupe des chevaux, elle se mit à ruer et ne voulut jamais

marcher seule!... Je fus obligé d'en descendre, sous peine d'être jeté

dans quelque précipice.

Je me décidai donc à partir à pied. J'avais déjà pris congé de

l'officier d'infanterie, lorsque cet excellent jeune homme, nommé M.

Tassin, ancien élève de l'École militaire de Fontainebleau, où il avait

été lié avec mon malheureux frère Félix, courut après moi, en disant

qu'il avait trop de regret de me voir ainsi m'exposer tout seul, et que,

bien qu'il n'eût pas d'ordres à ce sujet, et que ses voltigeurs

improvisés fussent tous des conscrits inhabiles et fort peu aguerris, il

voulait m'en donner un, afin que j'eusse au moins un fusil et quelques

cartouches en cas d'attaque. J'acceptai, et il fut convenu que je

renverrais le fantassin avec le corps du maréchal Ney.

Je me mis donc en route avec le soldat qui devait m'accompagner. C'était

un bas Normand, au parler lent, et cachant beaucoup de malice sous une

apparente bonhomie. Les Normands sont généralement braves; j'en ai eu la

preuve lorsque je commandais le 23e de chasseurs, dans lequel il y en

avait 5 à 600; cependant, pour savoir jusqu'à quel point je pouvais

compter sur celui qui me suivait, je causai avec lui chemin faisant, et

lui demandai s'il tiendrait ferme dans le cas où nous serions attaqués.

Mais lui, sans dire ni oui ni non, me répondit: «Dam... il faudra

_vouèr_!...» D'où je conclus que mon nouveau compagnon pourrait bien, au

moment du danger, aller voir ce qui se passait en arrière.

La lune venait de terminer son cours; le jour ne paraissait point

encore, l'obscurité était devenue profonde, et nous trébuchions à chaque

pas sur les gros cailloux dont les sentiers de ces montagnes sont

couverts. La situation était pénible, mais j'avais l'espérance de

trouver sous peu de temps les troupes du maréchal Ney, espérance

qu'augmentait encore la rencontre que nous venions de faire des cadavres

de soldats appartenant à son corps. J'avançai donc résolument, tout en

écoutant, pour charmer mon ennui, les récits que le Normand faisait sur

son pays. Enfin, l'aube commençant à paraître, j'aperçus les premières

maisons d'un gros bourg: c'était Agreda.

Je fus consterné de ne pas trouver de postes avancés, car cela dénotait

non seulement qu'aucune troupe du maréchal n'occupait ce lieu, mais

encore que son corps d'armée était à une demi-journée au delà, puisque

la carte n'indiquait de village qu'à cinq ou six lieues d'Agreda, et il

n'était pas possible qu'on eût établi les régiments dans les montagnes,

loin de toute habitation. Je me tins donc sur mes gardes, et avant de

pénétrer plus avant, j'examinai la position.

Agreda, situé dans un vallon assez large, est bâti au pied d'une colline

élevée, très escarpée des deux côtés. Le revers méridional, qui touche

au bourg, est couvert de vignobles importants, la crête est hérissée de

rochers et le revers nord garni de taillis fort épais, au bas desquels

coule un torrent. On aperçoit au delà de hautes montagnes incultes et

inhabitées. Agreda est traversé dans toute sa longueur par une

principale rue, à laquelle viennent aboutir des ruelles fort étroites,

que prennent les paysans pour se rendre à leurs vignes. En entrant dans

le bourg, je laissai ces ruelles et les collines à ma droite.

Pénétrez-vous bien de cette position, car c'est important pour

comprendre mon récit.

Tout dormait dans Agreda; c'était un moment favorable pour le traverser;

j'avais d'ailleurs l'espoir, bien faible il est vrai, qu'arrivé à

l'autre extrémité, j'apercevrais peut-être les feux de l'avant-garde du

maréchal Ney. J'avance donc, après avoir mis le sabre à la main et

ordonné au fantassin d'armer son fusil. La grande rue était couverte

d'une épaisse couche de feuilles mouillées, que les habitants y placent

pour les convertir en fumier; nos pas ne faisaient donc aucun bruit, ce

dont j'étais très satisfait...

Je marchais au milieu de la rue, ayant le soldat à ma droite; mais

celui-ci, se trouvant sans doute trop en évidence, obliqua

insensiblement jusqu'aux maisons, dont il rasait les murs, afin d'être

moins en vue en cas d'attaque, ou plus à portée de gagner une des

ruelles qui donnent dans la campagne. Cela me prouva combien je devais

peu compter sur cet homme. Je ne lui fis néanmoins aucune observation.

