Le 24 mars, Ferdinand VII fit son entrée royale dans Madrid, sans autre

escorte que ses gardes du corps. Il y fut reçu aux acclamations de tout

le peuple: ce fut une joie _délirante_, dont aucune description ne

pourrait donner une idée!... Les rues, les balcons, les fenêtres, les

toits même, étaient garnis d'une foule immense, accueillant par de

nombreux vivat le nouveau souverain dont elle avait si impatiemment

attendu l'avènement!... Les femmes jonchaient de fleurs le passage du

Roi, et les hommes étendaient leurs manteaux sous les pieds de son

cheval!... Un grand nombre de Français assistèrent comme curieux à cette

cérémonie, mais aucune de nos troupes n'y parut officiellement; le

prince Murat n'alla même pas rendre visite à Ferdinand, et véritablement

il ne le devait pas, avant que l'Empereur se fût prononcé, en faisant

savoir lequel, du père ou du fils, il reconnaissait pour souverain des

Espagnes. Il était probable que si Napoléon avait l'intention de

s'emparer de la couronne, il préférerait qu'elle fût momentanément

restituée au faible et vieux Charles IV, plutôt que de la laisser à

Ferdinand VII, entre les mains duquel l'amour de la nation la rendrait

beaucoup plus difficile à prendre. Murat ne mit donc pas en doute que

l'Empereur ne se refusât à reconnaître le nouveau roi.

Cependant, Ferdinand, inquiet sur la manière dont Napoléon apprécierait

son avènement, ayant fait part de ses craintes à M. de Beauharnais, qui

lui avait toujours témoigné beaucoup d'attachement, ce dernier, dont

l'honnêteté était incapable de s'arrêter à la pensée que Napoléon pût

attenter à la liberté d'un prince qui venait réclamer son arbitrage,

conseilla à Ferdinand VII de se rendre auprès de l'Empereur, dont on

annonçait l'arrivée prochaine à Bayonne. Les amis du nouveau roi,

consultés par lui, hésitaient, lorsque le général Savary, premier aide

de camp et confident de Napoléon, arrivant inopinément à Madrid, remit à

Ferdinand VII des lettres de l'Empereur qui déterminèrent d'autant plus

facilement ce roi à se rendre à Bayonne, qu'ayant appris que son père et

sa mère allaient plaider leur cause auprès de Napoléon, il croyait utile

de les devancer.

Le prince Murat et le général Savary, connaissant la confiance que

Ferdinand avait en M. de Beauharnais, soufflèrent à cet ambassadeur les

conseils qu'il devait donner au nouveau roi, et celui-ci, résolu à faire

le voyage, envoya l'infant don Carlos, son frère, au-devant de Napoléon.

L'Empereur avait quitté Paris le 2 avril pour se rendre à Bayonne, mais

il marchait lentement, afin de donner aux événements le temps de se

dessiner.

CHAPITRE III

Ferdinand au pouvoir de Napoléon.--Charles IV et Godoy à

Bayonne.--Émeute et bataille dans les rues de Madrid.

Ferdinand VII partit de Madrid le 10 avril, allant à la rencontre de

l'Empereur, que le général Savary annonçait devoir être déjà à Bayonne.

Le peuple de la capitale, quoiqu'il ne soupçonnât point encore le sort

qu'on réservait à son souverain, mais guidé par une sorte d'instinct, le

vit avec regret s'éloigner. Ferdinand VII, toujours accompagné du

général Savary, s'avança jusqu'à Burgos au milieu des acclamations des

populations accourues sur son passage. Toutefois, ne trouvant pas

Napoléon, qu'on leur avait dit être à Burgos, et voyant les nombreuses

colonnes de troupes françaises dont les routes étaient couvertes, le

nouveau roi et ses confidents commencèrent à craindre quelque guet-apens

et refusèrent d'aller plus loin. Le général Savary calma leurs

appréhensions par l'assurance que Napoléon était à Vitoria. Ferdinand se

rendit dans cette ville, où il apprit avec une surprise mêlée d'un

mécontentement qu'il ne put cacher, que non seulement l'Empereur n'avait

pas encore passé la frontière, mais qu'il n'était même pas arrivé à

Bayonne!... L'orgueil espagnol se trouva blessé; les conseillers de

Ferdinand VII pensèrent que la dignité de leur roi ne permettait pas

qu'il allât plus loin au-devant d'un, souverain étranger, si peu

empressé à le voir. Il fut donc résolu qu'on resterait à Vitoria, malgré

les instances de Savary, qui, furieux de voir sa proie sur le point de

lui échapper, se rendit à franc étrier à Bayonne, où l'Empereur venait

enfin d'arriver le 14 avril.

