plus terrible, que jusque-là il avait considéré les Espagnols comme
aussi lâches que les Italiens, et pensé que leur levée de boucliers ne
serait qu'une révolte de paysans, que la présence de quelques bataillons
français disperserait en peu de jours; aussi versa-t-il des larmes de
sang en voyant ses aigles humiliées et le prestige d'invincibles
s'éloigner des troupes françaises!... Combien il devait regretter
d'avoir composé ses armées d'Espagne de jeunes et inhabiles conscrits,
au lieu d'y envoyer les vieilles bandes qu'il avait laissées en
Allemagne! Mais rien ne saurait peindre sa colère contre les généraux
Dupont et Vedel, qu'il eut le tort d'enfermer pour éviter le scandale
d'une procédure retentissante, et qui furent désormais considérés comme
victimes du pouvoir arbitraire. On ne les traduisit en conseil de guerre
que cinq ans après: c'était trop tard.
Il est facile de concevoir l'effet que la capitulation de Baylen
produisit sur l'esprit d'un peuple orgueilleux et aussi exalté que le
peuple espagnol!... L'insurrection prit un immense développement. En
vain le maréchal Bessières avait-il battu l'armée des Asturies dans les
plaines de Miranda de Rio-Seco; rien ne pouvait arrêter l'incendie.
La Junte de Séville correspondit par l'entremise de l'Angleterre avec le
général La Romana, commandant les 25,000 hommes fournis par l'Espagne à
Napoléon en 1807. Ce corps, placé maladroitement sur les côtes par
Bernadotte, fut ramené dans sa patrie et augmenta le nombre de nos
ennemis. Les places fortes encore occupées par les Espagnols se
défendaient avec vigueur, et plusieurs villes ouvertes se transformèrent
en places fortes. Saragosse avait donné l'exemple, et bien qu'attaquée
depuis quelque temps, elle se défendait avec un acharnement qui tenait
de la rage.
La capitulation de Baylen allait permettre à l'armée espagnole
d'Andalousie de marcher sur Madrid, ce qui contraignit le roi Joseph à
s'éloigner le 31 juillet de sa capitale, dans laquelle il n'avait passé
que huit jours! Il se retira avec un corps d'armée derrière Miranda del
Ebro, où le fleuve offre une bonne ligne de défense. Nos troupes
abandonnèrent le siège de Saragosse, ainsi que celui de plusieurs
places fortes de la Catalogne, et le rendez-vous général fut sur
l'Èbre. Telle était la position de notre armée en Espagne au mois
d'août. On ne tarda pas à être informé d'un nouveau malheur: le Portugal
venait de nous être enlevé!... L'imprudent général Junot avait tellement
disséminé ses troupes, qu'il occupait tout le royaume avec sa petite
armée et faisait, par exemple, garder l'immense province des Algarves,
située à plus de quatre-vingts lieues de lui, par un simple détachement
de 800 hommes. Il y avait vraiment folie!
Aussi, on apprit que les Anglais, après avoir débarqué un corps nombreux
au portes de Lisbonne, et s'être donné pour auxiliaire la population
révoltée contre les Français, avaient attaqué Junot avec des forces
tellement supérieures que celui-ci, après avoir combattu toute une
journée, avait été obligé de capituler à Vimeira, devant le général
Arthur Wellesley, qui fut depuis le célèbre lord Wellington. Ce général,
alors le plus jeune de l'armée anglaise, n'eut ce jour-là le
commandement que par suite du retard apporté au débarquement de ses
chefs. Sa réputation et sa fortune datent de cette journée. La
capitulation portait que l'armée française évacuerait le Portugal et
serait transportée en France par mer, sans être prisonnière de guerre ni
déposer les armes. Les Anglais exécutèrent fidèlement ces traités; mais
comme ils prévoyaient que l'Empereur se hâterait d'envoyer en Espagne
les troupes que Junot ramènerait de Lisbonne, ils les conduisirent à
Lorient, à trente jours de marche de Bayonne, au lieu de les débarquer à
Bordeaux.
