Buitrago est situé au pied d'une des ramifications des monts Guadarrama;

les officiers de nos dragons, me voyant prêt à partir à l'entrée de la

nuit pour traverser ces montagnes, m'engageaient à attendre le jour;

mais, d'une part, je savais que ces dépêches étaient pressées et ne

voulais pas que l'Empereur et le prince Murat pussent m'accuser d'avoir

ralenti ma course par _peur_; en second lieu, je comprenais que plus je

m'éloignerais rapidement des environs de la capitale et devancerais la

nouvelle du combat qui s'y était livré, moins j'aurais à craindre

l'exaspération des populations que j'allais traverser. Je fus confirmé

dans cette pensée par l'ignorance où je trouvai les habitants de

Buitrago au sujet des événements qui avaient eu lieu le matin même à

Madrid, et qu'ils n'apprirent que par les muletiers conducteurs des

voitures des princes; mais comme le postillon que je venais de prendre à

Buitrago avait probablement appris la nouvelle de celui qui m'avait

conduit, je résolus de m'en débarrasser par une ruse. Après avoir

parcouru deux lieues, je dis à cet homme que j'avais oublié dans

l'écurie de sa poste un mouchoir contenant 20 douros (100 francs), et

que tout en considérant cet argent comme à peu près perdu, je croyais

cependant encore possible que personne ne l'eût trouvé; qu'il lui

fallait donc retourner sur-le-champ à Buitrago, et que s'il me

rapportait le mouchoir et son contenu au relais prochain où j'allais

l'attendre, il y aurait cinq douros pour lui... Le postillon, enchanté

de cette bonne aubaine, tourna bride à l'instant, et je continuai

jusqu'au prochain relais. On n'y avait encore aucun avis du combat;

j'étais en uniforme, mais, pour mieux écarter les soupçons que le maître

de poste et ses gens pourraient avoir en me voyant arriver seul, je me

hâtai de leur dire que le cheval du postillon qui m'accompagnait s'étant

abattu et fortement blessé, j'avais engagé cet homme à le reconduire au

pas à Buitrago. Cette explication paraissait fort naturelle; on me donna

un nouveau cheval, un autre postillon, et je repartis au galop, sans

m'inquiéter du désappointement qu'éprouverait le postillon de Buitrago.

L'essentiel, c'est que j'étais désormais maître de mon secret, et en ne

m'arrêtant nulle part, j'avais la certitude d'arriver à Bayonne avant

que la voix publique eût fait connaître les événements de Madrid.

Je marchai toute la nuit dans les montagnes; le chemin y est fort beau,

et j'entrai au point du jour à l'Herma. Il y avait garnison française

dans cette ville, ainsi que dans toutes celles que j'avais à traverser

pour me rendre à Bayonne. Partout nos généraux et nos officiers

m'offraient des rafraîchissements, en me demandant ce qu'il y avait de

nouveau; mais je tenais bouche close, de crainte qu'un accident me

forçant à m'arrêter quelque part, je ne fusse devancé par les nouvelles

que j'aurais moi-même répandues, ce qui m'aurait exposé aux attaques des

paysans.

Il y a de Madrid à Bayonne la même distance que de cette dernière ville

à Paris, c'est-à-dire deux cent vingt-cinq lieues, trajet bien long,

surtout lorsqu'on le parcourt à franc étrier, le sabre au côté, sans

prendre un seul quart d'heure de repos et par une chaleur brûlante...

Aussi étais-je exténué!... Le besoin de sommeil m'accablait, mais je n'y

cédai pas une seule minute, tant je comprenais la nécessité d'avancer

rapidement. Pour me tenir éveillé, j'augmentais le pourboire des

postillons, à condition qu'ils me chanteraient, tout en galopant, ces

chansons espagnoles que j'aime tant, à cause de leur naïveté romantique

et du charme de leurs airs expressifs, empruntés aux Arabes... Enfin je

vis la Bidassoa et entrai en France!...

Marac n'est plus qu'à deux relais de Saint-Jean de Luz; j'y arrivai tout

couvert de poussière, le 5 mai, au moment où l'Empereur, sortant de

dîner, se promenait dans le parc en donnant le bras à la reine d'Espagne

et ayant à côté de lui Charles IV. L'impératrice Joséphine, les princes

Ferdinand et don Carlos les suivaient; le maréchal du palais, Duroc, et

plusieurs dames venaient après.