Le jour commençait à poindre. Nous parcourûmes toute la grande rue sans

rencontrer personne. Je m'en félicitais déjà, lorsque arrivé aux

dernières maisons du bourg, je me trouve face à face à vingt-cinq pas de

quatre carabiniers royaux espagnols à cheval, ayant le sabre à la

main!... J'aurais pu, en toute autre circonstance, prendre ces cavaliers

pour des gendarmes français, leurs uniformes étant absolument

semblables; mais les gendarmes ne marchent pas à l'extrême avant-garde;

ces hommes ne pouvaient donc appartenir au corps du maréchal Ney, et je

compris tout de suite que c'étaient des ennemis. Je fis donc

sur-le-champ demi-tour; mais, au moment où je le terminais pour faire

face au côté par lequel j'étais venu, je vis briller une lame à six

pouces de ma figure... Je portai vivement la tête en arrière, cependant

je reçus au front un terrible coup de sabre, dont je porte encore la

cicatrice au-dessus du sourcil gauche!... Celui qui venait de me blesser

était le brigadier des carabiniers qui, ayant laissé ses quatre

cavaliers en dehors du bourg, avait été, selon les usages militaires,

reconnaître s'il ne contenait pas d'ennemis. Cet homme, que je n'avais

pas rencontré, probablement parce qu'il se trouvait dans quelque ruelle,

pendant que je parcourais la grande rue, venait de la reprendre pour

rejoindre ses cavaliers, quand, m'apercevant, il s'était approché de moi

sans bruit, sur l'épaisse couche de feuilles mouillées; il allait me

fendre la tête par derrière, lorsque mon demi-tour m'ayant fait lui

présenter la figure, je reçus le coup sur le front.

À l'instant même, les quatre carabiniers, qui n'avaient pas bougé, parce

qu'ils voyaient ce que leur brigadier me préparait, vinrent le joindre

au trot, et tous les cinq fondirent sur moi! Je courus machinalement

vers les maisons qui étaient à ma droite, afin de m'adosser contre un

mur; mais, par bonheur, une de ces ruelles étroites et escarpées qui

montaient dans les vignes, se trouve à deux pas de moi. Le fantassin

l'avait déjà gagnée; je m'y élance aussi, et les cinq carabiniers m'y

suivent; mais du moins, ils ne pouvaient m'attaquer tous à la fois, car

il n'y avait place que pour un seul cheval de front. Le brigadier

marchait en tête; les quatre autres avançaient à la file. Bien que ma

position ne fût pas aussi défavorable qu'elle eût pu l'être dans la

grande rue, où j'eusse été entouré, elle demeurait néanmoins terrible.

Le sang abondant qui sortait de ma blessure avait à l'instant même

couvert mon œil gauche, dont je ne voyais plus du tout, et je sentais

qu'il gagnait l'œil droit; j'étais donc forcé, de crainte d'être

aveuglé, de tenir ma tête penchée sur l'épaule gauche, pour entraîner le

sang de ce côté; il m'était impossible de l'étancher, étant obligé de me

défendre contre le brigadier ennemi, qui me portait de grands coups de

sabre! Je les parais de mon mieux, tout en montant à reculons, après

m'être débarrassé du fourreau, ainsi que de mon colback, dont le poids

me gênait.

N'osant tourner la tête, afin de ne pas perdre de vue mon adversaire

avec lequel j'avais l'arme croisée, je dis au voltigeur, que je croyais

derrière moi, de placer son fusil sur mon épaule, d'ajuster le

brigadier espagnol et de faire feu... mais ne voyant pas passer le

canon, je tourne vivement la tête, en rompant d'une semelle, et

qu'aperçois-je?... Mon vilain soldat normand qui fuyait à toutes jambes

vers le haut de la colline!... Le brigadier espagnol redoublant alors la

vigueur de ses attaques, et voyant qu'il ne peut m'atteindre, enlève son

cheval, dont les pieds de devant me frappent plusieurs fois en pleine

poitrine; heureusement, ce ne fut pas avec force, parce que le terrain

allant en montant, le cheval était mal assuré sur ses jambes de

derrière, et chaque fois qu'il retombait à terre, je lui campais un coup

de sabre sur le nez, si bien que l'animal ne voulut bientôt plus

s'enlever contre moi.