Le lendemain de ce jour, Ferdinand, qui se croyait encore libre, ne

l'était déjà plus, car le maréchal Bessières, commandant un corps

d'armée établi dans Vittoria, avait reçu l'ordre secret d'_arrêter_ le

nouveau roi, dans le cas où il voudrait rétrograder vers le centre de

l'Espagne, et le vigilant Savary, qui avait arraché cet ordre à

l'Empereur, arrivait pour en assurer l'exécution. Mais il ne fut pas

besoin d'employer la violence. En effet, pendant la courte absence de

Savary, Ferdinand apprit que sa sœur, l'ancienne reine d'Étrurie, avec

laquelle il était au plus mal, avait déterminé son père et sa mère à

aller sans retard implorer l'appui de Napoléon, et que les vieux

souverains, auxquels l'Empereur avait donné des escortes et des relais

avec des chevaux de trait des équipages français, avaient déjà quitté

Madrid et s'avançaient à très grandes journées vers Bayonne. À cette

nouvelle, Ferdinand et ses conseillers éperdus, craignant de trouver

l'Empereur prévenu contre eux s'ils se laissaient devancer par Charles

IV et la Reine mère, demandèrent à partir sur-le-champ, malgré les

protestations du peuple et les sages avis d'un vieux ministre, M.

d'Urquijo, qui prédisait tout ce qui se vérifia depuis.

Le 20 avril, Ferdinand traversa la Bidassoa. Il s'attendait à y être

reçu en souverain, mais il ne trouva pas au delà du pont un seul piquet

d'infanterie française pour lui rendre les honneurs, ni un cavalier pour

l'escorter... Enfin, les officiers de la maison de l'Empereur qui

vinrent à sa rencontre, à quelques lieues de Bayonne, ne lui donnèrent

que le titre de prince des Asturies!... Le voile était déchiré et les

prédictions d'Urquijo accomplies!... Mais il était trop tard, Ferdinand

se trouvait en _France_ au pouvoir de Napoléon.

Celui-ci occupait aux portes de Bayonne le fameux château de Marac, dans

lequel j'avais logé en 1803 avec le maréchal Augereau. L'Empereur se

rendit en ville, fit une première visite à Ferdinand, le combla de

politesses, l'emmena dîner avec lui, mais sans lui donner le titre de

roi... Le lendemain, sans plus attendre, Napoléon, se démasquant

complètement, annonça à Ferdinand et à ses ministres que, chargé par la

Providence de créer un grand Empire, en abaissant la puissance de

l'Angleterre, et le passé lui ayant démontré qu'il ne pouvait compter

sur l'Espagne tant que la famille de Bourbon gouvernerait ce pays, il

avait pris la ferme résolution de n'en rendre la couronne ni à Ferdinand

ni à Charles IV, mais de la placer sur la tête d'un membre de sa

famille; que, du reste, il assurerait au Roi ainsi qu'aux princes

d'Espagne une existence des plus honorables, conforme au rang qu'ils

avaient occupé. Ferdinand VII et ses conseillers, atterrés par cette

déclaration, refusèrent d'abord d'y adhérer, répondant avec raison que

dans tous les cas aucun membre de la famille impériale de France n'avait

droit à la couronne d'Espagne. Bientôt la présence du vieux roi et de la

Reine vint apporter un nouvel intérêt à cette scène mémorable.