Dès que l'aide de camp de service eut prévenu l'Empereur de l'arrivée

d'un officier expédié en courrier par le prince Murat, il s'avança vers

moi suivi des membres de la famille royale d'Espagne et me demanda à

haute voix: «Qu'y a-t-il de nouveau à Madrid?» Embarrassé par la

présence des personnages qui nous écoutaient, et pensant que Napoléon

serait sans doute bien aise d'avoir les prémices des nouvelles que

j'apportais, j'eus la prudence de me borner à présenter mes dépêches à

l'Empereur en le regardant _fixement_ sans répondre à sa question... Sa

Majesté me comprit et s'éloigna de quelques pas pour lire ce que Murat

lui annonçait.

Cette lecture terminée, Napoléon, m'appelant, se dirigea vers une allée

isolée en me faisant de nombreuses questions sur le combat de Madrid,

et il me fut aisé de voir qu'il partageait l'opinion de Murat, et qu'il

considérait la victoire du 2 mai comme devant éteindre toute résistance

en Espagne. Je croyais le contraire; et si Napoléon m'eût demandé ma

façon de penser, j'aurais cru manquer à l'honneur en la dissimulant;

mais je devais respectueusement me borner à répondre aux questions de

l'Empereur, et je ne pouvais lui faire connaître mes tristes

pressentiments que d'une manière indirecte. Aussi, en racontant la

révolte de Madrid, je peignis des couleurs les plus vives le désespoir

du peuple, en apprenant qu'on voulait conduire en France les membres de

la famille royale qui se trouvaient encore en Espagne, le courage féroce

dont les habitants, et même les femmes, avaient fait preuve pendant

l'action, l'attitude sombre et menaçante qu'avait conservée la

population de Madrid et des environs après notre victoire... J'allais

peut-être me laisser aller à dévoiler toute ma pensée, lorsque Napoléon

me coupa la parole en s'écriant: «Bah! bah!... ils se calmeront et me

béniront lorsqu'ils verront leur patrie sortir de l'opprobre et du

désordre dans lesquels l'avait jetée l'administration la plus faible et

la plus corrompue qui ait jamais existé!...» Après cette boutade,

prononcée d'un ton sec, Napoléon m'ordonna de retourner au bout du

jardin, afin de prier le roi Charles IV et la Reine de venir le joindre,

et pendant que je hâtais le pas, il me suivit lentement en relisant les

dépêches de Murat.

Les anciens souverains de l'Espagne s'étant avancés seuls vers

l'Empereur, celui-ci leur annonça probablement la révolte et le combat

de Madrid, car Charles IV s'approchant vivement de son fils Ferdinand,

lui dit à haute voix avec l'accent de la plus grande colère: «Misérable!

sois satisfait; Madrid vient d'être baigné dans le sang de mes sujets,

répandu par suite de ta criminelle rébellion contre ton père!... Que ce

sang retombe sur ta tête!...» La Reine, se joignant au Roi, accabla son

fils des plus aigres reproches et leva même la main sur lui!... Alors

les dames et les officiers s'éloignèrent par convenance de cette scène

dégoûtante, à laquelle Napoléon vint mettre un terme. Ferdinand, qui

n'avait pas répondu un seul mot aux remontrances sévères de ses parents,

résigna le soir même la couronne à son père; il le fit moins par

repentir que par crainte d'être traité comme l'auteur de la conspiration

qui avait renversé Charles IV.

Le lendemain, le vieux roi, cédant à un ignoble désir de vengeance que

fomentaient la Reine et le prince de la Paix, fit à l'Empereur l'abandon

de tous ses droits à la couronne d'Espagne, moyennant quelques

conditions, dont la principale lui conférait la propriété du château et

de la forêt de Compiègne, ainsi qu'une pension de sept millions et demi

de francs. Ferdinand eut la lâcheté de se désister aussi de ses droits

héréditaires en faveur de Napoléon, qui lui accorda un million de

traitement et le beau château de Navarre, en Normandie. Ce château,

ainsi que celui de Compiègne, se trouvant alors en réparation, le roi

Charles IV, la reine d'Espagne, celle d'Étrurie et le prince de la Paix

allèrent habiter provisoirement Fontainebleau, tandis que Ferdinand, ses

deux frères et son oncle furent envoyés à Valençay, fort belle terre du

Berry appartenant à M. de Talleyrand. Ils y furent bien traités, mais

exactement surveillés par la garnison que commandait le colonel Bertemy,

ancien officier d'ordonnance de l'Empereur. Ainsi se trouva consommée la

spoliation la plus inique dont l'histoire moderne fasse mention.