Alors le brigadier exaspéré cria au cavalier qui marchait après lui:

«Prends ta carabine, le terrain va en montant, je vais me baisser, et tu

ajusteras ce Français par-dessus mes épaules...» Je compris que cet

ordre était le signal de ma mort! Mais comme pour l'exécuter il fallait

que le cavalier mît son sabre au fourreau, décrochât sa carabine, et

que, pendant ce temps, le brigadier ne cessait de me porter de grands

coups de pointe, en avançant le corps jusque sur l'encolure de sa

monture, je me déterminai à tenter un acte de désespoir, qui devait me

sauver ou me perdre!... Ayant l'œil fixé sur l'Espagnol, et lisant dans

les siens qu'il allait se courber encore sur son cheval pour

m'atteindre, je ne bougeai pas, mais à la seconde même où le haut de son

corps se baissait vers moi, je fais un pas à droite, et portant vivement

mon buste de ce côté, en me penchant, j'esquive le coup de mon

adversaire et lui plonge plus de la moitié de la lame de mon sabre dans

le flanc gauche!... Le brigadier, poussant un cri affreux, tomba à la

renverse sur la croupe de son cheval! Il allait probablement rouler à

terre, si le cavalier qui le suivait n'eût poussé en avant pour le

recevoir dans ses bras...

Le mouvement rapide que je venais de faire en me baissant ayant fait

sortir de la poche de ma pelisse les dépêches que je portais à

l'Empereur, je les ramassai promptement et montai aussitôt au bout de la

ruelle où commençaient les vignes. Là je me retournai, et vis les

carabiniers espagnols s'empresser autour de leur brigadier blessé, et

paraissant fort embarrassés de lui, ainsi que de leurs chevaux, dans cet

étroit et rapide défilé.

Ce combat eut lieu dans bien moins de temps qu'il n'en faut pour le

raconter. Me voyant débarrassé de mes ennemis, au moins momentanément,

je traversai les vignes et gagnai la crête de la colline; alors je

considérai qu'il me serait impossible de remplir ma mission et d'aller

joindre l'Empereur à Aranda. Je résolus donc de retourner auprès du

maréchal Lannes, en regagnant d'abord le lieu où j'avais laissé M.

Tassin et son piquet d'infanterie. Je n'avais plus l'espoir de les y

retrouver, mais enfin c'était la direction dans laquelle était l'armée

que j'avais quittée la veille. Je cherchai vainement des yeux mon

voltigeur et ne l'aperçus pas, mais je vis quelque chose de plus utile

pour moi, une source fort limpide. Je m'y arrêtai un moment, et

déchirant un coin de ma chemise, j'en fis une compresse que je fixai sur

ma blessure au moyen de mon mouchoir. Le sang jaillissant de mon front

avait taché les dépêches que je tenais à la main; je ne m'en inquiétai

pas, tant j'étais préoccupé de la fâcheuse position dans laquelle je me

trouvais.

Les émotions de cette nuit agitée, la marche à pied que j'avais faite au

milieu des cailloux, avec des bottes éperonnées, le combat que je venais

de soutenir, les douleurs que j'éprouvais à la tête, le sang que

j'avais perdu, tout cela avait épuisé mes forces... Je n'avais pris

aucune nourriture depuis mon départ de Tudela et je ne trouvais que de

l'eau pour me réconforter!... J'en bus à longs traits et me serais

reposé plus longtemps auprès de cette charmante fontaine, si je n'eusse

aperçu trois des carabiniers espagnols qui, sortant à cheval d'Agreda,

se dirigeaient vers moi par les sentiers des vignes. Si ces hommes

eussent eu le bon esprit de mettre pied à terre et d'ôter leurs bottes

fortes, il est probable qu'ils seraient arrivés à me joindre; mais leurs

chevaux, ne pouvant passer au milieu des ceps de vigne, gravissaient

très péniblement les sentiers étroits et rocailleux; ils ne purent même

plus monter, lorsque, arrivés à l'extrémité supérieure des vignobles,

ils se trouvèrent arrêtés par les énormes rochers sur lesquels je

m'étais réfugié.

Les cavaliers, longeant alors le bas de ces blocs de pierre, marchèrent

parallèlement à la même direction que moi, à une grande portée de

carabine, en me criant de me rendre; qu'étant militaires, ils me

traiteraient en prisonnier de guerre, tandis que si les paysans me

prenaient, je serais infailliblement égorgé. Ce raisonnement ne manquait

pas de justesse; aussi, j'avoue que si je n'eusse pas été chargé de

dépêches pour l'Empereur, je me serais peut-être rendu, car j'étais

exténué!