En effet, Napoléon dirigeait vers la Péninsule des forces immenses; mais
cette fois ce n'étaient plus de jeunes et faibles conscrits auxquels les
Espagnols allaient avoir affaire, car l'Empereur fit venir d'Allemagne
trois corps d'armée d'infanterie et plusieurs de cavalerie, tous
composés de vieilles bandes qui avaient combattu à Iéna, Eylau,
Friedland, et il y joignit une grande partie de sa garde; puis il se
prépara à se rendre lui-même en Espagne à la tête de ces troupes, dont
l'effectif s'élevait à plus de 100,000 hommes, sans compter les
divisions de jeunes soldats restés sur la ligne de l'Èbre et dans la
Catalogne, ce qui devait porter l'armée à 200,000 hommes!
Quelques jours avant son départ, l'Empereur, qui avait l'intention
d'emmener Augereau avec lui, si sa blessure reçue à Eylau lui permettait
d'accepter un commandement, l'avait fait venir à Saint-Cloud.
J'accompagnais le maréchal auprès duquel j'étais de service, et me
tenais à l'écart avec les aides de camp de Napoléon pendant que celui-ci
se promenait avec Augereau. Il paraît qu'après avoir traité du sujet qui
motivait cette démarche, leur conversation étant tombée sur la bataille
d'Eylau et sur la conduite glorieuse du 14e de ligne, Augereau parla du
dévouement avec lequel j'avais été porter des ordres à ce régiment, en
traversant des milliers de Cosaques, et entra dans les plus grands
détails sur les dangers que j'avais courus en remplissant cette
périlleuse mission, ainsi que sur la manière vraiment miraculeuse dont
j'avais échappé à la mort, après avoir été dépouillé et laissé tout nu
sur la neige. L'Empereur lui répondit: «La conduite de Marbot est fort
belle; aussi lui ai-je donné la croix!» Le maréchal lui ayant déclaré
avec raison que je n'avais reçu aucune récompense, Napoléon soutint ce
qu'il avait avancé, et pour le prouver, il fit appeler le major général
prince Berthier. Celui-ci alla compulser ses registres, et le résultat
de cet examen fut que l'Empereur, informé de ce que j'avais fait à
Eylau, avait bien porté le nom de Marbot, aide de camp du maréchal
Augereau, parmi les officiers qu'il voulait décorer, mais sans ajouter
mon prénom, parce qu'il ignorait que mon frère fût à la suite de
l'état-major du maréchal; de sorte qu'au moment de délivrer les brevets,
le prince Berthier, toujours très occupé, avait dit pour tirer son
secrétaire d'embarras: «Il faut donner la croix à l'aîné.» Mon frère
avait donc été décoré, bien que ce fût la première affaire à laquelle il
assistât et que, récemment arrivé des Indes, par suite d'un congé
temporaire, il ne fît même pas partie officiellement de la grande armée,
son régiment étant à l'île de France. Ainsi se trouva vérifiée la
prédiction qu'Augereau avait faite à Adolphe, lorsqu'il lui dit: «En
vous plaçant dans le même état-major que votre frère, vous vous nuirez
mutuellement.»
Quoi qu'il en soit, l'Empereur, après avoir un peu grondé Berthier, se
dirigea vers moi, me parla avec bonté, et prenant la croix d'un de ses
officiers d'ordonnance, il la plaça sur ma poitrine!... C'était le 29
octobre 1808. Ce fut l'un des plus beaux jours de ma vie, car, à cette
époque, la Légion d'honneur n'avait point encore été prodiguée, et on y
attachait un prix qu'elle a malheureusement bien perdu depuis... Être
décoré à vingt-six ans!... Je ne me sentais pas de joie!... La
satisfaction du bon maréchal égalait la mienne, et pour la faire
partager à ma mère, il me conduisit auprès d'elle. Aucun de mes grades
ne me causa un tel bonheur. Mais ce qui mit le comble à ma satisfaction,
c'est que le maréchal du palais, Duroc, envoya chercher le chapeau qu'un
boulet avait troué sur ma tête à la bataille d'Eylau: Napoléon voulait
le voir!...
Sur le conseil même de Napoléon, Augereau ne pouvait faire campagne; il
pria donc le maréchal Lannes, qui avait un commandement en Espagne, de
vouloir bien me prendre avec lui, non plus comme aide de camp
_auxiliaire_, tel que je l'avais été auprès du même maréchal pendant la
campagne de Friedland, mais comme aide de camp en pied, ce qui fut fait.