De tout temps, la victoire a donné au vainqueur le droit de s'emparer

des États du vaincu à la suite d'une guerre franche et loyale; mais

disons-le sincèrement, la conduite de Napoléon dans cette scandaleuse

affaire fut indigne d'un grand homme tel que lui. S'offrir comme

médiateur entre le père et le fils pour les attirer dans un piège, les

dépouiller ensuite l'un et l'autre... ce fut une atrocité, un acte

odieux, que l'histoire a flétri et que la Providence ne tarda pas à

punir, car ce fut la guerre d'Espagne qui prépara et amena la chute de

Napoléon.

Il faut cependant être juste: tout en manquant de probité politique,

l'Empereur ne se faisait pas d'illusions sur ce qu'il y avait de

répréhensible dans sa conduite, et je tiens de M. le comte Defermont,

l'un de ses ministres, qu'il en fit l'aveu en plein conseil; mais il

ajouta qu'en politique il ne fallait jamais oublier ce grand axiome: «Le

bon résultat et la nécessité justifient les moyens.» Or, à tort ou à

raison, l'Empereur avait la ferme conviction que, pour contenir le Nord,

il fallait fonder sous la protection de la France un grand empire dans

le midi de l'Europe, ce qu'on ne pouvait exécuter sans posséder

l'Espagne. Napoléon, ainsi mis en mesure de disposer de ce beau royaume,

l'offrit à Joseph, son frère aîné, alors à Naples.

Plusieurs historiens ont blâmé l'Empereur de n'avoir pas mis sur le

trône d'Espagne son beau-frère Murat, qui, habitué au commandement des

troupes, ainsi qu'aux périls de la guerre, paraissait bien mieux

convenir au gouvernement d'une nation ardente et fière, que le timide et

nonchalant Joseph, ami des arts, totalement étranger aux occupations

militaires, et récemment amolli par les délices de Naples. Il est

certain que dès l'entrée de Murat en Espagne, sa réputation guerrière,

sa haute stature, sa belle prestance martiale, ses manières, tout enfin,

jusqu'à son costume bizarre, toujours empanaché et bariolé, partie à

l'espagnole, partie à la française, plurent infiniment à la nation

castillane, et je suis convaincu que si elle eût cru devoir accepter un

roi pris dans la famille de Napoléon, elle aurait à cette époque préféré

le chevaleresque Murat au faible Joseph. Mais depuis le combat de

Madrid, dont la voix publique avait infiniment exagéré les résultats,

l'admiration que le peuple espagnol avait eue d'abord pour Murat s'était

changée en haine implacable!...

Je crois être certain que l'Empereur avait d'abord jeté les yeux sur

Murat pour le faire roi des Espagnols, mais qu'informé plus tard de la

répulsion que la nation avait conçue contre ce prince, il regarda la

chose comme impossible et l'envoya régner à Naples en remplacement de

Joseph, auquel il donna la couronne d'Espagne. Ce fut un grand malheur,

car Murat eût été fort utile pour la guerre qui éclata bientôt dans la

Péninsule, tandis que le roi Joseph ne fut qu'un embarras.

Pour donner une couleur de légalité à l'avènement de son frère au trône

d'Espagne, Napoléon avait invité toutes les provinces de ce royaume à

nommer des députés qui devaient se réunir à Bayonne pour rédiger une

Constitution. Beaucoup s'abstinrent, mais le plus grand nombre se rendit

à l'appel, les uns par curiosité, les autres par patriotisme, espérant

qu'on leur rendrait l'un de leurs deux rois. Ils se formèrent en

assemblée, mais bientôt ils s'aperçurent que leurs délibérations ne

seraient pas libres. Cependant, les uns, guidés par la conviction qu'un

frère du puissant empereur des Français pouvait seul rendre l'Espagne

heureuse, les autres, poussés par le désir de sortir de la souricière

dans laquelle ils se voyaient pris, tous reconnurent la royauté de

Joseph, mais fort peu restèrent avec lui; la plupart s'empressèrent de

rentrer en Espagne, où, dès leur arrivée, ils protestèrent contre le

vote qu'ils prétendaient leur avoir été arraché.