Cependant, désirant conserver, autant qu'il me serait possible, le

précieux dépôt que le maréchal avait confié à ma valeur, je continuai à

marcher sans répondre; alors les trois cavaliers, prenant leurs

carabines, firent feu sur moi. Leurs balles frappèrent les rochers à mes

pieds, aucune ne m'atteignit, la distance étant trop grande pour que le

tir pût être juste; je n'en fus pas ému, mais je m'effrayai en pensant

que le bruit produit par les détonations des armes à feu allait attirer

les paysans, que le soleil levant appelait d'ailleurs à leurs travaux.

Je m'attendais donc à être assailli par les hordes des féroces habitants

de ces montagnes. Ce triste pressentiment parut se vérifier, car

j'aperçus, à une demi-lieue, une quinzaine d'hommes s'avançant au pas de

course dans la vallée, en se dirigeant sur moi!... Ils portaient dans

leurs mains quelque chose qui brillait au soleil; je ne doutai pas que

ce fussent des paysans armés de leurs bêches, dont le fer reluisait

ainsi. Je me considérais déjà comme perdu, et, dans mon désespoir,

j'allais me laisser glisser le long des rochers du versant nord de la

colline, afin de descendre dans le torrent, le traverser comme je le

pourrais et aller me cacher dans quelque fondrière des grandes montagnes

qui s'élèvent au delà de cette profonde gorge; puis, si je n'étais pas

découvert, je me mettrais en route pendant la nuit, en me dirigeant vers

Tarazone, si j'en avais la force...

Ce projet présentait bien des chances de perte, mais enfin c'était mon

dernier espoir. J'allais le mettre à exécution, lorsque je m'aperçois

que les trois carabiniers cessent de tirer sur moi et se portent en

avant, pour reconnaître le groupe que je prenais pour des paysans. À

leur approche, les instruments de fer, que je croyais être des bêches ou

des pioches, s'abaissent, et j'ai la joie inexprimable de voir un feu de

peloton dirigé contre les carabiniers espagnols, qui, tournant bride

aussitôt, s'enfuirent rapidement vers Agreda, bien que deux d'entre eux

parussent blessés!... Les arrivants sont donc des Français!

m'écriai-je... Allons vers eux!... Et le bonheur de me voir délivré me

rendant un peu de force, je descendis en m'appuyant sur la lame de mon

sabre. Les Français m'avaient aperçu; ils gravirent la colline, et je me

trouvai dans les bras du brave lieutenant Tassin!... Voici quelles

circonstances m'avaient valu ce secours providentiel.

Le soldat qui m'avait abandonné pendant que j'étais aux prises avec les

carabiniers dans les rues d'Agreda, avait promptement gagné les vignes,

d'où, bondissant comme un chevreuil à travers les ceps, les fossés, les

rocs et les haies, il avait parcouru en fort peu de temps les deux

lieues qui le séparaient du point où nous avions laissé le poste de M.

Tassin. Le détachement allait se mettre en route pour Tarazone et

mangeait la soupe, lorsque mon voltigeur normand, arrivant tout

essoufflé, mais ne voulant pas perdre un coup de dent, s'assoit auprès

d'une gamelle et se met à déjeuner fort tranquillement, sans dire un mot

de ce qui venait de se passer à Agreda!... Fort heureusement, il fut

aperçu par M. Tassin, qui, étonné de le voir de retour, lui demanda où

il avait quitté l'officier qu'il était chargé d'escorter, «Ma foi!

répondit le Normand, je l'ai laissé dans le gros village, la tête à

moitié fendue et se battant avec des cavaliers espagnols qui lui

donnaient de grands coups de sabre.» À ces mots, le lieutenant Tassin

fait prendre les armes à son détachement, choisit les quinze plus lestes

et s'élance au pas de course vers Agreda. Cet officier et sa petite

troupe avaient déjà fait une lieue, lorsque, entendant des coups de feu,

ils en conclurent que je vivais encore, mais avais besoin d'un très

prompt secours. Stimulés par l'espoir de me sauver, ces braves gens

redoublent la vitesse de leur marche, et m'aperçoivent enfin sur la

crête de la colline, servant de point de mire aux balles de trois

cavaliers espagnols!...

Mémoires du général baron de Marbot (2/3) · 第 5 / 35 段