Toutefois je devais retourner auprès d'Augereau s'il reprenait du
service.
Je partis donc en novembre pour Bayonne, qui, pour la quatrième fois,
était mon point de rendez-vous avec le nouveau chef auprès duquel je
devais servir. Mes équipages, laissés à Bayonne, se trouvèrent tout
préparés, et il me fut possible de prêter un cheval au maréchal Lannes,
les siens n'étant pas encore arrivés lorsque l'Empereur passa la
frontière. Je connaissais parfaitement le pays que nous devions
parcourir, ses usages et un peu sa langue; je pus donc rendre quelques
services au maréchal, qui n'était jamais venu dans cette partie de
l'Europe.
Presque tous les officiers que le maréchal Lannes avait eus près de lui
pendant les campagnes précédentes ayant obtenu de l'avancement dans
divers régiments à la paix de Tilsitt, ce maréchal s'était trouvé en
1808 dans la nécessité de former un nouvel état-major pour aller en
Espagne, et bien que Lannes fût un homme des plus fermes, diverses
considérations l'avaient déterminé à prendre des officiers dont les uns,
faute de goût pour le métier, les autres par jeunesse et inexpérience,
n'avaient aucune connaissance de la guerre. Aussi, quoiqu'à l'exemple du
maréchal chacun fût très brave, c'était le moins militaire des
états-majors dans lesquels j'ai servi.
Le premier aide de camp était le colonel O'Meara, descendant de l'un de
ces Irlandais ramenés en France par Jacques II. Le général Clarke, duc
de Feltre, son beau-frère, l'avait fait admettre auprès de Lannes; il
était brave, mais pouvait rendre peu de services; il fut préposé dans la
suite au commandement d'une petite place forte de Belgique, où il
mourut.
Le second aide de camp était le chef d'escadron Guéhéneuc, beau-frère du
maréchal Lannes, homme fort instruit et aimant l'étude; devenu colonel
du 26e léger, il se fit bravement blesser à la Bérésina. Il commanda en
dernier lieu à Bourges, en qualité de lieutenant général.
Le troisième aide de camp, le chef d'escadron Saint-Mars, excellent
homme, ancien ingénieur auxiliaire, devint colonel du 3e de chasseurs et
fut fait prisonnier en Russie. Comme général de brigade, il finit par
remplir les fonctions de secrétaire général de l'ordre de la Légion
d'honneur.
J'étais le quatrième aide de camp du maréchal Lannes.
Le cinquième était le marquis Seraphino d'Albuquerque, grand seigneur
espagnol, bon vivant et fort brave. Il avait eu de nombreux démêlés avec
le prince de la Paix et finit par entrer dans la compagnie des gendarmes
d'ordonnance, d'où il passa à l'état-major du maréchal Lannes. Un boulet
lui brisa les reins à la bataille d'Essling et le jeta raide mort sur la
poussière!
Le sixième aide de camp était le capitaine Watteville, fils du grand
landmann de la République helvétique et représentant la nation suisse
auprès du maréchal Lannes, qui avait le titre de colonel des troupes
suisses au service de la France. Il fit la campagne de Russie comme chef
d'escadron des lanciers rouges de la garde, et je le retrouvai un bâton
à la main au passage de la Bérésina. J'eus beau lui offrir l'un des onze
chevaux que je ramenais dans cette retraite, je ne pus l'empêcher de
succomber au froid et à la fatigue en approchant de Vilna.
Le septième aide de camp était le célèbre Labédoyère, qui sortait des
gendarmes d'ordonnance. Labédoyère était beau, grand, spirituel, brave,
instruit, parlant bien, quoique bredouillant un peu. Devenu aide de camp
du prince Eugène de Beauharnais, il était colonel en 1814. On sait
comment il amena son régiment à l'Empereur au retour de l'île d'Elbe. La
Restauration le fit juger et fusiller.
Le huitième aide de camp se nommait de Viry, fils du sénateur de ce nom,
appartenant à une très ancienne famille de Savoie, alliée aux rois de
Sardaigne. Je ne lui connaissais que des qualités; aussi m'étais-je lié
intimement avec lui. Je l'aimais comme un frère. Élève de l'École
militaire, il devint capitaine en Espagne en 1808 et fut grièvement
blessé à Essling l'année suivante; il mourut dans mes bras à Vienne.