J'avais quitté Bayonne le 11 mai pour retourner à Madrid auprès de

Murat, auquel je portais les dépêches de l'Empereur. Je trouvai dans

toutes les provinces que je traversai les esprits fort agités, car on y

connaissait l'abdication forcée de Ferdinand VII, l'idole du peuple, et

l'on comprenait que Napoléon allait s'emparer du trône d'Espagne; aussi

l'insurrection s'organisait-elle de toutes parts. Heureusement, nos

troupes occupaient toutes les villes et bourgs situés entre la France et

Madrid, sans quoi j'eusse été certainement assassiné. On m'escortait

d'un poste à l'autre, ce qui ne m'empêcha point d'être attaqué plusieurs

fois: un cavalier fut même tué auprès de moi au passage du célèbre

défilé de Pancorbo, et je trouvai deux cadavres de nos fantassins dans

la montagne de Somo-Sierra. C'étaient les prémices de ce que les

Espagnols nous préparaient!

Les dépêches que je portais au prince Murat contenaient la lettre par

laquelle l'Empereur lui annonçait officiellement son élévation au trône

de Naples, car il fut très sombre pendant quelques jours et tomba enfin

si gravement malade que Napoléon, prévenu par le chef d'état-major

Belliard, dut envoyer le général Savary pour prendre la direction des

mouvements de l'armée, ce qui était au-dessus de ses talents militaires,

surtout dans les circonstances difficiles qui allaient se présenter.

La maladie dont Murat venait d'être atteint mit sa vie en danger; aussi,

dès qu'il fut convalescent, il s'empressa de quitter l'Espagne, où il

n'avait plus l'espoir de régner, et se fit transporter en France. Avant

son départ, il me fit appeler dans son cabinet pour me demander si je

voulais rester à Madrid auprès du général Belliard, qui désirait me

garder. J'avais prévu cette question, et comme il ne me convenait

nullement, après avoir servi plusieurs maréchaux et un prince, d'aller

obscurément me confondre dans la foule des nombreux officiers de

l'état-major général, pour y faire à peu près le métier de courrier au

milieu des coups de fusil, sans gloire ni espoir d'avancement, je

répondis que le maréchal Augereau, dont j'étais l'aide de camp, avait

consenti à ce que j'allasse servir auprès du prince Murat, mais que, du

moment que ce prince quittait l'Espagne, je considérais ma mission comme

terminée et demandais à retourner auprès du maréchal Augereau.

Je partis donc de Madrid le 17 juin, avec Murat. Il était porté en

litière; ses officiers et une nombreuse escorte l'accompagnaient: nous

voyagions à petites journées et arrivâmes le 3 juillet à Bayonne, où se

trouvaient encore l'Empereur et le nouveau roi d'Espagne.

Ce fut là que le prince Murat prit le titre de roi de Naples. Les

officiers de son état-major ayant été le complimenter à ce sujet, il

nous proposa de le suivre en Italie, promettant un avancement rapide à

ceux qui passeraient à son service. Tous acceptèrent, excepté le chef

d'escadron Lamothe et moi, qui avais bien résolu de ne jamais porter

d'autre uniforme que celui de l'armée française. Je laissai mes chevaux

en pension à Bayonne, et je me rendis à Paris auprès de ma mère et du

maréchal Augereau, où je passai trois mois fort heureux.

Le combat du 2 mai et l'enlèvement de la famille royale avaient exaspéré

la nation; toutes les populations se mirent en insurrection contre le

gouvernement du roi Joseph, qui, bien qu'arrivé et _proclamé_ à Madrid

le 23 juillet, n'avait aucune autorité sur le pays. L'Espagne offre cela

de particulier que Madrid, résidence habituelle des souverains, n'a

aucune influence sur les provinces, dont chacune, ayant formé jadis un

petit royaume séparé, en a conservé le titre. Chacun de ces anciens

États a sa capitale, ses usages, ses lois et son administration

particulières, ce qui lui permet de se suffire à lui-même lorsque Madrid

est au pouvoir de l'ennemi. C'est ce qui arriva en 1808. Chaque province

eut sa _Junte_, son armée, ses magasins et ses finances. Cependant la

Junte de Séville fut reconnue comme pouvoir dirigeant central.

CHAPITRE V

Capitulation de Baylen et ses conséquences.--Nos troupes se retirent sur

l'Èbre.--Évacuation du Portugal.--Je suis décoré et attaché à

l'état-major du maréchal Lannes.