Avant de quitter Madrid. Charles IV et la Reine ayant eu une entrevue

avec Murat, qui les reçut comme s'ils n'eussent jamais cessé de régner,

réclamèrent son intervention pour mettre en liberté le prince de la

Paix, au sort duquel ils portaient toujours le plus vif intérêt. Les

instructions données par l'Empereur à son beau-frère portant qu'il

fallait à tout prix sauver la vie de Godoy, le prince Murat s'adressa

d'abord à la Junte, ou gouvernement provisoire, à qui Ferdinand avait

confié le gouvernement des affaires pendant son absence. Mais cette

Junte, présidée par l'infant don Antonio, oncle de Ferdinand et ennemi

du prince de la Paix, ayant répondu qu'elle n'avait pas le pouvoir de

relâcher un prisonnier de cette importance, Murat, agissant

militairement, fit cerner pendant la nuit le château de Villaviciosa par

une brigade française, dont le général avait l'ordre de ramener le

prince de la Paix, de gré ou de force. Mais comme on savait que les

gardes du corps préposés à sa garde avaient déclaré qu'ils le

_poignarderaient_ plutôt que de le rendre vivant, et que le marquis de

Chasteler, Belge au service de l'Espagne, commandant de Villaviciosa,

avait exprimé la même intention, Murat fit prévenir ces forcenés que,

s'ils exécutaient leur horrible projet, ils seraient tous fusillés sans

aucune rémission, sur le cadavre du prince de la Paix!... Cette menace

les fit réfléchir; ils en référèrent à la Junte, qui, apprenant la

résolution de Murat, donna enfin l'ordre de lui remettre le prince de la

Paix. Ce malheureux nous arriva au camp sous Madrid, malade, sans habit,

ayant une longue barbe, enfin dans un état pitoyable, mais enchanté de

se trouver au milieu des Français et loin de ses implacables ennemis.

Le maréchal Murat lui fit l'accueil que réclamait son infortune, et,

après l'avoir généreusement pourvu de tout ce dont il avait besoin, il

le fit monter en voiture avec un de ses aides de camp, qui reçut l'ordre

de le faire constamment escorter par des piquets de cavalerie française,

en marchant jour et nuit jusqu'à ce qu'il fût à Bayonne, tant il

craignait que la populace ne se portât aux derniers excès contre

Godoy!... Celui-ci, m'ayant reconnu au milieu de l'état-major, vint me

serrer la main, en me remerciant affectueusement de ce que j'avais fait

pour lui au bourg de Pinto. Il aurait bien désiré être conduit par moi

jusqu'à Bayonne, et j'aurais reçu cette mission avec plaisir; mais,

ainsi que je l'ai déjà dit, les aides de camp _auxiliaires_ n'ont jamais

que les mauvaises missions; ce fut donc à un des aides de camp en pied

que le prince Murat confia celle-ci, et je ne tardai pas à en avoir une

fort dangereuse.

Cependant, les vieux souverains approchaient de Bayonne. Ils y entrèrent

le 20 avril. Napoléon leur fit une réception royale, envoya sa garde et

sa cour au-devant d'eux: les troupes se formèrent en haie, l'artillerie

fit les saluts d'usage; l'Empereur se rendit avec le Roi et la Reine à

l'hôtel préparé pour ces anciens souverains de l'Espagne et les

conduisit dîner au château de Marac, où ils trouvèrent leur cher

Emmanuel Godoy, dont ils étaient séparés depuis la révolution

d'Aranjuez. Pendant cette touchante entrevue, Ferdinand VII s'étant

présenté pour rendre ses devoirs à son père, Charles IV le reçut avec

indignation, et l'aurait chassé de sa présence s'il n'eût été dans le

palais de l'Empereur.

Dès le lendemain de son arrivée à Bayonne, Charles IV, informé des

projets de Napoléon, ne parut y mettre aucune opposition, la Reine et le

prince de la Paix lui ayant persuadé que, puisqu'il lui était désormais

impossible de régner sur l'Espagne, il fallait qu'il acceptât la

position que l'Empereur lui offrait en France et qui lui procurerait le

double avantage d'assurer le repos de ses vieux jours et de punir

l'odieuse conduite de Ferdinand. Ce raisonnement d'une mauvaise mère

était faux, en ce qu'il privait tous ses enfants de leurs droits à la

couronne pour les faire passer dans la famille de Napoléon.

Tandis que de grands événements se préparaient à Bayonne, le prince

Murat, resté provisoirement maître du gouvernement à Madrid, avait fait

publier la protestation de Charles IV, et supprimer sur tous les actes

publics le nom de Ferdinand VII. Ces mesures mécontentèrent infiniment

le peuple et les grands, dont l'agitation s'accrut par l'arrivée des

nouvelles de Bayonne, qu'apportaient des émissaires secrets déguisés en

paysans et envoyés par les amis de Ferdinand VII. L'orage grondait

autour de nous; il ne tarda pas à éclater à Madrid; voici à quelle

occasion.