Outre les huit aides de camp _titulaires_, le maréchal avait attaché à
son état-major deux officiers _auxiliaires_: le capitaine Dagusan,
compatriote et ami de Lannes, qui se retira comme chef de bataillon, et
le sous-lieutenant Le Couteulx de Canteleu, fils du sénateur de ce nom,
sortant de l'école, très bien élevé, intelligent, brave et actif. Il
suivit le prince Berthier en Russie, où il faillit périr pour s'être
vêtu à la russe. Un grenadier à cheval lui enfonça la lame de son sabre
à travers la poitrine! L'Empereur le ramena dans ses voitures. Il devint
colonel aide de camp du Dauphin et mourut en me recommandant son fils.
CHAPITRE VI
Marche sur l'Èbre.--Bataille de Burgos.--Le maréchal Lannes remplace
Moncey dans le commandement de l'armée de l'Èbre.--Bataille de Tudela.
Dès mon arrivée à l'état-major, le maréchal Lannes me prévint qu'il
comptait beaucoup sur moi, tant à cause de ce qu'Augereau lui avait dit
sur mon compte, que pour la manière dont j'avais déjà servi auprès de
lui-même pendant la campagne de Friedland. «Si vous n'êtes pas tué», me
dit-il, «je vous ferai avancer très rapidement.» Le maréchal ne
promettait jamais en vain, et la haute faveur dont il jouissait auprès
de l'Empereur lui rendait tout possible. Je me promis donc de servir
avec le courage et le zèle les plus soutenus.
En quittant Bayonne, nous marchâmes avec les colonnes de troupes jusque
sur l'Èbre, où nous joignîmes le roi Joseph et la jeune armée qui avait
fait la dernière campagne. Le repos et l'habitude des camps avaient
donné à ces jeunes conscrits des forces et un air militaire qu'ils
étaient loin d'avoir au mois de juillet précédent. Mais ce qui relevait
surtout leur moral, c'était de se voir commandés par l'Empereur en
personne et d'apprendre l'arrivée des anciens corps de la grande armée.
Les Espagnols furent saisis d'étonnement et de crainte à l'aspect des
vieux grenadiers de la _véritable_ grande armée, et comprirent que les
choses allaient changer de face.
En effet, à peine arrivé sur l'Èbre, l'Empereur lança au delà de ce
fleuve de nombreuses colonnes. Tout ce qui voulut tenir devant elles fut
exterminé ou ne dut son salut qu'à une fuite rapide. Cependant, les
Espagnols, étonnés, mais non découragés, ayant réuni plusieurs de leurs
corps d'armée sous les murs de Burgos, osèrent attendre la bataille.
Elle eut lieu le 9 novembre et ne fut pas longue, car les ennemis,
enfoncés dès le premier choc, s'enfuirent dans toutes les directions,
poursuivis par notre cavalerie qui leur fit éprouver des pertes
immenses.
Il arriva pendant cette bataille un fait extraordinaire, et heureusement
fort rare. Deux jeunes sous-lieutenants de l'infanterie du maréchal
Lannes, s'étant querellés, se battirent en duel devant le front de leur
bataillon, sous une grêle de boulets ennemis... L'un d'eux eut la joue
fendue d'un coup de sabre. Le colonel les fit arrêter et conduire devant
le maréchal, qui les envoya dans la citadelle de Burgos et en rendit
compte à l'Empereur. Celui-ci augmenta la punition, en interdisant à ces
officiers de suivre leur compagnie au combat avant un mois. Ce laps de
temps écoulé, le régiment de ces deux étourdis se trouvait à Madrid,
lorsque l'Empereur, le passant en revue, ordonna au colonel de lui
présenter, selon l'usage, les sujets qu'il proposait pour remplacer les
officiers tués. Le sous-lieutenant qui avait eu la joue fendue était un
excellent militaire. Son colonel ne crut pas devoir le priver
d'avancement pour une faute qui, bien que grave, n'avait cependant rien
de déshonorant; il le proposa donc à l'Empereur, qui, en apercevant une
balafre de fraîche date sur la figure du jeune homme, se rappela le duel
de Burgos et demanda d'un ton sévère à cet officier: «Où avez-vous reçu
cette blessure?» Alors le sous-lieutenant, qui ne voulait ni mentir, ni
avouer sa faute, tourna fort habilement la difficulté, car, plaçant son
doigt sur sa joue, il répondit: «Je l'ai reçue _là_, Sire!...»