L'Espagne se levant alors comme un seul homme contre l'armée française,

celle-ci se fût trouvée dans une position critique, lors même que,

dirigée par un général habile, sa composition eût été aussi forte

qu'elle était faible. Nous essuyâmes des revers sur terre comme sur mer,

car une escadre fut forcée de se rendre en rade de Cadix, en même temps

que le maréchal Moncey dut se retirer du royaume de Valence. La Junte

souveraine de Séville déclara la guerre à la France au nom de Ferdinand

VII. Le général Dupont, que Savary avait imprudemment lancé sans soutien

en Andalousie, au delà des montagnes de la Sierra-Morena, voyant au

commencement de juillet toutes les populations s'insurger autour de lui,

et apprenant que les dix mille hommes du camp de Saint-Roch, les seules

troupes de ligne espagnoles qui fussent réunies en corps d'armée,

s'avançaient sous les ordres du général Castaños, résolut de se retirer

vers Madrid et envoya à cet effet la division Vedel pour s'emparer de la

Sierra-Morena et rouvrir les communications. Mais au lieu de suivre

promptement cette avant-garde, le général Dupont, qui d'excellent

divisionnaire était devenu un fort mauvais général en chef, prit la

résolution de combattre où il se trouvait, et donna ordre à la division

Vedel, déjà éloignée de plus de dix lieues, de revenir sur ses pas!... À

cette première faute, Dupont joignit celle d'éparpiller les troupes qui

restaient auprès de lui et de perdre un temps précieux à Andujar, sur

les rives du Guadalquivir.

Les Espagnols, renforcés de plusieurs régiments suisses, profitèrent de

ce retard pour envoyer une partie de leurs forces sur la rive opposée à

celle qu'occupait notre armée, qui se trouva ainsi prise entre deux

feux!... Rien, cependant, n'était encore perdu, si l'on eût combattu

courageusement et avec ordre; mais Dupont avait si mal organisé ses

troupes que, arrivées devant le défilé de Baylen, la queue de la colonne

se trouvait à trois lieues de la tête!... Alors le général Dupont, au

lieu de réunir ses forces, engagea successivement tous ses régiments, à

mesure qu'ils arrivaient. Il en fit de même des pièces d'artillerie. Nos

jeunes et faibles soldats, exténués par quinze heures de marche et huit

heures de combat, tombaient de fatigue sous les rayons brûlants du

soleil d'Andalousie; la plupart ne pouvaient plus ni marcher ni porter

les armes, et se couchaient au lieu de combattre encore... Alors Dupont

demanda une suspension d'armes, que les Espagnols acceptèrent avec

d'autant plus d'empressement qu'ils craignaient un prochain changement à

leur désavantage.

En effet, la division Vedel, qui la veille avait reçu l'ordre de joindre

le général en chef, arrivait en ce moment derrière le corps espagnol qui

barrait le passage à Dupont. Le général Vedel attaquant les Espagnols

avec succès, ceux-ci envoyèrent un parlementaire le prévenir qu'ils

étaient convenus d'un armistice avec le général Dupont. Vedel n'en tint

aucun compte et continua vigoureusement le combat. Déjà deux régiments

espagnols avaient mis bas les armes, plusieurs autres fuyaient, et le

général Vedel n'était plus qu'à une petite lieue des troupes de Dupont

qu'il allait dégager complètement, lorsque arrive un aide de camp de ce

dernier qui, après avoir traversé l'armée ennemie, apporte à Vedel

l'ordre de ne _rien entreprendre, parce que l'on traite d'un armistice_.

Le général Vedel, au lieu de persister dans la bonne inspiration qui

l'avait porté peu d'instants avant à refuser de reconnaître l'autorité

d'un chef entouré d'ennemis, et obligé de faire passer par leurs mains

les ordres qu'il donnait à ses subordonnés, Vedel s'arrête au milieu de

sa victoire et ordonne de cesser le feu. Les Espagnols n'avaient

cependant plus que huit cartouches par homme, mais il leur arrivait des

renforts, et ils voulaient gagner du temps. Le général Dupont demanda au

général Reding, Suisse au service de l'Espagne, la _permission_ de

passer avec son armée pour retourner à Madrid!... Reding, après y avoir

consenti, déclara ne pouvoir rien faire sans l'autorisation du général

Castaños, son supérieur, qui se trouvait à plusieurs lieues de là;

celui-ci voulut à son tour en référer à la Junte supérieure, qui éleva

toutes sortes de difficultés.

Pendant ce temps-là, les jeunes conscrits de Dupont étaient dans la plus

pénible position. Dupont donnait des ordres contradictoires, ordonnant

tour à tour à Vedel d'attaquer ou de ramener sa division sur Madrid.