Charles IV, la Reine, Ferdinand et son frère don Carlos se trouvant à

Bayonne, il ne restait plus en Espagne des membres de la famille royale

que l'ex-reine d'Étrurie, son fils, le vieil infant don Antonio et le

plus jeune des fils du roi Charles IV, don Francisco de Paolo, qui

n'avait alors que douze à treize ans. Murat ayant reçu l'ordre d'envoyer

à Bayonne ces membres de la famille de Bourbon, la reine d'Étrurie et

l'infant don Antonio déclarèrent qu'ils étaient prêts à s'éloigner de

l'Espagne; le jeune don Francisco, qui n'était pas majeur, se trouvait

sous la tutelle de la Junte, qui, alarmée de voir enlever successivement

tous les princes de la maison royale, s'opposa formellement au départ de

cet enfant. L'agitation populaire devint alors extrême, et, dans la

journée du 1er mai, des rassemblements nombreux se formèrent dans les

principales rues de Madrid et surtout à la _Puerta del Sol_, immense

place située au centre de Madrid. Quelques-uns de nos escadrons

parvinrent cependant à les dissiper; mais le 2 au matin, au moment où

les princes allaient monter en voiture, quelques domestiques de la

maison du Roi sortent du palais en s'écriant que le jeune don Francisco

pleure à chaudes larmes et se cramponne aux meubles, déclarant qu'étant

né en Espagne, il ne veut pas quitter ce pays... Il est facile de

comprendre l'effet que produisirent sur l'esprit d'un peuple fier et

libre des sentiments aussi généreux, exprimés par un enfant royal, que

l'absence de ses deux frères rendait l'espoir de la nation!...

En un instant, la foule court aux armes et massacre impitoyablement tous

les Français qui se trouvent isolés dans la ville!... Presque toutes nos

troupes étant campées hors de Madrid, il fallait les prévenir, et cela

n'était pas facile.

Dès que j'entendis les premiers coups de fusil, je voulus me rendre à

mon poste auprès du maréchal Murat, dont l'hôtel était voisin de mon

logement. Je montai donc précipitamment à cheval et j'allais sortir,

lorsque mon hôte, le vénérable conseiller à la Cour des Indes, s'y

opposa, en me montrant la rue occupée par une trentaine d'insurgés

armés, auxquels je ne pouvais évidemment pas échapper; et comme je

faisais observer à ce digne homme que l'honneur exigeait que je bravasse

tous les périls pour me rendre auprès de mon général, il me conseilla de

sortir à pied, me mena au bout de son jardin, ouvrit une petite porte et

eut l'extrême obligeance de me conduire lui-même, par des ruelles

détournées, jusque sur les derrières de l'hôtel du prince Murat, où je

trouvai un poste français. Ce respectable conseiller, auquel je dus

probablement la vie, se nommait don Antonio Hernandès; je ne l'oublierai

jamais...

Je trouvai le quartier général dans une agitation extrême, car bien que

Murat n'eût encore auprès de lui que deux bataillons et quelques

escadrons, il se préparait à marcher résolument au-devant de l'émeute;

chacun montait à cheval, et j'étais à pied!... Je me désolais... Mais

bientôt, le général Belliard, chef d'état-major, ayant ordonné d'envoyer

des piquets de grenadiers pour repousser les tirailleurs ennemis qui

occupaient déjà les abords du palais, je m'offris pour en diriger un à

travers la rue dans laquelle se trouvait l'hôtel de don Hernandès, et

dès que la porte fut dégagée, je pris mon cheval et me joignis au prince

Murat qui sortait en ce moment.