L'Empereur comprit, et comme il aimait les hommes d'un esprit prompt,
loin d'être choqué de cette originale repartie, il sourit et dit à
l'officier: «Votre colonel vous propose pour le grade de lieutenant, je
vous l'accorde; mais, à l'avenir, soyez plus sage, ou je vous
casserai!...»
Je trouvai à Burgos mon frère qui faisait la campagne à l'état-major du
prince Berthier, major général. Les talents militaires du maréchal
Lannes grandissant tous les jours, l'Empereur, qui en avait une très
haute opinion, ne lui donnait plus de commandement _fixe_, voulant le
réserver auprès de sa personne pour l'envoyer partout où les affaires se
trouveraient compromises, certain qu'il les rétablirait promptement.
Aussi Napoléon, prêt à continuer sa marche sur Madrid, considérant qu'il
avait laissé à sa gauche la ville de Saragosse occupée par les insurgés
d'Aragon et soutenue par l'armée de Castaños, victorieuse de Dupont, et
que le vieux maréchal Moncey tâtonnait, Napoléon, dis-je, ordonna au
maréchal Lannes de se rendre à Logroño, centre de l'armée de l'Èbre,
d'en prendre le commandement et d'attaquer Castaños. Moncey se trouva
ainsi sous les ordres de Lannes; ce fut le premier exemple d'un maréchal
de l'Empire commandant à son égal: Lannes méritait cette marque de
confiance et de distinction. Il partit avec son état-major seulement.
Nous prîmes la poste pour éviter les lenteurs qu'aurait entraînées le
transport de nos équipages et de nos chevaux dans un trajet de cinquante
kilomètres, et leur retour sur Burgos et Madrid: le capitaine Dagusan
fut chargé de les conduire à la suite de Napoléon.
Vous savez qu'à cette époque, les relais espagnols n'avaient pas de
chevaux de trait, mais qu'ils possédaient les meilleurs _bidets_ de
l'Europe. Le maréchal et nous, partîmes donc à franc étrier, escortés de
poste en poste par des détachements de cavalerie. Nous rétrogradâmes
ainsi jusqu'à Miranda del Ebro, d'où nous parvînmes à Logroño en
longeant le fleuve. Le maréchal Moncey se trouvait dans cette ville et
parut fort mécontent de ce que l'Empereur le plaçât sous les ordres du
plus jeune des maréchaux, lui qui en était le doyen; mais force lui fut
d'obéir.
Voyez ce que peut la présence d'un seul homme capable et énergique!
Cette armée de _conscrits_, que Moncey n'osait mener à l'ennemi, mise en
mouvement par le maréchal Lannes le jour de son arrivée, se porta avec
ardeur contre l'ennemi, que nous joignîmes le lendemain 23, en avant de
Tudela, où, après trois heures de combat, les fiers vainqueurs de Baylen
furent enfoncés, battus, mis en pleine déroute, et s'enfuirent
précipitamment vers Saragosse, en laissant des milliers de cadavres sur
le champ de bataille!... Nous prîmes un grand nombre d'hommes, plusieurs
drapeaux et toute l'artillerie... La victoire fut complète!
Dans cette affaire, une balle perça ma sabretache. J'avais eu au début
de l'affaire une vive altercation avec Labédoyère. Voici à quel sujet.
Ce dernier venait d'acheter un cheval fort jeune et peu dressé, qui, au
premier bruit du canon, se cabra et refusa absolument d'avancer.
Furieux, Labédoyère s'élança à terre, tira son sabre et coupa les
jarrets du malheureux cheval, qui tomba tout sanglant sur l'herbe, où il
se traînait en rampant. Je ne pus retenir mon indignation et la lui
exprimai vivement. Mais Labédoyère prit très mal la chose, et nous en
serions venus aux mains, si nous n'avions été en présence de l'ennemi.