Vedel, prenant ce dernier parti, se trouvait le lendemain 21 juillet au

pied de la Sierra-Morena, hors de l'atteinte de Castaños.

Mais, malheureusement, le général Dupont s'était décidé à _capituler_,

et, par une faiblesse vraiment inqualifiable, il avait compris dans

cette capitulation les troupes du général Vedel, auxquelles il donna

l'ordre de _revenir_ à Baylen. Ces dernières, mises désormais en

position de regagner Madrid, s'y refusèrent avec tumulte. Leur général,

au lieu de profiter de cet enthousiasme, leur fit comprendre à quelles

représailles elles exposaient les huit mille hommes de Dupont, ajoutant

que la capitulation n'avait rien de rigoureux, puisqu'elle stipulait

leur transport en France, où leurs armes leur seraient rendues. Les

officiers et soldats déclarèrent que mieux valait alors se retirer

immédiatement tout armés sur Madrid; mais à force de prêcher

l'obéissance _passive_, le général Vedel parvint à ramener sa division à

Baylen, où elle mit bas les armes.

Le fait d'avoir compris dans la capitulation une division déjà hors

d'atteinte de l'ennemi, fut de la part du général Dupont un acte des

plus blâmables; mais que penser du général Vedel, obéissant aux ordres

de Dupont qui n'était plus libre, et remettant aux Espagnols toute sa

division d'un effectif de près de dix mille hommes? Dupont poussa

l'égarement jusqu'à comprendre dans son traité toutes les troupes de son

corps d'armée et même celles qui n'avaient pas passé la Sierra-Morena!

Le général Castaños exigea que ces détachements feraient vingt-cinq

lieues pour venir rendre les armes! Entraînés par l'exemple, les

commandants des corps isolés se conformèrent aux ordres du général

Dupont. _Un seul_, il faut le citer, un seul, le brave chef de bataillon

de Sainte-Église, répondit qu'il n'avait plus d'ordre à recevoir d'un

général prisonnier de guerre, et marchant rapidement, malgré l'attaque

des paysans insurgés, il parvint avec peu de pertes à rejoindre les

avant-postes du camp français qui couvrait Madrid. L'Empereur donna à ce

courageux et intelligent officier le grade de colonel.

À l'exception du bataillon de M. de Sainte-Église, toute l'armée du

général Dupont, forte de 25,000 hommes, se trouva ainsi désarmée. Alors,

les Espagnols, n'ayant plus rien à craindre, refusèrent de tenir les

articles de la capitulation qui stipulaient le retour des troupes

françaises dans leur patrie, et non seulement ils les déclarèrent

prisonnières de guerre, mais, les maltraitant indignement, laissèrent

égorger plusieurs milliers de soldats par les paysans!

Dupont, Vedel et quelques généraux obtinrent seuls la permission de

retourner en France. Les officiers et les soldats furent d'abord

entassés sur des pontons stationnés sur la rade de Cadix; mais une

fièvre épidémique fit de tels ravages parmi eux, que les autorités

espagnoles, craignant que Cadix n'en fût infesté, reléguèrent les

survivants dans l'île déserte de Cabrera, qui ne possède ni eau ni

maisons! Là, nos malheureux Français, auxquels on apportait toutes les

semaines quelques tonnes d'eau saumâtre, du biscuit de mer avarié et un

peu de viande salée, vécurent presque en sauvages, manquant d'habits, de

linge, de médicaments, ne recevant aucune nouvelle de leurs familles et

même de la France, et étant obligés, pour s'abriter, de creuser des

tanières comme des bêtes fauves!... Cela dura six ans, jusqu'à la paix

de 1814; aussi, presque tous les prisonniers moururent de misère et de

chagrin. M. de Lasalle, qui devint officier d'ordonnance du roi

Louis-Philippe, était du nombre de ces malheureux Français, et lorsqu'on

le délivra, il était, comme la plupart de ses camarades, presque

entièrement nu depuis plus de six ans!... Les Espagnols, lorsqu'on leur

faisait observer que la violation du traité de Baylen était contraire au

_droit des gens_, admis chez tous les peuples civilisés, répondaient que

l'arrestation de Ferdinand VII leur roi n'avait pas été plus légale, et

qu'ils ne faisaient que suivre l'exemple que Napoléon leur avait

donné!... Il faut convenir que ce reproche ne manquait pas de fondement.

Mémoires du général baron de Marbot (2/3) · 第 3 / 35 段