Il n'y a pas de fonctions militaires plus dangereuses que celles d'un

officier d'état-major dans un pays, et surtout dans une ville en

insurrection, parce que, marchant presque toujours seul au milieu des

ennemis pour porter des ordres aux troupes, il est exposé à être

assassiné sans pouvoir se défendre. À peine en dehors de son palais,

Murat expédia des officiers vers tous les camps dont Madrid était

entouré, avec ordre de prévenir et d'amener les troupes par toutes les

portes à la fois. La cavalerie de la garde impériale, ainsi qu'une

division de dragons, étaient établies au _Buen retiro_; c'était un des

camps les plus voisins du quartier général, mais aussi le trajet était

des plus périlleux, car, pour s'y rendre, il fallait traverser les deux

plus grandes rues de la ville, celles d'Alcala et de San Geronimo, dont

presque toutes les croisées étaient garnies de tireurs espagnols. Il va

sans dire que cette mission étant celle qui présentait le plus de

difficultés, le général en chef ne la donna pas à l'un de ses aides de

camp _titulaires_; ce fut à moi qu'elle fut dévolue, et je partis au

grand trot sur un pavé que le soleil rendait fort glissant.

À peine étais-je à cent toises de l'état-major, que je fus accueilli par

de nombreux coups de fusil; mais l'émeute ne faisant que commencer, le

feu était tolérable, d'autant plus que les hommes placés aux fenêtres

étaient des marchands et des ouvriers de la ville, peu habitués à manier

le fusil; cependant, le cheval d'un de mes dragons ayant été abattu par

une balle, la populace sortit des maisons pour égorger le pauvre soldat;

mais ses camarades et moi fondîmes à grands coups de sabre sur le groupe

d'émeutiers, et, en ayant couché au moins une douzaine sur le carreau,

tous les autres s'enfuirent, et le dragon, donnant la main à l'un de ses

camarades, put suivre en courant, jusqu'au moment où nous atteignîmes

enfin les avant-postes du camp de notre cavalerie.

En défendant le dragon démonté, j'avais reçu un coup de stylet dans la

manche de mon dolman, et deux de mes cavaliers avaient été légèrement

blessés. J'avais ordre de conduire les divisions sur la place de la

_Puerta del Sol_, centre de l'insurrection. Elles se mirent en mouvement

au galop. Les escadrons de la garde, commandés par le célèbre et brave

Daumesnil, marchaient en tête, précédés par les mameluks. L'émeute avait

eu le temps de grossir; on nous fusillait de presque toutes les maisons,

surtout de l'hôtel du duc de Hijar, dont toutes les croisées étaient

garnies de plusieurs adroits tireurs; aussi perdîmes-nous là plusieurs

hommes, entre autres le terrible Mustapha, ce brave mameluk qui, à

Austerlitz, avait été sur le point d'atteindre le grand-duc Constantin

de Russie. Ses camarades jurèrent de le venger; mais il n'était pas

possible pour le moment de s'arrêter; la cavalerie continua donc de

défiler rapidement, sous une grêle de balles, jusqu'à la _Puerta del

Sol_. Nous y trouvâmes le prince Murat aux prises avec une foule immense

et compacte d'hommes armés, parmi lesquels on remarquait quelques

milliers de soldats espagnols avec des canons tirant à mitraille sur les

Français.

En voyant arriver les mameluks qu'ils redoutaient beaucoup, les

Espagnols essayèrent néanmoins de faire résistance; mais leur résolution

ne fut pas de longue durée, tant l'aspect des _Turcs_ effrayait les plus

braves!... Les mameluks, s'élançant le cimeterre à la main sur cette

masse compacte, firent en un instant voler une centaine de têtes, et

ouvrirent passage aux chasseurs de la garde, ainsi qu'à la division de

dragons, qui se mit à sabrer avec furie. Les Espagnols, refoulés de la

place, espéraient échapper par les grandes et nombreuses rues qui y

aboutissent de toutes les parties de la ville; mais ils furent arrêtés

par d'autres colonnes françaises, auxquelles Murat avait indiqué ce

point de réunion. Il y eut aussi dans d'autres quartiers plusieurs

combats partiels, mais celui-ci fut le plus important et décida la

victoire en notre faveur. Les insurgés eurent douze à quinze cents

hommes tués et beaucoup de blessés, et leur perte eût été infiniment

plus considérable, si le prince Murat n'eût fait cesser le feu.

Comme militaire, j'avais dû combattre des hommes qui attaquaient l'armée

française; mais je ne pouvais m'empêcher de reconnaître, dans mon for

intérieur, que notre cause était mauvaise, et que les Espagnols avaient

raison de chercher à repousser des étrangers qui, après s'être présentés

chez eux en _amis_, voulaient détrôner leur souverain et s'emparer du

royaume par la force! Cette guerre me paraissait donc impie, mais

j'étais soldat et ne pouvais refuser de marcher sans être taxé de

lâcheté!... La plus grande partie de l'armée pensait comme moi, et

cependant obéissait de même!...