Le bruit de l'aventure s'étant répandu dans l'état-major, le maréchal
Lannes, indigné, déclara que Labédoyère ne compterait plus au nombre de
ses aides de camp. Désespéré, ce dernier saisissait déjà ses pistolets
pour se brûler la cervelle, quand notre ami de Viry lui fit comprendre
qu'il serait plus honorable d'aller chercher la mort dans les rangs
ennemis que de se la donner lui-même. Précisément, de Viry, qui s'était
rapproché du maréchal, reçut l'ordre de conduire un régiment de
cavalerie contre une batterie espagnole. Labédoyère rejoint le régiment
qui allait à la charge et s'élance un des premiers sur la batterie, qui
fut enlevée, et nous vîmes de Viry et Labédoyère ramenant un canon
qu'ils avaient pris ensemble!... Aucun d'eux n'était blessé, mais ce
dernier avait reçu un biscaïen dans son colback, à deux doigts de la
tête! Le maréchal fut d'autant plus touché du trait de courage que
venait d'accomplir Labédoyère, que celui-ci, après lui avoir remis le
canon, se préparait à se précipiter de nouveau sur les baïonnettes
ennemies! Le maréchal le retint, et, lui pardonnant sa faute, il lui
rendit sa place dans son état-major. Le soir même, Labédoyère vint
noblement me serrer la main, et nous vécûmes depuis en bonne
intelligence. Labédoyère et de Viry furent cités dans le bulletin de la
bataille et nommés capitaines quelque temps après.
CHAPITRE VII
Mission périlleuse de Tudela à Aranda.--Incidents de route.--Je suis
attaqué et grièvement blessé à Agreda.--Retour à Tudela.
Nous voici arrivés à l'une des phases les plus terribles de ma carrière
militaire. Le maréchal Lannes venait de remporter une grande victoire,
et, le lendemain, après avoir reçu les rapports de tous les généraux, il
dicta le bulletin de la bataille qui devait être porté à l'Empereur par
l'un de ses officiers. Or, comme Napoléon accordait habituellement un
grade à l'officier qui venait lui annoncer un important succès, les
maréchaux, de leur côté, donnaient ces missions à celui qu'ils
désiraient faire avancer promptement. C'était une sorte de proposition à
laquelle Napoléon ne manquait pas de faire droit. Le maréchal Lannes
m'ayant fait l'honneur de me désigner pour aller informer l'Empereur de
la victoire de Tudela, je pus me livrer à l'espoir d'être bientôt chef
d'escadron; mais, hélas! mon sang devait encore couler bien des fois
avant que j'obtinsse ce grade!...
La grande route de Bayonne à Madrid par Vitoria, Miranda del Ebro,
Burgos et Aranda, se bifurque à Miranda avec celle qui conduit à
Saragosse par Logroño et Tudela. Un chemin allant de Tudela à Aranda, au
travers des montagnes de Soria, les unit et détermine un immense
triangle. L'Empereur s'était avancé de Burgos jusqu'à Aranda, pendant le
temps qu'il avait fallu au maréchal Lannes pour aller à Tudela et y
livrer bataille; il était donc beaucoup plus court, pour aller le
joindre, de se rendre directement de Tudela à Aranda que de revenir sur
Miranda del Ebro. Mais cette dernière route avait l'immense avantage
d'être couverte par les armées françaises, tandis que l'autre devait
être remplie de fuyards espagnols, qui, échappés à la déroute de Tudela,
pouvaient s'être réfugiés dans les montagnes de Soria. Cependant, comme
l'Empereur avait prévenu le maréchal Lannes qu'il dirigeait le corps du
maréchal Ney, d'Aranda sur Tudela par Soria, Lannes, qui croyait Ney peu
éloigné, et avait envoyé le lendemain de la bataille une avant-garde à
Tarazone, pour communiquer avec lui, pensait que cette réunion me
garantirait de toute attaque jusqu'à Aranda; il m'ordonna donc de
prendre la route la plus courte, celle de Soria. J'avouerai franchement
que si l'on m'eût laissé le choix, j'aurais préféré faire le grand
détour par Miranda et Burgos; mais l'ordre du maréchal étant positif,
pouvais-je exprimer des craintes pour ma personne, devant un homme qui,
ne redoutant jamais rien pour lui, était de même pour les autres?...