Les hostilités ayant cessé presque partout, et la ville étant occupée

par nos troupes d'infanterie, la cavalerie qui encombrait les rues reçut

l'ordre de rentrer dans ses camps. Les insurgés qui, du haut de l'hôtel

du duc de Hijar, avaient tiré si vivement sur la garde impériale à son

premier passage, avaient eu l'imprudente audace de rester à leur poste

et de recommencer le feu au retour de nos escadrons; mais ceux-ci,

indignés à la vue des cadavres de leurs camarades, que les habitants

avaient eu la barbarie de hacher en petits morceaux, firent mettre pied

à terre à un bon nombre de cavaliers, qui, après avoir escaladé les

fenêtres du rez-de-chaussée, pénétrèrent dans l'hôtel et coururent à la

vengeance!... Elle fut terrible!... Les mameluks, sur lesquels avait

porté la plus grande perte, entrèrent dans les appartements, le

cimeterre et le tromblon à la main, et massacrèrent impitoyablement tous

les révoltés qui s'y trouvaient; la plupart étaient des domestiques du

duc de Hijar. Pas un seul n'échappa, et leurs cadavres, jetés par-dessus

les balcons, mêlèrent leur sang à celui des mameluks qu'ils avaient

égorgés le matin.

CHAPITRE IV

Mission à Bayonne auprès de l'Empereur.--Abdication de Charles

IV.--Joseph est nommé roi.--Soulèvement général de l'Espagne.

Le combat ainsi terminé et la victoire assurée, Murat s'occupa de deux

choses importantes: rendre compte à l'Empereur de ce qui venait de se

passer à Madrid et faire partir la reine d'Étrurie, le vieux prince

Antonio et surtout le jeune infant don Francisco, qui, effrayé par le

bruit du canon et de la fusillade, consentait à présent à suivre sa sœur

et son oncle. Mais ce convoi ne pouvait aller qu'à petites journées,

tandis qu'il était fort important que les dépêches de Murat parvinssent

au plus tôt à l'Empereur.

Vous prévoyez ce qui advint. Tant que l'Espagne avait été paisible, le

prince Murat avait confié à ses aides de camp _titulaires_ les nombreux

rapports qu'il envoyait à l'Empereur; mais maintenant qu'il s'agissait

de traverser une grande partie du royaume, au milieu des populations que

la nouvelle du combat de Madrid devait porter à assassiner les officiers

français, ce fut le rôle d'un aide de camp _auxiliaire_, et l'on me

confia cette périlleuse mission. Je m'y attendais, et, bien qu'en

suivant la liste des tours de service, ce ne fût pas à moi à marcher, je

ne fis aucune observation.

Murat, appréciant fort mal le caractère de la nation castillane,

s'imaginait que, terrifiée par la répression de la révolte de Madrid,

elle n'oserait plus prendre les armes et se soumettrait entièrement.

Comme il se flattait que Napoléon lui destinait le trône de Charles IV,

il était radieux, et me dit plusieurs fois en me remettant ses dépêches:

«Répétez à l'Empereur ce que je lui mande dans cette lettre: la victoire

que je viens de remporter sur les révoltés de la capitale _nous_ assure

la paisible possession de l'Espagne!...» Je n'en croyais rien, mais me

gardai bien de le dire, et me bornai à demander au prince Murat la

permission de profiter, jusqu'à Buitrago, de l'escorte qui devait

accompagner la voiture des princes espagnols, car je savais qu'un grand

nombre de paysans des environs de Madrid, étant venus prendre part à

l'insurrection, s'étaient, après leur défaite, dispersés et cachés dans

les villages et campagnes du voisinage, d'où ils pouvaient fondre sur

moi si je sortais de la ville. Murat ayant reconnu la justesse de mon

observation, je pris un cheval de poste, et, marchant avec le régiment

qui escortait les Infants, j'arrivai le soir même à Buitrago, où les

princes espagnols devaient coucher; ainsi, à partir de ce bourg, plus

d'escorte pour moi, j'allais m'élancer dans l'inconnu!...

Mémoires du général baron de Marbot (2/3) · 第 2 / 35 段